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Full text of "Histoire de Jules César"

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UNIVERSITY  OF  CALIFORNIA 
AT  LOS  ANGELES 


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HISTOIRE  DE  JULES 


HISTOIRE 


JULES    CfiSAE 


PAB 


S.    M.    K    NAPOLEON   III, 


TOME     PREMIER. 


NEW-YORK: 
D.  APPLETON  ET  C"5-  LIBRAIRES-E~DITEURS. 


443  ET  445  BROADWAY. 
MDCCCLXV. 


Stack 
Annex 


K\ 


PREFACE. 


La  verite  bistorique  devrait  etre  non  moins  sacree  que 
la  religion.  Si  les  preceptes  de  la  foi  eleven  t  notre  dme 
au-dessus  des  interets  de  ce  monde,  les  enseignements  de 
1'liistoire,  a  leur  tour,  nous  inspirent  1' amour  du  beau  et  du 
juste,  la  haine  de  ce  qui  fait  obstacle  aux  progres  de  1'bu- 
manite.  Ces  enseignements,  pour  etre  profitables,  exigent 
certaines  conditions.  H  faut  que  les  faits  soient  reproduits 
avec  une  rigoureuse  exactitude,  que  lea  changements  poli- 
tiques  ou  sociaux  soient  pHlosophiquement  analyses,  que 
1'attrait  piquant  des  details  sur  la  vie  des  bommes  publics 
ne  detourne  pas  1' attention  de  leur  role  politique  et  ne  fasse 
pas  oublier  leur  mission  providentielle. 

Trop  sou  vent  1'ecrivain  nous  presente  les  differentes 
pbases  de  1'bistoire  comme  des  evenements  spontan^s,  sans 
recbercber  dans  les  faits  anterieurs  leur  veritable  origine  et 
leur  deduction  naturelle;  semblable  au  peintre  qui,  en 

... 


6  PREFACE. 

reproduisant  les  accidents  de  la  nature,  ne  s'attache  qu'a 
leur  effet  pittoresque,  sans  pouvoir,  dans  son  tableau,  en 
'  donner  la  demonstration  scientifique.  L'historien  doit  etre 
plus  qu'im  peintre ;  il  doit,  comme  le  geologue  qui  ex- 
plique  les  phenomenes  du  globe,  decouvrir  le  secret  de  la 
transformation  des  societe"s. 

Mais,  en  ecrivant  I'histoire,  quel  est  le  moyen  d'arriver 
a  la  verite?  C'est  de  suivre  les  regies  de  la  logique. 
Tenons  d'abord  pour  certain  qu'un  grand  effet  est  toujours 
du  a  une  grande  cause,  jamais  a  une  petite ;  autrement  dit, 
un  accident,  insignifiant  en  apparence,  n'amene  jamais  de 
resultats  importants  sans  une  cause  preexistante  qui  a  per- 
mis  que  ce  leger  accident  produisit  un  grand  effet.  L'etin- 
celle  n'allume  un  vaste  incendie  que  si  elle  tombe  sur  des 
matieres  combustibles  amassees  d'avance.  Montesquieu 
confirme  ainsi  cette  pensee  :  "  Ce  n'est  pas  la  fortune,  dit-il, 

"  qui  domine  le  monde II  y  a  des  causes  generates, 

"soit  morales,  soit  physiques,  qui  agissent  dans  chaque 
"  monarchic,  1'elevent,  la  maintiennent  ou  la  precipitent ; 
"  tous  les  accidents  sont  soumis  a  ces  causes,  et  si  le  hasard 
"  d'une  bataille,  c'est-a-dire  une  cause  particuliere,  a  ruine 
"  1'Etat,  il  y  avait  une  cause  ge'ne'rale  qui  faisait  que  cet 
"fitat  devait  perir  par  une  seule  bataille;  en  un  mot, 
"  1'allure  principale  entraine  avec  elle  tous  les  accidents 
"particuliereQ." 

(')  Montesquieu,  Grandeur  et  Decadence  des  Xomains,  xvm. 


PREFACE.  7 

Si,  pendant  pres  de  mille  ans,  les  Remains  sont  toujours 
sortis  triomphants  des  plus  dures  epreuves  et  des  plus 
grands  perils,  c'est  qu'il  existait  une  cause  generale  qui  les 
a  toujours  rendus  superieurs  a  leurs  ennemis,  et  qui  a  per- 
mis  que  des  defaites  et  des  malheurs  partiels  n'aient  pas 
entraine  la  chute  de  leur  empire.  Si  les  Remains,  apres 
avoir  donne  au  monde  1'exemple  d'un  peuple  se  constituant 
et  grandissant  par  la  liberte",  ont  semble,  depuis  Cesar,  se 
precipiter  aveuglement  dans  la  servitude,  c'est  qu'il  existait 
une  raison  generale  qui  empechait  fatalement  la  Repu- 
blique  de  revenir  a  la  purete"  de  ses  anciennes  institutions ; 
c'est  que  les  besoins  et  les  interets  nouveaux  d'une  socieV 
en  travail  exigeaient  d'autres  mojens  pour  etre  satisfaits 
De  meme  que  la  logique  nous  demontre  dans  les  evene- 
ments  importants  leur  raison  d'etre  imperieuse,  de  meme 
il  faut  reconnaitre  et  dans  la  longue  duree  d'une  institution 
la  preuve  de  sa  bonte,  et  dans  1'influence  incontestable 
d'un  homme  sur  son  siecle  la  preuve  de  son  genie. 

La  tache  consiste  done  a  chercher  1'element  vital  qui 
faisait  la  force  de  1'institution,  comme  1'idee  predominante 
qui  faisait  agir  1'homme.  En  suivant  cette  regie,  nous 
eviterons  les  erreurs  de  ces  historiens  qui  recueillent  les 
faits  transmis  par  les  ages  precedents,  sans  les  coordonner 
suivant  leur  importance  philosophique ;  glorifiant  ainsi  ce 
qui  merite  le  blame,  et  laissant  dans  I'ombre  ce  qui  appelle 
la  lumiere.  Ce  n'est  pas  1'analyse  minutieuse  de  1'organi- 


8  PEEFACE. 

sation  romaine  qui  nous  fera  comprendre  la  duree  d'un  si 
grand  empire,  mais  1'examen  approfondi  de  1'esprit  de  ses 
institutions;  ce  n'est  pas  non  plus  le  recit  detaille  des 
moindres  actions  d'un  homme  superieur  qui  nous  revelera 
le  secret  de  son  ascendant,  mais  la  recherche  attentive  des 
mobiles  e'leves  de'  sa  conduite. 

Lorsque  des  faits  extraordinaires  attestent  un  genie 
eminent,  quoi  de  plus  contraire  au  bon  sens  que  de  lui 
preter  toutes  les  passions  et  tous  les  sentiments  de  la 
mediocrite  ?  Quoi  de  plus  faux  que  de  ne  pas  reconnaitre 
la  preeminence  de  ces  etres  privilegies  qui  apparaissent  de 
temps  a  autre  dans  1'histoire  comme  des  phares  lumineux, 
dissipant  les  tenebres  de  leur  epoque  et  eclairant  1'avenir  ? 
Nier  cette  preeminence  serait  d'ailleurs  faire  injure  a  1'hu- 
manit6,  en  la  croyant  capable  de  subir,  a  la  longue  et 
volontairement,  une  domination  qui  ne  reposerait  pas  sur 
nne  grandeur  veritable  et  sur  une  incontestable  utilite. 
Soyons  logiques,  et  nous  serons  justes. 

Trop  d'historiens  trouvent  plus  facile  d'abaisser  les 
hoinmes  de  genie  que  de  s'elever,  par  une  genereuse  inspi- 
ration, a  leur  hauteur,  en  pe"ne"trant  leurs  vastes  desseins. 
Ainsi,  pour  Cesar,  au  lieu  de  nous  montrer  Eome  dechiree 
par  les  guerres  civiles,  corrompue  par  les  richesses,  foulant 
aux  pieds  ses  anciennes  institutions,  menacee  par  des 
peuples  puissants,  les  Gaulois,  les  Germains  et  les  Parthes, 
incapable  de  se  soutenir  sans  un  pouvoir  central  plus  fort, 


PREFACE.  9 

plus  stable  et  plus  juste ;  au  lieu,  dis-je,  de  tracer  ce 
tableau  fidele,  on  nous  represente  Cesar,  des  son  jeune  age, 
meditant  deja  le  pouvoir  supreme.  S'il  resiste  a  Sylla,  s'il 
est  en  disaccord  avec  Ciceron,  s'il  se  lie  avec  Pompee,  c'est 
par  1'efFet  de  cette  astuce  preyoyante  qui  a  tout  devin6 
pour  tout  asservir  ;  s'il  s'elance  dans  les  Gaules,  c'est  pour 
acquerir  des  richeases  par  le  pillage  (')  ou  des  soldats  de- 
voues  a  ses  projets ;  s'il  traverse  la  mer  pour  porter  les 
aigles  romaines  dans  un  pays  inconnu,  mais  dont  la  con- 
quete  affermira  celle  des  Gaules  (2),  c'est  pour  y  cbercber 
des  perles  qu'on  croyait  exister  dans  les  mers  de  la  Grande- 
Bretagne  (3).  Si,  apres  avoir  vaincu  les  redoutables  en- 
nemis  de  1'Italie  au  dela  des  Alpes,  il  medite  une  expedi 
tion  oontre  les  Parthes  pour  venger  la  defaite  de  Crassus, 
c'est,  disent  certains  historiens,  que  1'activite  convenait  a 
sa  nature  et  qu'en  campagne  sa  sante  etait  uieilleure  (4)-; 
s'il  accepte  du  senat  avec  reconnaissance  une  couronne  de 
lauriers  et  qu'il  la  porte  avec  fiert4,  c'est  pour  cacber  sa 
tete  cbauve ;  si,  enfin,  il  a  etc  assassine  par  ceux  qu'il  avait 
combles  de  ses  bienfaits,  c'est  parce  qu'il  voulait  se  faire 
roi ;  comme  s'il  n' etait  pas  pour  ses  contemporains  ainsi 

(J)  Su^tone,  Cesar,  xxn. 

(2)  "  Cesar  r6solut  de  passer  dans  la  Bretagne,  dont  les  peoples  avaient, 
dans  presque  toutes  les  guerres,  seconru  les  Gaulois."  (Cesar,  Guerre  des 
Gaules,  IV,  xx.) 

(')  Su^tone,  Cesar,  XLVH. 

(4)  Appien,  Guerres  civiles,  I,  ex,  326,  Edition  Schweighaeuser. 


10  PREFACE. 

que  pour  la  poste"rite  plus  grand  que  tons  les  rois  !  Depuis 
Suetone  et  Plutarque,  telles  sont  les  mesquines  interpreta- 
tions qn'on  se  plait  a  donner  aux  choses  les  plus  nobles. 
Mais  a  quel  signe  reconnaitre  la  grandeur  d'un  homine  ? 
A  1'empire  de  ses  idees,  lorsque  ses  principes  et  son  sys- 
teme  triomphent  en  depit  de  sa  mort  ou  de  sa  defaite. 
N'est-ce  pas,  en  effet,  le  propre  du  genie  de  survivre  au 
neant,  et  d'etendre  son  empire  sur  les  generations  futures  ? 
Ce"sar  disparait,  et  son  influence  predomine  plus  encore 
que  durant  sa  vie.  Ciceron,  son  adversaire,  est  contraint 
de  s'ecrier :  "  Toutes  les  actions  de  Cesar,  ses  ecrits,  ses 
"paroles,  ses'promesses,  ses  pensees,  ont  plus  de  force 
"  apres  sa  mort  que  s'il  vivait  encore  (')."  Pendant  des 
siecles,  il  a  suffi  de  dire  au  monde  que  telle  avait  e"Te  la 
volonte  de  Cesar  pour  que  le  monde  obeit. 

Ce  qui  precede  montre  assez  le  but  que  je  me  propose 
en  e"crivant  cette  histoire.  Ce  but  est  de  prouver  que, 
lorsque  la  Providence  suscite  des  homines  tels  que  Cesar, 
Charlemagne,  Napole'on,  c'est  pour  tracer  aux  peuples  la 
voie  qu'ils  doivent  suivre,  marquer  du  sceau  de  leur  genie 
une  ere  nouvelle,  et  accomplir  en  quelques  annees  le 
travail  de  plusieurs  siecles.  Heureux  les  peoples  qui  les 
comprennent  et  les  suivent !  malheur  a  ceux  qui  les  mecon- 
naissent  et  les  combattent !  Us  font  comme  les  Juifs,  ils 
crucifient  leur  Messie;  ils  sont  aveugles  et  coupables : 

(')  Citron,  Epistolce  ad  Atticum,  XIV,  x. 


PREFACE.  ,  11 

aveugles,  car  ils  ne  voient  pas  1'impuissance  de  lettrs  efforts 
a  suspendre  le  triomphe  definitif  du  bien  ;  coupables,  car 
ils  ne  font  que  retarder  le  progres,  en  entravant  sa  prompte 
et  feconde  application. 

En  effet,  ni  le  meurtre  de  Cesar,  ni  la  captivite  de 
Sainte-Helene,  n'ont  pu  detruire  sans  retour  deux  causes 
populaires  renversees  par  une  ligue  se  couvrant  du  masque 
de  la  liberte.  Brutus,  en  tuant  Cesar,  a  plonge  Rome 
dans  les  horreurs  de  la  guerre  civile ;  il  n'a  pas  empeche 
le  regne  d'Auguste,  mais  il  a  rendu  possibles  ceux  de 
Ne"ron  et  de  Caligula.  L'ostracisme  de  Napoleon  par 
1'Europe  conjuree  n'a  pas  non  plus  empeche  1'Empire 
de  ressusciter,  et,  cependant,  que  nous  sommes  loin  des 
grandes  questions  resolues,  des  passions  apaisees,  des 
satisfactions  legitimes  donnees  aux  peuples  par  le  premier 
Empire ! 

Aussi  se  verifie-t-elle  tous  les  jours,  depuis  1815,  cette 
prophetic  du  captif  de  Sainte-Helene : 

"  Combien  de  luttes,  de  sang,  d'annees  ne  faudra-t-il  pas 
"  encore  pour  que  le  bien  que  je  voulais  faire  a  1'humanite 
"  puisse  se  realiser  Q  ! " 

Palais  des  Tuileries,  le  20  mars  1862. 

NAPOLEON. 

(')  En  effet,  que  d'agitations,  de  guerres  civiles  et  de  revolutions  en  Europe 
depuis  1815!  en  France,  en  Espagne,  en  Italic,  en  Pologne,  en  Belgique,  en 
Hongrie,  en  Grece,  en  Allemagne ! 


LITRE   PREMIER. 

TEMPS    DE    ROME    ANTERIEURS    A    CESAR. 


.      CHAPITRE    PREMIER. 

EOME   SOUS   LES   EOI8. 

I.  "  Dans  la  naissance  des  societ^s,  dit  Montesquieu,  ce 
"  sont  les  chefs  des  republiques  qui  forment  I'institution,  et 
"  c'est  ensuite  I'institution  qui  forme  les  chefs  des   •Les  TOi8  f<m_' 
"  republiques."   Et  il  ajoute  :  "  Une  des  causes  de   J^'^8*1' 
"la  prosperite  de  Rome,  c'est  que  ses  rois  furent   n^es. 
"  tous  de  grands  personnages.      On  ne  trouve  point  ailleurs, 
"  dans  les»histoires,  une  suite  non  interrompue  de  tels  hommes 
"  d'etat  et  de  tels  capitaines  (1)." 

Le  recit  plus  ou  moins  fabulexix  de  la  fondation  de  Rome 
n'entre  pas  dans  le  cadre  que  nous  nous  sommes  trac6 ;  et, 
sans  vouloir  demeler  ce  que  1'histoire  de  ces  premiers  temps 
contient  de  fictions,  nous  nous  proposons  seulement  de  rap- 
peler  que  les  rois  jeterent  les  fondements  de  ces  institutions 
auxquelles  Rome  dut  sa  grandeur  et  tant  d'hommes  extraor- 
dinaires,  qui  etonnerent  le  monde  par  leurs  vertus  et  par  leurs 
exploits. 

La  royaute  dura  deux  cent  quarante-quatre  ans  ;  et,  a  sa 
chute,  Rome  etait  devenue  l'£tat  le  plus  puissant  du  Latium. 
La  ville  avait  une  vaste  6tendue,  puisque,  des  cette  ^poque, 

(')   Grandeur  et  Decadence  des  Romains 


14:  TEMPS   ANTEBIETraS   A   CESAB. 

les  sept  collines  6taient  deja  presque  toutes  renfermees  dant. 
un  mur  d'enceinte  protege"  a  llnterieur  et  a  l'exte"rieur  par  un 
espace  sacre"  appele  Pomcerium  (l). 

Cette  enceinte  resta  longtemps  la  meme,  quoique  1'ac- 
croissement  de  la  population  eut  amene  1'etablissement  d'im- 
menses  faubourgs,  qui  finirent  par  envelopper  le  Pomce- 
rium  (*). 

Le  territoire  romain  proprement  dit  e"tait  restreint,  mais 
celui  des  sujets  de  Rome  et  de  ses  allies  deja  assez  considera- 
ble. Quelques  colonies  avaient  6te  fondees.  (  Vbir  la  carte 
n"  1.)  Les  rois,  par  une  politique  habile,  avaient  reussi  a  atti- 
rer  dans  leur  dependance  un  grand  nombre  d'lStats  voisins,  et, 
lorsque  Tarquin  le  Superbe  convoqua  les  Herniques,  les  Latins 
et  les  Volsques,  pour  une  ceremonie  destinee  a  sceller  son  al- 
liance avec  eux,  quarante-sept  peuplades  distinctes  prircnt 
part  a  1'inauguration  du  temple  de  Jupiter  Latialis  (s). 

La  fondation  d'Ostie,  par  Ancus  Marcius,  a  Pembouchure 
du  Tibre,  montre  que  1'on  comprenait  deja  1'importance  poli- 
tique et  commerciale  de  communications  faciles  avec  la  mer ; 
d'un  autre  cote,  le  traite  de  commerce  conclu  avec  Carthage 
a  1'epoque  de  la  chute  de  la  royaute,  et  dont  Polybe  nous  a 
conserve  les  details,  indique  des  relations  plus  etendues  qu'on 
ne  le  supposerait  (4). 

* 

(')  Tite-Live,  I,  XLIV.  Denys  d'Halicarnasse  dit  en  parlant  de  la 
partie  du  rempart  qui  s'etendait  entre  la  porte  Esquiline  §t  la  porte 
Colline :  "  Rome  est  nmnie  d'un  fosse  profond  dc  trente  pieds,  et  large  de 
cent  et  davantage  a  1'endroit  oii  il  1'est  le  moins.  Au-dessus  de  ce  fosse 
s'eleve  un  mur  soutenu,  en  dedans,  d'une  haute  et  large  terrasse,  de  sorte  qu'il 
ne  peut  etre  dbranl^  par  lea  beliers,  ni  renvers^  par  la  sape."  (Antiquitis  ro- 
maines,  IX,  LXTIII.) 

(')  "Depuis  ce  temps-li  (Servius  Tullius),  Rome  n'a  plusete  agrandie 

et  si,  en  face  de  ce  spectacle,  quelqu'un  voulait  se  faire  une  idee  de  la  grandeur 
de  Rome,  il  se  tromperait  certainement,  car  il  ne  pourrait  distinguer  jusqu'ou 

la  ville  attend  et  ou  elle  cesse,  tant  les  faubourgs  sont  contigus  a  la  ville 

L'Aventin  eat  rests'  jusqu'au  regne  de  Claude  en  dehors  du  Pomoerium,  malgro 
le  grand  nombre  d'habitante  qu'il  contenait."  (Aulu-GeUe,  H,  xm.  —  Denys 
d'Halicarnasse,  IV,  xm.) 

(')  Denys  d'Halicarnasse,  IV,  XLIX. 

(4)  "Par  ce  traite,  les  Remains  et  leurs  allies  s'engagent  a  ne  pas  navi- 


LIVKE   I,   CHAPITKE   I. KOME   SOUS   LES   EOIS.  15 

II.  La  societe"  romaine,  ne'e  probablement  d'anciennes 
transformations  sociales,  se  composait,  des  les  premiers  temps, 
d'un  certain  nombre  d'agregations,  appelees  gen-  organisation 
tes,  formees  des  families  conquerantes,  et  ayant  soclale- 
quelque  rapport  avec  les  clans  d'Ecosse  ou  les  tribus  arabes. 
Les  chefs  de  ces  families  (patres  familias)  et  leurs  membres 
(patricii)  etaient  unis  entre  eux  non-seulement  par  la  parente, 
mais  encore  par  des  liens  politiques  et  religieux.  De  la  une 
noblesse  hereditaire,  ayant  pour  marques  distinctives  le  nom 
de  famille,  des  costumes  particuliers  ('),  et  les  images  en  cire 
des  a'ieux  (jus  imaginum). 

Les  plebeiens,  race  peut-£tre  anterieurement  soumise,  se 
trouvaient,  a  1'egard  de  la  race  dominante,  dans  la  meme 
situation  que  les  Anglo-Saxons  a  1'egard  des  Normands.  au 
xie  siecle  de  notre  ere,  apres  1'invasion  de  1'Angleterre. 
C'etaient,  en  general,  des  agriculteurs  exclus,  a  1'origine,  de 
toute  charge  militaire  et  de  tous  les  emplois  (*). 

Les  families  patriciennes  avaient  reuni  autour  d'elles,  sous 
le  nom  de  clients,  soit  des  Strangers,  soit  une  grande  partie 
des  plebeiens.  Denys  d'Halicarnasse  pretend  m6me  que  Ro- 
mulus avait  exige  que  chacun  de  ces  derniers  se  choisit  un 
patron  (').  Les  clients  cultivaient  les  champs  et  faisaient 

guer  au  del^l  du  Beau  promontoire  (cap  situe  au  nord  et  vis-a-vis  de  Carthage, 

et  appele  aujourd'hui  par  les  navigateurs  cap  de  Porto-Farino) Les 

Carthaginois  s'engagent  a  respecter  les  Ard^ates,  les  Antiates,  les  Laurentins, 
les  Circeens,  les  Terraciniens,  enfin  tous  les  peuples  latins  sujets  de  Rome." 
(Polybe,  III,  xxn.) 

(')  "  Lorsque  Tarquin  1'Ancien  regla,  avec  la  prevoyance  d'un  prince  habile, 
Petat  des  citoyens,  il  attacha  une  grande  importance  a  rhabillement  des  enfants 
de  condition,  et  il  voulut  que  les  fils  des  patriciens  portassent  la  bulle  avec  la 
robe  bordee  de  pourpre,  mais  seulement  ceux  dont  les  peres  avaient  exerce  une 
dignite  curule ;  les  autres  avaient  simplement  la  pretexte,  encore  fallait-il  que 
leurs  peres  eussent  servi  le  temps  voulu  dans  la  cavalerie."  (Macrobe,  Satur- 
nalcs,  I,  vi.) 

(2)  "  Les  plebeiens  etaient  exclus  de  toutes  fonctions,  et  uniquement  ap- 
pliques a  1'agriculture,  a  I'elevage  des  bestiaux  et  aux  industries  mercantiles." 
(Denys  d'Halicarnasse,  II,  ix.) —  "  Numa  encouragea  les  agriculteurs ;  ils  etaient 
dispenses  d'aller  a  la  guerre,  decharges  du  soin  des  affaires  de  la  ville."  (Denys 
d'Halicarnasse,  II,  LXXVI.) 

(*)  Denys  d'Halicarnasse,  II,  ix.  —  Plutarque,  Romulus,  xv. 


16  TEMPS   ANTEBIErjES   A 

partie  de  la  famille  (').  Le  patronage  avait  cree  de  telles  obli- 
gations reciproques,  qu'elles  equivalaient  a  des  liens  de  pa- 
rente.  Pour  les  patrons,  elles  consistaient  a  preter  aux  cli- 
ents assistance  dans  les  affaires  publiques  et  privees,  et,  pour 
ceux-ci,  a  aider  constamment  les  patrons  de  leur  personne,  de 
leur  bourse,  et  a  leur  garder  une  fidelite  inviolable ;  ils  ne 
pouvaient  se  citer  reciproquement  en  justice,  porter  t6moi- 
gnage  les  uns  centre  les  autres,  et  c'eut  ete  un  scandale  de  les 
voir  se  sSparer  dans  une  question  politique.  Get  etat  de 
choses  avait  quelque  analogic  avec  la  feodalite ;  les  grands 
protegeaient  les  petits,  et  les  petits  payaient  la  protection  par 
des  redevances  et  des  services  ;  toutefois,  il  existait  une  diffe- 
rence essentielle  :  les  clients  n'etaient  pas  des  serfs,  mais  des 
hommes  libres. 

L'esclavage  formait  depuis  longtemps  un  des  elements 
constitutifs  de  la  societe.  Les  esclaves,  pris  panni  les  etran- 
gers  et  les  captifs  (*),  et  associes  a  tous  les  travaux  interieurs 
de  la  famille,  recevaient  souvent  la  liberte  comme  recompense 
de  leur  conduite.  Nommes  alors  affranchis,  ils  entraient 
dans  la  client61e  du  patron,  sans  participer  &  tous  les  droits 
de  citoyen  (l). 

La  gens  se  composait  done  de  la  reunion  de  families  patri- 
ciennes  ayant  un  ancetre  commun  ;  autour  d'elle  se  groupait 
un  grand  nombre  Je  clients,  d'affrancnis  et  d'esclaves.  Pour 
donner  une  idee  de  1'importance  des  gentes  dans  les  premiers 
siecles  de  Rome,  il  suffit  de  rappeler  que,  vers  1'an  251,  un 
certain  Attus  Clausus,  appele  depuis  Appius  Claudius,  Sabin 
de  la  ville  de  Regille,  aussi  distingue,  dit  Denys  d'Halicar- 
nasse,  par  1'eclat  de  sa  naissance  que  par  ses  grandes  richesses, 
vint  se  r£mgier  chez  les  Romains  avec  ses  parents,  ses  amis, 

(')  "  Agrorum  partes  attribucrant  tenuioribus."  (Festus,  am  mot  Patres,  p. 
246,  ^d.  0.  Miiller.) 

(*)  Denys  d'Halicarnasse,  IV,  xxrr. 

(')  Ces  questions  ont  ^te  1'objet  de  savantes  recherches ;  mais,  apres  une 
lecture  attentive  des  ouvrages  de  Beaufort,  Niebuhr,  Goettling,  Duruy,  Mar- 
quardt,  Mommsen,  Lange,  etc.  on  est  effray6  de  la  diversite  des  opinions';  nous 
avons  adopt^  celles  qui  nous  ont  semble  les  plus  probables. 


LIVKE   I,    CHAPITEE   I. BOMB   SOUS   LE8   KOIS.  17 

ges  clients  et  toutes  leurs  families,  au  nombre  de  cinq  mille 
hommes  en  etat  de  porter  les  armes  (').  Lorsqu'en  275  les 
trois  cents  Fabius,  formant  la  gens  Fabia,  voulurent  a  eux 
seuls  combattre  les  Veiens,  ils  e"taient  suivis  de  quatre  mille 
clients  (*).  Sou  vent  la  haute  classe  croyait,  avec  le  grand 
nombre  de  ses  adherents,  pouvoir  tout  accomplir  par  elle- 
meine.  En  286,  les  plebeiens  ay-ant  refuse  d'assister  aux  co- 
rnices consulaires,  les  patriciens,  suivis  de  leurs  clients,  e"lu- 
rent  les  consuls  (3) ;  et  en  296,  un  Claudius  disait  avec  orgueil 
que  la  noblesse  n'avait  pas  besoin  des  plebeiens  pour  faire  la 
guerre  centre  les  Volsques  (4).  Les  families  d'origine  ancienne 
formerent  longtemps  I'lCtat  a  elles  seules.  C'est  a  elles  que 
s'appliquait  exclusivement  le  nom  depopulus  ('),  comme  celui 
de  plebs  aux  plebeiens  (*).  En  effet,  quoique  ensuite  le  mot 
populus  cut  pris  une  signification  plus  etendue,  Ciceron  dit  qu'il 
faut  entendre  par  la  non  1'universalite  des  habitants,  mais  une 
reunion  d'hommes  lies  par  une  communaute  de  droits  et  d'in- 
terets  ('). 

IIL  Dans  un  pays  ou  la  principale  occupation  e"tait  la 
guerre,  1'organisation  politique  devait  dependre  de  1'organi- 
sation  militaire.  A  un  chef  unique  la  haute  direc-  organisation 
tion,  a  la  reunion  de  personnages  importants  et  P°llti(iue- 
ages  le  conseil,  a  ceux-la  seuls  qui  supportaient  les  fatigues  de 
la  guerre  les  droits  politiques. 

(1)  Denys  d'Halicarnasse,  V,  XL.  —  Tite-Live,  H,  xvi. 

(2)  Tite-Live,  n,  XLTIII.  —  Denys  d'Halicarnasse,  IX,  XT. 
(s)  Tite-Live,  II,  LXIV. 

(4)  Denys  d'Halicarnasse,  X,  xv. 

(')  "On  appelait  decret  dupeuple  (scitum populi)  la  mesure  qu'avait  votee 
I'ordre  des  patriciens,  sur  la  proposition  d'un  patricien,  sans  la  participation  de 
la  plebe."  (Voyez  Festus,  au  mot  Scitum  populi,  p.  330.)  En  parlant  des 
tribuns,  Tite-Live  met  dans  la  bouche  d'Appius  Claudius  les  paroles  suivantes : 
"  Non  enim  populi,  sed  plebis,  cum  magistratum  esse."  (Tite-Live,  II,  LVI.) 

(8)  "  La  plebe  etait  composee  de  tout  ce  qui,  dans  le  peuple,  n'etait  ni 
?enateur  ni  patricien."  (Voyez  Festus,  au  mot  Scitum  populi.) 

C)  "  Jfopulus  autem  non  omnis  hominum  ccetus  quoquo  modo  congregatus, 
sed  coetus  multitudinis  juris  consensu  et  utilitatis  communione  sociatus." 
(Ciceron,  De  la  Republique,  I,  xxr.) 


18  TEMPS   ANTEBIEITKS   A   CESAB. 

Le  roi,  61u  generalement  par  1'assemblee  des  gentes  ('), 
commandait  1'armee.  Souverain  pontife,  legislateur  et  juge 
en  toutes  matieres  sacrees,  il  rendait  la  justice  (')  dans  les 
affaires  criminelles  qui  interessaient  la  Republique.  II  avait 
pour  insignes  une  couronne  d'or,  un  habit  de  pourpre,  et 
avait  pour  escorte  vingt-quatre  licteurs  ('),  portant  les  uns 
des  baches  entourees  de  verges,  les  autres  de  simples  ver- 
ges (4).  A  la  mort  du  roi,  un  magistrat  appele  interroi  etait 
nomme  par  le  senat  pour  exercer  durant  cinq  jours  1'autorite 
royale  jusqu'a  la  designation  du  successeur.  Cette  fonction 
se  conserva,  avec  le  raeme  titre,  sous  la  republique  consu- 
laire,  lorsque  1'absence  des  consuls  empechait  de  tenir  les  co- 
rnices. 

Le  s6nat,  compose  des  patriciens  les  plus  riches  et  les  plus 
illustres,  au  nombre  de  cent  d'abord,  de  deux  cents  apres  la 

(J)  "  Populus  curiatis  eum  (Numam)  comitiis  regem  esse  jusserat.  Tullum 
Hostilium  populus  regem,  interrege  rogante,  comitiis  curiatis  creavit.  Ser- 
vius,  Tarquinio  sepulto,  populum  de  se  ipse  consuluit,  jussusque  regnare 
legem  de  imperio  suo  curiatam  tulit."  (Ciceron,  De  la  Hepubligue,  II, 
xin-xxi.) 

(')  "  Les  pr6de*cesseurs  de  Servius  Tullius  eVoquaient  toutes  les  causes  a 
leur  tribunal  et  pronon9aient  comme  ils  1'entendaient  sur  toutes  les  contesta- 
tions qui  regardaient  1'Etat  ou  les  particuliers.  Pour  lui,  il  separa  ces  deux 
choses,  et,  ne  se  reservant  que  la  connaissance  des  affaires  ou  1'Etat  etait  in- 
teresse,  il  abandonna  a  d'autres  juges  les  causes  des  particuliers,  avec  ordre 
neanmoins  de  regler  leurs  jugements  sur  les  lois  qu'il  avait  portees."  (Denys 
d'Halicarnasse,  IV,  xxv.) 

'(')  "  Les  consuls,  comme  les  anciens  rois,  ont  douze  licteurs  portant  des 
baches  et  douze  licteurs  portant  des  verges."  (Appien,  Guerres  de  Syrie,  sv.) 
(4)  "  Depuis  ce  temps-la,  Tarquin  1'Ancien  porta,  tout  le  reste  desa  vie,  une 
couronne  d'or,  une  toge  de  pourpre  brodee,  un  sceptre  d'ivoire,  et  son  trone 
etait  aussi  d'ivoire ;  lorsqu'il  rendait  la  justice  ou  qu'il  marchait  par  la  ville,  il 
e"tait  precede  de  douze  licteurs  qui  portaient  des  baches  entourees  de  verges. 
(Denys  ne  compte  pas  les  douze  autres  licteurs  ne  portant  que  des  verges.)  Apres 
que  les  rois  eurent  e*te  chasses  deRome,  les  consuls  annuels  continuerent  a  s'eu 
servir,  except^  de  la  couronne  et  de  la  robe  a  liseres  de  pourpre.  On  leur  ota 
seulement  ces  deux  insignes,  parce  qu'ils  etaient  odieux  et  desagr^ables  au 
peuple.  On  ne  les  leur  retrancha  pas  pourtant  entierement,  puisqu'ils  se  ser- 
vent  des  ornementa  d'or  et  des  habits  de  pourpre  brodcs,  lorsque,  apres  quelque 
victoire,  le  s^nat  leur  de'cerne  les  honneurs  du  triomphe."  (Denys  d'Halicar- 
nasse, in,  LUL) 


LIVKE   I,    CHAPITKE   I. EOME   SOUS   LES   KOI8.  19 

reunion  avec  les  Sabins,  de  trois  cents  apres  1'admission  des 
gentes  minores  sous  Tarquin,  etait  le  conseil  des  anciens,  s'oc- 
cupant  des  interets  de  la  ville,  dans  lesquels  se  concentraient 
alors  tous  les  interets  de  I'lCtat. 

Les  patriciens  occupaient  tous  les  emplois,  supportaient 
seuls  le  poids  de  la  guerre,  et,  par  consequent,  avaient  seuls 
le  droit  de  voter  dans  les  assemblies. 

Les  gentes  etaient  reparties  dans  trois  tribus.  Chacune, 
commandee  par  un  tribun  ('),  devait,  sous  Romulus,  fournir 
mille  soldats  (en  effet,  miles  vient  de  mille)  et  cent  cavaliers 
(celeres).  La  tribu  se  divisait  en  dix  curies ;  a  la  tete  de 
chaque  curie  etait  un  curion.  Les  trois  tribus,  fournissant 
trois  mille  fantassins  et  trois  cents  cavaliers,  formerent 
d'abord  la  legion.  Elles  furent  bientot  portees  au  double  par 
1'adjonction  de  nouvelles  cites  (*). 

La  curie,  dans  laquelle  entrait  un  certain  nombre  de  gen- 
tes, etait  alors  la  base  de  1'organisation  politique  et  militaire, 
et  de  la  vint  pour  le  peuple  romain  le  nom  de  Quirites. 

Les  membres  des  curies  etaient  constitues  en  associations 
religieuses,  ayant  chacune  des  reunions  et  des  repas  solennels 

(*)  "  Les  soldats  de  Romulus,  au  nombre  de  trois  mille,  furent  divises  en 
trois  corps,  appeles  tribus."  (Dion-Cassius,  Fragm.  XIV,  e"d.  Gros.)  —  Denys 
d'Halicarnasse,  II,  vn.  — Plutarque,  Romulus,  xxv.  —  "  Le  nom  de  tribun  des 
soldats  vient  de  ce  que  les  trois  tribus  des  Ramnes,  des  LucSres  et  des  Titles 
en  envoyaient  trois  chacune  a  1'armee."  (Van-on,  De  la  Langue  latine,  V,  §  81, 
p.  32,  ed.  0.  Muller.) 

(")  Denys  d'Halicarnasse,  II,  XXXY.  —  On  a  cberche  a  expliquer  de  diverses 
facjons  1'origine  du  mot  curie.  On  le  fait  venir  du  mot  curare,  QU  du  nom  de 
la  ville  de  Cures,  ou  de  Kbpcoe,  "  seigneur ;"  il  semble  plus  naturel  de  le  faire 
deriver  du  mot  quvris  (curis),  qui  signifiait  lance  (Denys  d'Halicarnasse,  II, 
XL vin.  —  Plutarque,  Romulus,  XLI),  car  ainsi  nous  arriverons  a  un  terme  iden- 
tique  &  celui  du  moyeu  age,  ou  lance  signifiait  un  homme  (formes,  accompagn^ 
de  six  ou  huit  suivants  armes.  Et,  comme  le  but  principal  de  la  formation  de 
la  curie  etait  de  fournir  un  certain  nombre  de  citoyens  armes,  il  est  possible 
qu'on  ait  donne  au  tout  le  nom  de  la  partie.  On  lit  dans  Ovide,  Fastes,  II, 
rere  477-480: 

Sive  quod  hasta  curis  priscis  est  dicta  Sabinis, 

Bellicus  a  telo  venit  in  astra  Deus : 
Sive  BUO  reel  nomen  posuere  Quirites ; 
Seu  quia  Romanis  junxerat  ille  Cores. 


20  TEMPS  ANTEBEEUES  A  CESAK. 

qui  etablissaient  entre  eux  des  liens  d'affiliation;  lorsque 
leurs  assemblies  avaient  un  but  politique,  les  votes  se  recueil- 
laient  par  t6te  (')  ;  on  decidait  de  la  paix  ou  de  la  guerre ;  on 
nommait  les  magistrats  de  la  ville ;  on  confirmait  ou  Ton 
abrogeait  les  lois  (a). 

L'appel  au  peuple  (8),  qui  pouvait  infirmer  les  jugements 
des  magistrats,  n'etait  autre  chose  que  1'appel  aux  curies,  et 
c'est  en  y  recourant,  apres  avoir  e"te  condamne  par  les  duum- 
virs, que  le  survivant  des  trois  Horace  trouva  son  salut. 

La  politique  des  rois  consista  &  fondre  ensemble  les  diffe- 
rentes  races  et  a  abaisser  les  barrieres  qui  separaient  les  di- 
verses  classes.  Pour  obtenir  le  premier  resultat,  ils  divise- 
rent  le  bas  peuple  en  corporations  (4),  augmenterent  le 
nombre  des  tribus  et  en  changerent  la  constitution  (5) ;  pour 
obtenir  le  second,  ils  firent  entrer,  au  grand  mecontentement 
de  la  haute  classe,  des  plebeiens  parmi  les  patriciens  ('),  et  ils 
eleverent  des  affranchis  au  rang  de  citoyens  (*).  De  cette 
maniere,  chaque  curie  se  trouva  considerablement  accrue ; 
mais,  les  votes  se  recueillant  par  te"te,  les  patriciens  pauvres 
1'emportaient  numeriquement  sur  les  patriciens  riches. 

Servius  Tullius,  tout  en  conservant  les  curies,  leur  enleva 
leur  organisation  militaire,  c'est-a-dire  qu'il  n'en  fit  plus  la 
base  du  recrutement.  II  institua  les  centuries,  dans  le  dou- 
ble but  de  donner  en  principe  le  droit  de  suffrage  a  tous  les 
citoyens,  et  de  creer  une  armee  plus  nationale,  puisqu'il  y 
faisait  entrer  les  plebeiens ;  il  voulut  enfin  faire  peser  sur  les 

(')  Tito-Live,  I,  XLIH. 

(")  Denys  d'Halicarnasse,  II,  xiv,  et  IV,  xx. 

(')  "L'appel  au  peuple  existait  meme  sous  lea  rois,  comme  le  montrent  les 
livres  des  pontifes."  (CiceVon,  De  la  Rejmllique,  II,  xxxi.) 

N  (*)  Plutarque,  Numa,  xvn. — PUne,  Histoire  naturelle,  XXXIV,  r. 

(')  "  Servius  Tullius  ne  se  reglait  plus  comme  autrefois  d'apres  1'ordre  an- 
cicn  des  trois  tribus  distingu^es  par  origine,  mais  d'aprSs  celui  des  quatre 
tribus  nouvelles  qu'U  avait  (Stabiles  par  quartiers."  (Denys  d'Halicarnasse, 
IV,  xiv.) 

(')  Denys  d'Halicarnasse,  III,  XLI.— Tite-Live,  I,  xxxv. 

(7)  Denys  d'Halicarnasse,  IV,  xxn. 


LIVKE   I,   CHAPITKE   I. — EOME   SOUS   LE8   EOIS.  21 

plus  riches  le  fardeau  de  la  guerre  ('),  ce  qui  etait  juste,  cha- 
cun  s'equipant  et  s'entretenant  a  ses  frais.  La  classification 
des  citoyens  n'eut  plus  lieu  par  castes,  mais  d'apres  la  fortune 
Patriciens  et  plebeiens  furent  mis  sur  le  memo  rang  si  leur 
revenu  etait  egal.  L'influence  des  plus  riches  predomina, 
sans  doute,  mais  en  proportion  des  sacrifices  qu'on  exigeait 
d'eux. 

Servius  Tullius  ordonna  un  recensement  general  de  la  po- 
pulation, dans  lequel  tout  le  monde  devait  declarer  son  age, 
sa  fortune,  le  nom  de  sa  tribu,  celui  de  son  pere,  le  nombre 
de  ses  enfants  et  de  ses  esclaves.  Cette  operation  fut  appe- 
lee  cens  (').  Le  recensement  etait  inscrit  sur  des  tables  ('), 
et,  une  fois  termine,  on  convoquait  tous  les  citoyens  en  armes 
au  Champ-de-Mars.  Cette  revue  se  nommait  cldture  du  lustre, 
parce  qu'elle  etait  accompagnee  de  sacrifices  et  de  purifi- 
cations nominees  lustrations.  On  appela  lustre  1'intervalle  de 
cinq  ans  entre  deux  cens  (4). 

(')  Denys  d'Halicarnasse,  IV,  six  —  "  Servius  Tullius  rejeta,  par  ce  moyen, 
snr  les  plus  riches  tout  le  poids  des  frais  et  des  dangers  de  la  guerre."  (Denys 
d'Halicarnasse,  IV,  xx.) 

(*)  "  Si  Numa  fut  le  legislateur  des  institutions  religi^uses,  la  posterite 
pro  clam  e  Servius  le  fondateur  de  1'ordre  qui  distingue  dans  la  Republique  les 
differences  de  rang,  de  dignite  et  de  fortune.  C'est  lui  qui  e"tablit  le  cens,  la 
plus  salutaire  de  toutes  les  institutions  pour  tin  peuple  destine*  a  tant  de  gran- 
deur. Les  fortunes,  et  non  plus  les  individus,  furent  appelees  a  porter  les 
charges  de  l'£tat.  Le  cens  etablit  des  classes,  des  centuries,  et  cet  ordre  qui 
fait  Pornement  de  Rome  pendant  la  paix  et  sa  force  pendant  la  guerre."  (Tite- 
Live,  I,  XLII.) 

(s)  Denys  d'Halicarnasse,  IV,  rvi. 

(*)  "  Lorsque  Servius  Tullius  eut  acheve  le  recensement,  il  ordonna  a  tous 
les  citoyens  de  se  reunir  en  armes  dans  la  plus  grande  des  plaines  situ^es  pros 
de  la  ville,  et,  ayant  range*  les  cavaliers  par  cscadrons,  les  fantassuis  en  pha- 
langes, et  les  hommes  armes  a  la  legere  dans  leurs  ordres  respectifs,  il  les 
soumit  a  une  lustration  par  1'immolation  d'un  taureau,  d'un  beh'er  et  d'un  bouc. 
II  ordonna  que  les  victimes  fussent  promenees  alentour  de  Parmee,  apres  quoi 
il  sacrifia  a  Mars,  auquel  ce  champ  est  de'die'.  Depuis  cette  e"poque  jusqu'a 
present,  les  Remains  ont  continue*  de  faire  accomplir  la  meme  ceremonie  par 
la  plus  sainte  des  magistratures,  a  Pachevement  de  chaque  recensement ;  c'est 
ce  qu'ils  nomment  lustre.  Le  nombre  total  de  tous  les  Remains  recenaes 


22  TEMPS   ANT^KIEUBS   A   CESAK.     - 

Les  citoyens  furent  divises  en  six  classes  (')  et  en  cent 
quatre-vingt-treize  centuries,  d'apres  la  fortune  de  chacun,  en 
commenpant  par  les  plus  riches  et  en  finissant  par  les  plus 
pauvres.  La  premiere  classe  comprit  quatre-vingt-dix-huit 
centuries,  dont  dix-huit  de  chevaliers  ;  la  seconde  et  la 
quatrieme,  vingt-deux ;  la  troisieme,  vingt ;  la  cinquieme, 
trente;  la  sixieme,  quoique  la  plus  nombreuse,  n'en  forma 
qu'une  seule  (*).  La  premiere  classe,  qui  comptait  moins  de 
citoyens,  ayant  cependant  un  plus  grand  nombre  de  centu- 
ries, devait  payer  plus  de  la  moitie  de  1'impot  et  fournir  plus 
de  legionnaires  qu'aucune  autre  classe. 

On  continua  de  recueillir,  ainsi  que  dans  les  curies,  le  vote 
par  te"te,  mais  la  majorite  des  voix  dans  chaque  centurie  ne 
comptait  que  pour  un  suffrage.  Or,  comme  la  premiere 
classe  en  avait  quatre-vingt-dix-huit,  tandis  que  les  autres, 
prises  ensemble,  n'en  avaient  que  quatre-vingt-quinze,  il  est 
clair  qu'il  suffisait  des  votes  de  la  premiere  classe  pour 
obtenir  la  majorite.  Les  dix-huit  centuries  de  chevaliers 
donnaient  d'abord  leurs  voix,  puis  les  quatre-vingts  centu- 
ries de  la  premiere  classe  ;  si  elles  n'etaient  pas  d'accord,  on 
appelait  au  vote  la  deuxieme  classe,  et  ainsi  de  suite ;  mais, 
dit  Tite-Live,  il  n'arriva  presque  jamais  qu'on  fdt  oblige  de 
descendre  jusqu'a  la  derniere  (').  Quoique,  d'apres  sa  signi- 
fication originelle,  la  centurie  dut  representer  cent  hommes, 
elle  en  renfermait  dcja  un  nombre  plus  considerable.  Cha- 

donna,  d'apres  ce  qui  est  e*crit  dans  les  tables  du  cens,  85,000  hommes,  moins 
300."    (Denys  d'Halicarnasse,  IV,  TTTT.) 

(')  "  Ce  bon  ordre  du  gouvernement  (sous  Servius  Tullius)  s'est  maintenu 
chez  les  Remains  pendant  plusieurs  siecles,  mais  de  nos  jours  il  a  ete"  change, 
et,  par  la  force  des  choses,  a  fait  place  a  un  systeme  plus  d^mocratique.  Ce 
n'est  pas  qu'on  ait  aboli  les  centuries,  mais  on  ne  convoquait  plus  les  votants 
avec  TancJenne  exactitude ;  leurs  jugementa  n'ont  plus  la  meme  equite,  comme 
je  1'ai  observ^  en  assistant  souyent  aux>  cornices."  (Dcnys  d'Halicarnasse,  IV, 

XXI.) 

(•)  "  Les  plus  pauvres  citoyens,  malgr^  leur  grand  nombre,  ^talent  les 
derniers  a  donner  leur  voix,  et  ne  faisaient  qu'une  centurie."  (Denys  d'Hali- 
carnasse, IV,  xn.) 

O  Tite-Live,  I,  XLIIL 


LIVKE   I,    CHAPITRE   I. — BOME   SOUS   LES   EOI8.  23 

cune  fut  divisee  en  partie  active,  dans  laquelle  entraient  tous 
les  hommes  de  dix-sept  a  quarante-six  ans,  et  en  partie  seden- 
taire,  chargee  de  garder  la  ville,  composee  d'hommes  de 
quarante-six  a  soixante  ans  ('). 

Quant  a  ceux  de  la  sixieme  classe,  que  plusieurs  auteurs 
meme  ne  comptent  pas,  ils  etaient  exempts  de  tout  service 
militaire,  ou  bien  on  ne  les  enrolait  que  dans  un  extreme 
danger  (*).  Les  centuries  de  chevaliers,  qui  formaient  la  cava- 
lerie,  recrutees  parmi  les  plus  riches  citoyens,  tendaient  a 
introduire  dans  la  noblesse  un  ordre  a  part  (') ;  ce  que 
prouve  1'importance  du  chef  appele  a  les  commander.  En 
effet,  le  chef  des  celeres  etait,  apres  le  roi,  le  premier  magistrat 
de  la  cite,  comme  plus  tard,  sous  la  republique,  le  magister 
equitum  devint  le  lieutenant  du  dictateur. 

Le  premier  recensement  de  Servius  Tullius  donna  un 
effectif  de  quatre-vingt  mille  hommes  en  etat  de  porter  les 
armes  (4),  ce  qui  equivaut  a  deux  cent  quatre-vingt-dix  mille 

(*)  "Des  1'age  de  dix-sept  ans,  on  etait  appele  sous  les  drapeaux.  La  jeu- 
nesse  commencait  a  cet  age  et  se  prolongeait  jusqu'a  quarante-six  ans.  Alors 
commencait  la  vieillesse."  (Aulu-Gelle,  X,  xxvm.  —  Denys  d'Halicarnasse, 

rv,  xvi.) 

(J)  Tite-Live  ne  parle  que  de  cent  quatre-vingt-douze  centuries ;  Denya 
d'Halicarnasse  en  compte  cent  quatre-vingt-treize.  "  Dans  la  plebe  romaine, 
les  citoyens  les  plus  pauvres,  ceux  qui  ne  declaraient  pas  au  cens  plus  de 
quinze  cents  as,  furent  appeles  proletaires  ;  on  appelait  capite  censi  ceux  dont 
1'avoir  ne  depassait  pas  trois  cent  soixante  et  quinze  as,  et  qui  ne  possedaient 
ainsi  presque  rien.  Or,  la  fortune  et  le  patrimoine  du  citoyen  e*tant  pour  l'£tat 
une  sorte  de  garantie,  le  gage  et  le  fondement  de  1'amour  de  la  patrie,  on 
n'enrolait  les  gens  des  deux  dernie'res  classes  que  dans  un  extreme  danger. 
Toutefois  la  position  des  proletaires  etait  un  pen  plus  honorable  que  celle  des 
capite  censi :  dans  les  temps  difficiles,  la  jeunesse  yenait-elle  a  manquer,  on  les 
incorporait  dans  une  milice  formee  a  la  hate,  et  on  les  equipait  aux  frais  de 
1'Etat :  leur  nom  ne  faisait  pas  allusion  a  leur  simple  recensement  par  tete ; 
moins  humiliant,  il  rappelait  leur  destination  de  donner  des  enfants  a  la  patrie. 
L'exigui'te  de  leur  patrimoine  ne  leur  permettant  pas  de  venir  en  aide  a  1'Etat, 
ils  contribuaient  du  moins  a  peupler  la  cite."  (Aulu-Gelle,  XVI,  x.) 

(s)  "  Tarquin  1'Ancien  donna  ensuite  aux  chevaliers  1'organisation  qu'ils  ont 
conscrvee  jusqu'aujourd'hui."  (Ciceron,  De  la  Ripublique,  II,  xx.) 

(4)  "  On  dit  que  le  nombre  des  citoyens  inscrits  a  ce  titre  fut  de  80,000. 


24:  TEMPS  ANTEBIEUBS  A  CESAR. 

personnes  des  deux  sexes,  auxquelles  on  pourrait  ajouter, 
suivant  des  conjectures,  d'ailleurs  assez  vagues,  quinze  mille 
artisans,  marchands  ou  indigents  prive's  du  droit  de  citoyen, 
et  quinze  mille  esclaves  ('). 

i.es  cornices  par  centuries  furent  charge's  de  1'election  des 
magistrats,  mais  les  cornices  par  curies,  etant  la  forme  primi- 

Fabius  Pictor,  le  plus  ancien  de  nos  historiens,  ajoute  que  ce  nombre  ne  com- 
prend  que  lea  citoyens  en  e"tat  de  porter  les  armes."  (Tite-Live,  I,  XLIV.) 

(')  Les  recensements  de  la  population  fournis  par  les  anciens  historiens  ont 
ete  diversement  expliques.  Les  chiffres  donnes  de*signaiemVils  tous  les 
citoyens,  ou  seulement  les  chefs  de  famille,  ou  bien  ceux  qui  avaient  atteint 
Page  de  puberte  ?  A  mon  avis,  ces  chiffres,  dans  Tite-Live,  Denys  d'Halicar- 
nasse  et  Plutarque,  s'appliquent  a  tous  les  hommes  en  e'tat  de  porter  les  armes, 
c'est-a-dire,  suivant  1'organisation  de  Servius  Tullius,  a  ceux  de  dix-sept  a 
soixante  ans.  Cette  categoric  formait  en  effet  les  veritables  citoyens  remains. 
Au-dessous  de  dix-sept  ans,  on  e'tait  trop  jeuue  pour  compter  dans  1'Etat ;  au- 
dcssus  de  soixante,  on  etait  trop  vieux. 

On  sait  que  les  vieillards  sexage"naires  etaient  appeles  depontani,  parce 
qu'on  leur  interdisait  les  ponts  qu'il  fallait  passer  pour  aller  voter.  (Festus,  au 
mot  Sexaffenarius,  p.  834. — Cice"ron,  Discours  pour  S.  JRoscius  Amerinus, 
xxxv.) 

80,000  hommes  en  e"tat  de  porter  les  armes  represented,  suivant  la  statis- 
tique  actuelle,  les  cinquante-cinq  centiemes  de  la  partie  male  de  la  population, 
soit  145,000  hommes,  et,  pour  les  deux  sexes,  en  les  supposant  egaux  en 
nombre,  290,000  ames.  En  efiet,  en  France,  sur  100  habitants,  il  y  en  a  35 
n'ayant  pas  depasse  1'age  de  dix-sept  ans,  55  age's  de  dix-sept  a  soixante  ans, 
et  10  ages  de  plus  de  soixante  ans. 

A  1'appui  du  calcul  ci-dessus,  Denys  d'Halicarnasse  rapporte  qu'en  247  de 
Rome  on  fit  une  souscription  en  I'honneur  d'Horatius  Codes :  300,000  per- 
sonnes,  hommes  et  femmes,  donnerent  la  valeur  de  ce  que  chacun  pouvait 
depeuser  en  un  jour  pour  sa  nourriture.  (V,  xxv.) 

Quant  au  nombre  des  esclaves,  nous  trouvons  dans  un  autre  passage  de 
Denys  d'Halicarnasse  (IX,  xxv)  que  les  femmes,  les  enfants,  les  esclaves,  les 
marchands  et  les  artisans  s'e"levaient  a  un  chiffre  triple  de  cclui  des  citoyens. 
1  S  done  le  nombre  des  citoyens  en  6tat  de  porter  les  armes  e'tait  de  80,000, 
le  reste  de  la  population  egalant  trois  fois  ce  chiffre,  on  aura  pour  la  popu- 
lation totale  4  x  80,000  =  320,000  ames,  et,  en  retranchant  de  ce  chiffre 
lea  290,000  obtenus  plus  haut,  il  restera  30,000  pour  les  esclaves  et  les 
artisans. 

Quelle  que  soit  la  proportion  admise  entre  ces  deux  dernieres  classes,  U  en 
rdsultera  toujours  quo  les  esclaves  Etaient  alors  peu  nombreux. 


LIVKE   I,   CHAPITKE   I. KOME   SOUS   LES   KOIS.  25 

tive  de  1'assemblee  patricienne,  continuerent  a  statuer  sur  les 
affaires  religieuses  et  militaires  les  plus  importantes,  et  reste- 
rent  en  possession  de  tout  ce  qui  n'avait  pas  etc  formellement 
attribue  aux  centuries.  Solon  operait,  vers  la  meme  epoque, 
a  Athenes,  une  revolution  semblable,  de  sorte  que  les  deux 
villes  les  plus  fameuses  du  monde  ancien  prenaient  en  meme 
temps,  comme  base  du  droit  de  suffrage,  non  plus  la  naissance, 
mais  la  fortune. 

Servius  Tullius  promulgua  un  grand  nombre  de  lois  favo- 
rables  au  peuple ;  il  etablit  que  la  propriete  seule  du  debi- 
teur,  et  non  sa  personne,  repondrait  de  la  dette.  II  autorisa 
aussi  les  plebeiens  a  devenir  les  patrons  de  leurs  affranchis, 
ce  qui  permettait  aux  plus  riches  des  premiers  de  se  creer  une 
clientele  semblable  a  celle  des  patriciens  ('). 

IV.  La  religion,  regleraentee  en  grande  partie  par  Numa, 
etait,  a  Rome,  un  moyen  de  civilisation,  mais  surtout  de 
gouvernement.  En  faisant  intervenir  la  divinite 

a     ,         .  ,  v  .     ,  .          La  religion. 

dans  les  actes  de  la  vie  pubhque  ou  privee,  on  im- 
primait  a  tout  un  caract6re  sacrc.  Alnsi  se  trouvaient  sous 
la  sauvegarde  des  dieux  1'enceinte  de  la  ville  avec  ses  servi- 
tudes ('),  les  limites  des  proprietes,  les  transactions  entre  ci- 
toyens,  les  engagements,  enfin,  meme  les  faits  importants  de 
1'histoire  consignes  dans  les  livres  sacres  (').  Au  foyer  domes- 
tique,  les  dieux  Lares  protegeaient  la  famille ;  sur  le  champ  de 
bataille,  1'embleme  place  sur  1'etendard  etait  le  dieu  protec- 
teur  de  la  legion  (4).  Par  les  oracles  ou  les  prodiges,  on  en- 

(J)  Denys  d'Halicaraasse,  IV,  ix,  xxnr. 

(2)  "  Au  dedans  de  la  vUle,  les  edifices  ne  pouvaient  etre  contigus  aux  rem- 
parts,  qu'ils  touchent  d'ordinaire  aujourd'hui,  et,  au  dehors,   s'etendait  un 
espace  qu'il  etait  interdit  de  cultiver.     Tout  cet  espace  ou  il  n'etait  permis  ni 
d'habiter,  ni  de  labourer,  au  dela  ou  en  de9a  du  mur,  les  Remains  lui  donnerent 
le  nom  de  Pomcerium.    Quand,  par  suite  de  Pagrandissement  de  la  ville,  on 
reculait  le  rempart,  on  menageait  toujours  dechaque  cote  cettezone  consacree." 
(Tite-Live,  I,  XLIV.) 

(3)  "  Fonde  sur  le  t^moignage  des  litres  sacr^s  que  Ton  garde  avec  grand 
soin  dans  les  temples."    (Denys  d'Halicarnasse,  XI,  LXII.) 

(4)  "Ces  precieux  gages,  qu'ils  regardent  comme  autant  d'imagea  des 
dieux."     (Denys  d'Halicarnasse,  VI,  XLV.) 


26  TEMPS   AOTEEEEUBS  A   CESAK. 

tretenait  le  sentiment  national  et  la  pense"e  que  Rome  devien- 
drait  un  jour  la  maltresse  de  1'Italie  (')  ;  mais  si,  d'unepart,  le 
culte,  avec  ses  imperfections  m6me,  contribuait  a  adoucir  les 
mceurs  et  a  elever  les  esprits  (2),  de  1'autre  il  facilitait  mer- 
veilleusement  le  jeu  des  institutions,  et  conservait  aux  hautes 
classes  leur  influence. 

La  religion  accoutumait  aussi  les  peuples  du  Latiuna  a  la 
suprematie  romaiue ;  car  Servius  Tullius,  en  leur  persuadant 
de  contribuera  1'elevation  du  temple  de  Diane  (3),  leur  faisait, 
dit  Tite-Live,  reconnaitre  Rome  pour  leur  capitale,  preten- 
tion  qu'ils  avaient  tant  de  fois  combattue  par  les  armes. 

L'intervention  supposee  de  la  divinite  permettait,  dans 
une  foule  de  cas,  de  revenir  sur  toute  decision  genante. 
Ainsi,  en  interpretant  le  vol  des  oiseaux  (*),  la  maniere  dont 
mangeaient  les  poulets  sacres,  les  entrailles  des  victimes,  la 
direction  des  eclairs,  on  annulait  les  elections,  ou  bien  on 
eludait  ou  1'on  retardait  les  deliberations  soit  des  cornices, 
soit  du  senat.  Personne  ne  pouvait  accepter  de  fonctions, 
pas  meme  le  roi  monter  sur  le  trone,  si  les  dieux  n'avaient 
manifesto  leur  adhesion  par  des  signes  reputes  certains  de 
leur  volonte.  II  y  avait  des  jours  fastes  et  nefastes ;  dans  ces 
derniers  il  n'etait  permis  ni  aux  juges  de  tenir  audience,  ni  au 
peuple  de  s'assembler  (6).  Enfin,  on  pouvait  dire,  avec 

(')  "  De  la  1'interpretation  du  nom  donne  au  Capitole :  en  creusant  les  fon- 
dations  du  temple,  on  trouva  une  tete  humaine ;  les  augures  declarerent  que 
Rome  deviendrait  la  capitale  de  toute  1'Italie."  (Denys  d'Halicarnasse,  IV, 

LXI.) 

(*)  "  Ce  recours  aux  avis  des  pretres  et  1'observation  du  culte  firent  oublier 
au  peuple  ses  habitudes  de  violence  et  son  gout  pour  les  armes.  Les  esprits, 
sans  cesse  occupea  d'idees  religieuses,  reconnurent  1'intervention  de  la  Provi- 
dence dans  les  choses  humaines,  et  tous  les  coaurs  furent  penetre"s  d'une  pietd 
si  Vive,  que  la  bonne  foi,  que  la  fide"lit£  au  serment  regpaient  dans  Rome  plus 
que  la  crainte  des  lois  et  des  cbMments."  (Tite-Live,  I  xxi.) 

(*)  Tite-Live,  I,  XLV. 

(4)  "Assemblies  du  peuple,  levees  des  troupes,  enfin  les  operations  lea 
plus  importantes  ^taient  abandonn^es,  si  les  oiseaux  ne  les  approuvaient  pas  " 
(Tite-Live,  I,  xxxvi.) 

(*)  "Numa  ^tablit  aussi  des  jours  fastes  et  des  jours  nefastes,  ear  avec  le 
peuple  un  ajournement  pouvait  quelquefois  etre  utile."  (Tite-Live,  I,  XTX.) 


LIVKE   I,    CHATITRE   I. ROME   SOUS   LE8   EOIS.  27 

Camille,  que  la  ville  6tait  fondee  sur  la  foi  des  auspices  et 
des  augures  (1). 

Les  pretres  ne  formaient  pas  un  ordre  a  part,  mais  tous 
les  citoyens  pouvaient  faire  partie  de  colleges  particuliers. 
En  tete  de  la  hierarchic  sacerdotale  se  trouvaient  les  pontifes, 
au  nombre  de  cinq  (*) ;  le  roi  en  etait  le  chef(3).  Us  deci- 
daient  de  toutes  les  questions  qui  tenaient  a  la  liturgie  et  au 
culte,  veillaient  a  ce  que  les  sacrifices  et  les  ceremonies  se 
fissent  conformement  aux  rites  traditionnels  (4),  surveillaient 
les  autres  ministres  de  la  religion,  fixaient  le  calendrier  (*), 
ne  repondaient  de  leurs  actions  ni  devant  le  senat  ni  devant 
le  peuple  ("). 

Apres  les  pontifes,  la  premiere  place  appartenait  aux 
curions,  charges  dans  chaque  curie  des  fonctions  religieuses 
et  qui  avaient  a  leur  te~te  un  grand  curion  ;  puis  venaient  les 
flamines,  les  augures  (7),  les  vestales,  chargees  d'entretenir 

(')  "  Nous  avons  unc  ville  fondle  sur  la  foi  des  auspices  et  des  augures  ; 
pas  un  lieu  dans  ces  murailles  qui  ne  soit  plein  des  dieux  et  de  leur  culte  ;  nos 
sacrifices  solennels  ont  leurs  jours  fixes  comme  la  place  ou  ils  doivent  se  faire." 
(Tite-Live,  V,  LII,  Discours  de  Camille;  —  VI,  XLI.) 

(")  CiceVon,  De  la  Kepublique,  II,  xiv. 

(3)  "  Tous  les  actes  religieux,  publics  et  particuliers,  etaient  soumis  a  la 
decision  du  pontife :  ainsi  le  peuple  savait  a  qui  s'adresser,  et  1'on  pr6venait 
les  desordres  que  pouvait  amener  dans  la  religion  1'oubli  des  rites  nationaux 
ou  1'introduction  de  rites  etrangers.     Le  meme  pontife  devait  encore  regler  ce 
qui  concernait  les  fune"railles,  les  moyens  d'apaiser  les  manes,  de  distinguer, 
entre  les  prodiges  annonces  par  la  foudre  et  d'autres  phenomenes,  ceux  qui  exi- 
geaient  une  expiation."     (Tite-Live,  I,  xx.) 

(4)  "  Le  grand  pontife  remplit  les   fonctions  d'interprete  et  de  devin  ou 
plutot  d'hierophante.     H  ne  preside  pas  seulement  aux  sacrifices  publics,  mais 
il  surveille  encore  ceux  qui  se  font  en  particulier,  et  il  prend  garde  qu'on  ne 
transgresse  les  ordonnances  du  culte.   Enfin,  c'est  lui  qui  enseigne  ce  que  chacun 
doit  faire  pour  honorer  les  dieux  et  pour  les  apaiser."     (Plutarque,  Numa, 

XII.) 

(B)  Numa  divisa  1'annee  en  douze  mois,  suivant  le  cours  de  la  lune;  il 
ajouta  a  1'annee  Janvier  et  fevrier.  (Tite-Live,  I,  six.  —  Plutarque,  Numa, 

XXIII.) 

(6)  Denys  d'JEalicarnasse,  II,  LXXIII. 

(7)  Denys  d'Halicarnasse,  II,  LXIV. 


28  TEMPS  AOTEBIEUBS  i.  CESAB. 

le  feu  sacre;  les  douze  pr^tres  Saliens  (*),  gardiens  des  bou- 
cliers  sacres,  nommes  ancilia ;  enfin  les  feciales,  herauts 
d'armes  au  nombre  de  vingt,  charges  de  rediger  les  traites  et 
d'en  assurer  1'execution,  de  declarer  la  guerre  et  de  veiller  a 
1' observation  de  tous  les  rapports  internationaux  (*). 

II  y  avait  aussi  des  confreries  religieuses  (sodalitates) , 
institutes  pour  rendre  un  culte  special  a  certaines  divinites. 
Tel  etait  le  college  des  freres  Arvales,  dont  les  prieres  et  les 
processions  appelaient  la  faveur  du  ciel  sur  les  moissons ;  telle 
encore  1'association  ayant  mission  de  feter  les  Lupercales, 
fondees  en  1'honneur  du  dieu  Lupercus,  protecteur  des 
troupeaux  et  destructeur  des  loups.  Les  dieux  Lares,  genies 
tutelaires  des  villes  ou  des  families,  avaient  aussi  leur  fete 
institute  par  Tullus  Hostilius,  et  celebree  a  certaines  epoques, 
pendant  lesquelles  les  esclaves  etaient  exemptes  de  tout 
travail  (3). 

Les  rois  firent  batir  un  grand  nombre  de  temples  destines 
a  deifier,  les  uns  la  gloire'(4),  les  autres  les  vertus  (B),  les 

(')  Salien  vient  de  salire  (sauter,  danser).  (Denys  d'Halicarnasse,  II,  LXX.) 
Ds  devaient,  en  certaines  occasions,  executer  des  danses  sacrees  et  chanter  des 
hymnes  en  1'honneur  du  dieu  de  la  guerre. 

(*)  Denys  d'Halicarnasse,  II,  LXXII.  —  "Le  nom  des  feciales  vient  de  ce 
qu'ils  pr^sidaient  a  la  foi  publique  entre  les  peuples  ;  car  c'est  par  leur  inter- 
vention que  la  guerre  entreprise  prenait  le  caractere  d'une  guerre  juste,  et  que, 
la  guerre  une  fois  terminee,  la  paix  recevait  d'un  traite  sa  garantie.  Avant 
d'entreprendre  la  guerre,  on  envoyait  quelques-uns  d'entre  les  feciaux  pour 
reclamer  ce  qui  etait  a  reclamer."  (Varron,  De  la  Langue  tatine,  V,  §  86.)  — 
"  Des  allies  se  plaignaient-ils  que  les  Komains  leur  eussent  fait  tort  et  en  de- 
mandaient-ils  reparation,  c' etait  aux/ecfaZe*  d' examiner  si  1'on  avait  viol^  le 
traite."  (Denys  d'Halicarnasse,  II,  LXXII.)  —  Ces  pretres  feciales  avaient  ete 
institues  par  Numa,  le  plus  doux  et  le  plus  juste  des  rois,  pour  etre  les  gardiena 
de  la  paix,  les  juges  et  les  arbitres  des  motifs  legitimes  qu'on  avait  d'entre- 
prendre la  guerre.  (Plutarque,  Camille,  xx.) 

(3)  Denys  d'Halicarnasse,  IV,  xiv.  —  Pline,  Histoire  naturelle,  XXI,  TIII. 

(4)  "  Numa   dleva  un  temple  a  Romulus,   qu'il   deifia  sous  le  nom  de 
Qurinus."    (Denys  d'Halicarnasse,  II,  LXIII.) 

(6)  "  Temple  de  Vesta,  embleme  de  la  chastete  ;  temple  a  la  Foi  publique, 
61ev6s  par  Numa."  (Denys  d'Halicarnasse,  II,  LXV  et  LXXV.) 


LIVKE   I,    CHAPITKE    I. KOME   SOUS   LES   EOIS.  29 

autres  Putilite  ('),   d'autres    la    reconnaissance    envers    les 
dieux  ('). 

Les  Remains  aimaient  &  tout  representer  par  des  signes 
exterieurs ;  ainsi  Numa,  pour  mieux  constater  1'etat  de 
paix  ou  de  guerre,  fit  clever  a  Janus  un  temple,  ouvert 
pendant  la  guerre,  ferm6  pendant  la  paix ;  et,  chose  re- 
marquable,  ce  temple  ne  fut  ferine  que  trois  fois  en  sept  cents 
ans  (') ! 

V.  D'apres  ce  qui  precede,  on  peut  se  convaincre  que  la 
Republique  romaine  (4)  avait  deji  acquis  sous  les  rois  une 
forte  organisation  (6).  Son  esprit  conquerant 

Itesnltats  obte- 

debordait  au  dela  de  ses  etroites  limites.     Les   DUB  par  la  1-07- 
petits  3£tats  du  Latium  qui  Pentouraient  avaient 
peut-etre  des  hommes  aussi  eclaires,  des  citoyens  aussi  cou- 
rageux,  mais  il  n'existait  certainement  pas  chez  eux,  au  me'me 

(')  "  Le  dieu  Terme ;  la  fete  en  1'honneur  de  Pales,  de"esse  des  pasteurs ; 
Saturne,  dieu  de  1'agriculture ;  les  dieux  des  jacheres,  des  engrais,  etc."  (Denys 
d'Halicarnasse,  II,  LXXIT.) 

C)  "  Apres  avoir  fait  ces  choses  dans  la  paix  et  dans  la  guerre,  Servius 
Tullius  fit  batir  deux  temples  a  la  Fortune,  qui  semblait  lui  avoir  e"  te  favorable 
pendant  toute  sa  vie,  Pun  dans  le  marcb.6  aux  boeufs,  1'autre  HUT  le  bord  du 
Tibre,  et  il  lui  donna  le  surnom  de  virile,  qu'elle  a  conserve  jusqu'aujourd'hui 
chez  les  Remains."  (Denys  d'Halicarnasse,  IV,  xxvn.) 

(")  "  Le  temple  de  Janus  a  ete  ferme  deux  fois  depuis  le  r^gne  de  Numa : 
la  premiere,  par  le  consul'  Titus  Manlius,  &  la  fin  de  la  premiere  guerre 
punique ;  la  seconde,  quand  les  dieux  ont  accord^  a  notre  si^cle  de  voir,  apres 
la  bataille  d'Actium,  Cesar- Auguste  Imperator  donner  la  paix  a  1'univers." 
(Tite-Live,  I,  xix)  —  Et  Plutarque  dit,  dans  la  Vie  de  Numa,  xxiv :  "  N6an- 
moins  ce  temple  fut  ferme  apres  la  victoire  de  Cesar-Auguste  sur  Antoine,  et 
il  1'avait  ete  auparavant  sous  le  consulat  de  Marcus  Atilius  et  de  Titus  Man- 
lius,  peu  de  temps  il  est  vrai ;  on  le  rouvrit  presque  aussitot,  parce  qu'il  sur- 
vint  une  guerre  nouvelle.  Mais,  sous  le  regne  de  Numa,  on  ne  le  vit  pas 
ouvert  un  seul  jour." 

(4)  Nous  employons  a  dessein  le  mot  republique,  parce  que  tous  les  anciens 
auteurs  ont  donn6  ce  nom  a  1'Etat,  sous  les  rois  comme  sous  les  empereurs. 
Ce  n'est  qu'en  traduisant  fidelement  les  denominations  qu'on  peut  se  faire  une 
id4e  exacte  des  societes  anciennes. 

(6)  "  On  reconnait  combien  la  R6publique  dut  a  chacun  de  nos  rois  d'insti- 
tutions  bonnes  et  utiles."  (Cic6ron,  De  la  RepuUique,  II,  xxi.) 


30  TEMPS   ANTEKIETTKS   A   CESAE. 

degre  qu'a  Rome,  le  genie  de  la  guerre,  1'amour  de  la  patrie, 
la  foi  dans  de  hautes  destinees,  la  conviction  d'une  superiorite 
incontestable,  mobiles  puissants  inculques  avec  perseverance 
par  de  grands  homines  pendant  deux  cent  quarante-quatre 
ans. 

La  societe  romaine  etait  fondee  sur  le  respect  de  la  fa- 
mille,  de  la  religion,  de  la  propriete ;  le  gouvernement,  sur 
1' election  ;  la  politique,  sur  la  conquete.  A  la  tete  de  l'£tat 
est  une  aristocratie  puissante,  avide  de  gloire,  mais,  comme 
toutes  les  aristocraties,  impatiente  de  la  royaute,  dedaigneuse 
de  la  multitude.  Les  rois  s'eflbrcent  de  creer  un  peuple  a  cote 
de  la  caste  privilegiee,  et  introduisent  des  plebeiens  dans  le 
senat,  des  affranchis  parmi  les  citoyens,  et  la  plupart  des  ci- 
toyens  dans  les  rangs  de  la  milice. 

La  famille  est  fortement  constitute :  le  pere  y  regne  en 
maitre  absolu,  seul  juge  (J)  de  ses  enfants,  de  sa  femme,  de 
ses  esclaves,  et  cela  durant  toute  leur  vie ;  cependant  le  role 
de  la  femme  n'est  pas  avili  comme  dans  les  societes  barbares : 
elle  entre  en  communaute  de  biens  avec  son  mari ;  maitresse 
dans  sa  maison,  elle  a  le  droit  d'acquerir,  et  partage  egale- 
ment  avec  ses  freres  1'heritage  paternel  (*). 

La  base  de  1'impot  est  la  base  du  recrutement  et  des  droit  s 
politiques  ;  il  n'y  a  de  soldats  que  les  citoyens  ;  il  n'y  a  de 
citoyens  que  ceux  qui  possedent.  Plus  on  est  riche  et  plus 
on  a  de  pouvoir  et  de  dignites,  mais  plus  on  a  de  charges  & 
supporter,  de  devoirs  a  remplir.  Pour  combattre  comme 
pour  voter,  les  Romains  se  divisent  par  classes  suivant  leur 
fortune,  et,  dans  les  cornices  comme  sur  le  champ  de  bataille, 
les  plus  riches  sont  aux  premiers  rangs. 

(')  "  Chez  les  Romains,  les  enfants  ne  possedent  rien  en  propre  du  vivant 
de  leur  p&re.  Celui-ci  peut  disposer  non-seulement  de  tous  les  biens,  mais 
meme  de  la  vie  de  ses  enfants."  (Denys  d'Halicarnasse,  VIII,  LXXIX  ;  II, 
xxv.) 

(*)  Denys  d'Halicarnasse,  II,  xxv,  xxvi.  —  "  Des  Porigine,  dit  Mommsen,  la 
famille  romaine  pr^sentait,  par  1'ordre  moral  qui  regnait  entre  ses  membres  et 
leur  subordination  mutuelle,  les  conditions  d'une  civilisation  supericure."  (Hi*- 
toire  romaine,  2e  edit.  I,  p.  54.) 


LIVKE   I,    CHAPITKE   I. — BOMB   SOUS   LES   EOIS.  31 

Initie  aux  pratiques  apparentes  de  la  liberte,  le  people 
est  content!  par  la  superstition  et  le  respect  pour  les  hautes 
classes.  En  faisant  intervenir  la  divinite  dans  toutes  les  ac- 
tions de  la  vie,  on  idealise  les  choses  les  plus  vulgaires,  et  on 
apprend  aux  hommes  qu'au-dessus  des  inte'rets  materiels  il  y 
a  une  Providence  qui  dirige  leurs  actions.  Le  sentiment  du 
droit  et  de  la  justice  entre  dans  les  consciences,  le  serment 
est  chose  sacree,  et  la  vertu,  cette  expression  la  plus  elevee 
du  devoir,  devient  la  regie  generate  de  la  vie  publique  et  de 
la  vie  privee  (').  La  loi  exerce  tout  son  empire,  et,  par  1'in- 
stitution  des  feciales,  les  questions  Internationales  se  discu- 
tent  au  point  de  vue  du  droit  avant  d'etre  tranchees  par  les 
armes.  La  politique  consiste  a  attirer  par  tous  les  moyens 
possibles  les  peuples  environnants  sous  la  dependance  de 
Rome ;  et,  lorsque  leur  resistance  oblige  de  les  vaincre,  ils 
sont,  a  differents  degres,  immediatement  associes  a  la  com- 
mune fortune  ('),  et  maintcnus  dans  1'obeissance  par  des  co- 
lonies, postes  avances  de  la  domination  future  ('). 

(*)  "  Les  moeurs  6taient  si  pures  que,  pendant  deux  cent  trente  ans,  on  ne 
vit  aucun  mari  repudier  sa  femme,  ni  aucune  femme  se  se"parer  de  son  man." 
(Plutarque,  Parallele  de  Thesee  et  de  Romulus.) 

(a)  Ciceron  admire  la  profonde  sagesse  des  premiers  roia  d'admettre  au 
nombre  des  cjtoyens  les  ennemis  vaincus.  "  Leur  exemple,  dit-il,  a  fait  au- 
torit6,  et  jamais  nos  ancetres  n'ont  cesse  d'accorder  aux  ennemis  raincus  le 
droit  de  cite."  (Discours  pour  Balbus,  xxxi.) 

(?)  COLONIES  EOMAINES   (COLONIZE  CIVIUM  CUM  JURE  SUFFRAGII  Et 

HONOR UM). 

Ire  p^riode :  1-244.    (Sons  les  rois.) 
CCEKINA  (Sabine).    Inconnue. 
AKTEMXJE  (Sabine).     Inconnue. 
CAMBRIA  (Sabine).     Detnute  en  252.     Inconnue. 
MEDULLIA  (Sabine).     Sanf-Angelo.    Voy.  CELL,  Topogr.  of  Some,  100. 
CRCSTUMERIA  (Sabine).     Inconnue. 

FIDEK^E  (Sabine).     Ruines  pres  de  Gfiubileo  et  Serpentina.     Reoolonisee 
en  326.     Detruite  d'apres  une  hypothese  de  M.  Madvig. 

COLLATIA. 

OSTIA  (embouchure  du  Tibre).     Ruines  entre  Torre  Bovacciano  et  Ostia. 
COLONIES  LATINE3  (COLONI^  LATINJE\  —  \n  pMode:  1-244  (Sous  les  rois.) 
On  ne  pout  mcntionner  avec  certitude  aucune  colonic  latine  fondee  a  cette 


32  TEMPS   ANTEEIEUK8   A   CESAK. 

Les  arts,  quoique  grossiers  encore,  s'introduisent  avec 
les  rites  etrusques  et  viennent  adoucir  les  moeurs  et  preler 
leur  concours  a  la  religion ;  partout  des  temples  s'elevent, 
des  cirques  se  construisent  ('),  de  grands  travaux  d'utilite 
publique  s'executent,  et  Rome,  par  ses  institutions,  prepare 
sa  preeminence. 

Presque  tous  les  magistrats  sont  le  produit  de  1'election  : 
une  fois  nommes,  ils  possedent  un  pouvoir  etendu  et  font 
mouvoir  resolument  ces  deux  puissants  leviers  des  actions 
humaines,  le  chatinient  et  la  recompense.  A  tous  les 
citoyens,  pour  une  faiblesse  devant  1'ennemi  ou  pour  une 
infraction  a  la  discipline  (*),  les  verges  .ou  la  hache  du  lic- 
teur;  a  tous,  pour  une  belle  action,  les  couronnes  honori- 
fiques  (')  ;  aux  generaux,  1'ovation,  le  triomphe  (4)  et  les  de- 

e'poque,  d'apres  les  auteurs  anciens.    Les  colonies  de  SIGNIA  et  de  CIRCEII  ont 
toutes  deux  6t6  recolonisees  dans  la  periode  suivante,  ou  nous  les  repla9ons. 

(*)  "  Tarquin  embellit  aussi  le  grand  cirque  qui  est  entre  le  mont  Aventin 
et  le  mont  Palatin ;  il  fut  le  premier  qui  fit  construire  autour  de  ce  cirque  des 
iieges  converts."  (Denys  d'Halicarnasse,  III,  LXVIII.) 

(2)  Tite-Live,   I,   XLIT.  — "  Aussitot    les    centurions    dont    les  centuries 
avaient  pris  la  fuite,  et  les  antesignani  qui  avaient  perdu  leur  6tendard,  furent 
condamnes  a  mort :  les  uus  eurent  la  tete  tranchee ;  les  autres  expirerent  sous 
le  baton.     Quant  au  reste  des  troupes,  le  consul  les  fit  decimer :  de  chaque 
dizaine  de  soldats,  celui  sur  qui  tomba  le  sort  fut  conduit  au  supplice  et  paya 
pour  les  autres.     C'est  la  punition  ordinaire  chez  les  Remains  pour  ceux  qui 
ont  quitte  leur  rang  ou  abandonn6  leurs  etendards."     (Denys  d'Halicttnasse, 

IX,  L.) 

(3)  "  Romulus  mit  sur  ses  cheveux  une  couronne  de  lauriers."    (Plutarque, 
Romulus,  xx.) 

(4)  "Les6nat  et  le  peuple  decernerent  au  roi  Tarquin  les  honneurs  du 
triomphe."     (Combat  des  Romains  et  des  Etrusques,  Denys  d'Halicarnasse,  III, 
LX.) —  "  L' ovation  differe  du  triomphe,  premierement,  en  ce  que  celui  qui  en 
re9oit  les  honneurs  entre  a  pied  a  la  tete  de  son  armee,  sans  etre  monte  sur  un 
char ;  secondement,  en  ce  qu'il  n'a  ni  la  couronne  d'or,  ni  la  toge  brodee  d'or 
et  de  diverses  couleurs,  et  qu'il  porte  seulement  une  trab^e  blanche  bordee  de 
pourpre,  habillement  ordinaire  des  g6neraux  et  des  consuls.     Outre  qu'il  n'a 
qu'une  couronne  de  laurier,  il  ne  porte  point  de  sceptre.     Voila  ce  que  le  petit 
triomphe  a  de  moins  que  le  grand  :  en  toute  autre  chose  il  n'y  a  aucune  diffe- 
rence."   (Denys  d'Halicarnasse,  V,  XLVII.) 


LIVEE   I,    CHAPITEE   I. ROME   SOUS   LES   EOIS.  33 

pouilles  opimes  (') ;  aux  grands  hommes,  1'apotheose.  Pour 
honorer  les  morts  et  pour  se  delasser  des  luttes  sanglantes, 
les  citoyens  courent  aux  jeux  du  cirque,  ou  la  hierarchic 
donne  a  chacun  son  rang  (*). 

Ainsi  Rome,  arrivee  au  troisieme  siecle  de  son  existence, 
se  trouve  constitute  par  -les  rois  avec  tous  les  germes  de 
grandeur  qui  se  developperont  dans  la  suite.  L'homme  a 
cree  les  institutions ;  nous  verrons  maintenant  comment  les 
institutions  vont  former  les  hommes. 

(!)  "  Romulus  tue  Acron,  met  les  ennemte  en  deVoute,  et  revient  offirir  d 
Jupiter  Feretrien  les  nobles  depouittes  enlevees  d  ce  prince. 

"  Apres  Romulus,  Cornelius  Cossus  fut  le  premier  qui  consacra  au  memo 
dieu  de  semblables  depouilles,  ayant  tu6  de  sa  main,  dans  un  combat  ou  il 
commandait  la  cavalerie,  le  general  des  Fidenates. 

"  On  ne  doit  pas  separer  1'exemple  de  M.  Marcellus  des  deux  precedents. 
H  cut  assez  de  courage  et  d'intrepidite  pour  attaquer  sur  les  bords  du  P6,  a  la 
tete  d'une  poignee  de  cavaliers,  le  roi  des  Gaulois  proteg6  par  une  armee  nom- 
breuse ;  il  lui  abattit  la  tete  et  lui  enleva  son  armure,  dont  il  fit  hommage  a 
Jupiter  Feretrien.  (An  de  Rome,  531.) 

"  Le  meme  genre  de  bravoure  et  de  combat  signala  T.  Manlius  Torquatus, 
Valerius  Corvus  et  Scipion  Emilien.  Ces  guerriers,  provoqu4s  par  des  chefs 
ennemis,  leur  firent  mordre  la  poussiere  ;  mais,  comme  ils  avaient  combattu 
sous  les  auspices  d'un  chef  superieur,  ils  ne  vinrent  pas  faire  ofFrande  de  leurs 
d6pouilles  a  Jupiter."  (Ans  de  Rome,  392,  404,  602.)  (Valere  Maxime,  III, 
n,  §§  3,  4,  5,  6.) 

(2)  "  Tarquin  partagea  les  si6ges  (du  grand  cirque)  entre  les  trente  curies, 
assignant  a  chacune  la  place  qui  lui  appartenait."  (Denys  d'Halicarnasse,  III, 
LXVIII.)  —  "  C'est  alors  (apres  la  guerre  centre  les  Latins)  qu'on  choisit  1'em- 
placement  qu'on  appelle  aujourd'hui  le  grand  cirque.  On  y  designa  des  places 
particuUeres  aux  senateurs  et  aux  chevaliers."  (Tite-Live,  I,  xxxv.) 


CHAPITRE     DEUXIEME. 

• 

£TABLIS8EMENT   DE   LA   KfiPUBLIQUE   CONSULAIEE. 
(De  244  a  416.) 

I.  Les  rois  sont  expulses  de  Rome.  Ils  disparaissent 
parce  que  leur  mission  est  accomplie.  II  existe,  on  le  dirait, 
dans  1'ordre  moral  ainsi  que  dans  1'ordre  physique, 
ime  *°*  suPr^me  <lui  assigne  aux  institutions, 
fiqne.E6pub  comme  a  certains  etres,  une  limite  fatale,  mar- 
quee par  le  terme  de  leur  utilite.  Tant  que  ce 
terme  providentiel  n'est  pas  arrive,  rien  d' oppose  ne  prevaut : 
les  complots,  les  revokes,  tout  echoue  contre  la  force  irresisti- 
ble qui  maintient  ce  qu'on  voudrait  renverser ;  mais  si,  au 
contraire,  un  etat  de  choses,  inebranlable  en  apparence,  cesse 
d'etre  utile  aux  progres  de  I'humanite,  alors  ni  1'empire  des 
traditions,  ni  le  courage,  ni  le  souvenir  d'un  passe  glorieux,  ne 
peuvent  retarder  d'un  jour  la  chute  decidee  par  le  destin. 

La  civilisation  semble  avoir  ete  transported  de  la  Grece 
en  Italie  pour  y  creer  un  immense  foyer  d'ou  elle  put  se 
repandre  dans  le  monde  entier.  Des  lors  le  genie  de  la  force 
et  de  1'organisation  devait  necessairement  presider  aux  pre- 
miers temps  de  Rome.  C'est  ce  qui  arriva  sous  les  rois,  et, 
tant  que  leur  tache  ne  fut  pas  accomplie,  ils  triompherent  de 
tous  les  obstacles.  En  vain  les  senateurs  tenterent  de  se 
partager  le  pouvoir  en  1'exercant  chacun  pendant  cinq 
jours  (l) ;  en  vain  les  passions  se  souleverent  contre  1'autorite 

(')  "  Les  cent  senateurs  se  partagerent  en  dix  decuries,  et  chacune  choisit 
un  de  ses  membres  pour  exercer  I'autorit6.  Le  pouvoir  etait  collectif ;  un  seul 
en  portait  les  insignes,  et  marcbait  preced^  des  licteurs.  La  duree  de  ce  pou- 


LIVEE  I,  CHAP.  H. ETABLISSEMENT  DE  LA  REPUBLIQUE.      35 

d'un  chef  unique :  tout  fut  inutile,  et  le  meurtre  memo  des 
rois  fortifia  la  royaute.  Mais  une  fois  le  moment  venu  ou  ils 
cessent  d'etre  indispensables,  le  plus  simple  accident  les  pre- 
cipite.  Un  homme  abuse  d'une  femme,  le  trone  s'ecroule,  et, 
en  tombant,  il  se  partage  en  deux :  les  consuls  succedent  & 
toutes  les  prerogatives  des  rois  (1).  Rien  n'est  change  dans 
la  Republique,  si  ce  n'est  qu'au  lieu  d'un  chef  electif  a  vie  il 
y  aura  detormais  de'ux  chefs  elus  pour  un  an.  Cette  trans- 
formation est  6videmment  1'oeuvre  de  1' aristocratic ;  les  sena- 
teurs  veulent  gouverner  eux-me'mes,  et,  par  ces  elections 
annuelles,  chacun  espere  prendre  a  son  tour  sa  part  de  la 
souveraine  puissance.  Voila  le  calcul  etroit  de  I'homme  et 
son  mobile  mesquin.  Voyons  &  quelle  impulsion  superieure 
il  obeissait  sans  le  savoir. 

Ce  coin  de  terre,  situe  au  bord  du  Tibre  et  predestine  a 
1'empire  du  monde,  renfermait  en  lui,  on  le  voit,  des  gennes 
feconds  qui  demandaient  une  expansion  rapide.  Elle  ne  pou- 
vait  s'effectuer  que  par  1'independance  absolue  de  la  classe 
la  plus  eclairee,  s'emparant  a  son  profit  de  toutes  les  pre- 
rogatives de  la  royautS.  Le  regime  aristocratique  a  cet 
a  vantage  sur  la  monarchic,  qu'il  est  plus  immuable  dans  sa 
duree,  plus  constant  dans  ses  desseins,  plus  fidele  aux  tra- 
ditions, et  qu'il  peut  tout  oser,  parce  que  la  ou  un  grand 
nombre  se  partage  la  responsabilite,  personne  n'est  indivi- 
duellement  responsable.  Rome,  avec  ses  limites  resserrees, 
n'avait  plus  besoin  de  la  concentration  de  1'autorite  dans  une 
seule  main,  mais  il  lui  fall  ait  un  nouvel  ordre  de  choses  qui 
donnat  aux  grands  le  libre  acces  au  pouvoir  supreme  et 

voir  etait  dc  cinq  jours,  et  chacun  I'exei^ait  a  son  tour La  plebe  ne 

tarda  pas  a  murmurer.  On  n'avait  fait  qu'aggraver  sa  servitude :  au  lieu  d'un 
maitre,  elle  en  avait  cent.  Elle  paraissait  disposee  a  ne  plus  soufl&ir  qu'un 
roi,  et  a  le  choisir  elle-meme."  (Tite-Live,  I,  xvn.) 

(')  "  Au  reste,  cette  liberte  consista  -d'abord  plutot  dans  1'election  annuelle 
des  consuls  que  dans  1'affaiblissement  de  la  puissance  royale.  Les  premiers 
consuls  en  prirent  toutes  les  prerogatives,  tous  les  insignes ;  seulement  on 
craignit  que,  s'ils  avaient  tous  deux  les  faisceaux,  cet  appareil  n'inspirat  trop 
de  terreur,  et  Brutus  dut  &  la  deference  de  son  collegue  de  les  avoir  le  pre- 
mier." (Tite-Live,  II,  i.) 


* 


36  TEMPS  ANTERIEUItS   A   CESAR. 

secondat,  par  1'appat  des  honneurs,  le  d6veloppement  dea 
facultes  de  chacun.  L'important  etait  de  creer  une  race 
d'hommes  d'elite  qui,  se  succedant  avec  les  memes  principes 
et  les  raemes  vertus,  perpetuassent,  de  generation  en  genera- 
tion, le  systeme  le  plus  capable  d'assurer  la  grandeur  de  la 
patrie.  La  chute  de  la  royaute  fut  done  un  evenement 
favorable  au  developpement  de  Rome. 

Les  patriciens  occuperent  seuls  pendant  longtemps  les 
charges  civiles,  militaires  et  religieuses,  et,  ces  charges  etant 
la  plupart  annuelles,  il  n'y  avait  au  senat  presque  aucun 
membre  qui  ne  les  eut  remplies,  de  sorte  que  cette  assem- 
blee  se  trouvait  composee  d'hommes  formes  aux  luttes  du 
Forum  comme  a  celles  du  champ  de  bataille,  fa9onnes  aux 
difficultes  de  1' administration,  enfin  dignes,  par  une  expe- 
rience durement  acquise,  de  presider  aux  destinees  de  la 
Republique. 

Us  n'etaient  pas  classes,  ainsi  que  dans  notre  societe 
moderne,  en  specialites  envieuses  et  rivales :  on  n'y  voyait 
pas  1'homme  de  guerre  mepriser  le  civil,  le  jurisconsulte  ou 
1'orateur  se  separer  de  1'homme  d'action,  ou  le  pretre  s'isoler 
de  tous.  Pour  s' clever  aux  dignites  et  meriter  les  suffrages 
de  ses  concitoyens,  le.  patricien  etait  astreint,  des  son  jeune 
age,  aux  epreuves  les  plus  diverses.  On  exigeait  de  lui 
1'adresse  du  corps,  1'eloquence,  1'aptitude  aux  exercices 
militaires,  la  science  des  lois  civiles  et  religieuses,  le  talent 
de  commander  une  armee  ou  de  diriger  une  flotte,  d'admi- 
nistrer  la  ville  ou  de  commander  une  province ;  et  1' obliga- 
tion de  ces  divers  apprentissages  non-seulement  donnait  un 
plein  essor  a  toutes  les  capacites,  mais  elle  reunissait,  aux 
yeux  du  peuple,  sur  le  magistrat  revetu  de  dignites  diffe- 
rentes,  la  consideration  attachee  a  chacune  d'elles.  Pendant 
longtemps,  celui  qu'honorait  la  confiance  de  ses  concitoyens, 
outre  1'illustration  de  la  naissance,  jouissait  du  triple 
prestige  que  donne  la  fonction  du  juge,  du  pretre,  du 
guerrier. 

L'independance  presque  absolue  dans  1'exercice  du  com- 
mandement  contribuait  encore  au  developpement  des  facul- 


LIVBE  I,  CHAP.  H. ETABLISSEMENT  DE  LA  BEPUBLIQTTE.       37 

te"s.  Aujourd'hui  nos  habitudes  constitutionnelles  ont  e'rige' 
en  principe  la  defiance  envers  le  pouvoir ;  a  Rome,  c'etait  la 
confiance.  Dans  nos  societes  modernes,  le  depositaire  d'une 
autorite  quelconque  est  toujours  retenu  par  des  liens  puis- 
sants ;  il  obeit  a  une  loi  precise,  a  un  reglement  minutieux,  a 
un  superieur.  Le  Romain,  au  contraire,  abandonne  a  sa  seule 
responsabilite,  se  sentait  degage  de  toute  entrave ;  il  com- 
mandait  en  maitre  dans  la  sphere  de  ses  attributions.  Le 
contre-poids  de  cette  independance  etait  la  courte  duree  des 
magistratures  et  le  droit,  donne  a  chacun,  d'accuser  tout 
magistral  au  sortir  de  sa  charge. 

La  preponderance  de  la  haute  classe  reposait  done  sur 
une  superiorite  legitime,  et  cette  classe,  en  outre,  savait 
exploiter  a  son  avantage  les  passions  populaires.  Elle  ne 
voulait  de  la  liberte  que  pour  elle-mSine,  mais  elle  savait 
en  faire  briller  1'image  aux  yeux  de  la  foule,  et  toujours  le 
nom  du  peuple  6tait  associe  aux  decrets  du  senat.  Fiere 
d'avoir  contribue  a  la  chute  du  pouvoir  d'un  seul,  elle  avait 
soin  d'entretenir  parrai  les  masses  la  crainte  imaginaire  du 
retour  de  la  royaute.  Entre  ses  mains  la  haine  des  tyrans 
deviendra  une  arme  redoutable  a  tous  ceux  qui  s'eleveront 
au-dessus  des  autres,  soit  en  mena9ant  ses  privileges,  soit 
en  acquerant  trop  de  popularite  par  leurs  bienfaits.  Ainsi, 
sous  le  pretexte,  sans  cesse  renouvele,  d'aspirer  a  la  royaute, 
succomberont  le  consul  Spurius  Cassius,  en  269,  parce  qu'il 
avait  presentc  la  premiere  loi  agraire ;  Spurius  Melius, 
en  315,  parce  qu'en  distribuant  du  ble  au  peuple,  pendant 
la  disette,  il  inquietait  les"  patriciens  (') ;  en  369,  Manlius, 
sauveur  de  Rome,  parce  qu'il  Tavait  depense  sa  fortune  pour 
venir  en  aide  aux  debiteurs  insolvables  (*).  Ainsi  tomberont 
victimes  de  la  meme  accusation  le  reformateur  Tiberius  Sem- 
pronius  Gracchus,  et  plus  tard,  enfin,  le  grand  Cesar  lui-meme. 

(l)  "La  mort  de  Melius  6tait  justifi6e,  disait  Quinctius  pour  apaiser  le 
peuple,  quand  meme  il  serait  innocent  du  crime  d'aspirer  a  la  royaute."  (Tito- 
Live,  IV,  xv.) 

(*)  "  De  ces  coeurs  inflexibles  sortit  une  sentence  fatale,  odieuse  aux  juges 
memes."  (Tite-Live,  VI,  xx.) 

164708 


38  TEMPS   ANTEKIEUBS   A   CESAK. 

Mais  si  la  crainte  simulee  du  retour  a  1'ancien  regime  etait 
un  moyen  puissant  de  gouvernement  entre  les  mains  des 
patriciens,  la  crainte  reelle  de  voir  leurs  privileges  attaques 
par  les  plebeiens  les  contenait  dans  la  moderation  et  la  jus- 
tice. 

En  effet,  si  la  classe  nombreuse,  exclue  de  toute  fonction, 
n'etait  pas  venue  par  ses  reclamations  mettre  des  bornes 
aux  privileges  de  la  noblesse,  la  contraindre  a  se  rendre 
digne  du  pouvoir  par  ses  vertus,  et  la  rajeunir,  en  quelque 
sorte,  par  1'infusion  d'un  sang  nouveau,  la  corruption  ou 
1'arbitraire  1'auraient,  quelques  siecles  plus  tot,  entrainee 
vers  sa  ruine.  Une  caste  que  ne  renouvellent  pas  des  ele- 
ments etrangers  est  condamnee  a  disparaitre ;  et  le  pouvoir 
absoln,  qu'il  appartienne  a  un  homme  ou  a  une  classe  d'in- 
dividus,  finit  toujours  par  etre  egalement  dangereux  a  celui 
qui  1'exerce.  Cette  concurrence  des  plebeiens  excita  dans  la 
Republique  une  heureuse  emulation  qui  produisit  de  grands 
hommes,  car,  comme  le  dit  Machiavel  (') :  "  La  crainte  de 
"  perdre  fait  naitre  dans  les  cceurs  les  memes  passions  que  le 
"  desir  d'acquerir."  Quoique  1'aristocratie  ait  defendu  long- 
temps  avec  opiniatrete  ses  privileges,  elle  fit  a  propos  d'utiles 
concessions.  Habile  a  reparer  sans  cesse  ses  defaites,  elle 
reprenait,  sous  une  autre  forme,  ce  qu'elle  avait  ete  con- 
trainte  d'abandonner,  perdant  souvent  quelques-unes  de  ses 
attributions,  mais  conservant  son  prestige  toujours  intact. 

Ainsi,  le  fait  caracteristique  des  institutions  romaines  etait 
de  former  des  hommes  aptes  a  toutes  les  fonctions.  Tant 
que  sur  un  theatre  restreint  la  classe  dirigeante  sut  borner 
son  ambition  a  faire  prevaloir  les  veritables  interets  de  la 
patrie,  que  la  seduction  des  richesses  et  d'un  pouvoir  illimite 
ntf  vint  pas  Pexalter  outre  mesure,  le  systeme  aristocratique 
se  maintint  avec  tous  ses  avantages  et  domina  1'instabilite 
des  institutions.  Lui  seul,  en  effet,  etait  capable  de  supporter 
longteraps,  sans  succomber,  un  regime  ou  la  direction  de 
1'^tat  et  le  commandement  des  annees  passaient  chaque 
aunee  dans  des  mains  differentes  et  dependaient  d'elections 
(')  Discours  sur  2'ite-Live,  I,  v. 


LIVEE  I,  CHAP.  H. — ETABLISSEMENT  DE  LA  BEPUBLIQUE.      39 

dont  1'element  est  toujours  si'  mobile.  En  outre,  les  lois 
faisaient  naitre  des  antagonismes  plus  propres  a  amener 
1'anarchie  qu'a  consolider  la  veritable  liberte".  Examinons, 
sous  ces  derniers  rapports,  la  constitution  de  la  Republique. 

II.  Les  deux  consuls,  dans  1'origine,  etaient  a  la  fois  gen6- 
raux,  juges,  administrateurs  ;  egaux  en  pouvoirs,  ils  se  trou- 
vaient  souvent  en  disaccord,  soit  au  Forum  ('),  Institntlon8  de 
soit  sur  le  champ  de  bataille  (').  Leurs  dissenti-  to  K6Pubiiqne. 
ments  se  reproduisirent  maintes  fois  jusque  sous  le  consulat 
de  Cesar  et  de  Bibulus ;  et  ils  pouvaient  devenir  d'autant 
plus  dangereux  que  la  decision  d'un  consul  etait  annulee  par 
1'opposition  de  son  collegue.  D'un  autre  cote,  la  courte  du- 
ree  de  leur  magistrature  les  contraignait  ou  de  brusquer  une 
bataille  pour  en  enlever  la  gloire  a  leur  successeur  ('),  ou  d'in- 
terrompre  une  campagne  pour  venir  a  Rome  tenir  les  cornices. 
Les  defaites  de  la  Trebia,  de  Cannes  et  celle  de  Servilius 
Campion  par  les  Cimbres  (4)  furent  des  exemples  funestes  du 
defaut  d' unite  dans  la  direction  de  la  guerre. 

Afin  de  pallier  les  mauvais  efiets  de  1'exercice  simultane 

(l)  Preuvcs  du  desaccord  des  deux  consuls :  "  Cassius  fit  venir  secretement 
autant  de  Latins  et  d'Herniques  qu'il  lui  fut  possible  pour  avoir  leurs  suf- 
frages ;  il  en  arriva  a  Rome  un  si  grand  nombre  qu'en  pen  de  temps  la  ville  se 
trouva  pleine  d'hotes.  Virginius,  qui  en  fut  averti,  fit  publier  par  un  heraut 
dans  tous  les  carrefours  que  ceux  qui  n'avaient  point  de  domicile  a  Rome 
eussent  a  se  retirer  incessamment ;  mais  Cassius  donna  des  ordres  contraires 
a  ceux  de  son  collegue,  defendant  a  quiconque  avait  le  droit  de  bourgeoisie 
romaine  de  sortir  de  la  ville  jusqu'a  ce  que  la  loi  fut  confirmee  et  re9ue." 
(An  de  Rome  268.)  (Denys  d'Halicarnasse,  VIII,  LXXII.)  —  "  Quinctius,  plus 
indulgent  que  son  collegue,  voulut  qu'on  ced&t  au  peuple  tout  ce  qu'il  de- 
manderait  de  juste  et  de  raisonnable ;  Appius,  au  contraire,  aimait  mieux 
mourir  que  de  ceder."  (An  de  Rome  283.)  (Denys  d'Halicarnasse,  IX, 
XLVIII.) 

(!)  "  Les  deux  consuls  dtaient  du  caractere  le  plus  oppose  et  toujours  en 

discorde  (dissimiles  discordesque) "  (Tite-Live,  XXII,  XLI.) — "Tandis 

qu'ils  perdent  les  moments  en  querelles  plut6t  qu'en  deliberations " 

(Tite-Live,  XXII,  XLV.) 

(3)  Tite-Live,  XXI,  LII.  —  Dion-Cassius,  Fragments,  CCLXXI,  edit.  Gros. 

(<)  Tite-Livo,  XXI,  LII. 


40  TEMPS   ANTERIEUKS   A   CESAK. 

de  leurs  prerogatives,  les  consiils  convinrent  qu'en  campagne 
ils  alterneraient  journellement  dans  le  commandement,  et 
qu'a  Rome  chacun  aurait  les  faisceaux  pendant  un  mois ;  mais 
cette  innovation  eut  encore  des  consequences  facheuses  (l). 
On  crut  m6me  devoir,  neuf  ans  apres  la  chute  des  rois,  re- 
courir  a  la  dictature ;  et  cette  autorite  absolue,  limitee  a  six 
mois,  c'est-a-dire  a  la  plus  longue  duree  d'une  campagne,  ne 
remediait  que  temporairement,  et  dans  les  circonstances  ex- 
traordinaires,  a  1'absence  du  pouvoir  d'un  seul. 

Ce  dualisme  et  cette  instabilite  de  1'autorite  supreme 
n'etaient  done  pas  un  element  de  force ;  1'unite  et  la  fixite 
de  direction  necessaires  chez  un  peuple  toujours  en  guerre 
avaient  disparu ;  mais  le  mal  eut  ete  plus  grave  si  la  confor- 
mite  d'interets  et  de  vues  d'individus  appartenant  a  une 
meme  caste  n'etait  venue  1'attenuer.  L'homme  valait  mieux 
que  les  institutions  qui  1'avaient  forme. 

La  creation  des  tribuns  du  peuple,  dont  le  role  devint 
plus  tard  si  important,  fut,  en  260,  une  nouvelle  cause  de 
discorde  :  les  plebeiens,  qui  composaient  la  plus  grande 
partie  de  1'armee,  demanderent  a  avoir  leurs  chefs  militaires 
pour  magistrats  (s) ;  1'autorite  des  tribuns  fut  d'abord  res- 
treinte  :  on  peut  s'en  convaincre  par  les  termes  suivants  de  la 
loi  qui  les  etablit  (3)  : 

(')  "  Dans  Tarmce  romaine  les  deux  consuls  jouissaient  d'un  pouvoir  6gal ; 
mais  la  deference  d'Agrippa,  en  concentrant  I'autorite'  dans  les  mains  de  son 
collegue,  etablit  cette  unite  si  necessaire  au  succes  des  grandes  entreprises." 
(Tite-Live,  III,  LXX.)  — "  Les  deux  consuls  commandaient  souvent  tous  lea 
deux  le  jour  de  la  bataille."  (Tite-Live,  Sataille  du  mont  Vesuve,  VIII,  ix  ; 
Bataille  de  Sentinum,  X,  xxvn.)  —  "  Innovation  funeste,  des  lors  chacun  eut 
en  vue  son  int4ret  personnel  et  non  1'interet  g6n6ral,  aimant  mieux  voir  la 
Republique  essuyer  un  echec  que  son  collegue  se  couvrir  de  gloire,  et  des 
maux  sans  nombre  affligerent  la  patrie."  (Dion-Cassius,  Fragments,  LI,  edit. 
Gros.) 

(*)  "  On  appela  tribuns  du  peuple  ceux  qui,  de  tribuns  des  soldats  qu'ils 
dtaient  d'abord,  furent  charges  de  defendre  le  peuple  pendant  sa  retraite  a 
Crustu'm^re."  (Varron,  De  la  Langue  latine,  V,  81,  edition  0.  Miiller.) 

(8)  "Les  me'contents  obtinrent  des  patriciens  la  confirmation  de  leurs 
magistrats :  ensuite  ils  demanderent  au  s6nat  la  permission  d'e"lire  tous  les  ans 


LIVBE  I,  C5AP.  H. ETABLISSEMENT  DE  LA  BEPUBLIQTJE.      41 

"  Personne  ne  contraindra  un  tribun  du  peuple,  comme 
"  un  homrae  du  commun,  a  faire  quelque  chose  malgre  lui ; 
"  il  ne  sera  permis  ni  de  le  frapper,  ni  de  le  faire  maltraiter 
"  par  un  autre,  ni  de  le  tuer  ou  de  le  faire  tuer  (')." 

Qu'onjuge  par  la  du  degre  d'inferiorite  auquel  etaient 
ruduits  les  plebeiens.  Le  veto  des  tribuns  pouvait  nean- 
moins  arreter  les  propositions  de  lois  et  les  decisions  des 
consuls  et  du  senat,  les  levees  de  troupes,  la  convocation  des 
cornices,  1'election  des  magistrats  (*).  Des  297,  leur  nombre 
fut  porte  a  dix,  c'est-a-dire  a  deux  par  chacune  des  cinq 
classes  soumises  specialement  au  recruteraent  (')  ;  mais  le 
mesure  ne  profita  guere  aux  plebeiens ;  plus  le  nombre  des 
tribuns  augmentait,  plus  il  devenait  facile  &  1'aristocratie  de 
trouver  parmi  eux  un  instrument  de  ses  desseins.  Peu  a  peu 
leur  influence  s'accrut ;  ils  s'arrogerent,  en  298,  le  droit  de 
convoquer  le  senat,  et  cependant  ils  furent  longtemps  encore 
sans  faire  partie  de  cette  assemblee  (4). 

deux  plebeiens  (ediles)  pour  seconder  les  tribuns  dans  toutes  les  choses  ou  ils 
auraient  besoin  d'aide,  pour  juger  les  causes  que  ceux-ci  leur  remettraient  entre 
les  mains,  pour  avoir  soin  des  Edifices  sacre"s  et  publice,  et  pour  assurer  les 
approvisionnements  du  march6."  (An  de  Rome  260.)  (Denys  d'Halicar- 
nasse,  VI,  xc.) 

(')  Denys  d'Halicarnasse,  VI,  LXXXIX. 

-  (2)  Les  tribuns  s'opposent  &  Penrolement  des  troupes.  (An  deRome  269.) 
(Denys  d'Halicarnasse,  VIII,  LXXXI.)  —  "  Licinius  et  Sextius,  ree"lus  tribuns  du 
peuple,  ne  laisserent  creer  aucun  magistrat  curule  ;  et,  comme  le  peuple  renom- 
mait  toujours  les  deux  tribuns,  qui  toujours  repoussaient  les  elections  de 
tribuns  militaires,  la  ville  demeura  cinq  ans  priv6e  de  magistrats."  (An  de 
Rome  378.)  (Tite-Live,  VI,  xxxv.)  —  "  Toutes  les  fois  que  les  consuls  con- 
roquaient  le  peuple  pour  conferer  le  consulat  aux  postulants,  les  tribuns,  en 
vertu  de  leurs  pouvoirs,  empechaient  la  tenue  des  assemblees.  De  meme, 
lorsque  ceux-ci  assemblaient  le  peuple  pour  faire  1' election,  les  consuls  s'y  op- 
posaient,  pretendant  que  le  droit  de  convoquer  le  peuple  et  de  recueillir  les 
suffrages  appartenait  a  eux  seuls."  (An  de  Rome  271.)  (Denys  d'Halicar- 
nasse, VIII,  xc.)  — "  Tantot  les  tribuns  empechaient  les  patriciens  de  s'as- 
sembler  pour  1'election  de  1'interroi,  tantot  ils  defendaient  a  1'interroi  lui-meme 
de  faire  le  s6natus-consulte  pour  les  cornices  consulaires."  (An  de  Rome  333.) 
(Tite-Live,  IV,  XLIII.) 

(s)  Tite-Live,  III,  xxx. 

(4)  Denys  d'Halicarnasse,  X,  xxxi. 


4:2  TEMPS   AOTERIEUKS   A   CESAB. 

Quant  aux  cornices,  le  peuple  n'y  avait  qu'une  faible 
influence.  Dans  les  assemblies  par  centuries,  le  vote  des 
premieres  classes,  composees  des  citoyens  les  plus  riches,  on 
1'a  vu,  1'emportait  sur  tous  les  autres  ;  dans  les  cornices  par 
curies,  les  patriciens  etaient  maltres  absolus,  et  lorsque,  vers 
la  fin  du  troisieme  siecle,  les  plebeiens  obtinrent  les  cornices 
par  tribus  (:),  cette  concession  n'ajouta  pas  sensiblement  a 
leurs  prerogatives.  Elle  se  bomait  a  la  faculte  de  se  reunir 
sur  la  place  publique,  ou,  divises  par  tribus,  ils  mettaient 
leurs  votes  dans  des  urnes  pour  1' election  de  leurs  tribuns  et 
de  leurs  ediles,  elus  jusque-la  par  les  centuries  (J) ;  leurs  de- 
cisions s'appliquaient  a  eux  seuls  et  n'obligeaient  pas  les  pa- 
triciens ;  de  sorte  que  la  meme  ville  offrait  alors  le  spectacle 
de  deux  cites  ayant  chacune  ses  magistrats  et  ses^lois  (!).  Les 

(')  "  L'evenement  le  plus  remarquable  de  cette  annee  (an  de  Rome  282), 
ou  les  succes  militaires  furent  si  balances,  ou  la  discorde  eclata  au  camp  et 
dans  la  ville  avec  tant  de  fureur,  fut  1'etablissement  des  cornices  par  tribus, 
innovation  qui  donna  aux  pleb6iens  1'honneur  de  la  victoire,  mais  peu  d'avan- 
tages  reels.  En  eflet,  Pexclusion  des  patriciens  ota  aux  cornices  tout  leur 
6clat  sans  augmenter  la  puissance  du  peuple  ou  affaiblir  celle  du  senat." 
(Tite-Live,  II,  LX.) 

(2)  Assemblee  du  peuple  tant  de  la  ville  que  de  la  campagne ;  les  suffrages 
s'y  donnent,  non  par  centuries,  mais  par  tribus  :  "  Le  jour  du  troisieme  march6, 
des  le  grand  matin,  la  place  publique  se  trouva  occupee  par  une  si  grande  foule 
de  gens  de  la  campagne,  qu'on  n'y  en  avait  jamais  tant  vu.     Les  tribuns  as- 
sejnblerent  le  peuple  par  tribus,  et,  partageant  le  Forum  par  des  cordes  ten- 
dues,  fonnerent  autant  d'espaces  distincts  qu'il  y  avait  de  tribus.     Ce  fut  alors, 
pour  la  premiere  fois,  que  le  peuple  romain  donna  ses  suffrages  par  tribus, 
malgr6 1'opposition  des  patriciens,  qui  voulaient  1'empecher  et  qui  demandaicnt 
qu'on  s'assemblat  par  centuries,  selon  1'ancienne  coutume."      (An  de  Eome 
263.)    (Denys  d'Halicarnasse,  VII,  LIX.) — "Depuis  cette  epoque  (an  283,  con- 
sulat  d'Appius)  jusqu'a  nos  jours,  ce  sont  les  cornices  par  tribus  qui  ont  elu 
les  tribuns  et  les  ediles,  sans  auspices  ni  observation  d'autres  augures.    Ainsi 
finirent  les  troubles   dont  Rome  etait  agit6e."     (Denys  d'Halicarnasse,  IX, 
XLIX.)  —  "  Le  peuple  romain,  plus  aigri  qu'auparavant,  voulut  qu'on  ajoutat 
par  chaque  tribu  une  troisieme  urne  pour  la  ville  de  Rome,  afin  d'y  mettre  les 
suffrages."    (An  de  Rome  308.)    (Denys  d'Halicarnasse,  XI,  11.) 

(3)  "  Duas  civitatcs  ex  una  factaa :  suos  cuique  parti  magistratus,  suas  leges 
ease."    (Tite-Live,  II,  XLIV.)  — "...  En  effet  nous  sommes,  comme  vous  le 
voyez  vous-memes,  partagcs  en  deux  villes,  dont  1'une  est  gouvernee  par  la 


LIVKE  I,  CHAP.  H. ETABLISSEMENT  DE  LA  EEPTJBLIQUE.      43 

patriciens  ne  voulureut  pas  d'abord  faire  partie  des  assem- 
blies par  tribus,  mais  bientot  ils  en  reconnurent  1'a vantage  et 
y  entrerent  avec  leurs  clients,  vers  305  ('). 

IIL  Cette  organisation  politique,  reflet  d'une  societe-com- 
posee  de  tant  d'elements  divers,  aurait  difficilement  constitue 
un  ordre  de  choses  durable  si  '1'ascendant  d'une 

Transfonna- 

classe  privilegiee  n'eut  pas  domme  les  causes  de    tion  de  raristo- 

dissensions.      Get  ascendant  lui-meme  se  serait 

bientot   affaibli  si   des    concessions  forcees   ou   volontaires 

n'eussent  peu   a  peu  abaisse  les  barrieres  entre  les  deux 

ordres. 

En  efiet,  1'arbitraire  des  consuls,  designes  peut-etre  ori- 
ginairement  par  le  senat  seul  (*),  excitait  de  vives  recrimi- 
nations. "  L'autorite  consulaire,  s'ecriaient  les  plebeiens, 
"  etait,  en  realite,  presque  aussi  dure  que  celle  des  rois.  Au 
"  lieu  d'un  maltre  ils  en  avaient  deux,  revetus  d'un  pouvoir 
"  absolu  et  illimite,  sans  regie  et  sans  frein,  qui  tournaient 
"  centre  le  peuple  toutes  les  menaces  des  lois,  tous  les  sup- 
"  plices  (')."  Quoique  des  283  les  patriciens  et  les  plebeiens 
fussent  soumis  aux  memes  juges  (4),  le  defaut  de  lois  fixes 
laissait  les  biens  et  la  vie  des  citoyens  livres  au  bon  plaisir,  soit 
des  consuls,  soit  des  tribuns.  II  devint  done  indispensable 
d'asseoir  la  legislation  sur  des  bases'  solides,  et  on  choisit,  en 
303,  dix  magistrats  appeles  decemvirs,  investis  de  la  double 

pauvrete  et  la  n6cessite,  et  1'autre  par  1'abondance  de  toutes  choses,  par  la 
fiert6  et  par  1'insolence."  (An  de  Rome  260.)  (Dlscours  de  Tilus  Lardus 
aux  envoyes  des  Volsques  ;  Denys  d'Halicarnasse,  VI,  xxxn.) 

(*)  Les  clients  commencercnt  a  voter  dans  les  cornices  par  tribus  apres  la 
loi  Valeria  Horatia ;  on  voit,  par  ce  quo  rapporte  Tite-Live  (V,  xxx,  xxxn), 
qu'au  temps  de  Camille  les  clients  et  les  patriciens  etaient  deja  entres  dans  les 
cornices  par  tribus. 

(a)  Appien,  Guerres  riviles,  I,  i. 

(')  Titc-Live,  III,  ix. 

(4)  Lectorius,  le  plus  ag6  des  tribuns  du  peuple,  parla  des  lois  faites  il  n'y 
avait  pas  longtemps.  "  Par  la  premiere,  qui  regardait  la  translation  des  juge- 
ments,  le  senat  accordait  au  peuple  le  pouvoir  de  juger  qui  il  voudrait  parmi 
les  patriciens."  (An  de  Rome  283.)  (Denys  d'Halicarnasse,  IX,  XLVI.) 


44  TEMPS   ANTEKIETJKS   A   CESAR, 

puissance  consulaire  et  tribunitienne,  qui  leur  donnait  le  droit 
de  convoquer  egalement  les  assemblees  par  centuries  et  par 
tribus.  Us  furent  charges  de  rediger  un  code  de  lois  appelees 
depuis  Lois  des  Douze  Tables,  gravees  sur  Pairain,  et  deve- 
nues  le  fondement  du  droit  public  remain.  Cependant  elles 
continuaient  a  priver  des  effets  civils  1'union  contcactee  entre 
personnes  des  deux  ordres,  et  laissaient  le  debiteur  a  la  merci 
du  creancier,  contrairement  a  ce  qu'avait  decide  Servius 
Tullius. 

Les  decemvirs  abuserent  de  leur  pouvoir,  et,  a  leur  chute, 
les  pretentious  des  plebeiens  s'accrurent ;  le  tribunat,  aboli 
pendant  trois  ans,  fut  retabli ;  on  decida  qu'il  serait  permis 
d'en  appeler  au  peuple  de  la  decision  de  tout  magistrat,  et 
que  les  lois  faites  dans  les  assemblees  par  tribus,  comme 
dans  les  assemblees  par  centuries,  seraient  obligatoires  pour 
tous  (1).  II  y  eut  done  ainsi  trois  sortes  de  cornices  :  les  co- 
rnices par  curies,  qui,  conferant  Vimperium  aux  magistrats 
elus  par  les  centuries,  sanctionnaient  en  quelque  sorte  1'elec- 
tion  des  consuls  (a) ;  les  cornices  par  centuries,  presides  par 
les  consuls,  et  les  cornices  par  tribus,  presides  par  les  tribuns ; 

(')  "  Les  lois  votees  par  le  peuple  dans  les  cornices  par  tribus  devaient  6tre 
obligatoires  pour  tous  les  Remains,  et  avoir  la  meme  force  que  celles  qui  se 
faisaient  dans  les  cornices  par  centuries.  On  pronon9a  meme  la  peine  de  mort 
et  la  confiscation  contre  quiconque  serait  convaincu  d'avoir  abroge  ou  viole 
en  quelque  chose  ce  reglement.  Cette  nouvelle  ordonnance  coupa  court  aux 
anciennes  querelles  des  plebeiens  et  des  patriciens,  qui  refusaient  d'obeir  aux 
lois  faites  par  le  peuple,  sous  pretexte  que  ce  qui  se  dScidait  dans  les  assem- 
blees par  tribus  n'obligeait  pas  toute  la  ville,  mais  seulement  les  plebeiens,  et 
qu'au  contraire  ce  qu'on  decidait  dans  les  cornices  par  centuries  faisait  loi, 
tant  pour  eux-memes  que  pour  les  autres  citoyens."  (An  de  Rome  305.) 
(Denys  d'Halicarnasse,  XI,  XLT.)  —  "  Un  point  toujours  conteste  entre  les  deux 
ordres,  c'etait  de  savoir  si  les  patriciens  6taient  soumis  aux  plebiscites.  Le 
premier  soin  des  consuls  fut  de  proposer  aux  cornices  reunis  par  centuries  une 
loi  portant  que  les  ddcrets  du  peuple  assemble  par  tribus  seraient  lois  de 
1'Etat."  (An  de  Rome  305.)  (Tite-Live,  HI,  LV.)  —  "Les  patriciens  preten- 
daient  qu'cur  seuls  pouvaient  donner  des  lois."  (Tite-Live,  HI,  xxxi.) 

(")  "  Les  cornices  par  curies  pour  tout  ce  qui  touche  aux  choses  militaires, 
les  cornices  par  centuries  pour  Election  de  vos  consuls  et  de  vos  tribuns  mili- 
taires, etc,"  (Tito-Live,  V,  LII.) 


LIVRE  I,  CHAP.  H. — ETABLISSEMENT  DE  LA  BEPUBLIQUE.      4^, 

les  premiers  nommaient  les  consuls,  les  seconds  les  magistrats 
plebeiens,  et  tous  deux,  composes  a  peu  pres  des  memes  ci- 
toyens,  pouvaient  egalement  appro uver  ou  rejeter  les  lois ; 
mais,  dans  Ie3  unes,  les  hommes  les  plus  riches  et  la  noblesse 
avaient  toute  1'influence,  parce  qu'ils  formaient  la  majorite  des 
centuries  et  votaient  les  premiers ;  dans  les  autres,  au  con- 
traire,  les  votes  etaient  confondus  avec  ceux  de  la  tribu  a  la- 
quelle  ils  appartenaient.  "  Si,  dit  un  ancien  auteur,  on  recueille 
"  les  suffrages  par  gentes  (ex  generibus  hominum),  les  cornices 
"  sont  par  curies  ;  si  1'on  vote  d'apres  1'age  et  le  cens,  ils  sont 
"  par  centuries  ;  enfin  si  1'on  vote  par  circonscription  territc- 
"riale  (regionibus),  ils  sont  par  tribus  (1)."  Malgre  ces  con- 
cessions, Tantagonisme  legal  regnait  toujours  entre  les  pou- 
voirs,  entre  les  assemblies  et  entre  les  diffcrentes  classes  de  la 
societe. 

Les  plebeiens  pretendaient  a  tous  les  emplois,  et  surtout 
au  consulat,  refusant  de  s'enroler  tant  qu'on  n'aurait  pas 
satisfait  a  leurs  demandes,  et,  dans  leurs  pretentious,  ils 
allaient  jusqu'a  invoquer  1'origine  plebeienne  des  rois : 
"  Voulons-nous  done,  s'ecriait  le  tribun  Canuleius  en  s'adres- 
"  sant  au  peuple,  avoir  des  consuls  qui  ressemblent  aux 
"  decemvirs,  les  plus  vils  des  mortels,  tous  patriciens,  plu- 
"  tot  qu'aux  meilleurs  de  nos  rois,  tous  hommes  nouveaux ! " 
c'est-a-dire  hommes  sans  ancetres  (*). 

Le  senat  resistait,  parce  qu'il  n'entendait  pas  conferer  a 
des  plebeiens  le  droit  attribue  aux  consuls,  pour  la  convo- 
cation des  cornices,  de  prendre  les  grands  auspices,  privilege 
tout  religieux,  apanage  exclusif  de  la  noblesse  (*). 

(')  Aulu-Gelle,  XV,  xxvn.  —  Festus,  au  mot  Scitum  populi. 

(2)  Tite-Live,  IV,  m. 

(*)  "  L'indignation  du  peuple  6tait  extreme,  parce  qu'on  lui  rcfusait  de 
prendre  les  auspices,  comme  s'il  eut  6t6  1'objet  de  la  reprobation  des  dieux 
immortels."  —  "Le  tribun  demanda  pour  quel  motif  un  plebeienne  pouvait 
etre  consul,  et  on  lui  repondit  que  les  plebeiens  n'avaient  pas  les  auspices,  et 
que  les  decemvirs  n'avaient  interdit  le  mariage  entre  les  deux  ordres  que  pour 
empecher  que  les  auspices  ne  fussent  troubles  par  des  hommes  d'une  naissance 
Equivoque."  (Tite-Live,  IV,  vi.)  — "  Or  en  quelles  mains  sont  les  auspices 
d'aprbs  la  coutume  des  anc&tres  ?  Aux  mains  des  patriciens,  je  pense ;  car  on 


46  TEMPS   ANTEEIETJES   A   CESAR. 

Aim  d'obvier  a  cette  difficulte,  le  senat,  apres  avoir  sup- 
prime  les  obstacles  legaux  qui  s'opposaient  aux  mariages 
entre  les  deux  ordres,  consentit,  en  309,  a  la  creation  de  six 
tribuns  militaires  revetus  de  la  puissance  consulaire ;  mais, 
chose  essentielle,  c' etait  1'interroi  qui  conVoquait  les  cornices 
et  prenait  les  auspices  (').  Pendant  soixante  et  dix-sept  ans, 
les  tribuns  militaires  alternerent  avec  les  consuls,  et  on  ne 
retablit  le  consulat  d'une  maniere  permanente,  en  387,  que 
lorsqu'il  fut  permis  aux  plebeiens  d'y  parvenir.  Tel  fut  le 
resultat  d'une  des  lois  de  Licinius  Stolon.  Ce  tribun  parvint 
a  faire  adopter  plusieurs  mesures  qui  semblaient  ouvrir  une 
ere  nouvelle  oil  les  dissensions  s'apaiserent.  Cependant  les 
patriciens  tenaient  tellement  au  privilege  de  prendre  seuls 
les  auspices,  qu'en  398  on  nomma,  en  1'absence  du  consul 
patricien,  un  interroi  charge  de  presider  les  cornices,  aim  de 
ne  pas  laisser  ce  soin  au  dictateur  et  a  1'autre  consul,  qui 
6taient  plebeiens  (*). 

ne  prend  les  auspices  pour  la  nomination  d'aucun  magistrat  pl6beien."  — 
"  N'es^ce  done  pas  aneantir  dans  cette  cite  les  auspices  que  de  les  enlever,  en 
nommant  des  plebeiens  consuls,  aux  patriciens,  qui  seuls  les  peuvent  observer  ?  " 
(An  de  Rome  386.)  (Tite-Live,  VI,  XLI.) 

Au  consul,  au  preteur,  au  censeur,  etait  reserv6  le  droit  de  prendre  les 
grands  auspices ;  aux  magistratures  moins  elevees,  celui  de  prendre  les  plus 
petits.  Les  grands  auspices  paraissent,  en  effet,  avoir  et6  ceux  dont  1'exercice 
importait  le  plus  aux  droits  de  Faristocratie.  Les  anciens  ne  nous  ont  pas 
Iaiss6  une  definition  precise  des  deux  classes  d'auspices ;  mais  il  semble  resul- 
ter  de  ce  qu'en  dit  Giceron  (Des  Lois,  II,  12),  qu'on  entendait  par  grands  aus 
pices  ceux  pour  lesquels  1'intervention  des  augures  etait  indispensable ;  les  petits, 
au  contraire,  ceux  qui  se  prenaient  sans  eux.  (Voy.  Aulu-Gelle,  XIII,  xv.) 

Quant  aux  auspices  pris  dans  les  cornices  ou  s'elisaient  les  tribuns  consu- 
laires,  les  passages  de  Tite-Live  (V,  xiv,  LII  ;  VI,  xi)  prouvent  qu'ils  etaient 
~les  memes  que  pour  Tdlection  des  consuls,  consequemment  que  c'^taient  de 
grands  auspices,  car  nous  eavons  par  Ciceron  (De  la  Divination,  I,  17 ;  LT,  35. 
—  Cf.  Tite-Live,  IV,  VH)  que  le  magistrat  qui  tenait  les  cornices  devait  amener 
un  augure  auquel  il  demandait  ce  qu'aunon9aient  les  presages.  En  faisant 
tcnir  les  cornices,  pour  les  elections  des  tribuns  consulates,  par  un  interroi 
choisi  dans  1'aristocratie,  on  maintenait  les  privil^o'es  de  la  noblesse 

(')  Tite-Live,  VI,  v. 

(")  Tite-Live,  VH,  rra. 


LIVKE  I,  CHAP.  H. ETABLI88EMENT  DE  LA  REPUBLIQUE.      47 

Mais  en  permettant  a  la  classe  populaire  d'arriver  au 
consulat,  on  avait  eu  soin  de  retirer  a  cette  dignite  une 
grande  partie  de  ses  attributions,  pour  les  conferer  a  des 
magistrate  patriciens.  Ainsi  on  avait  successivement  enleve 
aux  consuls,  par  la  creation  de  deux  questeurs,  en  307, 
1'administration  de  la  caisse  militaire  (') ;  par  la  creation  des 
censeurs,  en  311,  le  droit  de  dresser  la  liste  du  cens,  1'assiette 
du  revenu  de  1'IStat,  et  de  veiller  sur  la  morale  publique ;  par 
la  creation  des  preteurs,  en  387,  la  juridiction  souveraine  en 
matiere  civile,  sous  le  pretexte  que  la  noblesse  seule  possedait 
la  connaissance  du  droit  des  Quirites ;  enfin,  par  la  creation 
des  ediles  curules,  la  presidence  des  jeux,  la  surintendance 
des  batiments,  la  police  et  les  approvisionnements  de  la  ville, 
1'entretien  des  voies  publiques  et  1'inspection  des  marches. 

L'intention  de  1'aristocratie  avait  ete  de  limiter  les  con- 
cessions obligees  ;  mais,  apres  1'adoption  des  lois  liciniennes, 
il  lui  fut  impossible  d'empecher  en  principe  1'admission  des 
plebeiens  a  toutes  les  magistratures.  Des  386  ils  etaient 
parvenus  a  la  charge  importante  de  maitre  des  chevaliers 
(magister  equitum),  qui  etait  pour  ainsi  dire  le  lieutenant  du 
dictateur  (magister  populi)  (") ;  en  387  1'acces  aux  fonctions 
religieuses  leur  avait  ete  ouvert  (3) ;  en  345  ils  obtinrent  la 
questure ;  en  398,  la  dictature  elle-meme;  en  403, la  censure; 
enfin,  en  417,  la  preture. 

En  391  le  peuple  s'arrogea  le  droit  de  nommer  une 
partie  des  tribuns  legionnaires,  choisis  jusqu'alors  par  les 
consuls  (*). 

(!)  En  333,  leur  nombre  fut  port6  a  quatre.  Deux,  proposes  a  la  garde  du 
tresor  et  au  maniement  des  deniers  publics,  furent  nommSs  par  les  consuls, 
les  deux  autres,  charges  de  1'administration  de  la  caisse  militaire,  furent  nom- 
raes  par  les  tribus. 

(2)  "Le  maitre  des  chevaliers  6tait  ainsi  appe!6  parce  qu'il  exe^ait  le  pou- 
voir  supreme  sur  les  chevaliers  et  les  jccensi,  comme  le  dictateur  I'exer^ait  sur 
tout  le  peuple  romain,  d'ou  le  nom  de  maitre  du  peuple,  qu'on  lui  donna  aussL" 
(Varron,  De  la  Langue  latine,  V,  82,  6d.  Muller.) 

(3)  "  Les  duumvirs  charg6s  des  rites  sacres  furent  remplac6s  par  des  decem- 
virs, moitie  pleb&ens,  moiti6  patriciens."    (Tite-Live,  VI,  xxxvn.) 

(4)  Tite-Live,  VII,  v. 


48  TEMPS  ANTEBIEURS  A  CESAB. 

En  415  la  loi  de  Q.  Publilius  Philon  enlevait  au  senat  la 
faculte  de  refuser  Vauctoritas  aux  lois  votees  par  les  cornices, 
et  elle  1'obligeait  &  declarer  par  avance  si  la  loi  proposee 
e"tait  conforme  au  droit  public  et  religieux.  De  plus,  1'obli- 
gation  imposee  par  cette  loi  d' avoir  toujours  un  censeur  pris 
parmi  les  plebeiens  ouvrait  les  portes  du  senat  aux  plus 
riches  d'entre  eux,  puisqu'au  censeur  appartenait  de  fixer  le 
rang  des  citoyens  et  de  prononcer  sur  1'admission  ou  1'exclu- 
sion  des  secateurs.  La  loi  publilienne  tendait  done  a  clever 
au  meme  rang  1'aristocratie  des  deux  ordres,  et  &  creer  la 
noblesse  (nobilitas),  composee  de  toutes  les  families  illustrees 
par  les  fonctions  qu'elles  avaient  remplies. 

IV.  Au  commencement  du  ve  siecle  de  Rome,  le  rappro- 
chement des  deux  ordres  avait  donne  a  la  societe  une  plus 
Elements  de  grande  consistance ;  mais,  de  m6me  que  nous 
dissolution.  avons  vu,  sous  la  royaute,  poindre  les  principes 
qui  devaient  un  jour  faire  la  grandeur  de  Rome,  de  mSme 
nous  voyons,  alors,  apparaitre  des  dangers  qui  se  renouvel- 
leront  sans  cesse.  La  corruption  electorale,  la  loi  de  per- 
duellion,  1'esclavage,  1'accroissement  de  la  classe  pauvre,  les 
lois  agraires  et  la  question  des  dettes,  viendront,  en  diffe- 
rentes  circonstances,  menacer  1'existence  de  la  Republique. 
Constatons  sommairement  que  ces  questions,  si  graves  dans 
la  suite,  furent  soulevees  de  bonne  heure. 

Corruption  electorale. — La  fraude  s'introduisit  dans  les 
elections  des  que  le  nombre  des  electeurs  s'accrut  et  obligea 
&  recueillir  plus  de  suffrages  pour  obtenir  des  charges  pu- 
bliques;  en  396,  en  effet,  une  loi  sur  la  brigue,  proposee  par  le 
tribun  du  peuple  C.  Poetelius,  atteste  deja  1'existence  de  la 
corruption  electorale. 

Loi  de  lese-majeste. — Des  305  et  369,  Papplication  de 
la  loi  de  perduellion  ou  d'attentat  contre  la  Republique 
fournit  a  1'arbitraire  une  arme  dont  on  fit  plus  tard,  sous  les 
empereurs,  un  si  deplorable  usage  sous  le  nom  de  loi  de  lese- 
majeste'  ('). 

O  "  Appius  convoque  une  assemblee,  accuse  Valerius  et  Horatiua  du  crime 


LIVKE  I,  CHAP.  H. — ETABLISSEMENT  DE  LA  EEPUBLIQUE.      49 

Escla'vage.  —  L'esclavage  presentait  de  graves  dangers 
pour  la  societe,  car,  d'un  cote,  il  tendait,  par  le  meilleur 
march  e  de  la  main-d'ceuvre,  a  se  substituer  au  travail  des 
homines  libres  ;  de  1'autre,  mecontents  de  leur  sort,  les 
esclaves  etaient  toujours  prets  a  secouer  le  joug  et  a  devenir 
les  auxiliaires  de  tous  les  ambitieux.  En  253,  294  et  336, 
des  soulevements  partiels  annoncerent  1'etat  deja  redou- 
table  d'une  classe  desheritee  de  tous  les  avantages,  quoique 
liee  intimement  a  tous  les  besoins  de  la  vie  commune  (l).  Le 
nombre  des  esclaves  s'accrut  promptement.  Us  rempla9aient 
les  hommes  libres  que  les  guerres  continuelles  arrachaient 
aux  travaux  de  la  terre.  Plus  tard,  quand  ces  derniers  reve- 
naient  dans  leurs  foyers,  le  senat  etait  oblige  de  les  nourrir, 
en  envoyant  chercher  du  ble  jusqu'en  Sicile,  pour  le  livrer, 
soit  gratis,  soit  a  prix  reduit  (*). 

Lois  agraires. — Quant  aux  lois  agraires  et  a  la  question 
des  dettes,  elles  ne  tarderent  pas  a  devenir  une  cause  inces-' 
sante  d'agitation. 

de  perduellion,  comptant  entierement  sur  la  puissance  tribunitienne  dont  il 
6tait  revetu."    (An  de  Rome  305.)    (Denys  d'Halicarnasse,  XI,  xxxix.) 

(')  "  Pendant  que  ces  choses  se  passaient,  il  y  eut  a  Rome  une  conspira- 
tion  de  plusieurs  esclaves,  qui  formerent  ensemble  le  dessein  de  s'emparer  des 
forts  et  de  mettre  le  feu  aux  differents  quartiers  de  la  ville."  (An  de  Rome 
253.)  (Denys  d'Halicarnasse,  V,  LI.) — "Du  haut  du  Capitole,  Herdonius  ap- 
pelait  les  esclaves  a  la  liberte.  II  avait  pris  en  main  la  cause  du  malheur ;  il 
venait  retablir  dans  leur  patrie  ceux  que  1'injustice  en  avait  bannis,  delivrer  les 
esclaves  d'un  joug  pesant ;  c'est  au  peuple  remain  qu'il  veut  accorder  1'honneur 
de  cette  entreprise."  (An  de  Rome  294.)  (Tite-Live,  III,  xv.) — "  Les  esclaves 
conjures  devaient,  sur  differents  points,  incendier  la  ville,  et,  le  peuple  une  fois 
occupe  a  porter  secours  aux  toits  embrases,  envahir  en  armes  la  citadelle  et 
le  Capitole.  Jupiter  dejoua  ces  criminels  projets.  Sur  la  denonciatioa  de  deux 
esclaves,  les  coupables  furcnt  arret6s  et  punis."  (An  de  Rome  336.)  (Tite- 
Live,  IV,  XLV.) 

(')  "  Enfin,  sous  le  consulat  de  M.  Minucius  et  d'A.  Sempronius,  le  b!6  ar- 
riva  en  abondance  de  Sicile,  et  le  sdnat  ddlibera  sur  le  prix  auquel  il  fallait  le 
livrer  aux  citoyens."  (An  de  Rome  263.)  (Tite-Live,  II,  xxxiv.) — "  Comme 
le  defaut  de  cultivateurs  faisait  craindre  la  famine,  on  envoya  chercher  du  b!6 
en  £trurie,  dans  le  Pomptinum,  a  Cumes,  et  enfin  jusqu'en  Sicile."  (An  de 
Rome  321.)  (Tite-Live,  IV,  xxr.) 
4 


50  TEMPS  ANTEKIEUB8   A   OESAE. 

Les  rois,  avec  les  terres  conquises,  avaient  cortfetitue  un 
domaine  de  1'Etat  (ager  publicus),  Tune  de  ses  principals 
ressources  ('),  et  Us  en  distribuaient  genereusement  une 
partie  aux  citoyens  pauvres  (*).  En  general  on  enlevait  aux 
vaincus  les  deux  tiers  de  leurs  terres  (s).  De  ces  deux  tiers, 
"  la  partie  cultivee,  dit  Appien,  Stait  toujours  adjugee  aux 
"  nouveaux  colons,  soit  a  titre  gratuit,  soit  par  vente,  soit 
"  par  "bail  a  redevanse.  Quant  a  la  partie  inculte,  qui,  par 
"  suite  de  la  guerre,  etait  presque  toujours  la  plus  conside- 
"  rable,  on  n'avait  pas  coutume  de  la  distribuer,  mais  on  en 
w  abandonnait  la  jouissance  a  qui  voulait  la  defricher  et  la 
"  cultiver,  en  reservant  a  1'Etat  la  dixieme  partie  des  mois- 
"  sons  et  la  cinquieme  partie  des  fruits.  On  iraposait  egale- 
"  ment  ceux  qui  elevaient  du  gros  ou  du  petit  betail  (afin 
"  d'empecher  les  prairies  de  s'etendre  au  detriment  des 
"  terres  labourables).  On  faisait  cela  en  vue  de  1'accroisse- 
"  ment  de  la  population  italique,  qu'on  jugeait  a  Rome  la 
"  plus  laborieuse,  et  pour  avoir  des  allies  de  sa  propre  race. 
"  Mais  la  mesure  produisit  un  resultat  contraire  a  ce  qu'on 

(')  "  Quand  Romulus  eut  distribu6  tout  le  peuple  par  tribus  et  par  curies, 

51  divisa  aussi  les  terres  en  trente  portions  egales,  dont  il-  donna  une  a  chaque 
curie,  en  reservant  neanmoins  ce  qui  etait  ne"cessaire  tant  pour  les  temples  que 
pour  les  sacrifices,  et  une  certaine  portion  pour  le  domaine  de  la  RipuUique." 
(Denys  d'Halicarnasse,  II,  vn.) 

(3)  "  Numa  distribua  aux  plus  pauvres  des  plebdiens  les  terres  que  Romulus 
avait  conquises  et  une  petite  portion  des  terres  du  domaine  public."  (Denys 
d'Halicarnasse,  II,  LXII.) — Mesures  semblables  attributes  Jl  Tullus  Hostilius 
et  a  Ancus  Martius.  (Denys  d'Halicarnasse,  III,  i,  XLVIIL) — "  Des  qu'il  fut 
monto  sur  le  trone,  Servius  Tullius  distribua  les  terres  du  domaine  public  aux 
thetes  (mercenaires)  des  Remains."  (Denys  d'Halicarnasse,  IV,  xm.) 

(3)  Romulus,  selon  Denys  d'Halicarnasse,  envoya  deux  colonies  a  Csenina 
ct  a  Antemnes,  ayant  pris  a  ces  deux  villes  le  tiers  de  leurs  terres.  (H,  xxxv.) 
—En  1'an  252,  les  Sabins  perdirent  dix  miUe  arpents  (jugera)  de  leurs  terres 
arables.  (Denys  d'Halicarnasse,  V,  XLIX.) — Un  traite  conclu  avec  les  Her- 
niques,  eu  268,  leur  enlevait  les  deux  tiers  de  leur  territoire.  (Titc-Live,  n, 
iLi.)^-"En  413,  les  Priveraates  perdirent  les  deux  tiers  de  leur  territoire  ;  en 
416,  les  Tiburtins  et  lea  Pre'nestins  perdirent  une  partie  de  leur  territoire." 
(Tite-Live,  VIII,  i,  xrv.)— "En  563,  P.  Cornelius  Scipion  Nasica  ota  aux 
Boi'ens  pres  de  la  moiti6  de  leur  territoire,"  (Tite-Live,  XXXVI,  xxxix.) 


LIVEE  I,  CHAP.  H. ETABLISSEMENT  DE  LA  REPUBLIQUE.      51 

"  avait  espere.  Les  riches  s'approprierent  la  plus  grande 
"  partie  des  terres  non  partagees,  et,  comptant  que  la  longue 
"  duree  de  leur  occupation  ne  permettrait  a  personne  de  les 
"  expulser,  ils  acheterent  de  gre  a  gre  ou  enleverent  par  la 
"  force  $ux  petits  proprietaires  voisins  leurs  modestes  he'ri- 
"  tages,  et  formerent  ainsi  de  vastes  domaines,  au  lieu 
"  des  simples  champs  qu'eux-me'mes  cultivaient  aupara- 
"  vant  (')." 

Les  rois  avaient  toujours  cherche  a  reprimer  ces  usurpa- 
tions (*),  et  peut-etre  Servius  Tullius  paya-t-il  de  sa  vie  une 
tentative  semblable.  Mais,  apres  la  chute  de  la  royaute,  les 
patriciens,  devenus  plus  puissants,  voulurent  conserver  les 
terres  dont  ils  s'etaient  injustement  empares  ('). 

II  faut  bien  le  reconnaitre,  comme  ils  soutenaient  la  plus 
grande  partie  du  poids  de  la  guerre  et  des  imp6ts,  ils  avaient 
plus  de  droits  que  d'autres  aux  terres  conquises ;  ils  pensaient 
d'ailleurs  que  les  colonies  suffisaient  pour  entretenir  une  po- 
pulation agricole,  et  ils  agissaient  plutot  en  fermiers  de  1'lCtat 
qu'en  proprietaires  du  sol.  D'apres  le  droit  public,  en  effet, 
Vager  publicus  6tait  inalienable,  et  on  lit  dans  un  ancien 
auteur :  "  Les  jurisconsultes  nient  que  le  sol  qui  a  une  fois 
"  commence  a  appartenir  au  peuple  remain  puisse  jamais,  par 

(J)  Appien,  Gruerres  civiles,  I,  vn.' — Cette  citation,  quoiquc  d'une  date 
post^rieure,  s'applique  neanmoins  a  Tepoque  dont  nous  parlons. 

(")  "  Servius  publia  un  edit  pour  obliger  tous  ceux  qui  s'etaient  appropri6, 
a  titre  d'usufruitiers  ou  de  proprietaires,  les  terres  du  domaine  public,  a  les 
rendre  dans  un  certain  delai,  et,  par  le  meme  edit,  il  etait  ordonn^  aux  citoyens 
qui  ne  poss6daient  aucun  heritage,  de  lui  apporter  leurs  noms."  (Denys 
d'Halicarnasse,  IV,  x.) 

(')  "  II  ne  faut  pas  s'etonner  si  les  pauvres  aiment  mieux  que  les  terres  du 
domaine  soient  distribuees  (i  tous  les  citoyens)  que  de  souffrir  qu'un  petit 
nombre  des  plus  eflVontes  en  demeurent  seuls  possesseurs.  Mais  s'ils  voient 
qu'on  les  Gte  ^.  ceux  qui  en  per9oivent  les  revenus,  et  que  le  public  rentre 
en  possession  de  son  domaine,  ils  cesseront  de  nous  porter  envie,  et  le  desir 
qu'ils  ont  de  les  voir  distribuer  a  chaque  citoyen  pourra  se  ralentir,  quand  on 
leur  fera  connaitre  que  ces  terres  seront  d'une  plus  grande  utilit6  etant  pos- 
sed6es  en  commun  par  la  Re'publique."  (An  de  Rome  268.)  (Discour* 
d'Appiw  ;  Denys  d'Halicarnasse,  VIII,  LXXIU.) 


52  TEMPS  ANTEEIEURS  A  CESAR. 

"  Tusage  ou  la  possession,  devenir  la  propriete  de  qui  que  ce 
"  soit  au  monde  (')." 

Malgre  ce  principe,  il  eUt  ete  sage  de  donner  aux  citoyens 
pauvres  qui  avaient  combattu,  une  part  des  depouilles  des 
vaincus ;  aussi  les  demandes  furent-elles  incessantes,  et,  des 
268,  renouvelees,  presque  d'annee  en  annee,  par  les  tribuns  ou 
par  les  consuls  memes.  En  275,  un  patricien,  Fabius  Cseson, 
prenant  1'initiative  d'un  partage  de  terres  recemment  con- 
quises,  s'ecria  :  "  N'est-il  pas  juste  que  le  territoire  enleve  a 
"  1'ennemi  devienne  la  propriete"  de  ceux  qui  1'ont  paye  de 
"  leur  sueur  et  de  leur  sang  (')  ? "  Le  senat  fut  inflexible 
pour  cette  proposition  corame  pour  celles  qui  furent  raises  en 
avant  par  Q.  Considius  et  T.  Genucius  en  278,  par  Cn.  Ge- 
nucius  en  280,  par  les  tribuns  du  peuple,  avec  1'appui  des 
consuls  Valerius  et  JEmilius,  en  284  ('). 

Cependant,  apr£s  cinquante-quatre  ans  de  luttes,  depuis 
1'expulsion  des  Tarquins,  le  tribun  Icilius,  en  298,  obtint  le 
partage  des  terres  du  mont  Aventin,  moyennant  une  indem- 
nite  a  ceux  qui  en  avaient  usurpe  une  certaine  etendue  (*). 
L' application  de  la  loi  Icilia  a  d'autres  parties  de  Vager  publi- 
cus  (6)  fut  vainement  sollicitee  en  298  comme  dans  les  annees 

(')  Agennius  Urbicus,  De  controversiis  agrorum,  dans  les  Gromatici  vcteres, 
6dit.  Lachmann,  1. 1,  p.  82. 

(")  Tite-Live,  H,  XLVIII. 

(*)  "  Lucius  ^Emilius  dit  qu'il  dtait  juste  que  les  biens  communs  fussent 
partag^s  entre  tous  les  citoyens  plutot  que  d'en  laisser  la  jouissance  a  un  petit 
nombre  de  particuliers ;  qu'a  l'6gard  de  ceux  qui  s'6taient  empares  des  terres 
publiques,  ils  devaient  etre  assez  contents  de  ce  qu'on  les  en  avait  laisses  jouir 
pendant  si  longtemps  sans  les  troubler  dans  leur  possession,  et  que,  si  on  les 
leur  otait  dans  la  suite,  il  ne  leur  convenait  pas  de  s'enteter  a  en  conserver  la 
jouissance.  II  ajouta  qu'outre  le  droit  recomra  par  1'opinion  generale,  et 
d'apres  lequel  les  biens  publics  sont  communs  a  tous  les  citoyens,  de  meme 
que  les  biens  des  particuliers  appartiennent  a  ceux  qui  les  ont  acquis  legitimc- 
ment,  le  sdnat  dtait  oblig6,  par  une  raison  speciale,  a  distribuer  les  terres  au 
peuple,  puisqu'il  en  avait  fait  une  ordonnance  il  y  avait  deja  dix-sept  ans." 
(Denys  d'Halicarnasse,  IX,  LI.) 

(4)  Tite-Live,  III,  xxxi.— Denys  d'Halicarnasse,  X,  xxxin  et  suiv. 

(')  "  Les  pleb6iens  se  plaignent  hautement  qu'on  s'est  empar6  de  leura 
conqu6tes ;  qu'il  est  indigne  qu'ayant  conquia  tant  de  terres  sur  1'ennemi  il  no 


LIVBE  I,  CHAP.  II.— ETABLISSEMENT  DE  LA  KEPUBLIQUE.      53 

suivantes;  mads,  en  330,  un  nouvel  impot  fut  preleve  sur  les 
possesseurs  des  terres  pour  payer  la  solde  des  troupes  Rien 
ne  lassait  la  perseverance  des  tribuns,  et,  pendant  les  trente- 
six  annees  suivantes,  six  nouvelles  propositions  echouerent, 
meme  celle  qui  etait  relative  au  territoire  de  Boles,  recem- 
ment  pris  sur  1'ennemi  (').  En  361  seulement  un  senatus-con- 
sulte  accorda  a  chaque  pere  de  famille  et  a  chaque  personne 
libre  sept  arpents  du  territoire  qui  venait  d'etre  conquis  sur 
les  Veiens  (*).  En  371,  apres  une  resistance  de  cinq  annees, 
le  senat,  pour  s'assurer  le  concours  du  peuple  dans  la  guerre 
contre  les  Volsques,  consentit  au  partage  du  territoire  de 
Pomptinum  (Marais-Pontins)  enleve  a  ce  peuple  par  Camille, 
et  deja  livre  aux  empietements  des  grands  (f).  Ces  conces- 
sions partielles  ne  pouvaient  neanmoins  satisfaire  lesplebeiens 
ni  reparer  les  injustices  ;  la  loi  licinienne  fit  triompher  les  pre- 
tentions  du  peuple,  combattues  depuis  cent  trente-six  ans  (*) ; 
elle  ne  privait  pas  corapletement  les  nobles  de  la  jouissance 
des  terres  injusternent  usurpees,  mais  elle  en  limitait  la  pos- 

leur  en  rcste  pas  la  moindre  portion ;  que  Vager  publicus  est  possede'  par  des 
homines  riches  et  influents  qui  en  pe^oivent  injustement  le  revenu,  sans  autre 
titre  quo  leur  puissance  et  les  voies  de  fait  les  plus  inoui'es.  Us  demandent 
enfin  que,  partageant  avec  les  patriciens  tous  les  perils,  ils  puissent  aussi  avoir 
leur  part  des  avantages  et  du  profit  qu'on  en  retire."  (An  de  Rome  298.) 
(Denys  d'Halicarnasse,  X,  xxxvi.) 

(')  "  Le  moment  cut  etc  bien  choisi,  apres  s'etre  venge"  des  seditions,  de 
proposer,  pour  adoucir  les  esprits,  le  partage  du  territoire  de  Boles ;  on  cut 
ainsi  affaibli  tout  desir  d'une  loi  agraire  qui  chassait  les  patriciens  des  heritages 
publics  injustement  usurpe"s.  Car  c'etait  une  indignite  qui  blessait  le  peuple 
au  coeur,  que  cet  acharnement  de  la  noblesse  a  retenir  les  terres  publiques 
qu'elle  occupait  de  force,  que  son  refus  surtout  de  partager  au  peuple  meme 
les  terrains  vacants  pris  re'cemment  sur  1'ennemi,  et  qui  deviendraient  t>ieniot, 
comme  le  reste,  la  proie  de  quelques  nobles."  (An  de  Rome  341.)  (Tite- 
Live,  IV,  LI.) 

O  Tite-Live,  V,  xxx. 

(')  Tite-Lire,  VI,  xxi.  H  parait  que  les  Marais-Pontins  etaient  alors  tr^s- 
fertiles,  puisque  Pline  rapporte,  d'apres  Licinius  Mucianus,  qu'ils  rcnfermaient 
plus  de  vingt-quatre  villes  florissantes.  (Histoire  natiirclle,  III,  v,  59,  e"d. 
Sillig.) 

(4)  Tite-Live,  VI,  xxxv  A  XLII. — Appien,  Guerres  civilcs,  I,  vm. 


54:  TEMPS   ANTERIEUE8   A   CESAR. 

session  a  cinq  cents  jugera  (cent  vingt-cinq  hectares).  Cette 
repartition  faite,  le  terrain  restant  devait  etre  distribue  aux 
pauvres.  Les  proprietaires  e"taient  obliges  d'entretenir  sur 
leurs  terres  un  certain  nombre  d'hommes  libres,  afin  d'aug- 
menter  la  classe  dans  laquelle  se  recrutaient  les  legions ;  enfin 
on  fixa  le  nombre  des  bestiaux  de  chaque  domaine  pour  res- 
treindre  la  culture  des  prairies,  en  general  la  plus  lucrative, 
et  augmenter  celle  des  terres  labourables,  ce  qui  affranchissait 
1'Italie  de  la  necessite  d'avoir  recours  aux  bles  etrangers. 

Cette  loi  de  Licinius  Stolon  assurait  d'heureux  resultats  ; 
elle  re"primait  les  empietements  des  riches  et  des  grands,  mais 
n»  procedait  dans  ses  effets  retroactifs  qu'avec  moderation ; 
elle  arretait  1'extension  inquietante  des  domaines  prives  aux 
depens  du  domaine  public,  1'absorption  des  biens  de  tous  par 
quelques-uns,  la  depopulation  de  1'Italie,  et  par  consequent 
I'affaiblissement  des  armees  ('). 

De  nombreuses  condamnations  infligees  pour  infractions  a 
la  loi  Licinia  prouvent  qu'elle  fut  executee,  et  pendant  deux 
cents  ans  elle  contribua,  avec  I'etablissement  de  nouvelles 
colonies  (3),  a  entretenir  cette  classe  d'agriculteurs,  force  pre- 

(')  Voyez  le  remarquable  ouvrage  de  M.  A.  Mace,  Sur  les  lois  ayraires  ; 
Paris,  1846. 

(*)  COLONIES  EOMAINE3.— lie  pcriode :  244-416. 

LADICI  (Labicum)  (336).     Latium.     ( Via  Lavicana.)    La  Colonna. 
VITELLIA  (359).     Volsques.      ( Via  Prccnestina.)     Incert.      Civitella  ou 

Valmontone. 

SATRICUM  (370).    Volsques.    Rive  de  1'Astura.     Casalc  di  Conca,  entre 
Anzo  et  Velletri. 

COLONIES  LATINES.— He  pfiriode :  244-416. 
ANJIUM  (287).     Volsques.    Torre  d'Anzio  ou  Porto  d'Anzio. 
"  SPESSA  POMETIA  (287).     Pres  des  Marais-Pontins.     Disparut  de  bonne 

heure. 

CORA.  Volsqucs.  (287.)  Cori. 
SIGMA  (259).  Volsques.  Segni. 
VELITR^S  (260).  Volsques.  Vellclri. 

NORBA  (262).     Volsques.     Pros  du  village  actuel  de  Norma. 
ARDEA  (312).     Rutules.     Ardea. 

CIRCEII  (361).     Aurunces.      Monte   Circello :    San  Felice  ou  Porto  di 
Paolo. 


LIVBE  I,  CHAP.  H. ETABLISSEMENT  DE  LA  EEPUBLIQUE.      55 

miere  de  FlStat.  On  remarque  en  effet  que,  de  ce  moment,  le 
senat  prit  lui-meme  1'initiative  de  nouvelles  distributions  de 
terres  au  peuple  (I). 

Dettes. — La  question  des  dettes  et  de  la  diminution  du 
taux  de  1'interet  etait  depuis  longtemps  le  sujet  de  vives  pre- 
occupations et  de  debats  passionnes. 

Comme  les  citoyens  faisaient  la  guerre  a  leurs  frais,  les 
moins  riches,  tant  qu'ils  etaient  sous  les  armes,  ne  pouvaient 
prendre  soin  de  leurs  champs  ou  de  leurs  fermes,  et  emprun- 
taient  pour  subvenir  a  leurs  besoins  et  a  ceux  de  leurs  fa- 
milies. La  dette  avait,  dans  ce  cas,  une  noble  origine,  le  service 
de  la  patrie  (").  L'opinion  publique  devait  done  etre  favo- 

SATRICUM  (369).     Volsques.     Casale  di  Conca. 
SUTRIUM  (371).     Etrurie  ( Via  Cassia.)    Sutri. 
SETIA  (372).    Volsques.     Sezze. 
NEFETE  (381).     Etrurie.     Nepi. 

(*)  C'est  ainsi  que  nous  voyons,  en  416,  chaque  citoyen  pauvre  recevoir 
deuxjwfjrera,  pris  sur  les  terres  des  Latins  et  de  leurs  allies.  En  479,  apres  le 
depart  de  Pyrrhus,  le  senat  fit  distribuer  des  terres  ;\  eeux  qui  avaient  com- 
battu  le  roi  d'Epire.  En  631,  la  loi  flaminienne,  que  Polybe  accuse  a  tort 
d'avoir  amene*  la  corruption  dans  Rome,  partagea  par  t6te  le  territoire  roniain 
situe  entre  Rimini  et  le  Picenum  ;  en  554,  apres  la  prise  de  Carthage,  le  s6nat 
fit  distribuer  des  terres  aux  soldats  de  Scipion.  Pour  chaque  anne'e  de  service 
en  Espagne  ou  en  Afrique,  chaque  soldat  re9ut  deux  jugera,  et  la  distribution  en 
fut  faite  par  des  decemvirs.  (Tite-Live,  XXXI,  XLIX.) 

(2)  "  Marcus  Valerius  leur  demontra  quo  la  prudence  ne  le'ur  permettait  pas 
de  refuser  une  chose  de  peu  d'importance  aux  citoyens  qui,  sous  le  gouverne- 
ment  des  rois,  s'etaient  signales  dans  tant  de  batailles  pour  la  defense  de  la 
Republique."  (An  de  Rome  256.)  (Denys  d'Halicarnasse,  V,  LXV.) — "  D'un 
cote,  les  plebeiens  feignaient  de  n'etre  point  en  etat  de  payer  leurs  dettes  ;  ils 
sc  plaignaient  que,  pendant  tant  d'anne'es  de  guerre,  leurs  terres  n'avaient  rien 
produit,  que  leurs  bestiaux  avaient  peri,  que  leurs  esclaves  s'etaient  6chappes 
ou  leur  avaient  e*te  enleves  dans  les  differentes  courses  des  ennemis,  et  que 
tout  ce  qu'ils  possddaient  a  Rome,  ils  Tavaient  depense  pour  les  frais  de  la 
guerre.  D'un  autre  cote,  les  cr£anciers  disaient  que  les  pertcs  6taicnt  com- 
munes a  Jout  le  monde ;  qu'ils  n'en  avaient  pas  moins  souffert  que  leurs 
debiteurs  ;  qu'ils  ne  pouvaient  se  resoudre  a  perdre  encore  ce  qu'ils  avaient 
prete  en  temps  de  paix  a  quelques  citoyens  indigents,  outre  ce  que  les  ennemia 
leur  avaient  enleve"  pendant  la  guerre."  (An  de  Rome  258.)  (Denys  d'Hali- 
carnasse, VT,  XXH.) 


56  TEMPS   ANTERIETIRS  A   CESAR. 

rablc  aux  debiteurs  et  hostile  a  ceux  qui,  speculant  sur  la  gene 
des  defenseurs  de  1'lStat,  exigeaient  un  gros  interet  des 
sommes  pretees.  Les  patriciens  aussi  abusaient  de  leur  posi- 
tion et  de  la  science  des  formules  judiciaires  pour  exiger  de 
fortes  sommes  des  plebeiens  dont  ils  defendaient  les  causes  ('). 
Les  rois,  accueillant  les  reclamations  des  citoyens  oberes, 
s'etaient  souvent  empresses  de  les  secourir  (2) ;  mais,  apres 
leur  expulsion,  les  classes  riches,  plus  independantes,  devin- 
rent  plus  intraitables,  et  1'on  vit  des  hommes,  mines  a  cause 
de  leur  service  militaire,  <3tre  vendus  a  1'encan,  comme 
esclaves  (3),  par  leurs  creanciers.  Aussi,  lorsque  la  guerre 
etait  imminente,  les  pauvres  refusaient-ils  souvent  de  s'en- 
roler  ('),  s'ecriant :  "  Que  nous  servira-t-il  de  vaincre  les  enne- 

(')  Ceux  qui  plaidaient  les  causes  des  particuliers  etaient  presque  tous  sena- 
tcurs,  et  exigeaient  pour  ce  service  de  ties-fortes  sommes,  &  titre  d'honoraires. 
(Tite-Live,  XXXIV,  iv.) 

(2)  "  Les  jours  suivants,  Servius  Tullius  fit  dresser  un  dtat  des  debitcurs 
insolvables,  de  leurs  creanciers  et  du  montant  respectif  de  leurs  dettes.     D&8 
qu'il  eut  ce  releve,  il  fit  etablir  des  comptoirs  dans  le  Forum,  et,  a  la  vue  de 
tous,  remboursa  aux  preteurs  ce  qui  leur  etait  du."     (Denys  d'Halicarnasse, 
IV,  x.) 

(3)  "  Servilius  fit  publier  par  un  heraut  qu'il  6tait  defendu  a  toutes  per- 
sonnes  de  saisir,  de  vendre  ou  de  retenir  en  gage  les  biens  des  Remains  qui 
serviraient  contre  les  Volsques,  d'enlever  leurs  enfants  ou  aucun  de  leur  famille 
pour  quelque  contrat  que  ce  fut." — "  Un  vieillard  se  plaint  que  son  creancier 
1'a  r6duit  en  servitude :  il  dit  a  haute  voix  qu'il  e"tait  ne  libre,  qu'il  avait  servi 
dans  toutes  les  campagnes  tant  que  son  age  le  pcrmettait,  qu'il  s' etait  trouve  a 
vingt-huit  batailles,  ou  il  avait  remporte  plusieurs  prix  de  valeur ;  mais  que, 
depuis  que  les  temps  dtaient  devenus  mauvais,  et  que  la  Republique  s' etait  vue 
r6duite  a  la  derniere  extremite",  il  avait  etc  contraint  de  faire  des  emprunts 
pour  payer  les  impots.     Apr6s  cela,  ajouta-t-il,  n'ayant  plus  de  quoi  payer  mes 
d^ttcs,  mon  impitoyable  creancier  m'a  r6duit  en  servitude  avec  mes  deux 
enfants,  et  m'a  fait  indignement  frapper  de  plusieurs  coups,  parce  que  je  lui  ai 
r6pondu  quelques  mots  quand  il  m'a  commande  des  choses  trop  difficiles." 
(An  de  Rome  259.)     (Denys  d'Halicarnasse,  VI,  xxvi.)  — "Les  creanciers 
contribuaient  a  soulever  la  populace ;   ils  ne  gardaient  plus  de  mesure,  ils 
mettaient  leurs  d6biteurs  en  prison,  et  les  traitaient  comme  des  esclaves  qu'ils 
auraicnt  achetes  a  prix  d'argcnt."     (An  de  Rome  254.)     (Denys  d'Halicar- 
nasse, V,  LIII.) 

(')  "Les  pauvres,  surtout  ceux  qui  n' etaient  pas  en  etat  de  payer  leura 


LIVBE  I,  CHAP.  H. ETABLIS8EMENT  DE  LA  EEPUBLIQUE.       57 

"  mis  du  dehors,  si  nos  creanciers  nous  mettent  dans  les  fers 
"  pour  les  dettes  que  nous  avons  contractees  ?  Quel  avantage 
"  aurons-nous  d'affermir  1'empire  de  Rome,  si  nous  nepouvons 
"  pas  conserver  notre  liberte  individuelle  (')  ?  "  Cependant 
les  patriciens,  qui  concouraient  plus  que  les  autres  aux 
charges  de  la  guerre,  reclamaient,  non  sans  raison,  de  leurs 
debiteurs  le  payement  des  sommes  pretees  :  de  la  de  perpetu- 
elles  dissensions  (3). 

En  305,  les  lois  des  Douze  Tables  deciderent  que  le  taux 
de  1'interet  serait  reduit  a  10  p.  100  par  annee;  mais  une  loi 
de  Licinius  Stolon  resolut  seule,  d'une  maniere  equitable,  cette 
grave  question.  Elle  statuait  que  les  interets  precedemment 
payes  par  les  debiteurs  seraient  deduits  du  capital,  et  que  le 
capital  serait  rembourse  par  portions  e'gales  dans  un  inter- 
valle  de  trois  ans.  Cette  mesure  6tait  avantageuse  pour  tous, 
car,  dans  1'etat  d'insolvabilite  ou  se  trouvaient  les  debiteurs, 
les  creanciers  ne  touchaient  aucun  interet  et  risquaient  meme 
de  perdre  le  capital :  la  nouvelle  loi  garantissait  les  creances ; 
les  debiteurs,  a  leur  tour,  devenus  proprietaires,  trouvaient  a 
se  liberer  au  moyen  des  terres  qu'ils  avaient  re9ues,  et  du 
delai  qui  leur  etait  donne.  L'accord  etabli  en  387  ne  fut  que 
momentane,  et,  au  milieu  de  dissentiments  de  plus  en  plus 
animes,  on  arriva,  en  412,  jusqu'a  decreter  1'entiere  abolition 
des  dettes  et  la  defense  d'exiger  aucun  int6ret,  mesures  revc- 
lutionnaires  et  transitoires. 


dettes,  et  qui  faisaient  le  plus  grand  norabre,  refusaient  de  prendre  les  armes 
et  ne  voulaient  avoir  aucune  communication  avec  les  patriciens,  tant  que  le 
s6nat  ne  ferait  point  d'ordonndnce  pour  I'abolition  des  dettes."  (An  de  Rome 
256.)  (Dcnys  d'Halicarnasse,  V,  LXIII.) 

(l)  Denys  d'Halicarnasse,  V,  LXIT. 

CJ)  "  Appius  Claudius  Sabinus  ouvrit  un  avis  tout  contraire  a  celui  de  Mar- 
cus Valerius :  il  dit  qu'on  ne  pouvait  douter  que  les  riches,  qui  n'etaient  pas 
moins  citoyens  que  le  menu  peuple,  qui  tenaient  le  premier  rang  dans  la  Re- 
publique,  occupaient  des  emplois  publics,  et  avaient  servi  dans  toutes  les 
guerres,  ne  trouvassent  fort  mauvais  qu'on  dechargeat  leure  debiteurs  de 
1'obligation  de  les  payer."  (An  de  Rome  256.)  (Denys  d'Halicarnasse,  V, 
LXVI.) 


58  TEMPS   ANTEKIETJKS   A   CESAK. 

V.  Get  aper9u  rapide  des  maux  deja  sensibles  qui  travail- 

laient  la  societe  romaine  nous  conduit  a  cette  reflexion :  le 

sort  de  tous  les  gouvernements,  quelle  que  soit 

Resume.  ~ 

leur  forme,  est  de  renfermer  en  eux  des  germes 
de  vie  qui  font  leur  force,  et  des  germes  de  dissolution  qui 
doivent  un  jour  amener  leur  mine.  Suivant  done  que  la 
Republique  fut  en  progres  on  en  decadence,  les  premiers  o\i 
les  seconds  se  developperent  et  dominerent  tour  a  tour; 
c'est-a-dire,  tant  que  1'aristocratie  conserva  ses  vertus  et  son 
patriotisme,  les  elements  de  prosperite  predominerent ;  mais, 
des  qu'elle  commei^a  a  degenerer,  les  causes  de  perturba- 
tion prirent  le  dessus  et  ebranlerent  1'edifice  si  laborieuse- 
ment  eleve. 

Si  la  chute  de  la  royaute,  en  donnant  a  1'aristocratie  plus 
de  vitalite  et  d'independance,  rendit  la  constitution  de  I'lCtat 
plus  solide  et  plus  durable,  la  democratic  n'eut  pas  d'abord 
a  s'en  feliciter.  Deux  cents  ans  s'ecoulerent  avant  que  les 
plebeiens  pussent  obtenir,  non-seulement  1'egalite  des  droits 
politiques,  mais  encore  le  partage  de  Yager  publicus  et  un 
adoucissement  en  faveur  des  debiteurs,  oberes  par  des 
guerres  incessantes.  Le  mcme  temps  environ  fut  necessaire 
a  la  Republique  pour  reconquerir  sur  les  peuples  voisins  la 
suprematie  qu'elle  avait  exercee  sous  les  derniers  rois  ('), 

(')  H  resulte  des  t^moispases  de  Polybe,  de  Denys  d'Halicarnasse,  de  Tite- 
Live,  de  Florus  et  d'Eutrope,  qu'au  moment  de  la  chute  de  Tarquin  le  Superbe 
la  domination  de  Rome  s'etendait  sur  tout  le  Latium,  sur  la  plus  grande  partie 
du  pays  des  Sabins,  et  m6me  jusqu'a  Ocriculum  (Otricoli),  en  Ombrie;  que 
1'Etrurie,  le  pays  des  Herniques,  le  territoire  de  Caere  ( Cervctri)  6taient  unis 
aux  Remains  par  des  alliances  cui  les  constituaient,  a  1'egard  de  ceux-ci,  dans 
un-etat  de  sujetion, 

L'etablissement  du  gouvernement  consulaire  fut  pour  les  peuples  sujets  de 
Rome  le  signal  de  la  reVolte.  En  253,  tous  les  peuples  du  Latium  etaient 
Iigu6s  contre  Rome ;  la  victoire  du  lac  Regille,  en  258,  c'est-a-dire  quatorze 
ans  apres  le  renversement  des  Tarquins,  commen9a  la  soumission  du  Latium,  que 
completa  le  traite  conclu  par  Spurius  Cassius  avec  les  Latins,  en  1'an  de  Rome 
268.  Les  Sabins  ne  furent  definitivement  reduits  que  par  le  consul  Horatius, 
en  305.  Fidenes,  qui  avait  reconnu  la  suprematie  de  Tarquin,  fut  prise  en 
1'an  319,  puis  reprise  encore,  une  insurrection  ayant  6clate  en  328.  A.UXUT 


LIVEE  I,  CHAP.  H. ETABLISSEMENT  DE  LA  KEPUBLIQUE.       59 

tant  il  faut  d'annees  a  un  pays  pour  se  remettre  des  secousses 
et  de  1'affaiblissement  causes  par  les  revolutions  meme  les 
plus  legitimes. 

La  societe  romaine  avait  ete  neanmoins  assez  vigoureu- 
seraent  constituee  pour  resister  a,  la  fois  aux  attaques  du 
dehors  et  aux  troubles  interieurs.  Ni  les  envahissements  de 
Porsenna,  ni  ceux  des  Gaulois,  ni  la  conjuration  des  peuples 
voisins,  ne  purent  compromettre  son  existence.  Deja  des 
homines  eminents,  tels  que  Valerius  Publicola,  A.  Postu- 
mius,  Coriolan,  Spurius  Cassius,  'Cincinnatus,  Canaille, 
s'etaient  distingues  comme  legislateurs  et  comme  guer- 
riers,  et  Rome  pouvait  mettre  sur  pied  dix  legions,  ou 
45,000  homines.  Au  dedans,  de  serieux  avantages  avaient 
ete  obtenus,  de  notables  concessions  faites  pour  amener  la 
reconciliation  entre  les  deux  ordres ;  on  avait  adopte  des 
lois  ecrites,  et  mieux  defini  les  attributions  des  differentes 
magistratures,  mais  la  constitution  de  la  societe  restait  la 
meme.  La  facilite  accordee  aux  plebeiens  d'arriver  a  tous 
les  emplois  ne  fit  qu'accroitre  la  force  de  1'aristocratie  ;  elle 
se  rajeunit  sans  se  modifier,  diminua  le  n ombre  de  ses  adver- 
saires  et  accrut  celui  de  ses  adherents.  Les  families  ple- 
beiennes  riches  et  importantes  vinrent  bientot  se  confondre 
avec  les  anciennes  families  patriciennes,  partager  leurs 
idees,  leurs  interets,  leurs  prejuges  meme ;  aussi  un  savant 
historien  allemand  remarque  avec  raison  qu'apres  1'abolition 

( Terradne)  ne  fut  soumise  ddfinitivement  qu'aprcs  la  ddfaite  dcsVolsques; 
ct  Ve'ies,  Faleries,  ne  tomberent  au  pouvoir  des  Remains  que  dans  les  annees 
358  et  359.  Circei,  ou  une  colonie  latine  avait  ete  etablie  au  temps  des  rois, 
n'en  re9ut  une  nouvelle  qu'en  1'an  360.  Caere  fut  reunie  au  territoire  remain 
en  1'an  364,  et  ce  fut  seulement  au  temps  de  1'invasion  gauloise  qu'Antium  et 
Ecetra  furent  definitivement  annexes  au  territoire  de  Rome.  En  408,  la  prise 
de  Satricum,  a  1'entree  du  pays  des  Volsques,  empecha  ce  peuple  d'appuyer  un 
soulevement  qui  s'annon9ait  deja  chez  les  Latins.  En  411,  toute  la  plaine  du 
Latiuni  etait  occupee  par  des  citoyens  romains  ou  des  allies,  mais  dans  les 
montagnes  il  restait  des  cites  volsques  et  latines,  independantes  et  secretement 
ennemies.  Neanmoins  on  peut  dire  que  vers  cctte  epoque  la  Republique  avait 
reconquis  le  territoire  qu'elle  possedait  sous  las  rols,  c[uoiqufi  Rome  ait  en  encore 
en  416,  i\  r6primer  une  derni6re  insurrection  des  Latins. 


60  TEMPS   ANTEKIETJKS   A   CESAR 

de  la  royaute  il  y  eut  peut-6tre  un  plus  grand  nombre  de 
plebeiens  dans  le  senat,  mais  que  le  merite  personnel,  sans 
naissance  et  sans  fortune,  eprouva  plus  de  difficultes  a  par- 
venir  ('). 

II  ne  suffit  pas,  en  effet,  pour  apprecier  1'etat  d'une 
societe,  d'approfondir  ses  lois,  il  faut  encore  Wen  constater 
1'action  qu'exercent  les  moeurs.  Les  lois  proclamaient  1'ega 
lite  et  la  liberte,  mais  les  mceurs  laissaient  les  honneurs  et 
la  preponderance  a  la  classe  elevee.  L'admission  aux  emplois 
n'etait  plus  interdite  aux  plebeiens,  mais  1'election  les  en 
ecartait  presque  toujours.  Pendant  cinquante-neuf  annees, 
deux  cent  soixante-quatre  tribuns  militaires  remplacerent 
les  consuls,  et  dans  ce  nombre  on  compte  seulement  dix-huit 
plebeiens ;  lors  meme  que  ces  demiers  purent  pretendre  au 
consulat,  le  choix  tomba,  le  plus  souvent,  sur  des  patri- 
ciens  (2).  Depuis  longtemps  le  mariage  entre  les  deux  ordres 
se  concluait  sur  un  pied  d'egalite,  et  cependant  les  prejuges 
de  caste  e'taient  loin  d'etre  detruits  en  456,  comme  le  prouve 
1'histoire  de  la  patricienne  Virginia,  mariee  au  plebeien  Vo- 
lumnius,  et  que  les  matrones  repousserent  du  temple  de  la 
Pudicitia  patricia  ('). 

Les  lois  protegeaient  la  liberte ;  mais  elles  etaient  rare- 
ment  executes,  comme  le  temoigne  le  renouvellement  con- 
tinuel  des  me*mes  reglements.  Ainsi  en  305  on  avait  decide 
que  les  plebiscites  auraient  force  de  loi,  et  malgre  cela  on 
se  crut  oblige  de  rappeler  la  meme  disposition  par  les  lois 
Hortensia,  en  466,  et  Maenia,  en  468.  Cette  derniere  sanc- 
tionnait  en  outre  de  nouveau  la  loi  Publilia  de  415.  II  en  fut 
de  meme  de  la  loi  de  Valerius  Publicola  (de  246),  qui  auto- 
risait  a  en  appeler  au  peuple  des  sentences  des  magistrats. 
Elle  semble  avoir  ete  remise  en  vigueur  par  Valerius  et 
Horatius  en  305,  et  plus  tard  par  Valerius  Corvus  en  454. 
Et,  a  ce  propos,  le  grand  historien  remain  s'ecrie :  "  Je  ne 

(')  Mommsen,  Histoire  rornaine,  I,  p.  241,  2"  edit. 

(Q)  En  quatorze  ans,  de  399  &  412,  les  patriciens  ne  laisserent  arriver  que 
eix  plebdiens  au  consulat. 
(')  Tite-Live,  X,  xxin. 


LIVKE  I,  CHAP.  H. ETABLISSEMENT  DE  LA  BEPUBLIQUE.       61 

"puis  m'expliquer  ce  frequent  renouvellement  de  la  meme 
"loi  qu'en  supposant  que  le  pouvoir  de  quelques  grands 
"  parvenait  toujours  a  triornpher  de  la  liberte  du  peuple  (')." 
L'admissibilite  au  senat  etait  reconnue  en  principe,  cepen- 
dant  on  ne  pouvait  y  entrer  sans  avoir  obtenu  un  ddcret  du 
censeur,  ou  avoir  exerce  une  raagistrature  curule,  faveurs 
presque  toujours  reservees  a  1'aristocratie.  La  loi  qui  exigeait 
un  plebeien  parmi  les  censeurs  demeurait  souvent  sans  appli- 
cation, et,  pour  devenir  censeur,  il  fallait  generalement  avoir 
ete  consul 

Toutes  les  fonctions  devaient  e'tre  annuelles,  et  neanmoins 
les  tribuns  comme  les  consuls  se  faieaient  renommer  plusieurs 
fois  &  de  courts  intervalles :  tels  que  Licinius  Stolon,  reelu 
tribun  pendant  neuf  ann6es  de  suite ;  Sulpicius  Peticus,  cinq 
fois  consul  (de  390  a  403) ;  Popilius  Lamas  et  Marcius  Ru- 
tilus,  tous  les  deux  quatre  fois,  le  premier  de  395  a  406,  le 
second  de  397  a  412.  Yainement  la  loi  de  412  vint  exiger 
dix  ans  d'intervalle  pour  pouvoir  pretendre  a  la  meme  magis- 
trature,  plusieurs  personnages  n'en  furent  pas  moins  reelus 
avant  le  temps  exige,  tels  que  Valerius  Corvus,  six  fois  con- 
sul (de  406  a  455),  et  consecutivement  pendant  les  trois  der- 
nieres  annees;  Papirius  Cursor,  cinq  fois  (de  421  &  441). 

La  vie  des  citoyens  etait  protegee  par  des  lois,  mais  1'opi- 
nion  publique  restait  impuissante  devant  1'assassinat  de  ceux 
qui  avaient  encouru  la  haine  du  senat ;  et,  malgre  la  loi  du 
consul  Valerius  Publicola,  on  applaudissait  a  la  mort  violent^ 
du  tribun  Genucius  ou  du  riche  plebeien  Spurius  Melius. 

Les  cornices  etaient  libres,  mais  le  senat  avait  a  sa  dis- 
position le  veto  des  tribuns  ou  les  scrupules  religieux.  Un 
consul  pouvait  empecher  la  reunion  de  ces  assemblies  ou 
couper  court  &  toutes  les  deliberations,  soit  en  declarant 
qu'il  observait  le  ciel,  soit  en  supposant  un  coup  de  tonnerre 
ou  toute  autre  manifestation  celeste  ;  entin  il  dependait  de  la 
declai-ation  des  augures  d'annuler  les  elections  (2).  D'ailleurs 

(')  Tite-Live,  X,  ix. 

(*)  "  Qui  ne  voit  clairement  que  le  vice  du  dictateur  (Marcellus)  am  yeux 


0*2  TEMPS   ANTEKIEURS   A  CESAR. 

le  peuple  se  bornait,  au  fond,  a  designer  les  personnes  aux- 
quelles  il  voulait  conierer  les  magistratures,  car,  pour  entrer 
en  fonctions,  les  consuls  et  les  preteurs  devaient  soumettre 
leurs  pouvoirs  a  la  sanction  des  curies  (lex  curiata  de  impe- 
nd) C).  II  etait  done  possible  a  la  noblesse  de  faire  revenir 
sur  les  elections  qui  lui  deplaisaient ;  c'est  ce  qu'explique 
Ciccron  dans  les  termes  suivants,  tout  en  presentant  cette 
mesure  sous  un  jour  favorable  au  peuple:  "Vos  ancetres 
"  exigeaient  deux  fois  vos  suffrages  pour  toutes  vos  magis- 
"  tratures,  car,  lorsqu'on  proposait  en  faveur  des  niagistrats 
"  patriciens  une  loi  curiate,  on  votait  en  realite  une  seconde 
"fois  sur  les  memes  personnes,  de  sorte  que  le  peuple,  s'il 
"  venait  a  se  repentir  de  ses  preferences,  avait  la  faculte  d'y 
"renoncer  (*)." 

La  dictature  etait  aussi  un  levier  laisse  aux  mains  de  la 
noblesse  pour  faire  tomber  les  oppositions  et  influencer  les 
cornices.  Le  dictateur  n'etait  jamais  elu,  mais  nomine  par 
un  consul  (3).  Dans  1'espace  de  vingt-six  ans  seulement,  de 
390  a  416,  il  j  cut  dix-huit  dictateurs. 

Le  senat  restait  done  tout-puissant  malgre  la  yictoire  des 
plebeiens,  car,  independamment  des  moyens  mis  a  sa  dis- 
position, il  etait  le  maitre  d'eluder  les  plebiscites  dont  1'exe- 
cution  lui  etait  confiee.  Si  1'influence  d'une  classe-  predo- 
minante  temperait  1'usage  de  la  liberte  politique,  les  lois 
restreignaient  plus  encore  la  liberte  individuelle.  Ainsi, 
non-seulement  tous  les  membres  de  la  famille  etaient  soumis 
a  1'autorite  absolue  du  chef,  mais  encore  chaque  citoyen  etait 
tenu  d'obeir  a  une  foule  d' obligations  rigoureuses  (4).  Le 

des  augurcs,  c'est  qu'il  est  p!6b6ien?"  (Tite-Live,  VHI,  xxin.— Ciceron, 
De  la  Divination,  H,  35  et  37 ;— Des  Lois,  II,  13.) 

(')  Les  consuls  et  les  preteurs  ne  pouvaient  assembler  les  cornices,  coin, 
mander  les  urmees,  juger  en  dernier  ressort  dans  les  afiiiires  civiles,  qu'apres 
avoir  6t6  investis  de  Vimperium  et  du  droit  de  prendre  les  auspices  (jus  auspi- 
dorpm)  par  une  loi  curiate. 

(a)  Deuxitme  discours  xur  la  loi  agraire,  ix. 

(*)  lite-Live,  IV,  xxxi. 

(*)  Si  un  citoyen  refusait  de  donner  son  nom  pour  le  recrutement,  ses  biens 
itaient  confisques ;  s'il  ne  payait  pas  ses  creanciers,  il  etait  vendu  comme 


LFVKE  I,  CHAP.  H. ETABLISSEMENT  DE  LA  KEPUBLIQUE.      63 

jcenseur  surveillait  la  purete  des  inariages,  1'education  des 
enfants,  le  traitement  des  esclavcs  et  des  clients,  la  culture 
des  champs  (').  "Les  Remains  ne  croyaient  pas,  dit  Plu- 
"  tarque,  qu'on  dut  laisser  a  chaque  particulier  la  liberte  do 
"  se  marier,  d'avoir  des  enfants,  de  choisir  son  genre  de  vie, 
"  de  faire  des  festins,  enfin  de  suivre  ses  desirs  et  ses  gouts, 
"  sans  subir  une  inspection  et  un  jugement  prealables  (*)." 

L'etat  de  Rome  ressemblait  alors  beaucoup  a  celui  dc 
1'Angleterre  avant  sa  reforme  electorate.  Depuis  plusieurs 
siecles,  on  vantait  la  constitution  anglaise  comme  le  palla- 
dium de  la  liberte,  quoique  alors,  comme  a  Rome,  la  nais- 
sance  et  la  fortune  fussent  la  source  unique  des  honneurs  et 
de  la  puissance.  Dans  les  deux  pays  1'aristocratie,  maitresse 
des  elections  par  la  brigue,  par  1'argent  ou  par  les  bourgs 
pourris,  faisait  nommer,  a  Rome  des  patricie'ns,  au  Parle- 
ment  des  membres  de  la  noblesse,  et,  faute  d'un  cens  eleve, 
on  n'etait  citoyen  dans  aucun  des  deux  pays.  Neanmoins,  si 
le  peuple,  en  Angleterre,  n'avait  point  de  part  a  la  direction 
des  affaires,  on  vantait  avec  raison,  avant  1789,  une  liberte 
qui  retentissait  avec  eclat  au  milieu  de  I'atmosphere  silen- 
cieuse  des  £tats  du  continent.  L'observateur  desinteresse 
n'examine  pas  si  la  scene  ou  se  discutent  les  graves  ques- 
tions politiques  est  plus  ou  moins  vaste,  si  les  acteurs  sont 
plus  ou  moins  nombreux  :  il  n'est  frappe  que  de  la  grandeur 
du  spectacle.  Aussi,  loin  de  nous  1'intention  de  blamer  la 
noblesse,  pas  plus  a  Rome  qu'en  Angleterre,  d'avoir  con- 
serve sa  preponderance  par  tons  les  moyens  que  les  lois  ou 

csclave. — II  6tait  interdit  aux  femmes  de  boire  du  vin  (Polybe,  VI,  n);  le 
nombre  des  convives  qu'on  pouvait  admettre  dans  les  festins  etait  regie. 
(Athenee,  VII,  xxr,  p.  274.)  Les  magistrats  qui  entraient  en  charge  ne  pou- 
vaient  accepter  d'invitations  a  diner  que  chez  certaines  personnes  designees. 
(Aulu-Gelle,  II,  XXIY. — Macrobe,  II,  xm.)  Le  mariage  avec  une  plebeienne 
ou  une  6trangere  etait  entoure  de  mesures  restrictives ;  il  etait  defendu  avec 
une  esclave  ou  une  affranchie.  Le  celibat,  a  un  certain  age,  etait  puni  d'une 
amende.  (Valere  Maxime,  II,  ix,  1.)  II  existait  des  reglements  pour  le  deuil 
et  les  funerailles.  (Ciceron,  Des  Lois,  IT,  24.) 

(')  Aulu-Gelle,  IV,  xn. 

(*)  Plutarque,  Caton  le  Ccnsmr,  xxni. 


64  TEMPS   ANTEBIEUK8   A   CE8AB. 

les  habitudes  mettaient  a  sa  disposition  !  Le  pouvoir  devait 
rester  aux  patriciens  tant  qu'ils  s'en  montreraient  dignes,  et,' 
il  faut  bien  le  reconnaitre,  sans  leur  perseverance  dans  la 
meme  politique,  sans  cette  hauteur  de  vues,  sans  cette  vertu 
severe  et  inflexible,  caractere  distinctif  de  1'aristocratie, 
I'oeuvre  de  la  civilisation  romaine  ne  se  serait  pas  accomplie. 
Au  commencement  du  ve  siecle,  la  Republique,  conso- 
lidee,  va  recueillir  le  fruit  de  tant  d'efforts  soutenus.  Plus 
unis  desormais  a  1'interieur,  les  Romains  tourneront  toute 
leur  energie  vers  la  conquete  de  1'Italie,  mais  il  faudra  pres 
d'un  siecle  pour  la  realiser.  Toujours  stimules  par  les  insti- 
tutions, toujours  contenus  par  une  aristocratic  intelligente,  ils 
donneront  1'etonnant  exemple  d'un  peuple  conservant,  au 
nom  de  la  liberte  et  au  milieu  des  agitations,  1'immobilite 
d'un  systenie  Ijui  le  rendra  le  maitre  du  rnonde. 


CHAPITRE     TROISIEME. 

CONQUETE  DE  I/ITALIE. 
(De  416  a  488.) 

I.  L'ltalie  ancienne  ne  comprenait  pas  tout  le  territoire 
qui  a  pour  limites  naturelles  les  Alpes  et  la  mer.  Ce  qu'on 
appelle  la  partie  continentale,  c'est-u-dire  la  Descriptlon  <je 
grande  plaine  traversee  par  le  P6  et  qui  s'etend  ritalle- 
entre  les  Alpes,  les  Apennins  et  1'Adriatique,  en  etait  separe. 
Cette  plaine  et  une  partie  des  montagnes  sur  les  cotes  de  la 
Mediterranee  formaient  la  Ligurie,  la  Gaule  cisalpine  et  la 
Venetie.  La  presqu'ile,  ou  Italic  proprement  dite,  etait 
bornee  :  au  nord,  par  le  Rubicon,  et,  vraisemblablement,  par 
le  cours  inferieur  de  1'Arno  (')  ;  a  1'ouest,  par  la  Mediterranee ; 
a  Test,  par  1'Adriatique ;  au  sud,  par  la  mer  Jonienne. 
(  Voyez  les  cartes  n"  1  et  n"  2.) 

Les  Apennins  traversent  1'Italie  dans  toute  sa  longueur. 
Us  coramencent  ou  finissent  les  Alpes,  pres  de  Savone,  et 
leur  chaine  va  toujours  en  s'elevant  jusqu'au  centre  de  la 
presqu'ile.  Le  mont  Velino  en  est  le  point  culminant,  et  de 
la  les  Apennins  vont  en  s'abaissant  jusqu'a  1'extremite  du 
royaume  de  Naples.  Dans  la  region  septentrionale,  ils  se 
rapprochent  de  1'Adriatique ;  mais,  au  centre,  ils  coupent  la 

(')  Les  historians  ont  toujours  indiqu6  comme  frontiere  septentrionale  de 
1'Italie,  sous  la  Rcpublique,  la  riviere  Macra,  en  Etrurie;  mais  ce  qui  prouve 
que  cette  limite  6tait  plus  au  sud,  c'est  que  Cesar  venait  prendre  ses  quartiera 
d'hiver  a  Lucques ;  cette  ville  devait  done  etre  dans  son  commandement  et 
faire  partie  de  la  Gaule  cisalpine.  Sous  Auguste,  la  frontiere  de  1'Italie  septen- 
trionale fut  portee  jusqu'i  la  Macra. 
5 


66  TEMPS  ANTERIEUKS   A   CESAR. 

presqu'ile  en  deux  parties  &  peu  pres  egales ;  puis,  arrives 
au  mont  Caruso  ( Vultur),  pres  de  la  source  du  Bradano 
(Bradanus),  ils  se  partagent  en  deux  branches,  dont  1'une 
peuetre  en  Calabre,  1'autre  dans  la  Terre  de  Bari  jusqu'u 
Otrante. 

Les  deux  versants  des  Apennins  donnent  naissance  a 
divers  cours  d'eau  qui  se  jettent,  les  uns  dans  la  mer  Adria- 
tique,  les  autres  dans  la  Mediterranee.  Sur  le  versant  oriental 
les  principaux  sont:  le  Rubicon,  le  Pisaurus  (Foglia),  le 
Metaurus  (Metauro),  1'^Esis  (JEsino),  le  Truentus  (Tronto), 
1'Aternus  (Pescara],  le  Sangrus  (Sangro),  le  Trinius  (Trigno), 
le  Frento  (JFbrtore),  1'Aufidus  (Ofanto),  qui  suivent  gene- 
ralement  une  direction  perpendiculaire  a  la  chame  de 
montagnes.  Sur  le  versant  occidental,  1'Arnus  (Arno), 
I'Orabro  (Ombrone),  le  Tibre,  1'Amasenus  (Amaseno),  le 
Liris  (Grariffliano),  le  Vulturnus  (Vblturno),  le  Silarus 
(Silaro  ou  Sele),  coulent  parallelement  aux  Apennins ;  mais 
pres  de  leur  embouchure  ils  prennent  une  direction  presque 
perpendiculaire  a  la  cote.  Dans  le  golfe  de  Tarente  se 
trouvent  le  Bradanus  (Bradano},  le  Casuentus  (Basiento)^ 
1'Aciris  (Agri). 

On  peut  adraettre  dans  1'Italie  ancienne  les  grandes  divi- 
sions et  les  subdivisions  suivantes  : 

Au  nord,  les  Senons,  peuple  d'origine  gauloise,  occupant 
les  rives  de  la  mer  Adriatique,  depuis  le  Rubicon  jusques 
aupres  d'Ancone :  1'Ombrie,  situee  entre  les  Senons  et  le 
cours  du  Tibre;  1'^trurie,  entre  le  Tibre  et  la  mer  Medi- 
terranee. 

Au  centre,  le  Picenum,  entre  Anc6ne  et  Hadria,  dans 
l?Abruzze  ulterieure ;  le  Latium,  dans  la  partie  qui  s'etend 
de  1'Apennin  a  la  Mediterranee,  depuis  le  Tibre  jusqu'au 
Liris ;  au  midi  du  Latium,  les  Volsques,  les  Aurunces,  debris 
des  anciens  Ausones,  retires  entre  le  Liris  et  1'Amasenus,  et 
confinant  a  un  autre  peuple  de  memo  race,  les  Sidicins,  etablis 
entre  le  Liris  et  le  Vulturne  ;  entre  le  Picenum  et  le  Latium, 
la  Sabine ;  a  Test  du  Latium,  dans  les  montagnes,  les  3£ques ; 
les  Herniques,  adoss^s  aux  populations  de  souche  sabcllique, 


LIVKE   I,    CnAPITKE   m. COXQUETE   DE   L'lTALIE.          67 

a  savoir,  les  Marses,  les  Peligniens,  les  Vesting,  les  Marrucins, 
Ics  Frentaniens,  distributes  dans  les  vallees  traversees  par  les 
rivieres  que  re9oit  I'Adriatique,  depuis  Pextre'mite  du  Pice- 
num  jusqu'au  Fortore. 

Le  Samnium,  repondant  a  la  plus  grande  partie  des 
Abruzzes  et  de  la  province  de  Molise,  s'avancait  a  1'ouest 
jusqu'au  cours  superieur  du  Yulturne,  a  Test  jusqu'aux  rives 
du  Fortore,  et  au  midi  jusqu'au  mont  Vultur.  Au  dela  du 
Vulturne,  s'etendait  la  Campanie  (Terre  de  Labour  et  partie 
de  la  principaut'e  de  Salerne),  depuis  Sinuessa  jusqu'au  golfe 
de  Pffistum. 

L'ltalie  meridionale  ou  Grande  Grece  comprenait  sur 
I'Adriatique:  1°  1'Apulie  (Capitanate  et  Terre  deBari}  et  la 
Messapie  (Terre  d^0lrante)\  cette  derniere  se  terminait  au 
proraontoire  lapygien,  et  sa  partie  centrale  6tait  occupee  par 
les  Salentins  et  diverses  autres  populations  messapiennes, 
tandis  que  sur  le  littoral  existaient  un  grand  nombre  de 
colonies  grecques ;  2°  la  Lucanie,  qui  repondait  presque  a 
la  province  actuelle  de  la  Basilicate  et  que  baignent  les  eaux 
du  golfe  de  Tarente ;  3°  enfin  le  Bruttium  (aujourd'hui  les 
Calabres),  formant  la  pointe  la  plus  avancee  de  1'Italie  et 
finissant  au  promontoire  d'Hercule. 

II.  En  416,  Rome  avait  definitivement  dompte  les  Latins 
et  possedait  une  partie  de  la  Campanie.  Sa  suprematie  s'eten- 
dait depuis  le  territoire  actuel  de  Viterbe  jusqu'au 
golfe  de  Naples,  depuis  Antium  (Porto  d'Anzo) 

JUSqu'a    Sora.  garddeEome. 

Les  frontieres  de  la  Republique  etaient  difficiles  a  defen- 
dre,  ses  limites  mal  determinees,  et  ses  voisins  les  peuples  les 
plus  belliqueux  de  la  Peninsule. 

Au  nord  seulenient,  les  monts  de  Viterbe,  couverts  d'une 
foret  epaisse  (silva  Ciminia),  formaient  un  rempart  centre 
l'£trurie.  La  partie  meridionale  de  ce  pays  etait  depuis 
longtemps  a  demi  romaine ;  les  colonies  latines  de  Sutrium 
(Sutri)  et  de  Nepete  (Nepi)  servaient  de  postes  d'observa- 
tion.  Mais  les  ^trusques,  animes  depuis  des  siecles  de  send- 


68  TEMPS   ANT^EIEURS   A 

ments  hostLes  envers  Rome,  tentaient  sans  cesse  de  reprendre 
le  territoire  perdu.  Les  Gaulois  Senons,  qui  en  364  avaient 
pris,  brule  Rome  et  renouvele  souvent  leurs  invasions,  etaient 
encore  venus  tenter  la  fortune.  Malgre  leurs  defaites  en  404 
et  405,  ils  se  tenaient  toujours  prets  a  se  joindre  aux  Ombriens 
et  aux  iStrusques  pour  attaquer  la  Republique. 

Les  Sabins,  quoique  entretenant,  de  temps  immemorial, 
des  relations  assez  amicale.s  avec  les  Remains,  n'offraient 
qu'une  alliance  douteuse.  Le  Picenum,  contree  fertile  et 
populeuse,  e"tait  paisible,  et  la  plupart  des  tribus  monta- 
gnardes  de  race  sabellique,  malgre  leur  bravoure  et  leur 
energie,  n'inspiraient  encore  aucune  crainte.  Plus  pros  de 
Rome,  les  Eques  et  les  Herniques  avaient  ete  reduits  a  1'inac- 
tion ;  mais  le  senat  gardait  le  souvenir  de  leurs  hostilite's  et 
nourrissait  des  projets  de  vengeance. 

Sur  les  cotes  meridionales,  parmi  les  villes  grecques 
adonnees  au  commerce,  Tarente  passait  pour  la  plus  puis- 
sante  ;  mais  ces  colonies,  deja  en  decadence,  etaient  obligees, 
pour  resister  aux  indigenes,  d'avoir  recours  a  des  troupes 
mercenaires.  Elles  disputaient  aux  Samnites  et  aux  Remains 
la  preponderance  sur  les  peuples  de  la  Grande  Grece.  Les 
Samnites,  en  effet,  race  male  et  independante,  tendaient  a 
s'emparer  de  toute  1'Italie  meridionale ;  leurs  cites  formaient 
une  confederation  redoutable  par  son  etroite  union  dans  la 
guerre.  Les  tribus  des  montagnes  se  livraient  au  brigandage, 
et,  chose  digne  d'attention,  des  evenements  recents  pronvent 
que  de  nos  jours  les  moeurs  n'ont  pas  encore  change  dans 
cette  contree.  Les  Samnites  avaient  amasse  des  richesses 
considerables ;  leurs  armes  etaient  d'un  luxe  excessif,  et,  si 
1'on  en  croit  Cesar  ('),  elles  servirent  de  modele  a  celles  des 
Romains. 

Entre  les  Romains  et  les  Samnites,  regnait  depuis  long- 
tempt  une  rivalite  jalouse.  Du  moment  ou  ces  deux  peuples 
se  trouverent  en  presence,  ils  devaient  evidemment  en  vcnir 
aux  mains;  la  lutte  fut  longue  et  terrible,  et,  pendant  le 

(')  Discours  de  Cesar  au  senat,  rapport6  par  Salluste.  (Conjuration  d» 
CeUilina,  LI.) 


LIVRE   I,    CHAPITKE   m. CONQUETE   DE   L'lTALIE.         69 

ve  siecle,  c'est  autour  du  Samniura  qu'ils  se  disputerent  1'em- 
pire  de  1'Italie.  La  position  des  Samnites  etait  tres-avan- 
tageuse.  Retranches  dans  leurs  montagnes,  ils  pouvaient,  a 
leur  choix,  ou  descendre  dans  la  vallee  du  Liris,  de  la 
atteindre  le  pays  des  Aurunces,  toujours  prets  a  se  revolter, 
et  couper  les  communications  de  Rome  avec  la  Campanie ; 
ou  bien  remonter  par  le  haut  Liris  dans  le  pays  des  Marses, 
soulever  ces  derniers  et  tendre  la  main  aux  ^trusques  en 
tournant  Rome ;  ou  enfin  penetrer  dans  la  Campanie  par  la 
vallee  du  Vulturne,  et  tomber  sur  les  Sidicins,  dont  ils  con- 
voitaient  le  territoire. 

Au  milieu  de  tant  de  peuples  hostiles,  pour  qu'un  petit 
£tat  parvint  a  s'elever  au-dessus  des  autres  et  a  les  subju- 
guer,  il  devait  avoir  en  lui  des  elements  particuliers  de 
superiorite.  Les  peuples  qui  entouraient  Rome,  belliqueux 
et  fiers  de  leur  independance,  n'avaient  ni  la  meme  unite,  ni 
le  meme  mobile,  ni  la  meme  organisation  aristocratique  puis- 
sante,  ni  la  meme  confiance  aveugle  dans  leurs  destinees.  On 
decouvrait  en  eux  plus  d'ego'isme  que  d'ambition.  S'ils  com- 
battaient,  c?etait  bien  plus  pour  accroitre  leurs  richesses  par 
le  pillage  que  pour  augmenter  le  nombre  de  leurs  sujets. 
Rome  triompha,  parce  que  seule,  dans  des  vues  d'avenir,  elle 
fit  la  guerre  non  pour  detruire,  mais  pour  conserver,  et 
qu'apres  la  conquete  materielle  elle  s'appliqua  toujours  afaire 
la  conquete  morale  des  vaincus. 

Depuis  quatre  cents  ans,  les  institutions  avaient  forme 
une  race  animee  de  1'amour  de  la  patrie  et  du  sentiment  du 
devoir ;  mais,  a  leur  tour,  les  hommes,  sans  cesse  retrempes 
par  les  luttes  intestines,  avaient  successivement  amene  et  des 
moeurs  et  des  traditions  plus  fortes  que  les  institutions  elles- 
memes.  Pendant  trois  siecles,  en  effet,  on  vit  a  Rome, 
malgre  le  renouvellement  annuel  des  pouvoirs,  une  telle 
perseverance  dans  la  meme  politique,  une  telle  pratique  des 
memes  vertus,  qu'on  cut  suppose  au  gouvernement  une  seule 
t6te,  une  seule  pensee,  et  qu'on  eut  cru  tous  ses  generaux  de 
grands  hommes  de  guerre,  tous  ses  senateurs  des  homines 
d'etat  exp£riment6s,  tous  ses  citoyens  de  valeureux  soldats. 


70  TEMPS   ANTEBIEUBS   A   CESAE. 

La  position  geographique  de  Rome  ne  concourut  pas 
moins  3,  1'accroissement  rapid  e  de  sa  puissance.  Situee  an 
milieu  de  la  seule  grande  plaine  fertile  du  Latium,  aux  bords 
du  seul  fleuve  important  de  1'Italie  centrale  qui  1'unissait  a  la 
mer,  elle  pouvait  etre  a  la  fois  agricole  et  maritime,  condi- 
tions indispensables  alors  &  la  capitale  d'un  nouvel  empire. 
Les  riches  contrees  qui  bordent  les  rivages  de  la  Mediter- 
ranee  devaient  tomber  facilement  sous  sa  domination;  et, 
quant  aux  pays  de  montagnes  qui  1'environnaient,  il  lui  fut 
possible  de  s'en  rendre  maitresse  en  occupant  peu  a  peu  le 
debouche  de  toutes  les  vallees.  La  ville  aux  sept  collines, 
favorisee  par  sa  situation  naturelle  comme  par  sa  constitu- 
tion politique,  portait  done  en  elle  les  germes  de  sa  grandeur 
future. 

HE.  A  partir  du  commencement  du  ve  siecle,  Rome  se 

prepare  avec  enersfie  a  soumettre  et  a  s'assimiler  les  peuples 

qui  habitent  depuis  le  Rubicon  jusqu'au  detroit 

Trattement  des      :,     ,  r        .  ,-..  ,,  A   i  -i 

peupies  vain-  de  Messme.  Rien  ne  1  empecnera  de  surmonter 
tous  les  obstacles,  ni  la  coalition  de  ses  voisins 
conjures  centre  elle,  ni  les  nouvelles  incursions  des  Gaiilois, 
ni  1'invasion  de  Pyrrhus.  Elle  saura  se  relever  de  ses  defaites 
partielles  et  constituer  1'unite  de  1'Italie,  non  en  assujettissant 
immediatement  tous  les  peuples  aux  memes  lois  et  au  meme 
regime,  mais  en  les  faisant  entrer  peu  a  peu  et  a  differents 
degres  dans  la  grande  famille  romaine.  "  De  telle  cit6  elle 
"  fait  son  alliee ;  a  telle  autre  elle  accorde  1'honneur  de  vivre 
"  sous  la  loi  quiritaire,  a  celle-ci  avec  le  droit  de  suffrage,  a 
"celle-ljl,  en  lui  conservant  son  propre  gouvernement. 
"  Municipes  de  divers  degres,  colonies  maritimes,  colonies 
**  latines,  colonies  romaines,  prefectui-es,  villes  alliees,  villes 
"libres,  toutes  isolees  par  la  difference  de  leur  condition, 
"toutes  unies  par  leur  egale  dependance  du  senat,  elles 
"  formeront  comme  un  vaste  reseau  qui  enlacera  les  peuples 
"  italiens,  jusqu'au  jour  ou,  sans  luttes  nouvelles,  ils  s'eveille- 
"  ront  sujets  de  Rome  (')." 

(')  Cette  phrase  exprimant,  avec  une  grande  nettete,  la  politique  du  se*nat 


LIVEE   I,    CHAPITRE   HI. CONQUETE   DE   L'rTALIE.         71 

Examinons  les  conditions  de  ces  divcrses  categories: 

Le  droit  de  cite,  dans  sa  plenitude  (jus  civitatis  optima 
jure),  comprenait  les  privileges  politiques  particuliers  aux 
Remains,  et  assurait  pour  la  vie  civile  certains  avantages 
dont  la  concession  pouvait  se  faire  separement,  par  degres. 
Venait  d'abord  le  commercium,  c'est-a-dire  le  droit  de 
posseder  et  de  transmettre  suivant  la  loi  romaine ;  puis  le 
connubium  ou  le  droit  de  contracter  manage  avec  les  avan- 
tages etablis  par  la  legislation  romaine  (').  Le  commercium 
et  le  connubium  reunis  formaient  le  droit  quiritaire  (jus 
quiritiuni). 

II  y  avait  trois  sortes  de  municipes  (*) :  1°  les  municipes 
dont  les  habitants,  inscrits  dans  les  tribus,  exeryaient  tous 
les  droits  et  etaient  soumis  a  toutes  les  obligations  des 
citoyens  romains;  2°  les  municipes  sine  suffragio,  dont  les 
habitants  jouissaient  en  totalite  ou  en  partie  du  droit  quiri- 
taire, et  qui  pouvaient  obtenir  le  droit  complet  de  citoyeus 
romains  sous  certaines  conditions  (') :  c'est  ce  qui  constituait 
lejus  Latii  j  ces  deux  premieres  categories  conservaient  leur 
autonomie  et  leurs  magistrats ;  3°  les  villes  qui  avaient  perdu 
toute  independance  en  echange  des  lois  civiles  de  Rome,  mais 
sans  jouissance,  pour  les  habitants,  des  droits  politiques  les 
plus  importants :  c'etait  le  droit  des  Ccerites,  parce  que  Cajre 
avait  la  premiere  etc  ainsi  traitee  (4). 

Au-dessous  des  municipes  qui  avaient  leurs  propres  ma- 
gistrats, venaient,  dans  cette  hierarchic  sociale,  les  prefec- 

romain,  est  extraite  de  1'excellente  Hi&toire  romaine  de  M.  Duruy,  t  I, 
chap.  xi. 

(l)  Comme,  par  exemple,  de  mettre  Tepouse  dans  1'obeissance  complete  de 
son  rnari  ;  de  donner  au  pere  une  autorite  absolue  sur  ses  enfants,  etc. 

(a)  Dans  1'origine,  les  municipes  etaient  des  villes  alliees  conservant  leur 
autonomie,  mais  s'engageant  a  rendre  a  Rome  certains  services  (munut)  •  de  14 
le  nom  de  municipes.  (Aulu-Gelle,  XYI,  xin,  16.) 

(3)  Tour  pouvoir  jouir  du  droit  de  cite,  il  fallait  etre  domicilie  a  Rome, 
avoir  laisse  un  fils  majeur  dans  son  municipe  ou  y  avoir  exerce  une  magis- 
trature. 

(4)  Aulu-Gelle,  XVI,  xin.  — Paul  Diacre,  au  mot  Municipium,  p.  127. 


72  TEMPS   ANTEKIEUKS   A   CE8AE. 

tures  ('),  appelees  de  ce  nom  parce  qu'un  prefet  y  etait  envoye 
tous  les  ans  pour  rendre  la  justice. 

Les  dedititii  etaient  plus  maltraites  encore.  Livres  par  la 
victoire  a  la  discretion  du  senat,  ils  avaient  du  donner  leurs 
armes  et  des  otages,  abattre  leurs  murailles  ou  y  recevoir 
garnison,  payer  un  impot  et  fournir  un  contingent  deter- 
mine. A  1'exclusion  de  ces  derniers,  les  villes  qui  n'avaient 
pas  obtenu  pour  leurs  habitants  les  droits  complets  de 
citoyens  romains  appartenaient  a  la  classe  des  allies  (foede- 
rati  socii}.  Leur  condition  differait  suivant  la  nature  de  leui-s 
engagements.  Les  simples  traites  d'amitie  ('),  ou  de  com- 
merce (*),  ou  d'alliance  defensive,  ou  offensive  et  defen- 
sive (4),  conclus  sur  le  pied  de  Fegalite,  se  nommaient  foedera 
cequa.  Au  contraire,  lorsque  1'une  des  parties  contractantes 
(et  ce  n'etaient  jamais  les  Romains)  se  soumettait  a  des  obli- 
gations onereuses  dont  1'autre  etait  exemptee,  ces  traites 
s'appelaient  foedera  non  cequa.  Ils  consistaient  presque  tou- 
jours  dans  la  cession  d'une  partie  du  territoire  des  vaincus 
et  dans  la  defense  d'entreprendre  aucune  guerre  de  leur 
chef.  On  leur  laissait,  il  est  vrai,  une  certaine  indepen- 
dance;  on  leur  accordait  le  droit  d'echange  et  le  libre  eta- 
blissement  dans  la  capitale,  mais  on  les  liait  aux  interets  de 
Rome  en  leur  imposant  une  alliance  offensive  et  defensive. 
La  seule  clause  etablissant  la  preponderance  de  Rome  etait 
conyue  en  ces  termes,  Majestatem  populi  Homani  comiter 
conservanto  (') ;  c'est-a-dire,  "  Ils  reconnaltront  loyalement 

(')  Da»s  cette  categorie  se  trouvaient  parfois  des  municipes  du  troisi^me 
degr6,  tela  que  Caere.  (Voy.  Festus,  au  mot  Prefectures,  p.  233.)  Plusieurs 
de  ces  villes,  telles  que  Fundi,  Formies,  Arpinum,  obtinrent  dans  la  suite  le 
droit  de  suffrage  ;  on  continua  cependant,  par  un  ancien  usage,  de  leur  donner 
le  nom  de  prefecture,  qui  fut  aussi  abusivement  applique  a  des  colonies. 

(')  Socius  et  amicus.  (Tite-Live,  XXXT,  xi.)— Conf.  Denys  d'Halicarnassc, 
VI,  xcv  ;  X,  xxi. 

(»)  Par  eiemple,  avec  Carthage.  (Polybe,  HI,  xxn.  —  Tite-Live,  VII,  xxvn ; 

IX,  XIX,  XLIII.) 

(4)  Ainsi  avec  les  Latins.   "  Ut  eosdem  quos  populus  romanus  amicos  atque 
hostes  habeant."     (Tite-Live,  XXXVIII,  vm.) 
(')  GceVon,  Discours  pour  Balbut,  xn. 


LIVBE   I,    CHAPITEE   m. CONQTJETE  DE   L'lTALIE.         73 

"la  suprematie  du  peuple  remain."  Chose  remarquable,  a 
dater  du  regne  d'Auguste  on  divisa  les  affranchis  en  catego- 
ries semblables  a  celles  qui  existaient  pour  les  habitants  de 
I'ltalie  0. 

Quant  aux  colonies,  elles  furent  etablies  pour  conserver 
les  possessions  acquises,  assurer  les  nouvelles  frontieres  et 
garder  les  passages  importants ;  meme,  dans  le  principe,  pour 
se  debarrasser  de  la  classe  turbulente  (a).  II  y  en  avait  de 
deux^  sortes :  les  colonies  romaines  et  les  colonies  latines. 
Les  unes  differaient  peu  des  municipes  du  premier  degre,  les 
autres  des  municipes  du  deuxieme  degre.  Les  premieres 
etaient  formees  de  citoyens  remains,  pris  avec  leurs  families 
dans  les  classes  soumises  au  service  militaire,  et  meme,  a 
1'origine,  uniquement  parmi  les  patriciens.  Les  colons 
conservaient  les  privileges  attaches  au  titre  de  citoyen  ('), 
se  trouvaient  astreints  aux  memes  obligations,  et  1'adminis- 
tration  interieure  de  la  colonie  etait  une  image  de  celle  de 
Rome  (4). 

(')  Les  affranchis  etaient,  en  effet,  ou  citoyens  remains,  ou  latins,  ou 
ranges  au  nombre  des  dedititii.  Les  esclaves  qui  avaient,  pendant  qu'ils 
etaient  en  servitude,  subi  un  chatiment  grave,  s'ils  venaient  a  etre  affranchis, 
n'obtcnaient  que  I'assimilation  aux  dedititii.  Si,  au  contraire,  1'csclave  n'avait 
subi  aucune  peine,  s'il  etait  age  de  plus  de  trente  ans ;  si,  en  meme  temps, 
il  appartenait  a  son  maitre  selon  le  droit  des  Quirites,  et  si  les  formalites  de 
la  manumission  ou  de  1'affranchissement  exigees  par  la  loi  romaine  avaient  e'te' 
observees,  il  e"tait  citoyen  remain.  II  n'etait  que  latin,  si  une  de  ces  circon- 
stances  manquait.  (Institutes  de  Gains,  I,  g§  12,  13,  16,  16,  17.) 

(2)  "  Valerius  envoya  sur  les  terres  conquises  des  Volsques  une  colonie  d'un 
certain  nombre  de  citoyens  choisis  parmi  les  pauvres,  tant  pour  y  servir  de 
garnison  centre  les  ennemis  que  pour  diminuer  a  Rome  le  parti  des  seditieux 
..."  (An  de  Rome  260.)  (Denys  d'Halicarnasse,  VI,  XLIII.) — Ce  grand 
nombre  de  colonies,  en  dechargeant  la  population  de  Rome  d'une  multitude  de 
citoyens  indigents,  avait  maintenu  la  tranquillite  (452).  (Tite-Live,  X,  vi.) 

(s)  Les  auteurs  modernes  ne  sont  pas  d'accord  sur  ce  point,  qui  exigerait 
une  longue  discussion ;  mais  on  peut  considerer  la  question  comme  tranch6e 
dans  le  sens  de  notre  texte  par  Madvig,  Opuscula,  I,  p.  244—254. 

(4)  Le  peuple  (populus)  y  nommait  ses  mugistrats ;  les  duumviri  remplis? 
saient  les  fonctions  de  consuls  ou  de  pre*teurs,  dont  quelquefois  ils  prenaient 
le  titre  (Corpus  imcriptionum  latin,  passim)  ;  les  qvinquennales  correspoa- 


74  TEMPS   AOTEBTEURS  A  CESAR. 

Les  colonies  latines,  &  la  difference  des  autres,  avaient 
6te  fondees  par  la  confederation  des  Latins  sur  divers  points 
du  Latium.  £manant  d'une  ligue  de  cites  independantes, 
elles  n'etaient  pas,  comme  les  colonies  romaines,  rattachees 
par  des  liens  etroits  a  la  metropole  (1).  Mais  la  confedera- 
tion une  fois  dissoute,  ces  colonies  furent  mises  au  rang  des 
villes  alliees  (socii  latini).  L'acte  (formula)  qui  les  instituait 
etait  une  sorte  de  traite  garantissant  leurs  franchises  ('). 

Peuplees  d'abord  de  Latins,  ces  colonies  ne  tarderent  pas 
a  recevoir  des  citoyens  remains  que  leur  pauvrete  engageait 
a  dchanger  leur  titre  et  leurs  droits  centre  les  avantages 
assures  aux  colons.  Ceux-ci  ne  figuraient  point  sur  les  listes 
des  censeurs.  La  formula  fixait  simplement  le  tribut  a  payer 
et  le  nombre  des  soldats  a  fournir.  Ce  que  la  colonie  per- 
dait  en  privileges,  elle  le  regagnait  en  independance  ('). 

L'isolement  des  colonies  latines,  placees  au  milieu  du 
territoire  ennemi,  les  obligeait  de  rester  fideles  a  Rome  et 
de  surveiller  les  peuples  voisins.  Leur  importance  militaire 
etait  au  moins  egale  a  celle  des  colonies  romaines;  elles 
meritaient  aussi  bien  que  ces  dernieres  le  nom  de  propu- 
gnacula  imperil,  de  specula  (4),  c'est-a-dire  boulevards  et 
vigies  de  la  conquete.  Au  point  de  vue  politique,  elles  ren- 
daient  des  services  analogues.  Si  les  colonies  romaines  an- 
non9aient  aux  peuples  vaincus  la  majeste  du  nom  remain, 
leurs  soeurs  latines  donnaient  une  extension  toujours  plus 

daient  aux  censeurs.  Enfin  il  y  avait  des  questeurs  et  des  edil  -.  Le  senat, 
de  meme  qu'a  Rome,  se  composait  de  membres  nomm^s  a  vie,  au  nombre 
de  cent;  il  etait  complete1  tous  les  cinq  ans  (lectio  senatus).  (Tabula  Hera- 
cleensis,  cap.  v  et  seq.) 

x  (')  Tin  certain  nombre  de  colonies  figurent  dans  la  liste  que  donne  Denys 
d'Halicarnasse  des  membres  de  la  confederation  (V,  LXI). 

(").  Pline,  Sistoire  naturelle,  HI,  IT,  §  1. 

(')  Puisqu'elle  nommait  ses  magistrats,  battait  monnaie  (Mommsen,  Mum- 
vesen,  p.  317),  droits  refuse's  aux  colonies  romaines,  et  conservait  ses  lois 
particulieres  d'apres  le  principe :  "  Nulla  populi  Romani  lege  adstricti,  nisi  in 
quam  populus  eorum  fundus  factus  est."  (Aulu-Gelle,  XVI,  xin,  6.  —  Conf. 
CiceVon,  Discours  pour  Balbus,  viu,  21.) 

(4)  Cic6ron,  Discours  sur  la  loi  agraire,  n,  27. 


LIVEE   I,    CHAPITEE   m. CONQUETE   DE   L'lTALIE.         75 

grande  au  nomen  latinum  ('),  c'est-a-dire  a  la  langue,  aux 
mceurs,  a  toute  la  civilisation  de  cette  race  dont  Rome 
n\'tait  que  le  premier  representant.  Les  colonies  latines 
etaient  fondees  ordinairement  pour  menager  les  colonies  de 
citoyens  romains,  chargees  principalement  de  defendre  les 
cotes  et  de  maintenir  les  relations  commerciales  avec  les 
peuples  etrangers. 

En  faisant  du  droit  de  citoyen  romain  un  avantage  que 
chacun  etait  heureux  et  fier  d'acquerir,  le  senat  donnait  un 
appat  a  toutes  les  ambitions,  et  c'est  un  trait  caracte'ristique 
des  mceurs  de  1'antiquite  que  ce  desir  general,  non  de  de- 
truire  le  privilege,  mais  de  compter  au  nombre  des  privi- 
legies.  Dans  la  cite  non  moins  que  dans  I'lStat,  les  revoltes 
ou  les  mecontents  ne  cherchaient  pas,  comme  dans  nos  so- 
cietes  modernes,  a  renverser,  mais  a  parvenir.  Ainsi  cha- 
cun, suivant  sa  position,  aspirait  a  un  but  legitime:  les 
plebeiens,  a  entrer  dans  1'aristocratie,  non  a  la  detruire ;  les 
peuples  italiques,  a  avoir  une  part  dans  la  souverainete  de 
Rome,  non  a  la  contester;  les  provinces  romaines,  a  ^tre 
declarees  alliees  et  amies  de  Rome,  et  non  a  recouvrer  leur 
independance. 

Les  peuples  pouvaient  juger,  d'apres  leur  conduite,  quel 
sort  leur  serait  reserve.  Les  interests  mesquins  de  cite  etaient 
remplaces  par  une  protection  efficace  et  par  des  droits  nou- 
veaux  plus  precieux  souvent,  aux  yeux  des  vaincus,  que  1'in- 
dependance  meme.  C'est  ce  qui  explique  la  facilite  avec 
laquelle  s'ctablit  la  domination  romaine.  On  ne  d^truit,  en 
effet,  sans  retour  que  ce  que  1'on  remplace  avantageusement. 

Un  coup  d'ceil  rapide  sur  les  guerres  qui  amenerent  la 
conquete  de  1'Italie  nous  montrera  comment  le  senat  appli- 
quait  les  principes  indiques  plus  haut ;  comment  il  sut  pro- 
fiter  des  divisions  de  ses  adversaires,  reunir  toutes  ses  forces 
pour  en  accabler  un ;  apres  la  victoire,  s'en  faire  un  allie ; 
se  servir  des  armes  et  des  ressources  de  cet  allie  pour  sub- 
juguer  un  autre  peuple ;  briser  les  confederations  qui  unis- 

(')  Tite-Live,  XXVII,  ix. 


76  TEMPS  ANTEEIEIJES  A  CESAR. 

saient  entre  eux  les  vaincus;  les  attacher  a  Rome  par  de 
nouveaux  liens ;  etablir  sur  tous  les  points  strategiques  im- 
portants  des  postes  militaires ;  enfin,  repandre  partout  la  race 
latine,  en  distribuant  a  des  citoyens  romains  une  partie  des 
terres  enlevees  a  1'ennemi. 

Mais,  avant  d'entrer  dans  le  recit  des  evenements,  nous 
devons  nous  reporter  aux  annees  qui  pr^cederent  immediate- 
ment  la  pacification  du  Latium. 

IV.  Pendant  cent  soixante-sept  ans,  Rome  s'etait  borne"e 
a  lutter  contre  ses  voisins  pour  reconquerir  une  suprematie 
sonmissiondu  perdue  depuis  la  chute  des  rois.  Elle  s'etait 
^remidre68  presque  toujours  tenue  sur  la  defensive,  mais,  a 
guerre  samnite.  partir  <ju  v6  siecle,  elle  prend  1' offensive  et  inau- 
gure  le  systeme  de  conquetes  suivi  jusqu'au  moment  ou 
elle  succombe  elle-meme. 

En  411,  elle  avait,  de  concert  avec  les  Latins,  combattu 
pour  la  premiere  fois  les  Samnites  et  commence  contre  ce 
peuple  redoutable  une  lutte  qui  dura  soixante  et  douze  ans 
et  qui  valut  vingt-quatre  triomphes  aux  generaux  romains  ('). 
Tiers  d'avoir  contribue  aux  deux  grandes  victoires  du  mont 
Gaurus  et  de  Suessula,  les  Latins,  avec  le  sentiment  exagere 
de  leur  force  et  la  prevention  de  marcher  a  1'egal  de  Rome, 
en  etaient  venus  a  exiger  que  Pun  des  deux  consuls  et  la 
moitie  des  senateurs  fussent  pris  parmi  eux.  Des  ce  jour  la 
guerre  leur  fut  declaree.  Le  senat  voulait  bien  des  allies  et 
des  sujets,  mais  il  ne  pouvait  souffrir  d'egaux ;  il  accepta' 
alors  sans  scrupule  les  services  des  ennemis  de  la  veille,  et 
on  vit  dans  les  champs  du  Yeseris  et  de  Trifanum  les  Ro- 
mains,  unis  aux  Samnites,  aux  Herniques  et  aux  peuples 
sabelliens,  combattre  contre  les  Latins  et  les  Volsques.  Le 
Latium  une  fois  soumis,  il  restart  a  regler  le  sort  des  vaincus. 
Tite-Live  rapporte  un  discours  de  Camille  qui  explique  claire- 
ment  la  politique  conseillee  par  ce  grand  citoyen.  "  Voulez- 
"  vous,  s'ecrie-t-il  en  s'adressant  aux  membres  de  1'assemblee, 
"user  avec  la  dernidre  rigueur  des  droits  de  la  victoire? 

(!)  Florufl,  I,  xvi 


LIVEE   I,   CHAPITRE   IH. — CONQTTETE   DE   L'lTALIE.         77 

"Vous  etes  les  maitres  de  detruire  tout  le  Latium  et  d'en 
"  faire  un  vaste  desert  apres  en  avoir  tire  souvent  de  puis- 
"  sants  secours.  Voulez-vous,  au  contraire,  a  1'exemple  de  vos 
"  peres,  augmenter  les  ressources  de  Rome  ?  Admettez  les 
"  vaincus  au  nombre  de  vos  concitoyens ;  c'est  un  raoyen  fe- 
"  cond  d'accrottre  a  la  fois  votre  puissance  et  votre  gloire  (1)." 
Ce  dernier  avis  1'emporta. 

On  commenya  par  rompre  les  liens  qui  faisaient  des  peu- 
ples  latins  une  espece  de  confederation.  Toute  communaute 
politique,  toute  guerre  pour  leur  propre  compte,  tous  droits 
de  commercium  et  de  connubium,  entre  cite"s  differentes,  leur 
furent  interdits  ('). 

Les  villes  les  plus  pres  de  Rome  reyurent  le  droit  de  cit6 
et  de  suffrage  (').  D'autres  conserverent  le  titre  d'alliees  et 
leurs  propres  institutions,  mais  elles  perdirent  une  partie  de 
leur  territoire  (4).  Quant  aux  colonies  latines  fondees  aupa- 
ravant  dans  1'aucien  pays  des  Volsques,  elles  formerent  le 
noyau  des  allies  latins  (socii  nominis  latini).  Velitres  seule, 
s'etant  deja  plusieurs  fois  revoltee,  fut  traitee  avec  une 
grande  rigueur ;  Antium  dut  livrer  ses  navires,  et  devint 
colonie  maritime. 

Ces  mesures  severes,  mais  equitables,  avaient  pacific  le 
Latium;  appliquees  au  reste  de  1'Italie  et  meme  aux  pays 
etrangers,  elles  faciliteront  partout  les  progr6s  de  la  domina- 
tion romaine. 

L'alliance  momentanee  des  Samnites  avait  permis  a  Rome 
de  soumettre  les  Latins ;  neanmoins  le  senat  n'hesita  pas  a 
se  retourner  centre  les  premiers,  des  que  le  moment  parut 
opportun.  II  conclut,  en  422,  un  traite  avec  les  Gaulois  et 
Alexandre  le  Molosse,  qui,  debarque  pres  de  Paestum,  atta- 
quait  les  Lucaniens  et  les  Samnites.  Ce  roi  d'^pire,  oncle 

(')  Tite-Live,  VHI,  xm,  XIT. 

(2)  Tite-Live,  VIII,  XIT.  Ces  villas  eurent  le  droit  de  cite  sans  suffrage ; 
de  ce  nombre  furent  Capoue,  en  consideration  de  ce  que  ses  chevaliers  n' avaient 
pas  pris  part  a  la  revolte,  Cumes,  Fundi,  Formies. 

(s)  Velleius  Paterculus,  I,  rv. 

(4)  Tite-Live,  VIII,  xiv. 


•78  TEMPS  ANTEBIEIIRS  A  CESAR. 

d' Alexandra  le  Grand,  avait  ete  appele  en  Italie  par  les 
Tarentins ;  mais  sa  mort  prematuree  trompa  les  esperances 
que  sa  cooperation  avait  fait  naltre,  et  les  Samnites  recom- 
mencerent  leurs  incursions  sur  les  terres  de  leurs  voisins. 
L'intervention  de  Rome  arreta  la  guerre.  Toutes  les  forces 
de  la  Republique  furent  employees  a  reprimer  la  revolte  des 
villes  volsques  deFundi  et  de  Privernum  (J).  En  425,  Anxur 
(Terracine)  fut  declaree  colonie  romaine,  et}  en.426,  Fregelles 
(Cepranof),  colonie  latine. 

L'etablissement  de  ces  places  fortes  et  de  celles  de  Gales 
et  d'Antium  assurait  les  communications  avec  la  Campanie ; 
le  Liris  et  le  Yulturne  devenaient  par  la  les  principales 
lignes  de  defense  des  Romains.  Les  cites  situees  sur  les 
bords  de  ce  magnifique  golfe  nomm6  Crater  par  les  anciens, 
et  de  nos  jours  golfe  de  Naples,  s'apercurent  alors  du  danger 
qui  les  mena9ait.  Elles  tournerent  les  yeux  vers  les  popu- 
lations de  1'interieur,  non  moins  inquietes  pour  leur  inde- 
pendance. 

V.  Les  contrees  fertiles  qui  bordent  la  cote  occidentale  de 
la  Peninsule  devaient  exciter  la  convoitise  des  Romains  et 
seconde  erre  ^es  Samnites  e^  ^evenir  la  proie  du  vainqueur. 
cStt).  "  'La  CamPanie5  en  effet»  dit  Florus  (2),  est  le  plus 
"  beau  pays  de  1'Italie  et  meme  de  1'univers  entier. 
"  Rien  de  plus  doux  que  son  climat.  Deux  fois  chaque  annee 
"  le  printemps  y  fleurit.  Rien  de  plus  fertile  que  son  sol.  On 
"  1'appelle  le  jardin  de  Ceres  et  de  Bacchus.  Point  de  mer 
"  plus  hospitaliere  que  celle  qui  baigne  ses  rivages."  En  427, 
les  deux  peuples  s'en  disputerent  la  possession,  comme  ils 
1'avaient  fait  en  411.  Les  habitants  de  Pateopolis  ayant 
Uttaque  les  colons  remains  de  Vager  Campanus,  les  consuls 
marcherent  contre  cette  place,  qui  bientot  fut  secourue  par 
les  Samnites  et  les  habitants  de  Nola,  tandis  que  Rome 
s'alliait  aux  Apuliens  et  aux  Lucaniens.  Le  siege  traina  en 
longueur,  et  la  necessite  de  continuer  la  campagne  au  dela 

(')  Tito-Live,  VIII,  xix  et  suiv.  —  Valere  Maxime  VI  n  1 
(')  FloruB,  I,  xvi. 


LIVKE   I,    CHAPITRE   HI. — CONQUETE   BE   L'lTALIE.         79 

du  terme  ordinaire  amena  la  prorogation  du  commandeinent 
de  Publilius  Philon  avec  le  titre  de  proconsul,  qui  apparait 
pour  la  premiere  fois  dans  les  annales  militaires.  Bientot  les 
Samnites  furent  chasses  de  la  Campanie ;  les  Pala3Opolitains 
Be  rendirent ;  on  rasa  leur  ville ;  mais  ils  s'etablirent  tout 
aupres,  a  Naples  (Neapolis),  ou  un  nouveau  traite  leur  ga- 
rantit  une  independance  presque  absolue,  a  la  charge  de  four- 
nir  un  certain  nombre  de  vaisseaux  a  Rome.  Des  lors, 
presque  toutes  les  villes  grecques,  successivement  soumises, 
obtinrent  des  conditions  aussi  favorables  et  formerent  la 
classe  des  socii  navales  ('). 

La  guerre  neanmoins  se  prolongea  dans  les  montagnes 
de  1'Apennin.  Tarente  s'unit  aux  Samnites,  seuls  redou- 
tables  encore  (*).  Les  Lucaniens  abandonnerent  Palliance 
des  Remains ;  mais,  en  429,  les  deux  capitaines  les  plus 
celebres  de  ce  temps,  Q.  Fabius  Rullianus  et  Papirius 
Cursor,  penetrerent  dans  le  Samnium,  forcerent  1'ennemi 
a  payer  une  indemnite  de  guerre  et  a  accepter  une  treve 
d'un  an. 

A  cette  epoque,  un  evenement  imprevu,  qui  changea  les 
destinees  du  monde,  vint  montrer  quelle  difference  existe 
entre  la  creation  rapide  d'un  homme  de  genie  et  I'oauvre 
patiente  d'une  aristocratic  intelligente.  Alexandre  le  Grand, 
apres  avoir  jete  un  eclat  immense  et  sounds  a  la  Macedoine 
les  plus  puissants  royaumes  de  1'Asie,  mourait  a  Babylone. 
Son  influence  feconde  et  decisive,  qui  avait  fait  penetrer  la 
civilisation  grecque  en  Orient,  lui  survecut ;  mais,  a  sa  mort, 
1' empire  fonde  par  lui  en  quelques  annees  se  demembra  (431) ; 
1'aristocratie  romaine,  au  contraire,  se  perpetuant  d'age  en 
age,  poursuivait  avec  plus  de  lenteur,  mais  sans  interruption, 
'le  systcme  qui,  rattachant  tous  les  peuples  a  un  centre  com- 
mun,  devait  peu  a  peu  assurer  sa  domination  sur  1'Italie 
d'abord,  sur  1'univers  ensuite. 

La  defection  d'une  partie  des  Apuliens,  en  431,  encou- 
ragea  les  Samnites  a  reprendre  les  armes.  Battus  1'annee 

;')  Tite-Live,  VUI,  xxvi;  XXI,  XLIX;  XXH,  xi. 

(a)  "  E\tn  solam  gentcm  restare."    (Tito-Live,  VIII,  XXTII.) 


80  TEMPS   ANTEBIEUKS   A   CESAK. 

d'apres,  ils  demanderent  le  retablissement  des  rapports 
d'amitie ;  mais  1'orgueilleux  refus  de  Rome  amena,  en  433, 
la  fameuse  defaite  des  Fourches  Caudines.  La  generosite  du 
general  samnite,  Pontius  Herennius,  qui  accorda  la  vie  sauve 
a  tant  de  milliers  de  prisonniers,  sous  la  condition  de  remettre 
en  vigueur  les  anciens  traites,  ne  toucha  pas  le  senat.  Quatre 
legions  avaient  passe  sous  le  joug :  il  ne  vit  la  qu'un  affront 
de  plus  a  venger.  Le  traite  de  Caudium  ne  fat  pas  ratifie, 
et  des  subterfuges  peu  excusables,  quoique  approuves  plus 
tard  par  Ciceron  ('),  donnerent  au  refus  une  apparence  de 
bon  droit. 

Cependant  le  senat  mit  tout  en  oeuvre  pour  reparer  cet 
echec,  et  bientot  Publilius  Philon  battit  les  ennemis  dans  le 
Samnium,  et,  dans  1'Apulie,  Papirius,  a  son  tour,  fit  passer 
7,000  Samnites  sous  le  joug.  Les  vaincus  solliciterent  la 
paix,  mais  en  vain :  ils  n'obtinrent  qu'une  treve  de  deux  ans 
(436),  et  a  peine  etait-elle  expiree,  que,  penetrant  dans  le 
pays  des  Volsques,  jusques  aupres  de  Terracine,  et  se  pla9ant 
a  Lautulre,  ils  battaient  une  armee  romaine  levee  a  la  hate  et 
commandee  par  Q.  Fabius  (439). — Capouefit  defection,  Nola, 
Nucerie,  les  Aurunces  et  les  Yolsques  du  Liris,  prenaient 
ouvertement  le  parti  des  Samnites.  L'esprit  de  rebellion 
s'etait  propage  jusqu'a  Preneste.  Rome  fut  en  danger. 
Quelle  energie  ne  fallait-il  pas  au  senat  pour  contenir  des 
populations  d'une  fidelite  toujours  douteuse !  La  fortune 
seconda  ses  efforts,  et  les  allies  coupables  de  trahison  reyurent 
un  chatiment  cruel,  explique  par  la  terreur  qu'ils  avaient 
inspiree.  En  440  (a),  une  armee  nombreuse  alia  chercher, 
non  loin  de  Caudium,  les  Samnites,  qui  perdirent  30,000 
hommes  et  furent  rejetes  dans  1'Apennin.  Les  legions  ro- 
maines  vinrent  camper  devant  leur  capitale,  Bovianum,  et  y 
prirent  leurs  quartiers  d'hiver. 

L'ann6e  suivante  (441),  Rome,  moins  occupee  a  com- 
battre,  en  profita  pour  s'empafer  de  positions  avantageuses  ; 
elle  6tablit  en  Campanie  et  en  Apulie  des  colonies  qui  entou- 

(')  Cic6ron,  Des  Devoirs,  in,  30. 

(')  Tite-Live.  IX,  XXIT,  XXTIII. 


LIVKE   I,    CHAPITKE   m. CONQTTETE   DE   L'lTALIE.         81 

raient  le  Samnium.  A  la  meme  epoque,  Appius  Claudius 
transformait  en  chaussee  reguliere  la  voie  qui  a  conserve  son 
nom  (*).  L'attention  des  Remains  se  porta  aussi  sur  la  de- 
fense des  cotes  et  sur  les  communications  maritimes;  on 
envoya  des  colons  dans  1'ile  de  Pontia  ('),  en  face  de  Terra- 
cine,  et  1'on  commen9a  a  armer  une  flotte,  qui  fut  placee  sous 
le  commandement  de  duumviri  navales  (3).  La  guerre  durait 
depuis  quinze  annees,  et,  quoique  Rome  ne  fut  parvenue  qu'a 
refouler  les  Samnites  sur  leur  territoire,  elle  avait  cependant 
conquis  deux  provinces,  1'Apulie  et  la  Campanie. 

VI.  Une  lutte  si  acharnee  avait  retenti  en  ^trurie ;  1'an- 
cienne  ligue  se  reforma.  Aguerris  par  leurs  combats  jour- 
naliers  avec  les  Gaulois,  et  enhardis  par  le  bruit 
de  la  defaite  de  Lautula?,  les  E"trusques  crurent  le 
moment  venu  de  reprendre  leur  ancien  territoire, 
au  sud  de  la  foret  Ciminienne ;  ils  etaient  d'ail- 
leurs  encourages  par  1'attitude  des  peuples  du  (443-449)- 
centre  de  1'Italie,  fatigues  du  passage  continuel  des  legions. 
Les  armees  de  la  Republique,  de  443  a  449,  furent  obligees 
de  faire  face  a  differents  ennemis  a  la  fois.  En  ICtrurie, 
Fabius  Rullianus  degage  Sutrium,  rempart  de  Rome  du  cote 
du  nord  (4) ;  il  traverse  la  foret  Ciminienne,  et  par  les  vic- 
toires  du  lac  Vadimon  (445)  (*)  et  de  Perouse  force  toutes  les 
villes  etrusques  a  demander  la  paix.  En  meme  temps,  une 
armee  devastait  le  pays  des  Samnites;  la  flotte  romaine, 
composee  des  vaisseaux  fournis  par  les  allies  maritimes, 
pour  la  premiere  fois  prenait  I'offensive.  Sa  tentative  pres 
de  Nuceria  Alfaterna  (JVbcera,  ville  de  Campanie)  fiit  mal- 
heureuse. 


(')  Diodore  de  Sicile,  XX,  XXXTI.  —  Tite-Live,  IX,  xxix. 

(2)  Diodore  de  Sicile,  XIX,  ci. 

(a)  Tite-Live,  IX,  xxx 

(4)  Diodore  de  Sicile,  XX,  xxxr. 

(6)  Aujourd'hui  lago  di  Vadimone  ou  Bagnaccio,  situe  sur  la  rive  droite  et 
&  trois  milles  du  Tibre,  entre  ce  fleuve  et  le  lac  Ciminiug,  a  peu  pres  a  la  hau- 
teur de  Narni. 


82  TEMPS   ANTERIEUKS   A   CESAK. 

La  guerre  se  rallume  ensuite  dans  1'Apulie,  le  Sammum 
et  1'Etrurie,  ou  le  vieux  Papirius  Cursor,  nomme  de  nouveau 
dictateur,  remporte  une  eclatante  victoire  a  Langula  (445). 
L'annee  suivante,  Fabius  penetre  encore  dans  le  Samnium, 
et  1'autre  consul,  Decius,  maintient  1'lCtrurie.  Tout  a  coup 
les  Ombriens  con9oivent  le  projet  de  s'emparer  de  Rome 
par  surprise.  Les  consuls  sont  rappeles  pour  defendre  la 
ville.  Fabius  bat  les  EVusques  a  Mevania  (confins  de 
1'Etrurie  et  de  1'Ombrie),  et,  1'annee  suivante,  a  Allifse  (447). 
Parmi  les  prisonniers  se  trouverent  des  Eques  et  des  Her- 
niques.  Leurs  villes,  se  voyant  compromises,  declarerent 
ouvertement  la  guerre  aux  Remains  (448).  Les  Samnites 
reprirent  courage ;  mais  la  prompte  reduction  des  Herniques 
permit  au  senat  de  concentrer  ses  forces.  Deux  corps 
d'armee,  penetrant  dans  le  Samnium  par  1'Apulie  et  la 
Campanie,  retablirent  les  anciennes  frontieres.  Bovianum 
fut  pris  pour  la  troisieme  fois,  et  pendant  cinq  mois  le  pays 
fut  livre  a  la  devastation.  En  vain  Tarente  essaya  de  susciter 
de  nouveaux  embarras  a  la  Republique  et  de  forcer  les 
Lucaniens  a  embrasser  le  parti  des  Samnites.  Le  succes  des 
armes  romaines  amena  la  conclusion  de  traites  de  paix  avec 
tous  les  peuples  de  1'Italie  meridionale,  contraints  desormais 
de  reconnaitre  la  majeste  du  peuple  remain.  Seuls  les  Eques 
restaient  exposes  a  la  colere  de  Rome ;  le  senat  n'oublia  pas 
qu'a,  Allifae  ils  avaient  combattu  dans  les  rangs  ennemis,  et, 
une  fois  degage  de  ses  plus  graves  embarras,  il  infligea  a  ce 
peuple  un  chatiment  terrible :  quarante  et  une  places  furent 
prises  et  brulees  en  cinquante  jours.  Cette  periode  de  six 
ans  se  termina  ainsi  par  la  soumissicm  des  Herniques  et  des 
Eques. 

Cinq  annees  moins  agitees  laisserent  a  Rome  le  temps  de 
regler  la  position  de  ses  nouveaux  sujets,  d'etablir  des  colo- 
nies et  des  voies  de  communication. 

^  Les  Herniques  furent  traites  de  la  meme  fa9on  que  1'avaient 
ete  les  Latins  en  416,  et  prives  du  commercium  et  du  connu- 
bium.  On  imposa  a  Anagnia,  a  Frusino,  et  aux  autres  viUes 
qui  avaient  fait  defection,  des  prefets  et  le  droit  des  Cjerites. 


LIVRE   I,    CHAPITKE   m. CONQUETE   DE   L'lTALIE.         83 

Les  cites  restees  fideles  conserverent  leur  independance  et 
le  titre  d'alliees  (448)  (') ;  les  Eques  perdirent  une  partie  de 
leur  territoire  et  re9urent  le  droit  de  cite  sans  suffrage  (450). 
Les  Samnites,  suffisamment  humilies,  obtinrent  enfin  le 
renouvellement  de  leurs  anciennes  conventions  (450)  (*).  Des 
fcedera  non  osgua  furent  conclus  avec  les  Marses,  les  Peli- 
gniens,  les  Marrucins,  les  Frentaniens  (450),  les  Vestins 
(452)  et  les  Picentins  (455)  (3).  Avec  Tarente  on  traita  sur 
le  pied  de  1'egalite,  et  Rome  s'engagea  a  ne  pas  laisser  sa 
flotte  depasser  le  promontoire  Lacinien  (au  sud  du  golfe  de 
Tarente)  (*). 

Ainsi,  d'une  part,  les  territoires  partages  entre  des  citoyens 
remains,  de  1'autre,  le  nornbre  des  municipes,  se  trouvaient 
considerablement  augmentes.  De  plus,  la  Republique  avait 
acquis  de  nouveaux  allies ;  elle  possedait  enfin  les  passages 
des  Apennins  et  dominait  sur  les  deux  mers  (*).  Une  ceinture 
de  forteresses  latines  protegeait  Rome  et  rompait  les  com- 
munications entre  le  nord  et  le  midi  de  Htalie :  chez  les 
Marses  et  les  Eques,  c'etaient  Alba  et  Carseoli;  vers  les 
sources  du  Liris,  .Sora ;  enfin,  en  Ombrie,  Narnia.  Des  routes 
militaires  relierent  ces  colonies  avec  la  metropole. 

VII,  La  paix  ne  pouvait  durer  longtemps :  entre  Rome  et 
les  Samnites,  c'etait  un  duel  a  mort.     En  456,  ces  derniers 
etaient  deja  assez  remis  de  leurs  desastres  pour 
tenter  une  fois   de   plus  le   sort  des  armes  (8).    puen-o  samnite. 

_-,  v  '      Deuxi^mecoa- 

Rome  envoie  au  secours  des  Lucamens,  subite-  ution  des  Sam- 
ment  attaques,  deux  armees  consulaires.  Vain-  ^trusques,  des 

.    rrt-f  T-I   i  •  ^    -»*•   i  Ombriens  et 

cus  a  Tifernum  par  Fabius,  a  Maleventum  par   desGauiois 

Decius,  les  Samnites  voient  tout  leur  pays  Iivr6  a 

la  devastation.     Cependant  ils  ne  perdent  pas  courage ;  leur 

(')  Tite-Live,  IX,  XLIII.  —  Cic^ron,  Discours  pour  Balbus,  xm.  —  Festus, 
au  mot  Prcefectura,  p.  233. 

(a)  Tite-Live,  IX,  XLT.  — Diodore  de  Sicile,  XX,  ci. 

(8)  Tite-Live,  IX,  XLV  ;  X,  in,  x. 

(4)  Appien,  Guerres  samnites,  %  i,  p.  56,  edit.  Schweighaeuser. 

(')  Diodore  de  Sicile,  XIX,  x. 

(6)  Tite-Live,  X,  xi  et  suiv. 


84:  TEMPS   ANTEBTETTRS   A   CE8AB. 

chef,  Gellius  Egnatius,  con9oit  un  plan  qui  met  Rome  en 
grand  danger.  II  divise  1'armee  samnite  en  trois  corps ;  le 
premier  reste  pour  defendre  le  pays ;  le  second  prend  1' offen- 
sive en  Campanie ;  le  troisieme,  qu'il  commande  en  personne, 
se  jette  en  E^rurie,  et,  gross!  par  le  concours  des  Etrusques, 
des  Gaulois  et  des  Ombriens,  forme  bientot  une  armee  nom- 
breuse  (').  L'orage  grondait  de  tous  cotes,  et,  tandis  que  les 
generaux  remains  e"taient  occupes  les  uns  dans  le  Samnium, 
les  autres  en  Campanie,  arriverent  des  depeches  d'Appius, 
place  a  la  te'te  de  Tarmee  d'lStrurie,  annon9ant  la  terrible 
coalition  ourdie  dans  le  silence  par  les  peuples  du  nord,  qui 
concentraient  toutes  leurs  forces  en  Ombrie  pour  marcher  sur 
Rome. 

La  terreur  fut  extreme,  mais  1'energie  se  tronva  a  la  hau- 
teur du  peril.  Tous  les  homines  valides,  jusqu'aux  affran- 
chis,  furent  enr61es,  et  quatre-vingt-dix  mille  soldats  mis  sur 
pied.  Dans  ces  graves  circonstances  (458),  Fabius  et  Decius 
furent,  une  fois  de  plus,  eleves  a  la  magistrature  supreme,  et 
ils  remporterent,  sous  les  murs  de  Sentinum,  une  eclatante 
victoire,  longtemps  disputee.  Pendant  la  bataille,  Decius  se 
devoua,  a  1'exemple  de  son  pere.  La  coalition  une  fois 
dissoute,  Fabius  battit  une  autre  armee  sortie  de  Perouse, 
puis  vint  triompher  a  Rome.  L'^tmrie  fut  domptee  (460),  et 
obtint  une  treve  de  quarante  ans  (*). 

Les  Samnites  soutinrent  encore  une  lutte  opiniatre  entre- 
melee  de  succes  et  de  revers.  En  461,  apres  avoir  fait 
serment  de  vaincre  ou  de  mourir,  trente  mille  d'entre  eux 
jonchaient  le  champ  de  bataille  d'Aquilonia.  Quelques  mois 
plus  tard,  le  celebre  Pontius,  le  heros  des  Fourches  .Cau- 
dines,  reparaissait,  au  bout  de  vingt-neuf  ans,  a  la  tete  de  ses 
concitoyens  et  faisait  subir  au  fils  de  Fabius  un  echec,  dont 
celui-ci  se  releva  bientot  avec  1'aide  de  son  pere  (').  Enfin, 
en  464,  deux  armees  romaines  recommencerent,  dans  le 

(')  Tite-Livc,  X,  xxn  et  suiv.  —  Polybe,  II,  xix.  —  Floftis,  I,  XTII. 
(')  Volsinies,  Perouse  et  Arretium.     (Titc-Live,  X,  XXXTII.) 
(')  Orose,  HI,  xxii.  —  Zonare,  VU,  2.  —  Eutrope,  H,  r. 


LIVKE   I,    CHAPITRE   HI. CONQUETE   DE   L'lTALIE.         85 

Samnium,  une  guerre  a  outrance  qui  amena  pour  la  qua- 
trieme  fois  le  renouvellement  des  anciens  traites  et  la 
cession  d'une  certaine  etendue  de  terres.  A  la  meme  6po- 
que,  une  insurrection  qui  eclata  dans  la  Sabine  fut  promp- 
tement  reprimee  par  Curius  Dentatus.  L'ltalie  centrale  etait 
conquise. 

La  paix  avec  les  Samnites  r6gna  pendant  cinq  ans  (464- 
469).  Rome  etendit  ses  frontieres  et  fortifia  celles  des 
peuples  places  sous  son  protectorat;  en  me'me  temps  elle 
6tablissait  de  nou^eaux  postes  militaires. 

Le  droit  de  cite  sans  suffrage  fut  accorde"  aux  Sabins,  et 
1'on  donna  des  prefets  a  quelques  villes  de  la  vallee  du 
Vulturne  ( Venafrum  et  Allifoe)  (')".  Pour  surveiller  1'Italie 
mSridionale  on  envoya  a  Venouse  une  colonie  latine  de 
vingt  mille  hommes  (*).  Elle  dominait  a  la  fois  le  Samnium, 
1'Apiilie  et  ]&  Lucanie.  Si,  grace  au  traite  conclu  avec  les 
villes  grecques,  la  suprematie  romaine  s'etendait  sur  le  midi 
de  la  Peninsule,  au  nord  les  fitrusques  ne  pouvaient  pas 
compter  comme  allies,  puisqu'on  n'avait  conclu  avec  eux  que 
des  treves.  Dans  1'Ombrie,  la  peuplade  des  Sarsinates 
restait  independante,  et  tout  le  littoral  entre  le  Rubicon  et 
1'^Esis  etait  au  pouvoir  des  Senons ;  sur  leur  frontiere  meri- 
dionale  on  fonda  la  colonie  romaine  de  Sena  Gallica  (Sinigag- 
lid) ;  la  cote  du  Picenum  fut  surveillee  par  celle  de  Castrum 
Novum  et  par  la  forteresse  latine  de  Hatria  (465)  (*). 

VIII.  La  puissance  de  Rome  s'etait  considerablement 
accrue.  Les  Samnites,  qui  jusqu'alors  avaient  joue  le  pre- 
mier role,  etaient  hors  d'etat  d'ourdir  encore  une 

Troisieme 

coalition,  et  un  peuple  seul  ne  pouvait  etre  assez   coalition     des 
temeraire  pour  provoquer  la  Republique.  Cepen-   des  Gauiois, 
dant  les  Lucaniens,  toujours  hesitants,  donnerent   et  de  Tarents 
cette  fois  le  signal  d'une  rebellion  generale. 

L'attaque  de  Thurium,  par  les  Lucaniens  et  les  Bruttiens, 

(')  Velleius  Paterculus,  I,  XT.  —  Festus,  au  mot  Prcefccturce,  p.  233. 
(")  Denys  d'Halicarnasse,  Eyterpta,  p.  2325,  edit.  Schweighaeuser. 
(')  Polybe,  II,  xix,  XXIT.  —  Tite-Live,  Epitome,  XI. 


86  TEMPS   ANTEBIEURS   A   CESAE. 

devint  1'occasion  d'une  nouvelle  ligue  oil  entrerent  succes- 
sivement  les  Tarentins,  les  Samnites,  les  ICtrusques  et 
jusqu'aux  Gaulois.  Bientot  le  nord  fut  en  feu,  et  1'Etrurie 
servit  encore  de  champ  de  bataille.  Une  armee  romaine, 
accourue  pour  degager  Arretium,  fut  mise  en  deroute  par 
des  l^trusques  reunis  a  des  mercenaires  gaulois.  Les  Senons, 
auxquels  ceux-ci  appartenaient,  ayant  massacre  les  ambas- 
sadeurs  de  Rome,  envoyes  pour  demander  raison  de  la  viola- 
tion de  leur  traite  avec  la  Re'publique,  le  senat  fit  marcher 
contre  eux  les  legions,  qui  les  rejeterent  au  dela  du  Rubicon. 
La  tribu  gauloise  des  Bo'iens,  emue  du  sort  des  Senons, 
descendit  aussitot  dans  1'Orabrie,  et,  ralliant  les  IStrusques, 
elle  se  preparait  a  venir  renouveler  le  sac  de  Rome  ;  mais  sa 
marche  fut  arretee,  et  deux  victoires  successives,  au  lac  Va- 
dimon  (471)  et  ti  Populonia  (472),  permirent  au  senat  de 
conclure  une  convention  qui  refoulait  les  Bo'iens  sur  leur 
ancien  territoire.  Les  hostilites  continuerent  avec  les  3£trus- 
ques  pendant  deux  annees,  apres  lesquelles  leur  soumission 
completa  la  conquete  de  1'Italie  septentrionale. 

IX.  Libres  au  nord,  les  Romains  tournerent  leurs  efforts 
contre  le  midi  de  1'Italie  :  la  guerre  fut  declaree  a  Tarente, 
pyrrhus  en  ^ont  ^e  Peuple  avait  attaque  une  flottille  romaine. 
m?ssiondeu"  Pendant  que  le  consul  JEmilius  investissait  la 
^rente  (474-  ville,  les  premieres  troupes  de  Pyrrhus,  appelees 
par  les  Tarentins,  debarquaient  dans  le  port  (474). 

Cette  epoque  marque  une  phase  nouvelle  dans  les  des- 
tinees  de  Rome,  qui  va,  pour  la  premiere  fois,  se  mesurer 
avec  la  Grece.  Jusqu'ici  les  legions  n'ont  pas  eu  a  combattre 
d'armees  vraiment  regulieres,  mais  elles  se  sont  aguerries 
par  des  luttes  incessantes  dans  les  montagnes  du  Samnium 
et  de  1'Etrurie;  desormais  elles  auront  en  face  de  vieux 
soldats  fayonnes  a  une  tactique  habile  et  commandos  par 
un  homme  de  guerre  experimente.  Le  roi  d'^pire,  apres 
avoir  deji  deux  fois  perdu  et  regagne  son  royaume,  envahi 
et  abandonne  la  Macedoine,  revait  la  conquete  de  1'Occident. 
Sur  la  nouvelle  de  son  arrivec  a  la  tete  de  25,000  soldats 


LIVKE   I,    CHAPITEE  HI. CONQUETE   DE   L'lTALIE.         87 

avec  vingt  elephants  ('),  les  Remains  enrolent  tous  les  citoyens 
en  etat  de  porter  les  armes,  meme  les  proletaires;  mais, 
admirable  exemple  d'energie !  ils  repoussent  1'appui  de 
la  flotte  carthaginoise  avec  cette  fiere  declaration:  "La 
"  Republique  n'entreprend  de  guerres  que  celles  qu'elle  peut 
"  soutenir  avec  ses  propres  forces  (2)."  Tandis  que  50,000 
honimes,  sous  les  ordres  du  consul  Laevinus,  marchent  contre 
le  roi  d'fipire,  afin  d'empe"cher  sa  jonction  avec  les  Samnites, 
un  autre  corps  d'armee  entre  dans  la  Lucanie.  Le  consul 
Tiberius  Coruncanius  maintient  I'E^rurie,  de  nouveau  agitee. 
Enfin  un  corps  de  reserve  garde  la  capitale. 

La3vinus  rencontra  le  roi'  d'Epire  pres  d'Heraclee,  colonie 
de  Tarente  (474).  Les  legions  chargerent  a  sept  reprises  la 
phalange,  pres  de  ceder,  lorsque  les  elephants,  inconnus  aux 
Remains,  vinrent  decider  la  victoire  en  faveur  de  1'ennemi. 
Une  seule  bataille  avait  livre  a  Pyrrhus  tout  le  sud  de  la 
Peninsule,  ou  les  villes  grecques  1'accueillirent  avec  en- 
thousiasme. 

Mais,  quoique  vainqueur,  il  avait  eprouve  des  pertes  sen- 
sibles  et  reconnu  a  la  fois  la  mollesse  des  Grecs  d'ltalie  et 
1'energie  d'un  peuple  de  soldats.  II  offrit  la  paix  et  demanda 
au  senat  la  liberte  des  Samnites,  des  Lucaniens,  et  surtout 
des  villes  grecques.  Le  vieil  Appius  Claudius  la  declara 
impossible  tant  que  Pyrrhus  occuperait  le  sol  de  1'Italie. 
Son  avis  I'emporta,  et  la  paix  fut  refusee.  Le  roi  se  resolut 
alors  a  marcher  contre  Rome  en  passant  par  la  Campanie, 
ou  ses  troupes  firent  un  grand  butin. 

Laevinus,  rendu  prudent  par  sa  defaite,  se  contenta  d' ob- 
server 1'armee  ennemie  et  parvint  a  couvrir  Capoue ;  de  la 
il  suivit  Pyrrhus  d'etape  en  etape,  epiant  une  occasion  favo- 
rable. Ce  prince,  s'avan$ant  sur  la  voie  Latine,  etait  arrive 
sans  obstacle  jusqu'a  Preneste  ('),  lorsque,  entoure  par  trois 

(')  Tite-Livo,  Epitome,  XIH-XTV.  —  Plutarque,  Pyrrhus,  XT  et  suiv. — 
Floras,  I,  XTIII.  —  Eutrope,  II,  TI-VIII.  —  Zonare,  VHT,  2. 

(2)  Vatere  Maxime,  HI,  vn,  10.  « 

(')  Appicn  ( Guerres  samnites,  X,  in,  p.  65)  dit  que  Pyrrhus  s'avan9a  jus- 


88  TEMPS   ANTERIEHR8   A   CESAK. 

armees  roraaines,  il  se  vit  force  de  retrograder  et  de  se 
retirer  en  Lucanie.  L'annee  suivante,  comptant  trouver  de 
nouveaux  auxiliaires  chez  les  peuples  de  Test,  il  attaqua 
J'Apulie;  la  fidelite  des  allies  de  1'Italie  centrale  n'en  fut 
point  ebranlee.  Vainqueur  a  Asculum  (Aseoli  de  Satriano) 
(475),  mais  sans  succes  decisif,  et  rencontrant  toujours'la 
m^me  resistance,  il  saisit  la  premiere  occasion  de  quitter 
1'Italie,  pour  conquerir  la  Sicile  (476-478).  Pendant  ce  temps, 
le  senat  retablissait  la  domination  romaine  dans  1'Italie  me- 
ridionale  et  s'emparait  mSme  de  quelques  villes  grecques, 
entre  autres  de  Locres  et  d'Heraclee  (').  Le  Samnium,  la 
Lucanie  et  le  Bruttium  6taient  de  nouveau  livres  au  pou- 
voir  des  legions  et  forces  a  ceder  des  terres  et  a  renouveler 
des  traites  d' alliance;  sur  la  cote,  Tarente  et  Rhegium 
resterent  seules  independantes.  Les  Samnites  resistaient 
encore,  et  1'armee  romaine  campa  dans  leur  pays  en  478  et 
479.  Sur  ces  entrefaites,  Pyrrhus  rentre  en  Italic,  comp- 
tant arriver  a  temps  pour  delivrer  le  Samnium ;  mais  il  est 
battu  a  Benevent  par  Curius  Dentatus  et  regagne  sa  patrie. 
L'invasion  de  Pyrrhus,  cousin  d'Alexandre  le  Grand  et  1'un 
de  ses  successeurs,  semble  etre  un  des  derniers  efforts  de  la 
civilisation  grecque  venant  expirer  aux  pieds  de  la  grandeur 
naissante  de  la  civilisation  romaine. 

La  guerre  contre  le  roi  d'^pire  produisit  deux  resultats 
remarquables :  elle  ameliora  la  tactique  romaine  et  amena 
entre  les  combattants  ces  precedes  des  nations  civilisees  qui 
apprennent  a  honorer  les  adversaires,  a  epargner  les  vaincus 
et  a  ne  pas  laisser  la  cole  re  survivre  a  la  lutte.  Le  roi 
d'Epire  traita  les  prisonniers  remains  avec  une  grande  gene- 
rosite.  Cineas  envoye  a  Rome  aupres  du  senat,  comme  Fa- 
bricius  aupres  de  Pyrrhus,  rapporterent  chacun,  de  leur  mis- 
sion, une  profonde  estime  pour  ceux  qu'ils  avaient  com- 
battus. 

Dans  les  annees  suivantes  Rome  prit  Tarente  (482)  ("), 
,  pacifia  definitivement  le  Samnium  et  s'empara  de  Rhegium 

(')  Cic^ron,  Discours  pour  Balbus,  xxn. 

(*)  Tite-Live,  Epitome,  XIV.  —  Orose,  IV,  111. 


LIVKE   I,   CHAPITKE   m. CONQUETE   DE   L'lTALIE.         89 

.(483-485).  Depuis  la  bataille  du  mont  Gaurus,  soixante  et 
douze  ans  s'etaient  ecoules  et  plusieurs  generations  s'etaient 
succede  sans  voir  la  fin  de  cette  longue  et  sanglante  que- 
relle.  Les  Samnites  avaient  ete"  presque  extermines,  et 
cependant  1'esprit  d'independance  et  de  liberte  demeurait 
profondement  enracine  dans  leurs  montagnes.  Lorsque,  au 
bout  de  deux  siecles  et  demi,  yiendra  la  guerre  des  allies, 
c'est  encore  la  que  la  cause  de  I'e'galite  des  droits  trouvera 
son  plus  ferme  appui.  Aussi  le  nora  samnite  restera-t-il 
toujours  odieux  a  1'aristocratie  et  a  Sylla.  mais  sympathique 
a  Cesar. 

Les  autres  peuples  subirent  promptement  les  lois  du 
vainqueur.  Les  habitants  du  Picenum,  en  punition  de  leur 
revolte,  furent  depouilles  d'une  partie  de  leur  territoire,  et 
un  certain  nombre  d'entre  eux  re9urent  de  nouvelles  terres 
au  midi  de  la  Campanie,  pros  du  golfe  de  Salerne  (Picentini) 
(486).  'En  487,  la  soumission  des  Salentins  permit  aux  Re- 
mains de  s'emparer  de  Brindes,  le  port  le  plus  important  de 
1'Adriatique  (').  Les  Sarsinates  furent  reduits  1'annee  sui- 
vante  (l).  Enfin  Volsinies,  ville  d'^trurie,  oompta  de  nou- 
veau  parmi  les  allies  de  la  Republique.  Les  Sabins  re9urent 
le  droit  de  suffrage.  L'ltalie,  devenue  desormais  romaine, 
s'etendait  depuis  le  Rubicon  jusqu'au  detroit  de  Messine. 

X.  Pendant  cette  periode,  la  fondation  de  colonies  vint 
assurer  la  conquete  des  contre"es  soumises.     Rome  se  trouva 
ainsi  entouree  d'une  ceinture  de  places   fortes 
commandant  tous  les  passages  qui  conduisaient 
au  Latium  et  fermant  les  routes  de  la  Campanie, 
du  Samnium,  de  1'lStrurie  et  de  la  Gaule  ('). 

(')  Florus,  I,  xx. 

(-)  Tite-Live,  Epitome,  XV.  —  Fasti  capitolini,  ann.  487. 
(*)  COLONIES  KOMAINES.  —  Hie  P6riode :  416-48& 

ANTIUM  (416).     Colonie  maritime  (Volsques).      Torre  cTAnzo  ou  Porto 


TERRACINA  (425).     Colonie  maritime  (Aurunces).     {Via  Appia.)     Ter- 
racina. 


90  TEMPS   ANTEKEEURS   A   CESAK. 

Au  d6but  de  la  lutte  qui  se  tennina  par  la  conquete  de 
1'Italie,  il  n'y  avait  que  vingt-sept  tribus  de  citoyens  remains ; 
la  creation  de  huit  nouvelles  (les  deux  dernieres  en  513)  en 
eleva  definitivement  le  nombre  a  trente-cinq,  dont  vingt  et 
une  furent  reservees  a  1'ancien  peuple  remain  et  quatorze 
aux  citoyens  nouveaux.  Les  32trusques  en  avaient  quatre  ; 
les  Latins,  les  Volsques,  les  Ausones,  les  ilques,  les  Sabins, 
deux  chacun ;  mais,  ces  tribus  etant  assez  eloignees  de  la 

MINTURN.E  (459).     Colonie  maritime  (Aurunces).    ( Via  Appia.)    Rubies 

pres  de  Trajetta. 
SINUESSA  (459).     Colonie  maritime  (Campanie).     ( Via  Appia.)    Pres  de 

Socca  di  Mondragone. 
SENA  GALLICA  (465).     Colonie  maritime  (Ombrie,  in  agro  gallico.)    (  Via 

Valeria.)    Sinigaglia. 
CASTRUM  NOTUM  (465).     Colonie  maritime  (Picenum).     (Via  Valeria.) 

Giulia  nuova. 

COLONIES  LATINES. 

GALES  (420).     Campanie.     ( Via  Appia.)     Calvi. 
FREGELL^:  (426).     Volsques.     Vallee  du  Liris.     Ceprano  (?).     Ddtruite 

en  629. 

LUCERIA  (440).    Apulie.    Lucera. 

SPESSA  ATTRUNCA  (441).    Aurunces.     ( Via  Appia.)    Sessa. 
PONTIJE  (441).     He  en  face  de  Circeii.     Ponza. 
SATICULA  (441).    Limite  du  Samnium  et  de  la  Campanie.    Prestia,  pres 

de  Santa  Agata  dey  Goti.    Disparut  de  bonne  heure. 
INTERAMNA  (Lirinas)  (442).    Volsques.     Terame.     Inhabitee. 
SORA  (451).     Limite  des  Volsques  et  des  Samnites.     Sora.      Colonisee 

d^ja  pr^cedemment. 
ALBA  FCCENSIS  (451).     Marses.      (Via  Valeria.)     Alba,   village  pres 

tfAvezzano. 

NARNIA  (455).     Ombrie.     ( Via  Flaminia.)    Narni.    Renforcce  en  555. 
CARSEOLI  (456).    Eques.     (Via  Valeria.)     Cerita,  Osteria  del  Cavaliere, 

pres  de  Carsoli. 
VENUSIA  (463).    Frontiere  entre  la  Lucanie  et  1'Apulie.     ( Via  Appia.) 

Venosa.     Renforcee  en  554. 

ADRIA  (ou  HATRIA)  (465).    Picenum.     ( Via  Valeria  et  Salaria.)    Adri. 
COSA  (481).      Etrurie  ou  Campanie.      Anscdonia  (?),  pres  tfOrbitello. 

Renforcee  en  557. 

P^STUM(481).    Lucanie.    Pesto.    Ruines. 

ARIMINUM  (486).     Ombrie,  in  agro  gallico.     ( Via  Flaminia.)    Rimini. 
BENEVENTUM  (486).    Samnium.     ( Via  Appia.)    Benevento. 


LIVRE   I,   CHAPITRE   HI. CONQTJETE   DE   L'lTALIE.         91 

capitale,  les  nouveaux  citoyens  ne  pouvaient  gu6re  assistcr 
a  tous  les  cornices,  et  la  majorite,  comme  1'influence,  restait 
a  ceux  qui  habitaient  Rome  (1).  Apres  513,  on  ne  crea  plus 
de  tribus ;  on  se  borna  a  inscrire  dans  les  anciennes  ceux  qui 
recevaient  les  droits  de  citoyen ;  de  sorte  que  les  membres 
d'une  meme  tribu  se  trouverent  dissemines  dans  les  pro- 
vinces, et  le  cbiffre  des  inscrits  s'augmenta  considerable- 
ment  par  les  adjonctions  individuelles  et  par  la  tendance  de 
plus  en  plus  marquee  a  clever  au  rang  de  municipes  de 
premier  ordre  ceux  du  second.  Ainsi,  vers  le  milieu  du 
vi*  siecle,  les  villes  des  £ques,  des  Herniques,  des  Volsques 
et  une  partie  de  celles  de  la  Campanie,  y  compris  les  an- 
ciennes cites  samnites  Yenafrum  et  Allifae,  obtinrent  le  droit 
de  cite  avec  suffrage. 

Rome,  vers  la  fin  du  V  siecle,  dominait  done,  mais  a 
divers  degres,  les  peuples  de  1'Italie  proprement  dite.  L'JStat 
italien,  si  Ton  peut  lui  donner  ce  nom,  etait  compose"  d'une 
classe  regnante,  les  citoyens ;  d'une  classe  de  proteges  ou 
tenus  en  tutelle,  les  allies,  et  d'une  troisieme  classe,  les 
sujets.  Allies  ou  sujets  etaient  tous  obliges  de  donner  des 
contingents  militaires.  Les  villes  grecques  maritimes  four- 
nissaicnt  des  marins  a  la  flotte.  Les  cites  memes  qui  gar- 
daient  leur  independance  pour  les  affaires  interieures  obeis- 
saient,  pour  1'administration  militaire,  a  des  fonctionnaires 
speciaux  designes  par  la  metropole  (3).  Les  consuls  avaient 
le  droit  de  lever  dans  les  contrees  voisines  du  theatre  de  la 

(')  Campaniens :  Stellatina.  ^trusques  :  Tromentina,  Sabatina,  Arniensis, 
en  367  (Titc-Live,  VI,  T).  Latins  :  Mcetia  et  Scaptia,  en  422  (Tite-Live,  VIII, 
xvn).  Volsques  :  Pomptina  et  Piiblilia,  en  396  (Tite-Live,  VII,  xv).  Auso- 
nes :  Ufentina  ct  Falerna,  en  436  (Tite-Live,  LX,  xx).  Piques :  Aniensis  et 
Terentina,  en  455  (Tite-Live,  X,  ix).  Sabins :  Vdina,  et  Quirina,  en  513 
(Tite-Live,  Epitome,  XIX). 

(2)  Au  commencement  de  chaque  annee  consulaire,  les  magistrats  ou  deputes 
des  villes  devaient  se  rendre  a  Kome,  et  les  consuls  y  fixaient  le  contingent  que 
chacune  d'elles  6tait  obligee  de  fournir  suivant  les  listes  du  cens.  Ces  listes 
e"taient  dressees  par  les  magistrats  locaux,  qui  les  envoyaient  au  senat,  et  re- 
nouveldes  tous  les  cinq  ans,  sauf  dans  les  colonies  latines,  oil  1'on  semble  avoir 
pris  pour  base  constante  le  noinbre  des  colons  primitifs. 


92  TEMPS   JLNTEEIETJE8   A   CESAK. 

guerre  tous  les  hommes  en  e"tat  de  porter  les  armes.  L'equi- 
pement  et  la  solde  de  ces  troupes  restaient  a  la  charge  des 
cites ;  Rome  pourvoyait  a  leur  entretien  pendant  la  guerre. 
L'infanterie  auxiliaire  etait  ordinairement  egale  en  nombre  a 
celle  des  Romains,  la  cavalerie  double  ou  triple. 

En  echange  de  ce  concours  niilitaire,  les  allies  avaient 
droit  a  une  part  du  terrain  conquis,  et,  centre  une  redevance 
annuelle,  a  1'usufruit  des  domaines  de  1'fitat.  Ces  domaines, 
considerables  dans  la  Peninsule  ('),  formaient  1' unique  source 
de  revenus  que  le  fisc  tirat  des  allies,  exempts  d'ailleurs  de 
tribut.  Pour  surveiller  1'execution  des  ordres  du  senat,  1'equi- 
pement  de  la  flotte  et  la  rentree  des  fermages,  on  etablit 
quatre  questeurs  (qucestores  classici). 

Rome  se  reservait  exclusivement  la  direction  des  affaires 
exterieures  et  presidait  seule  aux  destinees  de  la  Republique. 
Les  allies  n'intervenaient  jamais  dans  les  decisions  du  Forum, 
et  chaque  ville  ne  sortait  pas  des  bornes  etroites  de  son 
administration  communal e.  La  nation  alite  italiote  se  trouva 
peu  a  peu  constituee  au  moyen  de  cette  centralisation  poli- 
tique,  sans  laquelle  les  diffe"rentes  peuplades  se  seraient 
affaiblies  mutuellement  par  des  guerres  intestines,  plus  rui- 
neuses  que  les  guerres  etrangeres,  et  PItalie  eut  etc  hors 
d'etat  de  resister  a  la  double  etreinte  des  Gaulois  et  des  Car- 
thaginois. 

La  forme  adoptee  par  Rome  pour  regir  1'Italie  etait  la 
meilleure,  mais  comme  forme  transitoire.  On  devait  tendre, 
en  effet,  a  1'assimilation  complete  de  tous  les  habitants  de 
la  Peninsule,  et  c'etait  evidemment  le  but  de  la  sage  poli- 
tique  des  Camille  et  des  Fabius.  Quand  on  considere  que 
les  colonies  de  citoyens  presentaient  une  image  fidele  de 
Rome,  que  les  colonies  latines  avaient  des  institutions  et  des 
lois  analogues,  qu'en  outre  un  grand  nombre  de  citoyens  re- 
mains et  d'allies  latins  etaient  disperses,  dans  les  differentes 
contrees  de  la  Peninsule,  sur  les  vastes  territoires  cedes  a  la 

(')  Le  pays  des  Samnites,  entre  autres,  ^tait  compl6tement  decoupe"  par  ces 
domaines. 


LIVRE   I,    CHAPITKE   m. — CONQUETE   DE   L'lTALIE.         93 

suite  d'une  guerre,  on  juge  combien  dut  e~tre  rapide  la  diffu- 
sion des  moeurs  romaines  et  du  langage  latin. 

Si  Rome,  dans  les  siecles  posterieurs,  ne  sut  pas  saisir  le 
moment  favorable  ou  1'assiinilation,  operee  deja  dans  les 
esprits,  aurait  pu  passer  dans  le  domaine  des  faits,  .cela  tient 
a  1'abandon  des  principes  d'equite  qui  avaient  guide  le  senat 
durant  les  premiers  siecles  de  la  Republique,  et  surtout  a  la 
corruption  des  grands,  interesses  a  maintenir  la  condition 
d'inferiorite  des  allies.  Le  droit  de  cite  etendu  a  tous  les 
Italiotes,  en  temps  utile,  eut  donne  a  la  Republique  une  nou- 
velle  force  ;  mais  tn  refus  opiniatre  devint  la  cause  de  la  re- 
volution commencee  par  les  Gracques,  continuee  par  Marius, 
etouffee  momentanement  par  Sylla  et  achevee  par  Cesar. 

XI.  A  1'epoque  qui  nous  occupe,  la  Republique   Force  deg  ln. 
est  dans  toute  sa  splendeur.  solutions. 

Les  institutions  forment  des  hommes  remarquables,  les 
Elections  annuelles  portent  au  pouvoir  les  plus  dignes  et  les 
y  rappellent  apres  un  court  intervalle.  La  sphere  d'action 
des  chefs  militaires  ne  s'etend  pas  au  deli  des  frontieres  na- 
turelles  de  la  Peninsule,  et  leur  ambition,  contenue  dans 
le  devoir  par  1'opinion  publique,  ne  depasse  pas  un  but  legi- 
time,  la  reunion  de  toute  1'Italie  sous  une  meme  domination. 
Les  membres  de  Paristocratie  semblent  heriter  des  exploits 
comme  des  vertus  de  leurs  ancetres,  et  ni  la  pauvrete,  ni  une 
naissance  obscure,  n'empechent  le  merite  de  parvenir.  Curius 
Dentatus,  Fabricius,  Coruncanius,  ne  peuvent  montrer  ni 
leurs  richesses,  ni  les  images  de  leurs  aieux,  et  cependant  ils 
atteignent  aux  plus  hautes  dignites  ;  d'ailleurs  la  noblesse 
plebeienne  marche  de  pair  avec  la  noblesse  patricienne : 
toutes  deux  tendent  de  plus  en  plus  a  se  confondre,  en  se 
separant  de  la  multitude  (') ;  mais  toutes  les  deux  rivalisent 
de  patriotisme  et  de  desinteressement. 

(')  Tite-Live  met  dans  la  bouche  du  consul  Decius,  en  452,  cette  phrase 
remarquable :  "  Jam  ne  nobilitatis  quidem  suae  plebeios  poenitere."  (Tite-Iave, 
X,  TII)  ;  et  plus  tard  encore,  vers  538,  un  tribun  s'exprime  ainsi :  "  Nam  pie- 
beios  nobiles  jam  eisdem  initiates  esse  sacris,  et  contemnere  plebem,  ex-  quo 
contemni  desierint  a  patribus,  co?pisse."  (Tite-Live,  XXII,  xxxiv.) 


94:  TEMPS  ANTEKIEUBS   A   CESAK. 

Malgre*  le  gout  des  richesses,  introduit  par  la  guerre  des 
Sabins  ('),  les  magistrats  maintiennent  la  simplicite  des 
moeurs,  et  garantissent  le  domaine  public  centre  1'empiete- 
ment  des  riches,  par  1'execution  rigoureuse  de  la  loi  qui  limi- 
tait  a  cinq  cents  arpents  1'etendue  des  proprietes  qu'il  etait 
permis  de  posseder  ('). 

Les  premiers  citoyens  donnent  les  exemples  les  plus  re- 
marquables  d'integrite  et  d'abnegation.  Marcus  Valerius 
Corvus,  apres  avoir  occupe  vingt  et  une  charges  curules, 
retourne  a  ses  champs  sans  fortune,  mais  non  pas  sans 
gloire  (419).  Fabius  Rullianus,  au  milieu  de  ses  victoires  et 
de  ses  triomphes,  oublie  son  ressentiment  contre  Papirius 
Cursor  et  le  nomme  dictateur,  sacrifiant  ainsi  sa  rancune 
aux  interets  de  la  patrie  (429).  Manius  Curius  Dentatus 
ne  garde  rien  pour  lui  des  riches  depouilles  enlevees  aux 
Sabins,  et,  apres  avoir  vaincu  Pyrrhus,  reprend  la  vie  simple 
de  la  campagne  (479)  (').  Fabricius  repousse  1'argent  que 
lui  offrent  les  Samnites  en  recompense  de  sa  genereuse  con- 
duite  envers  eux,  et  dedaigne  les  presents  de  Pyrrhus  (476). 
Coruncanius  donne  1'exemple  de  toutes  lesvertus  (4).  Fabius 
Gurges,  Fabius  Pictor  et  Ogulnius  versent  dans  le  tresor  les 
dons  magnifiques  qu'ils  ont  rapportes  de  leur  ambassade  ii 
Alexandrie  (6).  M.  Rutilius  Censorinus,  frappe  du  danger  de 
confier  deux  fois  de  suite  la  censure  aux  memes  mains,  refuse 
•d'etre  reelu  censeur  (488). 

Bien  d'autres  noms  pourraient  encore  6tre  cites,  qui 
honorerent  alors  et  dans  les  siecles  suivants  la  Republique 
romaine;  mais  ajoutons  que  si  la  classe  dirigeante  savait 
appeler  a  elle  tous  les  hommes  eminents,  elle  n'oubliait  pas 
de  r^compenser  avec  eclat  ceux  surtout  qui  favorisaient  ses 
interets :  Fabius  Rullianus,  par  exemple,  vainqueur  dans 

(')  Tite-Live,  XIV,  XLTIII. 

(*)  La  preuve  en  est  dana  la  condamnation  de  ceux  qui  enfreignaient  la  loi 
de  Stolon.  (Tite-Live,  X,  xni.) 

(')  Valere  Maximo,  IV,  in,  5.  —  Plutarque,  Caton,  HI. 
(4)  Valere  Maxime,  IV,  HI,  6. 
(')  VaVura  Maxime,  IV,  in,  9. 


LIVKE   I,    CHAPITKE   m. CONQTJETE   DE   L'lTALIE.          95 

tant  de  batailles,  ne  re9ut  le  nom  de  tres-grand  (Maximus) 
que  pour  avoir,  lors  de  sa  censure,  annul  6  dans  les  cornices 
1'influence  de  la  classe  pauvre,  composee  d'affranchis,  qu'il 
distribua  parmi  les  tribus  urbaines  (454),  ou  leurs  votes  se 
perdaient  dans  le  grand  nombre  (1). 

Le  parti  populaire,  de  son  cote,  ne  cessait  de  reclamer  de 
nouvelles  concessions,  ou  de  revendiquer  celles  qui  etaient 
tombees  en  desuetude.  Ainsi  il  obtint,  en  428,  le  retablisse- 
ment  de  la  loi  de  Servius  Tullius,  qui  decidait  que  les  biens 
seuls  du  debiteur,  et  non  son  corps,  repondraient  de  sa 
dette  (a).  En  450,  Flavius,  fils  d'un  affranchi,  rendit  publics 
le  calendrier  et  les  formules  de  procedure,  ce  qui  enlevait  aux 
patriciens  la  connaissance  exclusive  du  droit  civil  et  reli- 
gieux  (!).  Mais  les  jurisconsultes  trouverent  moyen  d'att6- 
nuer  la  mesure  de  Flavius  en  inventant  Re  nouvelles  formules 
peu  intelligibles  pour  le  public  (4).  Les  plebeiens,  en  454, 
furent  admis  dans  le  college  des  pontifes  et  dans  celui  des 
augures ;  la  meme  annee,  on  fut  oblige  de  renouveler  pour  la 
troisieme  fois  la  loi  Valeria,  De  provocatione. 

En  468,  le  peuple  se  reflra  encore  sur  le  Janicule,  deman- 
dant la  remise  des  dettes  et  s'indignant  centre  1'usure  (6).  La 
concorde  se  retablit  seulement  lorsqu'il  eut  obtenu,  d'abord 
par  la  loi  Hortensia,  que  les  plebiscites  fussent  obligatoires 
pour  tous ;  ensuite,  par  la  loi  Maenia,  qu'on  remit  en  vigueur 
les  dispositions  provoquees  par  Publilius  Philon  en  415.  Ces 
dispositions,  comme  on  1'a  vu  plus  haut,  obligeaient  le  senat 
a  declarer  d'avance  si  les  lois  presentees  aux  cornices  n' etaient 
pas  contraires  au  droit  public  et  religieux  ("). 

(J)  Tite-Live,  IX,  XLVI. 

(2)  "Les  biens  du  debiteur,  non  son  corps,  repondraient  de  sa  dette. 
Ainsi  tous  les  citoyens  captifs  furent  libres,  et  on  defendit  pour  toujours  de 
remettre  aux  fers  un  debiteur."  (Tite-Live,  VIII,  xxvm.) 

(s)  L'ignorance  du  calendrier  et  du  mode  de  fixation  des  fetes  laissait  aux 
pontifes  seuls  la  connaissance  des  jours  ou  il  6tait  permis  de  plaider. 

(<)  "  Les  jurisconsultes,  de  peur  que  leur  ministere  ne  devint  inutile  pour 
proce'der  en  justice,  imagin^rent  certaines  formules,  afin  de  se  rendre  ne^es- 
saires."  (Ciceron,  Pour  Murena,  xi.) 

(')  Tite-Live,  Epitome,  XI.  —  Pline,  XVI,  x,  37. 

(8)  Cicoron,  Erutus,  c.  xiv.  —  Zonare,  Annales,  VIII,  2. 


96  TEMPS   ANTERIETTBS   A   CESAB. 

L'ambition  de  Rome  semblait  demesuree ;  cependant 
toutes  ses  guerres  avaient  pour  raison  ou  pour  pretexte  la 
defense  du  faible  et  la  protection  de  ses  allies.  En  effet,  la 
cause  des  guerres  contre  les  Samnites  fut  tantot  la  defense 
des  habitants  de  Capoue,  tant6t  celle  des  habitants  de 
Palseopolis,  tantot  celle  des  Lucaniens.  La  guerre  contre 
Pyrrhus  eut  pour  origine  1'assistance  reclamee  par  les  habi- 
tants de  Thurium ;  enfin,  1'appui  que  solliciteront  les 
Mamertins  en  Sicile  amenera  bientot  la  premiere  guerre 
punique. 

Le  senat,  on  1'a  vu,  mettait  en  pratique  les  principes  qui 
fondent  les  empires  et  les  vertus  que  la  guerre  enfante. 
Ainsi,  pour  tous  les  citoyens,  6galite  de  droits ;  devant  les 
dangers  de  la  patrie,  egalite  de  devoirs  et  suspension  meme 
de  la  liberte.  Aux  plus  dignes  les  honneurs  et  le  comman- 
dement.  Point  de  magistrature  a  qui  n'a  pas  servi  dans  les 
rangs  de  1'armee.  L'exemple  est  donne  par  les  families  les 
plus  illustres  et  les  plus  riches :  a  la  bataille  du  lac  Regille 
(258),  les  principaux  senateurs  sont  confondus  dans  les  rangs 
des  legions  (')  ;  au  combat  pres  «lu  Cremere,  les  trois  cent 
six  Fabius,  qui  tous,  selon  Tite-Live,  etaient  capables  de 
remplir  les  plus  hautes  fonctions,  perissent  les  armes  a  la 
main.  Plus  tard,  a  Cannes,  quatre-vingts  senateurs,  qui 
s'etaient  enroles  comme  simples  soldats,  tombent  sur  le 
champ  de  bataille  (").  Le  triomphe  est  accorde  pour  les 
victoires  qui  agrandissent  le  territoire,  mais  non  pour  celles 
qui  font  recouvrer  le  sol  perdu.  Point  de  triomphe  non  plus 
dans  les  guerres  civiles  (') :  le  succes,  quel  qu'il  soit,  est 
toujours  un  deuil  public.  Les  consuls  ou  proconsuls  cher- 
chent  a  e'tre  utiles  a  la  patrie  sans  fausse  susceptibilite ; 
aujourd'hui  au  premier  rang,  demain  au  second,  il's  servent 

(')  "  Vous  voyez  ici  tous  les  principaux  senateurs  qui  TOUS  donnent  1'exem- 
ple.  Us  veulent  partager  avec  vous  les  fatigues  et  les  perils  de  la  guerre, 
quoique  les  lois  et  leur  age  les  exemptent  de  porter  les  armes."  (Discours  du 
dictateur  Postumius  d  sea  trcupes  ;  Denya  d'Halicarnasse,  VI,  ix.) 

(a)  Tite-Live,  XXII,  XLIX. 

(')  Val&re  Maxime,  H,  Tin,  4,  Y. 


LIVEE   I,    CHAPITKE   HI. CONQUETE   DE   L'lTALIE          97 

avec  le  meme  devourment  sous  les  ordres  de  celui  auquel 
ils  commandaient  la  veille.  Servilius,  consul  en  281,  devient, 
1'annee  suivante,  lieutenant  de  Valerius.  Fabius,  apres  tant 
de  triomphes,  consent  a  n'etre  que  le  lieutenant  de  son  fils. 
Plus  tard,  Flamininus,  vainqueur  du  roi  de  Macedoine,  re- 
descend  par  patriotisme,  apres  la  victoire  de  Cynoscephales, 
au  grade  de  tribun  des  soldats  (l) ;  le  grand  Scipion  lui- 
meme,  apres  la  defaite  d'Annibal,  sert  de  lieutenant  a  son 
frere  dans  la  guerre  contre  Antiochus. 

Tout  sacrifier  a  la  patrie  est  le  premier  devoir.  En  se 
devouant  aux  dieux  infernaux,  comme  Curtius  et  comme  les 
deux  Decius,  on  croit  acheter,  au  prix  de  sa  vie,  le  salut 
des  autres  ou  la  victoire  (*). — L'observation  de  la  discipline 
va  jusqu'a  la  cruaute:  Manlius  Torquatus,  a  1'exemple  de 
Postumius  Tubertus,  punit  par  la  mort  la  desobeissance  de 
son  fils,  quoique  vainqueur.  Les  soldats  qui  ont  fui  sont 
declines,  ceux  qui  abandonnent  leurs  rangs  ou  le  champ  de 
bataille  sont  voues,  les  uns  au  supplice,  les  autres  au  deshon- 
neur,  et  1'on  repousse*,  comme  indignes  d'etre  rachetes,  les 
prisonniers  faits  par  1'ennemi  (*). 

Entouree  de  voisins  belliqueux,  Rome  devait  en  triom- 
pher  ou  cesser  d'exister ;  —  de  la  cette  superiorite  dans  1'art 
de  la  guerre,  car,  ainsi  que  le  dit  Montesquieu,  dans  les 
guerres  passageres,  la  plupart  des  exemples  sont  perdus ;  la 
paix  donne  d'autres  idees,  et  1'on  oublie  ses  fautes  et  ses 
vertus  memes  ;  —  de  la  ce  mepris  de  la  trahison  et  ce  dedain 
des  avantages  qu'elle  promet :  Canaille  renvoie  a  leurs  pa- 
rents les  enfants  des  premieres  families  de  Faleries,  livres 
par  leur  instituteur ;  le  senat  rejette  avec  indignation  1'offre 
du  medecin  de  Pyrrhus,  proposant  d'empoisonner  ce  prince ; 
—  de  Id,  cette  religion  du  serment  et  ce  respect  des  engage- 
ments contracted :  les  prisonniers  remains  auxquels  Pyrrhus 
avait  perm  is  de  se  rendre  a  Rome  pour  les  fetes  de  Saturne 
retournent  tous  aupres  de  lui  sans  manquer  a  leur  parole,  et 

(')  Plutarque,  flamitiinus,  xxvin. 
(*)  Aurelius  Victor,  ffommes  illuslrea,  xxvi  et  xxVir. 
(•)  Tite-Live,  IX,  x. 
7 


98  TEMPS   ANTERIEUK8   A   CESAR. 

Regulus  laisse  1'exemple  le  plus  memorable  de  la  fidelite  a 
la  foi  juree ;  —  de  la  cette  politique  habile  et  inflexible  qui 
refuse  la  paix  apres  une  defaite,  ou  un  traite  avec  1'ennemi 
tant  qu'il  est  sur  le  sol  de  la  patrie ;  qui  se  sert  de  la  guerre 
pour  faire  diversion  aux  troubles  interieurs  (*) ;  gagne  les 
vaincus  par  des  bienfaits  s'ils  se  soumettent,  les  admet  par 
degre  dans  la  grande  famille  romaine ;  et,  s'ils  resistent,  les 
frappe  sans  pitie  et  les  reduit  a  1'esclavage  (a) ;  —  de  la  cette 
preoccupation  de  multiplier  sur  les  territoires  conquis  la  race 
des  laboureurs  et  des  soldats ;  —  de  la  enfin  1'imposant  spec- 
tacle d'une  ville  qui  devient  un  peuple  et  d'un  peuple  qui 
embrasse  1'univers. 

(')  "  Une  sedition  s'elevait  deja  entre  les  patriciens  et  le  peuple,  et  la  ter- 
reur  d'une  guerre  si  soudaine  (avec  les  Tiburtins)  1'etouffa."  (Tite-Live,  VII, 
xn.) —  "  Appius  Sabinus,  pour  pr6venir  les  maux  qui  sont  une  suite  inevitable 
de  Poisivet6  jointe  a  1'indigence,  voulait  occuper  le  peuple  dans  les  guerres  du 
dehors,  afin  que,  gagnant  sa  vie  par  lui-meme,  et  trouVant  abondamment  sur 
les  terres  de  1'ennemi  les  vivres  qui  manquaient  &  Rome,  il  rendit  en  m6me 
temps  quelque  service  a  1'Etat,  au  h'eu  de  troubler  mal  a  propos  les  senateurs 
dans  1'administration  des  affaires.  H  disait  qu'une  ville  qui  disputait,  comme 
Rome,  1'empire  a  toutes  les  autres,  et  qui  en  6tait  hai'e,  ne  pouvait  pas  manquer 
d'un  honnete  pretexte  pour  faire  la  guerre ;  que,  si  1'on  voulait  juger  de  1'avenir 
par  le  pass6,  on  verrait  clairement  que  toutes  les  seditions  qui  avaient  jusqu'alors 
ddchire  la  R6publique  n'etaient  jamais  arrivees  gue  dans  les  temps  de  paix, 
lorsqu'on  ne  craignait  plus  rien  au  dehors."  (Denys  d'Halicarnasse,  IX,  XLIII.) 

(9)  Claudius  fit  aussi  la  guerre  dans  1'Ombrie  et  s'empara  de  la  ville  de 
Camerinum,  dont  il  vendit  les  habitants  comme  esclaves.  (Voy.  Valere  Maxime, 
"vT,  T,  §  1.  —  Tite-Live,  Epitome,  XV.)  Camille,  apres  la  prise  de  Veies,  fait 
vendre  les  tfetes  libres  a  1'encan.  (Tite-Live,  V,  xxn.)  — En  365,  les  prison- 
niers,  la  plupart  ^trusques,  furent  vendus  a  1'encan.  (Tite-Live,  VI,  iv.) — 
Les  auxiliaires  des  Samnites,  apres  la  bataille  d'AUifse  (447),  furent  vendua 
,comme  esclaves  au  nombre  de  7,000.  (Tite-Live,  IX,  XLII.) 


CHAPITRE    QUATRIEME. 

PBOSP^RITE   DU   BASSIN   DE   LA  MEDrTEBBANEE 
AVANT    LES    GUERRZS    PUNIQUES. 

I.  Deux  cent  quarante-quatre  ans  avaient  e^e"  necessaires 
a  Rome  pour  se  constituer  sous  les  rois,  cent  soixante  et 
douze  pour  etablir  et  consolider  la  Republique 

,    .  .  ,  „  .        ,  Commerce 

consulaire,  soixante  et  douze  pour  faire  la  con-   deia 
quete  de  1'Italie,  et  maintenant  il  lui  faudra  pres 
d'un   siecle   et   demi   pour   dominer   le  monde,   c'est-a-dire 
1'Afrique  septentrionale,   1'Espagne,   le   midi  de  la   Gaule, 
1'Illyrie,  1'lSpire,  la  Grece,  la  Macedoine,  1'Asie  Mineure,  la 
Syrie  et  I'^gypte. 

Avant  d'entreprendre  le  recit  de  ces  conquetes,  arretons- 
nous  un  instant  pour  considerer  1'etat  ou  se  trouvait  alors  le 
bassin  de  la  Mediterranee,  de  cette  mer  autour  de  laquelle  se 
sont  deroules  successiveraent  tous  les  grands  drames  de 
1'histoire  ancienne.  Dans  cet  examen  nous  ne  verrons  pas 
sans  un  sentiment  de  regret  que  de  vastes  contrees,  ou  jadis 
produits,  monuments,  richesses,  armees  et  flottes  nombreuses, 
tout  enfin  revelait  une  civilisation  avanc6e,  soient  adjourd'hui 
desertes  ou  barbares.  ( Vbyez  la  carte  n°  3.) 

La  Mediterranee  avait  vu  grandir  et  prosperer  tour  a  tour 
sur  ses  cotes  les  villes  pheniciennes  Sidon,  Tyr,  et  ensuite  la 
Grece. 

Sidon,  deja  florissante  avant  le  temps  d'Homere,  est 
bientot  eclipsee  par  la  suprematie  de  Tyr ;  puis  la  Grece 
vient  faire,  concurremment  avec  elle,  le  commerce  de  la 
mer  Interieure:  age  de  grandeur  pacifique  et  de  rivalites 


100  TEMPS   ANTEKIETTRS   A   CESAE. 

fecondes.  Aux  Pheniciens  principalement,  le  Sud,  1'Orient, 
1'Afrique,  1'Asie  au  dela  du  mont  Taurus,  la  mer  ifirythree 
(mer  Rouge  et  golfe  Persique),  1'Ocean  et  les  lointaius 
voyages.  Aux  Grecs,  tous  les  rivages  du  Nord,  qu'ils 
couvrent  de  leurs  mille  etablissements.  La  Phenicie  s'adonne 
aux  entreprises  aventureuses  et  aux  speculations  lucratives. 
La  Grece,  artiste  avant  d'etre  comme^ante,  propage,  par  ses 
colonies,  son  esprit  et  ses  idees. 

Cette  heureuse  emulation  disparait  bientot  devant  la 
creation  de  deux  nouvelles  colonies  sorties  de  leur  sein.  La 
splendeur  de  Carthage  remplace  celle  de  Tyr.  Alexandrie 
se  substitue  a  la  Grece.  Ainsi  une  Phenicie  occidentale  ou 
espagnole  partage  le  commerce  du  monde  avec  une  Grece 
orientale  et  Sgyptienne,  fruit  des  conquetes  intelligentes 
d'Alexandre. 

II.  Riche  des  depouilles  de  vingt  peuples  divers,  Carthage 
etait  la  capitale  superbe  d'un  vaste  empire.  Ses  ports, 
Afriqne  creuses  de  main  d'homme,  pouvaient  contenir  un 

septentrionaie.  grand  nombre  <je  navires  (').  Sa  citadelle,  Byrsa, 
avait  deux  milles  de  circuit.  Du  cote  de  la  terre  la  ville  etait 
defendue  par  une  triple  enceinte  longue  de  vingt-cinq  stades, 
haute  de  trente  coudees,  garnie  de  tours  a  quatre  etages,  pou- 
vant  abriter  4,000  chevaux,  300  elephants  et  20,000  fantas- 
sins  (*) ;  elle  renfermait  une  immense  population,  puisque,  dans 
les  dernieres  annees  de  son  existence,  apres  une  lutte  seculaire, 
elle  comptait  encore  700,000  habitants  (*).  Ses  monuments 
etaient  dignes  de  sa  grandeur;  on  y  remarquait  le  temple 
du  dieu  Aschmoun,  assimile  par  les  Grecs  a  Esculape  ('), 
.  celui  du  Soleil,  reconvert  de  lames  d'or  valant  mille 
talents  ('),  et  le  manteau  onpeplum  destine  a  1'image  de  leur 

(')  "  Le  port  militaire  en  contenait  i  lui  seul  deux  cent  vingt."     (Appien, 
Guerres  puniques,  xcvi,  437,  eU  Schweighsuser.) 
(a)  Appien,  Guerres  puniques,  XCT,  436. 

(3)  Strabon,  XVII,  in,  707. 

(4)  Appien,  Guerres  puniques,  cxxx,  492. 

(&)  5,820,000  franca.    (Appien,  Guerret  puniques,  cxxvn,  486.)    D'aprea 


LIYBE  I,  CHAP.  IV. — LE  BASSIN  DE  LA  MEDITERRANEE.       101 

grande  deesse,  qui  en  avait  coute  120  (').  L'empire  de 
Carthage  s'utendait  depuis  les  frontieres  de  la  Cyrenaique 
(pays  de  Barca,  regence  de  Tripoli)  jusqu'en  Espagne ;  elle 
etait  la  metropole  de  tout  le  nord  de  1'Afrique,  et,  dans  la 
Libye  seulement,  elle  possedait  trois  cents  villes  (*).  Presque 
toutes  les  lies  de  la  Mediterranee,  a  1'ouest  et  au  sud  de 
1'Italie,  avaient  reyu  ses  comptoirs.  Carthage  avait  fait  pre- 
valoir  son  hegemonie  sur  tous  les  anciens  etablissements 
pheniciens  de  cette  partie  du  monde,  et  leur  avait  impose 
un  contingent  de  soldats  et  un  tribut  annuels.  Dans  1'inte- 
rieur  de  1'Afrique,  elle  envoyait  des  caravanes  chercher  les 
elephants,  1'ivoire,  1'or  et  les  esclaves  noirs,  qu'elle  exportait 
ensuite  dans  les  places  comraerciales  de  la  Mediterranee  (3). 
En  Sicile,  elle  recoltait  1'huile  et  le  vin ;  a  File  d'Elbe,  elle 
exploitait  le  fer ;  de  Malte,  elle  tirait  des  tissus  estiraes ;  de 
la  Corse,  la  cire,  le  miel;  de  la  Sardaigne,  des  bles,  des 
metaux  et  des  esclaves ;  des  Baleares,  les  mulcts  et  les  fruits ; 
de  1'Espagne,  1'or,  1'argent  et  le  plomb  ;  de  la  Mauritanie,  des 
peaux  d'animaux ;  elle  envoyait  jusqu'a  1'extremite  de  la 
Bretagne,  aux  lies  Cassiterides  (les  Sorlingues),  des  navires 

les  travaux  de  MM.  Letronne,  Bockh,  Mommsen,  etc.  nous  avons  admis  pour 
les  sommes  indiquees  dans  le  cours  de  cet  ouvrage  les  rapports  suivants : 

L'oa  de  cuivre  =  -fa  deniers  =  5  centimes. 

Un  sesterce  =  0,975  grammes  =  19  centimes. 

Le  denier  =  3,898  grammes  =  75  centimes. 

Le  grand  sesterce  =  100,000  sesterces  =  19,000  fr. 

Le  talent  attique  ou  euboique,  de  26k,1968»       =  5,821  fr.  00  c. 

Lamuw 436         =       97       00 

Ludrachme 4  ,37  =         0        97 

Uobole 0,73=         0       16 

Le  talent  6gin6tique  Squivaut  a  8,500  drachmes  attiques  (37k,2)  =  8,270 
francs.  —  Le  talent  babylonien  d'argent  est  de  33k,42  =  7,426  francs.  (Voir, 
pour  les  details,  Mommsen,  Romisches  Miinzwesen,  p.  24-26,  55. — Hultscb, 
Griechische  undromische  Mctrologie,  p.  135—137.) 

(')  Pres  de  700,000  francs.    (Athenee,  XU,  LVJII,  509,  ed.  Schweighseuser. 

(3)  Strabon,  XVII,  in,  707. 

(*)  Scylai  de  Caryanda,  Piriple,  p.  51  et  suiv.  ed.  Hudson. 


102  TEMPS   ANTEKIEUKS   A   CE8AK. 

acheter  Tetain  (').     Dans  ses  murs,  1'industrie  etait  florissante 
et  1'on  y  fabriquait  des  tissus  tres-renommes  (*). 

Aucun  marche  du  monde  ancien  ne  pouvait  etre  compare 
a  celui  de  Carthage,  oil  se  pressaient  des  homines  de  toutes 
les  nations.  Grecs,  Gaulois,  Ligures,  Espagnols,  Libyens, 
accouraient  en  foule  sous  ses  drapeaux  (s) ;  les  Numides  lui 
pretaient  une  cavalerie  redoutable  (4).  La  flotte  etait  formi- 
dable :  elle  s'eleva,  a  cette  epoque,  jusqu'a  cinq  cents  vais- 
seaux.  Carthage  possedait  un  arsenal  considerable  (6) ;  on 
peut  en  apprecier  1'importance  par  ce  fait  qu'elle  livra  & 
Scipion  victorieux  deux  cent  mille  armes  de  toute  espece  et 
trois  mille  machines  de  guerre  (*).  Tant  de  troupes  et  d'ap- 
provisionnements  supposent  d'immenses  revenus.  JVIeme 
apres  la  bataille  de  Zama,  Polybe  pouvait  encore  1'appeler 
la  ville  la  plus  riche  du  monde.  Elle  avait  dejil  pourtant 
paye  aux  Remains  de  lourdes  contributions  (T).  Tine  agri- 
culture perfectionnee  ne  contribuait  pas  moins  que  le  com- 
merce a  sa  prosperite.  Un  grand  nombre  de  colonies  agri- 
coles  (*)  avaient  ete  etablies,  qui,  au  temps  d'Agathocle, 
s'elevaient  a  plus  de  deux  cents.  Elles  furent  ruinees  par 

(')  Voyez  1'ouvrage  de  Heeren,  Ideen  uber  die  Politik,  den  VerJcehr  und 
den  Handel  der  vornehmsten  Volker  der  alien  Welt,  part.  I,  t.  II,  sect  T  et  TI, 
p.  163  et  suiv.  188  et  suiv.  3«  6cL 

(")  Athene^  nous  apprend  que  Polcmon  avait  compose  tout  un  traito  sur 
les  mantcaux  des  divinites  de  Carthage.  (XII,  LVIII,  609.) 

(')  Herodote,  VII,  CLXV.  —  Polybe,  I,  LXVII.  —  Tite-Live,  XXVIII,  xn. 

(4)  En  faisant,  d'apres  Tite-Live,  le  releve"  de  ses  troupes  au  temps  de  la 
seconde  guerre  punique,  on  trouve  un  effectif  de  291,000  fantassins  et  9,500 
cavaliers.  (Tite-Live,  liv.  XXI  a  XXIX.) 

(*)  Carthage,  en  certaines  circonstances,  put  fa9onner  par  jour  cent  quarante 
boucliers,  trois  cents  6p6es,  cinq  cents  lances  et  mille  traits  pour  les  catapultes. 
(Strabon,  XVD,  in,  707.) 

(•)  Strabon,  XVII,  in,  707. 

C)  En  613,  3,200  talents  eubo'iques  (18,627,200  fr.)  ;  en  616,  1,200  talents 
(6,985,200  fr.) ;  en  652,  10,000  talents  (58,210,000  fr.).  Scipion,  le  premier 
Africain,  rapporta,  en  outre,  de  cette  ville  123,000  livres  d'argent.  (Poljbe, 
L,  LXH,  LXIII,  LXXXVIII  ;  XV,  XVHI.  —  Tite-Live,  XXY,  XXXTII,  XLT.) 

(')  Ariatote,  Poliliqite,  VII,  m,  §  6.  — Polybe,  I,  LXXII. 


LIVKE  I,  CHAP.  IV. LE  BASSIN  DE  LA  MEDITEKKANEE.       103 

la  guerre  (')  (440  de  Rome).  La  Byzacene  {partie  sud  de 
la  regence  de  Tunis)  etait  le  grenier  de  Carthage  ('). 

Cette  province,  surnommee  JBmjooria,  c'est-a-dire  la  con- 
tree  commer9ante  par  excellence,  est  vantee  par  le  geo- 
graphe  Scylax  (8)  comme  la  partie  la  plus  magnifique  et  la 
plus  fertile  de  la  Libye.  Elle  avait,  du  temps  de  Strabon, 
des  villes  nombreuses,  entrepots  des  marohandises  de  1'in- 
terieur  de  1'Afrique.  Polybe  (4)  parle  de  ses  chevaux,  de 
ses  boeufs,  de  ses  moutons,  de  ses  chevres,  comme  formant 
d'innombrables  troupeaux,  tels  qu'il  n'en  avait  pas  vu  ail- 
leurs.  La  seule  petite  ville  de  Leptis  payait  aux  Cartha- 
ginois  1'enorme  contribution  d'un  talent  par  jour  (5,821 
francs)  ('). 

Cette  fertilite  de  1'Afrique  explique  1'importance  des 
villes  du  littoral  des  Syrtes,  importance  revelee,  il  est  vrai, 
par  des  temoignages  posterieurs,  puisqu'ils  datent  de  la  deca- 
dence de  Carthage,  mais  qui  doivent  s'appliquer  d'autant 
plus  a  1'etat  florissant  qui  avait  precede.  En  537,  le  vaste 
port  de  1'ile  Cercina  (Kerkeni,  regence  de  Tunis,  en  face  de 
Sfax)  avait  paye  dix  talents  a  Servilius  (*).  Plus  a  1'ouest, 
Hippo-Regius  (B6ne)  etait  encore  une  ville  maritime  consi- 
derable au  temps  de  Jugurtha  (').  Tingis  (Tanger),  dans  la 
Mauritanie,  qui  se  vantait  d'une  origine  tres-ancienne,  faisait 
un  grand  commerce  avec  la  Betique.  Trois  peuples  africains 
subissaient  dans  ces  contrees  1'influence  et  souvent  la  suze- 
rainete  de  Carthage:  les-Numides  massy  liens,  qui  depuis 
eurent  Cirta  ( Constantine)  pour  capitale ;  les  Numides 
massesyliens,  qui  occupaient  les  provinces  d'Alger  et  d'Oran ; 
enfin  les  Maures,  r^pandus  dans  le  Maroc.  Ces  peuples 
nomades  entretenaient  de  riches  troupeaux,  et  tiraient  du  sol 
d'abondantes  cercales. 

(')  Diodore  de  Sicile,  XX,  XTII.      , 

(*)  Pline,  Histoire  naturelle,  V,  HI,  24. 

(')  Scylax  de  Caryanda,  Periple,  p.  49,  ed.  Hudson. 

(«)  Polybe,  XII,  in. 

(6)  Tite-Live,  XXXIV,  LXII. 

(«)  68,200  francs.    (Tite-Live,  XXH,  xxxi.) 

(7)  Salluste,  Juffurtha,  xix. 


104  TEMPS   ASTTEKIEUKS   A   CESAR. 

Hannon,  amiral  carthaginois,  envoye,  vers  245,  pour  ex- 
plorer 1'extremite  de  la  cote  africaine  jusqu'au  dela  du  de- 
troit  de  Gades,  avait  fonde  un  grand  nombre  d'etablisse- 
ments  dont,  au  temps  de  Pline,  il  ne  restait  plus  de  traces  ('). 
Ces  colonies  porterent  le  commerce  chez  les  tribus  maures 
et  numides,  chez  les  peuples  du  Maroc  et  peut-etre  meme 
du  Senegal  Mais  ce  n'etait  pas  seulement  en  Afrique  que 
s'etendaient  les  possessions  des  Carthaginois,  elles  embras- 
saient  1'Espagne,  la  Sicile  et  la  Sardaigne. 

in.  L'Iberie  ou  1'Espagne,  avec  ses  six  grands  fleuves, 
navigables  pour  les  anciens,  ses  longues  chaines  de  mon- 
tagnes,  ses  bois  epais,  les  vallees  fertiles  de  la 
Betique  (Andalousie),  parait  avoir  nourri  une 
population  nombreuse,  guerriere,  riche  par  ses  mines,  ses 
cereales  et  son  commerce.  Le  centre  de  la  Peninsule  etait 
occupe  par  les  races  iberienne  et  celtiberienne ;  sur  les  cotes, 
les  Carthaginois  et  les  Grecs  avaient  des  etablissements ;  au 
contact  des  raarchands  pheniciens,  les  populations  du  litto- 
ral atteignirent  un  certain  degre  de  civilisation,  et  du  me- 
lange des  indigenes  et  des  colons  etrangers  sortit  une  popu- 
lation metisse  qui,  tout  en  conservant  le  genie  iberique,  avait 
adopte  les  habitudes  mercantiles  des  Pheniciens  et  des  Car- 
thaginois. 

Une  fois  etablis  en  Espagne,  les  Carthaginois  et  les  Grecs 
utiliserent  les  bois  de  construction  qui  couvraient  les  mon- 
tagnes.  Gades  (Cadix),  sorte  de  factorerie  fondee  a  1'extre- 
mite de  la  Betique  par  les  Carthaginois,  devint  un  de  leurs 
principaux  arsenaux  maritimes.  C'est  la  que  s'armaient  des 
batiments  qui  se  hasardaient  jusque  dans  POcean  pour  aller 
chercher  les  produits  de  1'Armorique,  de  la  Bretagne  et 
me-me  des  Canaries.  Bien  que  Gades  eut  perdu  de  son  im- 
portance par  la  fondation  de  Carthagene  (la  nouvelle  Car- 
thage) en  526,  elle  avait  encore,  au  temps  de  Strabon,  une 

(')  Plinc,  en  citant  ce  fdt,  le  rdvoque  en  doute.  (ffistoire  rtaturette,  V,  r, 
80  — v«y-  le  Periple  d'ffannon,  dans  la  collection  des  Petits  g6ographes  grecs. 


LIVEE  I,  CHAP.  IV. LE  BASSIN  DE  LA  MEDITEERANEE.        105 

si  nombreuse  population,  qu'elle  ne  le  ce'dait  en  grandeur 
qu'a  Rome  seule.  Les  tables  du  cens  portaient  cinq  cents 
personnes  auxquelles  leur  fortune  donnait  le  droit  d'etre 
compte'es  parnii  les  chevaliers,  fait  dont  Padoue  seule  offrait 
1'exemple  en  Italie  (').  A  Gades,  celebre  par  son  temple 
d'Hercule,  affluaient  les  richesses  de  toute  1'Espagne.  Les 
moutons  et  les  chevaux  de  la  Betique  le  disputaient  en 
renom  a  ceux  des  Asturies.  Corduba  (Cordoue),  Hispalis 
(Seville),  ou  les  Remains  fonderent  plus  tard  des  colonies, 
e"taient  deja  de  grandes  places  de  commerce  et  avaient  des 
ports  pour  les  batiments  qui  remontaient  le  Betis  ( Guadal- 
quivir) (*). 

L'Espagne  possedait  beaucoup  de  m6taux  pr6cieux  ;  1'or, 
1'argent,  le  fer,  le  plomb,  y  etaient  1'objet  d'une  active  in- 
dustrie  (').  A  Osca  (Huesca),  on  exploitait  des  mines  d'ar- 
gent ;  a  Sisapon  (Almaden),  1'argent  et  le  mercure  (').  A 
Cotinae,  le  cuivre  se  trouvait  a  cote  de  1'or.  Chez  les  Cretans, 
a  Castulo  (Cazlona,  sur  le  Guadalimar),  les  mines  d'argent 
occupaient,  au  temps  de  Polybe,  40,000  personnes,  et  pro- 
duisaient  par  jour  25,000  drachmes  (6).  En  trente-deux  ans, 
les  generaux  romains  rapporterent  de  la  Peninsule  des 
sommes  considerables  (').  L'abondance  des  metaux  en  Es- 
pagne  explique  comment  se  trouvait  chez  plusieurs  des 

O  Strabon,  III,  T,  140. 
(*)  Strabon,  III,  n,  117. 

(3)  Pline,  Histoire  naturelle,  II,  m,  30.  — Strabon,  HI,  n,  120. 

(4)  Strabon,  IH,  n,  1  IT.  —Pline,  III,  i,  3  ;  XXXIII,  VH,  40. 
(6)  A  peu  pr^s  25,000  francs.     (Strabon,  III,  ir,  122.) 

(°)  767,695  livres  d'argent  et  10,918  livres  d'or,  sans  compter  ce  que  four- 
nirent  certaines  impositions  partielles,  parfois  fort  ^lev^es,  comme  celles  de 
Marcob'ca,  1  million  de  sesterces  (230,000  fr.),  et  de  Certima,  2,400,000  ses- 
terces (550,000  fr.).  (Voy.  les  livres  XXVIII  a  XLVI  de  Tite-Live.)  Telles 
4taient  les  ressources  de  1'Espagne,  meme  dans  les  moindres  Iocalit6s,  qu'en 
602  C.  Marcellus  imposait  a  une  petite  ville  des  Celtiberes  ( Odlis)  une  con- 
tribution de  trente  talents  d'argent  (environ  174,600  fr.),  et  cette  contribution 
6tait  regardee  par  les  cites  voisines  comme  des  plus  moderns.  (Appien, 
Guerres  tf Espagne,  XLVIII,  158,  6dit.  Schweighaeuser.)  Posidonius,  cit6  par 
Strabon  (III,  iv,  135),  rapporte  que  M.  Marcellus  tira  des  Celtiberes  un  tribut 
de  six  cents  talents  (environ  3,492,600  fr.). 


106  TEMPS   ANTEKIEUK8   A   CE8AK. 

chefs  ou  petits  rois  des  nations  iberes  un  si  grand  nombre 
de  vases  d'or  et  d'argent.  Polybe  compare  1'un  d'eux,  pour 
son  luxe,  au  roi  des  fabnleux  Pheaciens  ('). 

Au  nord  et  au  centre  de  la  Peninsule,  1'agriculture  et 
1'eleve  des  bestiaux  etaient  la  principale  source  de  richesse. 
C'cst  la  que  se  fabriquaient  les  saies,  vetements  de  laine  ou 
de  poil  de  ch5vre,  qui  s'exportaient  en  grand  nombre  en 
Italic  (J).  Dans  la  Tarraconaise,  la  culture  du  lin  etait  tres- 
productive;  les  habitants  avaient  e^e  les  premiers  a  tisser 
ces  toiles  si  tines  appelees  carbasa  et  qu'on  recherchait  jus- 
qu'en  Grece  (').  Le  cuir,  le  miel,  le  sel,  etaient  apportes  par 
cargaisons  dans  les  principaux  ports  de  la  cote :  a  Emporia3 
(Empurias) ,  etablissement  des  Phoceens  dans  la  Catalogne; 
a  Sagonte  (*),  fondee  par  des  Grecs  venus  de  1'ile  de  Zacynthe ; 
a  Tarraco  (Tarragone),  un  des  plus  anciens  etablissements 
des  Pheniciens  en  Espagne;  a  Malaca  (Malaga),  d'ou  s'ex- 
portaient toutes  sortes  de  salaisons  (5).  La  Lusitanie,  negligee 
par  les  navires  pheniciens  ou  carthaginois,  etait  moins  favo- 
risee.  On  voit  cependant,  par  le  passage  de  Polybe  (")  qui 
enumere  les  denrees  de  cette  province  avec  leurs  prix,  que  les 
produits  de  1'agriculture  y  etaient  tres-abondants  (7). 

La   prosperite  de  1'Espagne  ressort  d'ailleurs  du  chiffre 

(')  Peuple  de  la  fable  dont  parle  Homere.  (Athen6e,  I,  xxvm,  60,  edit. 
Schweighoeuser.) 

(*)  Diodore  de  Sicile,  V,  xxxiv,  xxxv. 

(")  Pline,  Hisloire  naturelle,   XIX,  i,  10. 

(*)  A  1'epoque  d'Annibal,  cette  ville  6tait  une  des  plus  riches  de  la  P6nin- 
eule.  (Appien,  Guerres  tfEspagne,  xn,  113.) 

(')  Strabon,  III,  IT,  130. 

(')  Polybe,  XXXIV,  Fragm.  8. 

C)  Le  mddimne  d'orge  (62  litres)  se  vendait  1  drachme  (0  fr.  97  cent.);  le 
m6dimne  de  froment,  9  oboles  (environ  1  fr.  46  cent.).  (Les  52  litres  Talent 
en  moyenne,  en  France,  10  fr.)  Un  metretes  de  vin  (39  litres)  valait  1  drachme 
(0  Tr.  97  cent.);  un  lievre,  1  obole  (0  fr.  16  cent.);  une  chevre,  1  obole  (0  fr. 
16  cent.) ;  un  agneau,  de  3  &  4  oboles  (0  fr.  50  cent,  a  0  fr.  60  cent.) ;  un 
pore  de  100  livres,  5  drachmes  (4  fr.  85  cent.) ;  une  brebis,  2  drachmes  (1  fr. 
95  cent.) ;  un  bocuf  d'attelage,  10  drachmes  (9  fr.  70  cent.) ;  un  reau,  5 
drachmes  (4  fr.  85  cent.) ;  un  talent  (26  kilogr.)  de  figues,  3  oboles  (0  fr.  45 
cent.) 


LIVKE  I,  CHAP.  IV. LE  BASSE*  DE  LA  MEDITEKKANEE.        107 

e'leve  de  sa  population.  Selon  quelques  auteurs,  Tiberius 
Gracchus  aurait  pris  aux  Celtiberes  trois  cents  oppida. 
Dans  la  Turdetanie  (partie  de  VAndaloiisie),  Strabon  ne 
compte  pas  moins  de  deux  cents  villes  (').  L'historien  des 
guerres  d'Espagne,  Appien,  signale  la  multitude  des  peu- 
plades  que  les  Remains  eurent  a  soumettre  (*),  et  pen- 
dant la  campagne  de  Cn.  Scipion,  plus  de  cent  vingt  se 
rendirent  (3). 

La  peuinsule  iberique  comptait  done  alors  parmi  les 
regions  les  plus  peuplees  et  les  plus  riches  de  1'Europe. 

IV.  La  partie  de  la  Gaule  que  baigne  la  Mediterranee 
n'offrait  pas  un  spectacle  moins  satisfaisant.  Des  migrations 
nombreuses,  venues  de  I'est,  avaient  refoule  la  Gauie  mi5ridlo_ 
population  de  la  Seine  et  de  la  Loire  vers  les  nal°- 
bouches  du  Rhone,  et,  des  le  milieu  du  in"  siecle  avant  notre 
ere,  les  Gaulois  se  trouvaient  a  1'etroit  dans  leurs  frontieres. 

(>)  Strabon,  HI,  n,  116. 

(•)  Appien,  Guerres  d'Espagne,  i,  102.  —  Pompee,  dans  les  trophies  qu'il 
s'etait  fait  61ever  sur  la  cote  de  la  Catalogue,  affinnait  avoir  sounds  huit  cent 
soixante  et  dix-sept  oppida.  (Pline,  Histoire  naturelle,  III,  in,  18.)  Pline  en 
comptait  deux  cent  quatre-vingt-treize  dans  1'Espagne  citdrieure,  et  cent  soi- 
xante et  dix-neuf  dans  la  Be"tique.  (Histoire  naturelle,  III,  in,  18.)  —  On  peut 
d'ailleurs  appre"cier  le  nombre  des  habitants  par  le  calcul  des  troupes  levees 
pour  resister  aux  Scipions.  En  additionnant  les  chiffres  fournis  par  les  auteurs, 
on  arrive  au  total  effrayant  de  317,700  hommes  tues  ou  faits  prisonniers. 
(Tite-Live,  XXX  et  suiv.)  En  648,  on  voit  deux  nations  de  1'Espagne,  les  Iler- 
getes  et  les  Ausetans,  r6unies  a  quelques  petites  peuplades,  mettre  sur  pied 
30,000  fantassins  et  4,000  chevaux.  (Tite-Live,  XXIX,  i.)  On  en  remarque 
quinze  a  vingt  autres  dont  les  forces  sont  e"gales  ou  superieures.  Apr6s  la 
bataille  de  Zama,  1'Espagne  fournit  a  Asdrubal  50,000  hommes  de  pied  et 
4,500  chevaux.  (Tite-Live,  XXVIH,  xn,  xin.)  Caton  n'a  pas  plutot  paru 
avec  sa  flotte  en  face  d'Emporia}  qu'une  arm6e  de  40,000  Espagnols,  qui  ne 
pouvaient  s'etre  rassembles  que  dans  le  pays  environnant,  est  deja  prete  a  le 
repousser.  (Appien,  Guerres  d'Espagne,  XL,  147.)  Dans  la  Lusitanie  meme, 
pays  beaucoup  moins  peuple,  on  voit  Servius  Galba  et  Lucullus  tuer  aux  Lusi- 
taniens  12^00  hommes.  (Appien,  Guerres  d'Espagne,  LVIII  et  LIX,  170  et 
suiv.)  Quoique  derast6  et  en  partie  d6peup!6  par  ces  deux  ge'ne'raux,  le  pays, 
au  bout  de  quelques  anne'es,  foumit  encore  a  Viriathe  des  forces  considerables. 

(»)  Tite-Live,  XXII,  xx. 


108  TEMPS   ANTEKIEURS   A   CE6AB. 

Plus  civilises  que  les  Iberes,  mais  non  moins  energiques,  ils 
unissaient  des  moeurs  douces  et  hospitalieres  a  une  grande 
activite,  que  developpa  encore  leur  contact  avec  les  colonies 
grecques  repandues  des  Alpes  maritimes  aux  Pyrenees.  La 
culture  des  champs,  1'eleve  du  betail  constituaient  leur  princi- 
pale  richesse,  et  leur  Industrie  s'aliraentait  des  produits  du  sol 
et  des  troupeaux.  On  y  fabriquait  des  saies,  uon  moins 
renommees  que  celles  des  Celtiberes,  exportees  en  grande 
quantite  en  Italic.  Bons  mariniers,  les  Gaulois  transportaient 
par  eau,  sur  la  Seine,  le  Rhin,  la  Saone,  le  Rhone  et  la  Loire, 
les  marchandises  et  les  bois  de  construction  qui,  meme  des 
cotes  de  la  Manche,  venaient  s'accumuler  dans  les  places 
commerciales  phoceennes  de  la  Mediterranee  (').  Agde 
(Agatha),  Antibes  (Antipolis),  Nice  (JViccea),  les  lies 
d'Hyeres  (Stoechades),  Monaco  (Portus  Herculis  Monceci), 
etaient  autant  de  stations  navales  qui  entretenaient  des 
relations  avec  1'Espagne  et  1'Italie  (*). 

Marseille  n'avait  qu'un  territoire  tres-circonscrit,  mais 
son  influence  s'exe^ait  au  loin  dans  1'inte'rieur  de  la  Gaule. 
C'est  a  cette  ville  q\i'on  doit  1'acclimatation  de  la  vigne  et 
de  1'olivier.  Des  milliers  de  boeufs  venaient  tous  les  ans 
paitre  le  thym  aux  environs  de  Marseille"^3).  Les  marchands 
marseillais  parcouraient  en  tous  sens  la  Gaule  afin  d'y  vendre 
leurs  vins  et  le  produit  de  leurs  manufactures  (4).  Sans 
s'elever  au  rang  de  grande  puissance  maritime,  la  petite 
republique  phoceenne  avait  cependant  des  ressources  suffi- 
santes  pour  se  faire  respecter  de  Carthage;  elle  s'allia  de 
bonne  heure  aux  Romains.  Des  maisons  marseillaises  avaient, 
des  le  ve  siecle  de  Rome,  etabli  a  Syracuse,  comme  elles  le 
firent  plus  tard  a  Alexandrie,  des  comptoirs  qui  attestent  une 
tres-grande  activite  commerciale  (6). 

(1)  Strabon,  IV,  i,  153  ;  n,  15Y ;  ni,  160. 

(2)  Voyez  ce  que  dit  M.  Amed6e  Thierry,  Histoire  des  Gaulois,  U,  134  et 
Buiv.  3e  6dit 

(')  Pline,  XXI,  xxxi. 

(4)  Diodore  de  Sicile,  V,  xxn.  —  Athdn^e,  IV,  XXXTI,  94. 

(s)  D6inosthene,  XXXII'  Discours,  contre  Zenothemis,  980,  edit.  Bekker 


LIVKE  I,  CHAP.  IV. LE  BASSIN  DE  LA  MEDITERKANEE.        109 

V.  Seuls  dans  la  mer  Tyrrhenienne,  les  Ligures  n'etaient 
point  encore  sortis  de  cette  vie  presque  sauvage  qu'avaient 
menee  a  1'origine  les  Iberes,  issus  de  la  meme    Lisnrie,  Ganie 
souche.     Si  quelques  villes  du  littoral  ligure,  et   y^netie'et 
Genes  notamment  ( G-enua),  faisaient  le  commerce    I11yrie- 
maritime,  elles  se  soutenaient  par  la  piraterie  (*)  plutot  que 
par  des  echanges  reguliers  (s). 

Au  contraire,  la  Gaule  cisalpine  proprement  dite  nour- 
rissait,  des  1'epoque  de  Polybe,  une  population  nombreuse. 
On  peut  s'en  faire  une  idee  par  les  pertes  qu'essuya  cette 
province  pendant  une  periode  de  vingt-sept  annees,  de  1'an 
554  a  1'an  582  ;  Tite-Live  donne  un  total  de  257,400  hommes 
tues,  pris  ou  transported  (3).  Les  tribus  gauloises  fixe"es  dans 
la  Cisalpine,  tout  en  conservant  les  moeurs  originelles,  etaient, 
par  leur  contact  avec  les  ^trusques,  parvenues  a  un  certain 
degre  de  civilisation.  Le  nombre  des  villes  dans  cette  con- 
tree  n'etait  pas  fort  considerable,  mais  on  y  comptait  beau- 
coup  de  bourgades  (4).  Adonne"s  a  1'agriculture  comme  les 
autres  Gaulois,  les  Cisalpins  e"levaient  dans  leurs  forets  des 
troupeaux  de  pores  en  telle  quantite,  qu'ils  auraient  suffi,  au 
temps  de  Strabon,  a  1'alimentation  de  Rome  (*).  Les  mon- 
naies  d'or  pur  que  1'on  a,  dans  ces  derniers  temps,  decou- 
vertes  dans  la  Gaule  cisalpine,  surtout  entre  le  P6  et  1'Adda, 
et  qui  portent  le  type  des  Bojiens  et  de  quelques  populations 
ligures,  temoignent  de  1'abondance  de  ce  metal,  qui  se 
recueillait  en  paillettes  dans  les  eaux  des  fleuves  (').  De  plus, 
certaines  villes  d'origine  etrusque,  telles  que  Mantoue  (Man- 
tua), Padoue  (Patavium),  conservaient  des  vestiges  de  la 
prosperite  qu'elles  avaient  atteinte  au  temps  ou  les  peuples 

(')  Strabon,  IV,  vi,  169. 

(")  Diodore  de  Sicile,  V,  xxxix. 

(3)  Voy.  Tite-Live,  XXXII  i  XLII. 

(*)  Voy.  Strabon,  V,  i,  179,  180. 

(>)  Strabon,  V,  i,  181. 

(")  L'or  etait  aussi,  originak-ement,  tres-abondant  dans  la  Gaule  ;  mais  les 
mines  d'ou  il  etait  extrait,  les  rivieres  qui  le  charriaient,  durent  s'epuiser  promp- 
tement,  car  le  titre  des  monnaies  d'or  gauloises  s'abaisse  d'autant  plus  que 
1'^poque  de  leur  fabrication  se  rapprocbe  davantage  de  la  conquete  romaine. 


HO  TEMPS   ANTERIEUKS   A   CESAK. 

de  la  Toscane  e"tendaient  leur  domination  jusqu'au  dela  du 
P6.  A  la  fois  ville  maritime  et  place  de  commerce,  Padoue, 
a  une  epoque  reculee,  possedait  un  vaste  territoire  et  pouvait 
mettre  sur  pied  120,000  hommes  (').  Les  transports  des 
denre'es  6taient  rendus  faciles  au  moyen  de  canaux  traversant 
la  Venetie,  creus^s  en'partie  par  les  fitrusques.  Tels  etaient 
notamment  ceux  qui  joignaient  Ravenne  a  Altinum  (Altino), 
devenu  plus  tard  le  grand  entrepot  de  la  Cisalpine  (5). 

Les  relations  commerciales  entretenues  par  la  Ve'netie 
avec  la  Germanic,  I'lllyrie,  la  Rhetie,  remontaient  bien  au 
dela  de  1' epoque  romaine,  et,  des  une  haute  antiquite,  c'etait 
en  Venetie  que  parvenait  1'ambre  des  bords  de  la  Baltique  (s). 
Tout  le  trafic  qui  se  concentra  plus  tard  a  Aquilee,  fondee 
par  les  Remains  apres  la  soumission  des  Venetes,  avait  alors 
pour  centre  les  villes  de  la  Venetie,  et  les  colonies  nombreuses 
6tablies  par  les  Romains  dans  cette  partie  de  la  presqu'ile 
prouvent  ses  immenses  ressources.  D'ailleurs,  les  Venetes, 
occupes  a  cultiver  leurs  terres  et  a  Clever  leurs  chevaux, 
avaient  des  moeurs  pacifiques  qui  facilitaient  les  relations 
commerciales  et  contrastaient  avec  les  habitudes  de  brigan- 
dage des  populations  repandues  sur  les  cotes  nord  et  nord-est 
de  1'Adriatique. 

Les  Istriens,  les  Liburnes  et  les  Illyriens  etaient  des 
nations  plus  redoutables  par  leurs  corsaires  que  par  leurs 
armees ;  leurs  barques  legeres  et  rapides  couvraient  1'Adria- 
tique  et  entravaient  la  navigation  entre  1'Italie  et  la  Grece. 
En  1'an  524,  les  Illyriens  mettaient  a  la  mer  cent  lembi  (4), 
tandis  que  leur  armee  de  terre  ne  comptait  guere  plus  de 
5,000  homines  (6).  L'lllyrie  etait  pauvre  et  n'offrit  que 
peu  de  ressources  aux  Romains,  malgre  la  fertilite  du  sol. 

(')  Strabon,  V,  i,  177.  —  Tite-Live,  X,  n. 

(")  PUne,  Slstoire  naturelle,  HI,  xrr,  119.  — Martial,  tipigr.  IV,  xxv.~ 
Itineraire  cTAntonin,  126. 

(*)  Pline,  Histmre  naturelle,  XXXVII,  in,  §  43. 

(4)  Petits  batiments,  fins  voiliers  et  bons  marcheurs,  excellents  pour  la 
piraterie,  aussi  appe!6s  liburnes,  du  nom  du  peuple  qui  les  employait. 

(')  Polybe,  H,  v. 


LIVBE  I,  CHAP.  IV. LE  BASSIN  DE  LA  MEDITEEEANEE.       Ill 

L'agriculture  y  e'tait  negligee,  meme  au  temps  de  Strabon. 
L'Istrie  renfermait  une  population  beaucoup  plus  conside- 
rable, eu  egard  a  son  etendue  (l).  Cependant,  pas  plus  que 
la  Dalmatie  et  le  reste  de  1'Illyrie,  elle  n'avait  atteint,  a 
1'epoque  qui  nous  occupe,  ce  haut  degr6  de  prosperite 
qu'elle  acquit  plus  tard  par  la  fondation  de  Tergeste 
(Trieste)  et  de  Pola.  La  conquete  romaine  delivra  1'Adria- 
tique  des  pirates  qui  1'infestaient  (*),  et  alors  seulement  les 
ports  de  Dyrrachium  et  d'Apollonie  obtinrent  une  veritable 
importance. 

VI.  L'^pire,  pays  de  paturages  et  de  bergers,  entrecoupe 
de  montagnes  pittoresques,  6tait  une  espece  d'Helvetie.  Am- 
bracia  (aujourd'hui  Arta),  que  Pyrrhus  avait 
choisie  pour  sa  residence,  devenue  une  tres-belle 
ville,  possedait  deux  theatres.  Le  palais  du  roi  (Pyrrheum) 
formait  un  veritable  musee,  car  il  fournit  pour  le  triomphe  de 
M.  Fulvius  Nobilior,  en  565,  deux  cent  quatre-vingt-cinq 
statues  de  bronze,  deux  cent  trente  de  marbre  (*),  et  des 
tableaux  de  Zeuxis  mentionnes  dans  Pline  (4).  La  ville  paya 
en  outre,  a  cette  occasion,  cinq  cents  talents  (2,900,000  francs) 
et  offrit  au  consul  une  couronne  d'or  pesant  cent  cinquante 
talents  (pres  de  4,000  kilogrammes)  (6).  H  parait  qu'avant  la 
guerre  de  Paul-Emile  ce  pays  renfermait  une  population 
assez  nombreuse  et  comptait  soixante  et  dix  villes,  la  plu- 
part  situees  dans  le  pays  des  Molosses  (").  Apres  la  bataille 
de  Pydna,  le  general  remain  y  fit  un  butin  si  considerable, 
que,  sans  compter  la  part  du  tresor,  chaque  fantassin  re9ut 
200  deniers  (200  francs  environ),  chaque  cavalier  400  ;  en 
outre,  la  vente  des  esclaves  s'eleva  au  chiffre  e"norme  de 
150,000. 

(')  Tite-Live,  XLI,  n,  IT,  xi. 

(')  Polybe,  II,  v«i. 

(')  Tite-Live,  XXXIX,  T. 

(«)  Pline,  XXX.V,  LI. 

(5)  Polybe,  TmT,  xin. 

(')  Polybe,  XXX,  xv,  5.  —  Tite-Live,  XLV,  xxxiv. 


112  TEMPS   ANTEBIEUB8   A   CESAK. 

VII.  Au  commencement  de  la  premiere  guerre  punique,  la 
Grece  proprement  dite  se  divisait  en  quatre  puissances  princ.i- 
pales :  la  Maccdoine,  1'^tolie,  1'Achaie  et  Sparte. 
Toute  la  partie  continentale,  qui  s'etend  au  nord 
du  golfe  de  Corinthe  jusqu'aux  montagnes  du  Pinde,  etait 
sous  la  dependance  de  Philippe ;  la  partie  occidentale  apparte- 
nait  aux  IStoliens.  Le  Peloponnese  etait  partage  entre  les 
Acheens,  le  tyran  de  Sparte,  et  des  villes  independantes. 
La  Grece,  en  decadence  depuis  un  siecle  environ,  avait  vu 
son  esprit  guerrier  s'affaiblir  et  sa  population  diminuer ;  et 
cependant  Plutarque,  en  comprenant  sous  ce  nom  les  peu- 
ples  de  race  hellenique,  avance  que  ce  pays  fournissait  au 
roi  Philippe  Pargent,  les  vivres  et  les  approvisionnements 
de  son  armee  (').  La  marine  grecque  avait  presque  disparu. 
La  ligue  Acheenne,  qui  comprenait  1'Argolide,  Corinthe, 
Sicyone  et  les  cites  maritimes  de  1'Achaiie,  avait  peu  de 
vaisseaux.  Sur  terre  les  forces  helleniques  etaient  moins 
insignifiantes.  La  ligue  ^tolienne  mettait  10,000  hommes 
sur  pied,  et,  lors  de  la  guerre  centre  Philippe,  pretendait 
avoir  contribue  plus  que  les  Remains  a  la  victoire  de  Cynos- 
cephales.  La  Grece  etait  encore  riche  en  objets  d'art  de 
toute  espece.  Lorsqu'en  535  le  roi  de  Macedoine  s'empara 
de  la  ville  de  Thermje,  en  £tolie,  il  y  trouva  plus  de  deux 
mille  statues  (*). 

Athenes,  malgre  la  perte  de  sa  suprematie  maritime, 
conservait  les  restes  d'une  civilisation  qui  avait  atteint  jadis 
le  plus  haut  degre  de  splendeur  ('),  et  ces  constructions 
incomparables  du  siecle  de  Pericles,  dont  le  nom  seul  rappelle 
tout  ce  que  les  arts  ont  produit  de  plus  parfait.  On  remar- 
quait,  entre  autres,  1'Acropole,  avec  son  Parthenon,  ses 
Propylees,  les  chefs-d'oeuvre  de  Phidias,  la  statue  de  Minerve 
en  or  et  en  ivoire,  et  une  autre  en  bronze,  dont  on  apercevait 
au  loin,  de  la  mer,  le  casque  et  la  lance  (4).  L'arsenal  du 

(')  Plutarque,  Flamininus,  u. 
(')  Polybe,  V,  ix. 
(")  Aristide,  Panathcn.  p.  149. 
(*)  Pausanias,  Attiquc,  xxvm. 


LIVRE  I,  CHAP.  IV. LE  BASSIN  DE  LA  MEDITERKANEE.       113 

Piree,  bati  par  1'architecte  Philon,  etait,  suivant  Plutarque,  un 
ouvrage  admirable  ('). 

Sparte,  quoique  bien  decline,  se  distinguait  par  ses  mo- 
numents et  son  Industrie ;  le  fameux  portique  des  Perses  (*), 
eleve  apres  les  guerres  mediques,  et  dont  les  colonnes  en 
marbre  blanc  representaient  des  vaincus  illustres,  faisait 
le  principal  ornement  du  marche.  Le  fer,  tire  en  abondance 
du  mont  Taygete,  etait  merveilleusement  travaille  a  Sparte, 
dont  les  fabriques  d'armes  et  d'instruments  agricoles  avaient 
de  la  eelebrite  (').  Les  cotes  de  Laconic  abondaient  en 
coquillages  d'ou  1'on  tirait  la  pourpre  la  plus  estimee  apres 
celle  de  Phenicie  (*).  Le  port  de  Gythium,  tres-peuple  et 
tres-actif  en  559,  avait  encore  de  grands  arsenaux  ('). 

Au  centre  de  la  presqu'ile,  1'Arcadie,  quoique  sa  popu- 
lation fut  composee  de  pasteurs,  avait  pour  les  arts  le  meme 
amour  que  le  reste  de  la  Grece.  Elle  possedait  deux  temples 
celebres  :  celui  de  Minerve  a  Tegee,  construit  par  1'architecte 
Scopas  ('),  ou  se  trouvaient  reunis  les  trois  ordres  d' archi- 
tecture, et  celui  d'Apollon  a  Phigalie  (T),  situe  a  3,000  pieds 
au-dessus  de  la  mer,  et  dont  les  restes  font  encore  1'admira- 
tion  des  voyageurs. 

L'^lide,  protegee  par  sa  neutralite,  s'adonnait  aux  arts 
de  la  paix ;  1'agriculture  y  florissait ;  ses  pecheries  etaient 
productives ;  on  y  fabriquait  des  tissus  de  byssus  qui  rivali- 
saient  avec  les  mousselines  de  Cos  et  se  vendaient  au  poids 
de  For  (8).  La  ville  d'^lis  possedait  le  plus  beau  gymnase  de 

(')  Plutarque,  Sylla,  xx. 

(*)  Pausanias,  Laconie,  xi.  —  H  faut  encore  citer  le  fameux  temple  de 
bronze  de  Minerve,  les  deux  gymnases  et  le  Plataniste,  grande  place  ou  avaient 
lieu  les  concours  d'adolescents.  (Pausanias,  Laconic,  xiv.) 

(')  ^tienne  de  Byzance,  au  mot  Aaxedaifiuv,  p.  413. 

(4)  Pausanias,  Laconic,  xxi. 

(')  Tite-Live,  XXXTV,  xxix. 

(8)  Pausanias,  Arcadie,  XLV. 

(')  Pausanias,  Arcadie,  xu.  Trente-six  colonnes  sur  trente-huit  sont  en- 
core debout. 

(")  Pline,  Hhtoire  naturelle,  XIX,  i,  4. 


114  TEMPS   ANTERIEUES   A   CESAK. 

la  Grece ;  on  venait  s'y  preparer,  quelquefois  un  an  a  1'avance, 
pour  le  concours  des  jeux  Olympiques  ('). 

Olympic  etait  la  cite  sainte,  celebre  par  son  sanctuaire  et 
son  jardin  sacre,  ou  s'elevait,  au  milieu  d'une  multitude  de 
chefs-d'oeuvre,  une  des  merveilles  du  monde,  la  statue  de 
Jupiter,  ceuvre  de  Phidias  (a),  et  doHt  la  majeste  etait  telle, 
quo  Paul-lSmile,  a  son  aspect,  se  crut  en  presence  de  la 
divinite  elle-meme. 

Argos,  patrie  de  plusieurs  artistes  celebres,  comptait  des 
temples,  des  fontaines,  un  gymnase,  un  theatre,  et  sa  place 
publique  avait  servi  de  champ  de  bataille  aux  armees  de 
Pyrrhus  et  d' Antigone.  Elle  resta,  jusque  sous  la  domina- 
tion romaine,  une  des  plus  belles  villes  de  la  Grece.  Dans 
son  territoire  se  trouvaient  le  superbe  temple  de  Junon, 
1'antique  sanctuaire  des  Argiens,  avec  la  statue  d'or  et 
d'ivoire  de  la  deesse,  ouvrage  de  Polyclete,  et  le  vallon  de 
Nemee,  oil  se  celebrait  une  des  quatre  fetes  nationales  de  la 
Grece  (*).  L'Argolide  possedait  encore  Epidaure  avec  ses 
sources  thermales,  son  temple  d'Esculape,  enrichi  des  offran- 
des  deposees  par  les  malades  (4),  et  son  theatre,  un  des  plus 
grands  du  pays  (6). 

Corinthe,  admirablement  situee  sur  1'isthme  etroit  qui 
separait  la  mer  Egee  du  golfe  qui  a  garde  son  nom  ("),  aArec 
ses  teintureries,  ses  fabriques  celebres  de  tapis,  de  bi-onze, 
rappelait  encore  1'ancienne  prosperite  hellenique.  La  popu- 
lation devait  en  etre  considerable,  puisqu'on  y  comptait 
460,000  esclaves  (7) ;  partout  s'elevaient  des  palais  de  marbre, 

(')  Pausanias,  tflide,  II,  xxm  et  XXIT. 
(*)  Pausanias,  tflide,  I,  n. 
,      (')  Strabon,  VIH,  vi,  319,  320. 
(*)  Pausanias,  Corinthie,  xxvni,  1. 
(6)  Pausanias,  Corinthie,  XXTII. 

(6)  "Les  marehandises    n'etaient  pas   forc6es    de    faire  le  detour  par 
Corinthe ;  une  route  directe  traversait  1'isthme  a  sa  partie  la  plus  eHroite,  et 
Ton  y  avait  meme  6tabli  un  systeme  de  rouleaux  sur  lesquels  on  transportait 
d'une  mer  a  1'autre  les  vaisseaux  d'un  faible  tonnage.     Dans  ce  cas,  Corinthe 
perceraitun  droit  de  transit."     (Strabon,  VHL  n,  28Y,  288.  — Polybe  IV, 

XIX.) 

(7)  Pausanias,  At&que,  n. 


LIVKE  I,  CHAP.  IY. — LE  BASSET  DE  LA  MEDITEKKANEE.        115 

ornes  de  statues  et  de  yases  precieux.  Corinthe  passait  pour 
la  ville  la  plus  voluptueuse.  Parmi  ses  nombreux  temples, 
celui  de  Venus  etait  desservi  par  plus  de  mille  courtisanes  ('). 
Dans  la  vente  du  butin  fait  par  Mummius,  un  tableau  d'Aris- 
tide,  representant  Bacchus,  fut  vendu  600,000  sesterces  (*). 
On  vit,  au  triomphe  de  Metellus  le  Macedonique,  un  groupe, 
ouvrage  de  Lysippe,  representant  Alexandre  le  Grand,  vingt- 
cinq  cavaliers  et  neuf  fantassins  tues  a  la  bataille  du  Gra- 
nique ;  ce  groupe,  pris  a  Corinthe,  venait  de  Dium,  en  Mace- 
doine  ('). 

D'autres  villes  de  la  Grece  n'etaient  pas  moins  riches  en 
ceuvres  d'art  (4).  Les  Remains  enleverent  de  la  petite  ville 
d'^retrie,  lors  de  la  guerre  de  Macedoine,  une  grande 
quantite  de  tableaux  et  de  statues  precieuses  (6).  On  sait  par 
le  voyageur  Pausanias  quelle  etait  la  prodigieuse  quantite 
d'offrandes  apportees  des  contrees  les  plus  diverses  dans  le 
sanctuaire  de  Delphes.  Cette  ville,  qui  par  sa  reputation  de 
saintete  et  ses  jeux  solennels,  les  jeux  Pythiques,  rivalisait 
avec  Olympic,  amassa  pendant  des  siecles,  dans  son  temple, 
d'hnmenses  tresors,  et,  quand  les  Phoceens  le  pillerent,  ils 
y  trouverent  assez  d'or  et  d'argent  pour  battre  10,000  talents 
de  monnaie  (environ  58  millions  de  francs).  L'ancienne  opu- 
lence des  Grecs  avait  neanmoins  passe  dans  leurs  colonies, 
et,  des  extremites  de  la  mer  Noire  jusqu'a  Cyrene,  s'elevaient 
de  nombreux  etablissements  remarquables  par  leur  somp- 
tuosite. 

VIII.  La  Macedoine  attirait  a  elle,  depuis  Alexandre,  les 
richesses  et  les  ressources  de   1'Asie.      Dominant   sur  une 
grande  partie  de  la  Grece  et  de  la  Thrace,  occu- 
pant la  Thessalie,  etendant  sur  1'^pire  sa  suze- 

(')  Cic6ron,  De  la  Jtepubligue,  H,  IT,  7,  8.  —  Strabon,  VTII,  vr,  325. 
(5)  Strabon,  VHI,  vi,  327.  —  Pline,  Histoire  naturdle,  XXXV,  x,  §  36. 
(')  Arrien,  Expeditions  <P Alexandre,  I,  16.— Velleius  Paterculus,  I,  xi.  — 
Plutarque,  Alexandre,  XTI. 
(4)  Athenee,  VI,  272. 
(')  Tite-Livc,  XXXTT,  xvi. 


116  TEMPS   ANTEKIEUBS   A   CESAR. 

rainete,  ce  royaume  concentrait  en  lui  les  forces  vives  de  ces 
cites  jadis  independantes  qui,  deux  siecles  auparavant,  riva- 
lisaient  de  puissance  et  de  courage.  Sous  une  administra- 
tion econome,  les  revenus  publics  provenant  des  domaines 
royaux  ('),  des  mines  d'argent  du  mont  Pangee  et  des  impots, 
suifisaient  aux  besoins  du  pays  (*).  En  527,  Antigone  en- 
voyait  a  Rhodes  des  secours  considerables,  qui  donnent  la 
mesure  des  ressources  de  la  Macedoine  (a). 

Vers  1'an  563  de  Rome,  Philippe  avait,  par  de  sages  me- 
sures,  releve  1'importance  de  la  Macedoine.  II  reunit  dans 
ses  arsenaux  de  quoi  equiper  trois  annees  et  des  vivres  pour 
dix  ans.  Sous  Persee,  la  Macedoine  n'etait  pas  moins  floris- 
sante.  Ce  prince  donna  a  Cotys,  pour  un  service  de  six  mois, 
avec  1,000  cavaliers,  la  somme  considerable  de  200  talents  (4). 
A  la  bataille  de  Pydna,  qui  consomma  sa  mine,  pros  de 
20,000  hommes  resterent  sur  le  terrain,  et  11,000  furent 
faits  prisonniers  (&).  La  richesse  de  1'armement  des  troupes 
macedoniennes  surpassait  beaucoup  celle  des  autres  armees. 
La  phalange  Leucaspide  etait  vetue  d'ecarlate  et  portait 
des  armures  dorees;  la  phalange  Chalcaspide  avait  des 
boucliers  de  1'airain  le  plus  fin  (*).  Le  luxe  prodigieux  de 
la  cour  de  Persee  et  celui  de  ses  favoris  nous  revelent  mieux 
encore  a  quel  degre  d'opulence  la  Macedoine  etait  arrivee. 
Tous  deployaient  dans  leurs  habits  et  sur  leur  table  un  faste 
pareil  a  celui  des  rois  (T).  Dans  le  butin  fait  par  Paul-Emile, 
se  trouvent  des  tableaux,  des  statues,  de  riches  tapisseries, 
des  vases  d'or,  d'argent,  de  bronze  et  d'ivoire,  qui  etaient 

O  Tite-Live,  XLV,  xvm. 

(a)  Tite-Live,  XLH,  XH. 

-  (3)  "C'dtaient,  en  argent,  100  talents  (582,000  francs),  et  en  ble,  100,000 
artabes  (52,500  hectolitres) ;  enfin  des  quantit^s  considerables  de  bois  de  con- 
struction, de  goudron,  de  plomb  et  de  fer.  (Polybe,  V,  LXXXIX.) 

(*)  Environ  1,164,000  francs.    Persee  lui  avait  promis  le  double.     (Tite- 
Live,  XLII,  LXVII.) 

(*)  Tite-Live,  XLIV,  XLII. 

(")  Tite-Live,  XLIV,  XLI. 

(T)  Tite-Live,  XLV,  xxxn. 


LIVRE  I,  CHAP.  IV. LE  BASSIN  DE  LA  MEDITEBKANEE.        117 

autant   de   chefs-d'oeuvre  (').      Aucun   triomphe  n'egala  le 
sien  ('). 

Valere  d'Antium  estime  a  plus  de  120  millions  de  sester- 
ces (environ  30  millions  de  francs)  1'or  et  1'argent  exposes  en 
cette  occasion  (').  La  Macedoine,  on  le  voit,  avait  absorbe 
les  anciennes  richesses  de  la  Grece.  La  Thrace,  longtemps 
barbare,  commen9ait  aussi  a  sortir  de  1'etat  d'inferiorite  oil 
elle  avait  langui.  De  nombreuses  colonies  grecques,  fondees 
sur  les  rivages  du  Pont-Euxin,  y  faisaient  penetrer  la  civili- 
sation et  le  bien-etre,  et,  parmi  ces  colonies,  Byzance, 
quoique  souvent  inquietee  par  les  barbares  ses  voisins,  avait 
deji  une  importance  et  une  prosperite  qui  presageaient  ses 
futures  destinees  (4).  Des  etrangers,  affluant  de  toutes  parts 
dans  ses  murs,  y  avaient  introduit  une  licence  qui  devint 
proverbiale  (').  Son  commerce  etait  surtout  alimente  par  des 
navires  atheniens,  qui  allaient  chercher  les  bles  de  la  Tauride 
et  les  poissons  du  Pont-Euxin  (').  Quand  Athenes  sur  le 
declin  etait  en  proie  a  1'anarchie,  Byzance,  ou  florissaient  les 
arts  et  les  lettres,  servait  de  refuge  a  ses  exiles. 

IX.  L'Asie  Mineure  comprenait  un  grand  nombre  de  pro- 
vinces dont  plusieurs  devinrent,  apres  le  demembrement  de 

(')  Tite-Live,  XLV,  xxxin. 

(2)  n  dura  trois  jours ;  le  premier  suffit  &  peine  &  faire  defiler  les  250 
chariots  charges  des  statues  et  des  tableaux  ;  le  second  jour,  ce  fut  le  tour  des 
armes,  placees  sur  des  chars  que  suivaient  3,000  guerriers  portant  750  urnes 
remplies  d'argent  monnaye  :  chacune,  soutenue  par  quatre  homines,  contenait 
trois  talents  (en  tout,  plus  de  13  millions  de  francs).  Apres  eux  venaient  ceux 
qui  portaient  les  coupes  d'argent  ciselees  et  sculptees.  Le  troisieme  jour,  on 
vit  paraitre,  dans  la  pompe  triomphale,  les  porteurs  d'or  monnaye,  avec  77 
urnes,  dont  chacune  contenait  trois  talents  (en  tout,  environ  17  millions); 
paraissait  ensuite  une  coupe  sacr6e,  du  poids  de  dix  talents,  et  enrichie  de 
pierres  precieuses,  faite  par  les  ordres  du  general  remain.  Tout  cela  prece- 
dait  les  prisonniers,  Persce  et  les  siens ;  enfin  le  char  du  triomphateur. 
(Plutarque,  Paul-lZmile,  xxxn,  xxxin.) 

(s)  Tite-Live,  XLV,  XL. 

(4)  Polyb«,  IV,  xxxvin,  XLIV,  XLV. 

(')  Aristote,  Politigue,  VI,  iv,  §  1.  —  Elien,  fEstoires  variees,  TO,  XIT. 

(')  Strabon,  VII,  Y,  258  ;  XII,  in,  467. 


118  TEMPS   ANTEBIEUKS  A   CE8AE. 

1'empire  d'Alexandre,  des  £tats  indepeudants. 
Les  principales  se  re"unirent  en  quatre  groupes, 
composant  autant  de  royaurnes,  savoir :  le  Pont,  la  Bithynie, 
la  Cappadoce  et  Pergame.  II  faut  en  excepter  quelques  cites 
grecques  de  la  cote  qui  garderent  leur  autonomie  ou  furent 
placees  sous  la  suzerainete  de  Rhodes.  Leur  etendue  et 
leurs  limites  varierent  souvent  jusqu'a  la  conquete  romaine,  et 
plusieurs  passerent  d'une  domination  a  une  autre.  Tous  ces 
royaumes  participaient  a  differents  degres  de  la  prosperite  de 
la  Macedoine. 

"  L'Asie,  dit  Ciceron,  est  si  riche  et  si  fertile  que  la  fecon- 
"  dite  de  ses  campagnes,  la  varie*te  de  ses  produits,  Fetendue 
"  de  ses  paturages,  la  multiplicite  des  objets  que  le  commerce 
"  en  exporte,  lui  donnent  une  superiorite  incontestable  sur 
"  tous  les  autres  pays  de  la  terre  (1)." 

La  richesse  de  1'Asie  Mineure  ressort  du  chifFre  des  impo- 
sitions qu'elle  paya  aux  differents  generaux  remains.  Sans 
parler  des  depouilles  enlevees  par  Scipion,  lors  de  sa  cam- 
pagne  centre  Antiochus,  et  par  Manlius  Vulso  en  565,  Sylla, 
puis  Lucullus  et  Pompee,  tirerent  chacun  de  ce  pays  environ 
20,000  talents  (*),  outre  pareille  somme  distribute  par  eux  a 
leurs  soldats :  ce  qui  donne  le  chiffre  enorme  de  pres  de  sept 
cents  millions,  per9us  dans  un  espace  de  vingt-cinq  annees. 

X.  Le  plus  septentrional  des  quatre  groupes  nommes  ci- 
dessus  forma  une  grande  partie  du  royaume  de  Pont.,  Cette 
province,  1'ancienne  Cappadoce  Pontique,  jadis 
satrapie  persane,  asservie  par  Alexandre  et  ses 
successeurs,  se  releva  apres  la  bataille  d'Ipsus  (453).  Mithri- 
date  III  agrandit  son  territoire  en  y  ajoutant  la  Paphlagonie, 
et  ensuite  Sinope  et  la  Galatie.  Bientot  le  Pont  s'etendit  de 
la  Colchide  au  nord-est  jusqu'a  la  Petite  Armenie  au  sud-est, 
et  vint  confiner  a  la  Bithynie  a  1'ouest.  Touchant  ainsi  au 
Caucase,  dominant  sur  le  Pont-Euxin,  ce  royaume,  compose" 

(')  Cic6ron,  Diacours  en  favour  de  la  loi  Manilla,  vi. 
(')  Plutarque,  Sylla,  XXT. 


LIVKE  I,  CHAP.  IV. LE  BASSE*  DE  LA  MEDITEEEANEE.        119 

de  peuples  divers,  offrait,  sous  des  climats  varies,  des  produits 
de  difierente  nature.  II  recevait  les  vins  et  les  huiles  de  la 
mer  ^gce,  ainsi  que  les  bles  du  Bosphore ;  il  exportait  en 
grand  des  salaisons  (l),  1'huile  de  dauphin  ('),  et,  comme  pro- 
duits de  1'interieur,  les  laines  de  la  Gadilonitide  (*),  les  toi- 
sons  d'Ancyre,  Ids  chevaux  de  1'Armenie,  de  la  Medie  et  de 
la  Paphlagonie  (4),  le  fer  des  Chalybes,  population  de  mineurs 
au  sud  de  Trapezonte,  deja  celebre  au  temps  d'Homere,  et 
citee  par  Xenophon  (*).  La  se  trouvaient  aussi  des  mines 
d'argent,  abandonnees  a  1'epoque  de  Strabon  ('),  et  dont  1'ex- 
ploitation  a  ete  reprise  dans  les  temps  modernes.  Des  ports 
importants  sur  la  mer  Noire  ouvraient  a  ces  produits  des  de- 
bouches faciles.  C'est  a  Sinope  que  Lucullus  trouva  une 
partie  des  tresors  qu'il  etala  a  son  triomphe,  et  qui  nous 
donnent  une  haute  idee  du  royaume  des  Mithridate  (').  On 
admirait  a  Sinope  la  statue  d'Autolycus,  un  des  heros  protec- 
teurs  de  la  ville,  ouvrage  du  statuaire  Sthenis  (8). 

Trapezonte  ( Trebizonde),  qui,  avant  Mithridate  le  Grand, 
conservait  une  sorte  d'autonomie  sous  les  rois  de  Pont,  avait 
un  commerce  etendu,  ainsi  qu'une  autre  colonie  grecque, 
Amisus  (Samsouri)  ('),  regardee,  au  temps  de  Lucullus, 

(')  Surtout  ces  poissons  appeles  pelamydes,  recherches  dans  toute  la  Gr&ce. 
(Strabon,  VH,  vr,  266 ;  XII,  in,  46Y,  470.) 

(•)  Strabon,  XII,  in,  470. 

(*)  Strabon,  XII,  in,  468.  La  Gadilonitide  s'etendait  au  sud-oucst  d' Amisus 
(Samsoun). 

(4)  Polybe,  V,  XLIV,  LV.  —  ^z^chiel,  XXTII,  13,  14. 

(6)  Xenophon,  Retralte  des  dix  mille,  V,  v,  34.  — Homere,  Iliade,  II,  857. 

(6)  Strabon,  XH,  in,  470. 

(7)  On  y  vit  passer  une  statue  d'or  du  roi  de  Pont,  de  six  pieds  de  hauteur, 
avec  son  bouclier  garni  de  pierres  pre"  cieuses,  vingt  6tagSres  couvertes  de  vases 
d'argent,  trente-deux  autres  pleines  de  vaisselle  d'or,  d'annes  du  me'ine  metal 
et  d'or  monnay6  :  ces  e"tageres  etaient  portees  par  des  hommes  suivis  de  huit 
mulcts  charge's  de  lits  d'or,  et  apres  lesquels  en  venaient  cinquante-six  autres 
portant  1'argent  en  lingots,  et  cent  sept  charges  de  tout  1'argent  monnaye, 
montant  a  2,700,000   drachmes    (2,619,000  francs).      (Plutarque,  Lucullits, 
XXXTII.) 

(8)  Plutarque,  Lucullus,  xxm. 
(")  Strabon,  XII,  in,  469,  470. 


120  TEMPS   ANTEBIEUBS   A   CESAR. 

coinme  une  des  plus  florissantes  et  des  plus  riches  du  pays  ('). 
A  1'interieur,  Amasia,  devenue  depuis  une  des  grandes 
forteresses  de  1'Asie  Mineure  et  la  metropole  du  Pont,  avait 
dejA  vraisemblablement,  au  temps  des  guerres  p  uniques,  un 
certain  renom.  Cabire,  appelee  ensuite  Sebaste,  puis  N'eock- 
saree,  centre  de  la  resistance  de  Mithridate  le  Grand  centre 
Lucullus,  devait  a  son  magnifique  temple  de  la  Lune  une 
ancienne  celebrite.  Du  pays  de  Cabire,  il  n'y  avait,  au  dire 
de  Lucullus  (*),  qne  quelques  journees  de  marche  jusqu'en 
Armenie,  contree  dont  la  richesse  peut  s'evaluer  d'apres  les 
tresors  amasses  par  Tigrane  ('). 

On  comprend  des  lors  comment  Mithridate  le  Grand  par- 
vint,  deux  siecles  plus  tard,  a  opposer  aux  Remains  des 
armees  et  des  flottes  considerables.  II  possedait  dans  la  mer 
Noire  quatre  cents  navires  (4),  et  son  armee  s'elevait  a 
250,000  hommes  et  40,000  chevaux  (*).  II  recevait,  il  est 
vrai,  des  secours  de  1' Armenie  et  de  la  Scythie,  du  Palus 
Meotide  et  meme  de  la  Thrace. 

XL  La  Bithynie,  province  de  1'Asie  Mineure  comprise 

entre  la  Propontide,  le  Sangarius  et  la  Paphlagonie,  formait 

un  royaume  qui,  au  commencement  du  vie  siecle 

de  Rome,  etait  limitrophe  du  Pont  et  embrassait 

diverses  parties  des  provinces  contigues  a  la  Mysie  et  a  la 

Phrygie.     La  se  trouvaient  plusieurs  villes  dont  le  commerce 

rivalisait  avec  celui  des  villes  maritimes  du  Pont,  et  notam- 

ment  Nicee  et  Nicomedie.     Cette  derniere,  fondee  en  475  par 

Nicomede  Pr,  prit  une  rapide  extension  (').     Heraclee  Ponti- 

(')  Appien,  Guerres  conire  Mithridate,  LXXTIII. 

(*)  Plutarque,  Lucullus,  xiv. 

(*)  Voyez  ce  qui  est  rapporte  par  Plutarque  (Lucullus,  xxix)  dea  richesses 
et  des  objets  d'art  de  toute  espece  dont  regorgeait  Tigranocerte. 

(4)  Appien,  Guerres  de  Mitfiridate,  xm,  658 ;  xv,  662 ;  XTII,  664. 

(')  Appien,  Guerres  de  Mithridate,  xvn,  664.  La  Petite  Armenie  four- 
nissait  1,000  cavaliers.  Mithridate  avait  cent  trente  chars  armes  de  faux. 

(')  Strabon,  XH,  IT,  482.  —  tftienne  de  Byzance,  au  mot 
Pline,  Histoire  naturelle,  V,  xxxu,  149. 


LIVKE  I,  CHAP.  IV. LE  BASSE*  DE  LA  MEDITEEEANEE.        121 

qtte,  colonie  milesienne  situee  entre  le  Sangarius  et  le  Parthe- 
nius,  gardait  son  commerce  etendu  et  une  independance  que 
Mithridate  le  Grand  lui-meme  ne  put  completement  abattre; 
elle  possedait  tin  port  vaste,  sur  et  habilement  dispose,  qui 
abritait  une  flotte  nombreuse  (').  La  puissance  des  Bithyniens 
n'etait  pas  insignifiante,  puisqu'ils  mirent  sur  pied,  dans  la 
guerre  de  Mcomede  contre  Mithridate,  56,000  hommes  (a). 
Si  le  trafic  etait  considerable  sur  les  cotes  de  la  Bithynie, 
grace  %ux  colonies  grecques,  1'interieur  n'etait  pas  moins 
prospere  par  1'agriculture,  et  Bithynium  etait  encore,  au  temps 
de  Strabon,  renomme  pour  ses  troupeaux  (3). 

Tine  des  provinces  de  la  Bithynie  tomba  aux  mains  des 
Gaulois  (478  de  Rome).  Trois  peuples  d'origine  celtique  se 
la  partagerent  et  y  exercerent  une  sorte  de  domination  feo- 
dale.  On  1'appela  Galatie,  du  nom  des  conquerants.  Les 
places  de  commerce  etaient:  Ancyre,  point  d'arrivee  des 
3aravanes  venant  de  1'Asie,  et  Pessinonte,  une -des  metro- 
poles  du  vieux  culte  phrygien,  ou  les  pelerins  se  rendaient  en 
grand  nombre  pour  adorer  Cybele  (4).  La  population  de  la 
Galatie  etait  certainement  assez  considerable,  puisque,  dans 
la  fameuse  campagne  de  Cneius  Manlius  Vulso  (6),  en  565,  les 
Galates  perdirent  40,000  hommes.  Les  deux  tribus  reunies 
des  Tectosages  et  des  Trocmes  mettaient  sur  pied  a  cette 
epoque,  malgre  bien  des  defaites,  50,000  fantassins  et  10,000 
chevaux  ('). 

XII.  A  1'est  de  la  Galatie,  la  Cappadoce,  comprise  entre 
1'Halys  et  1'Armenie,  eloignee  de  la  mer,  traversee  par  de 
nombreuses  chaines  de  montagnes,  formait  un 

La  Cappadoce. 

royaume  reste  en  dehors  des  conquetes  d  Alex- 

andre,  et  qui,  peu  d'annees  apres  sa  mort,  opposait  a  Perdic- 

(')  Strabon,  XII,  m,  465. 
(2)  Appien,  Guterres  de  Mithridate,  XTII. 
(8)  Strabon,  XII,  T,  484. 

(4)  Strabon  (XII,  T,  486)  nous  dit  que  Pessinonte  6tait  le  plus  grand  march^ 
de  la  province. 

(6)  Tite-Live,  XXXVHI,  xxm. 
C)  Tite-Live,  XXXVIH,  XXTI. 


122  -TEMPS  ANTEKEEURS  A  CESAE. 

cas  30,000  homines  de  pied  et  15,000  cavaliers  (1).  Au  temps 
de  Strabon,  le  froment  et  le  be'tail  faisaient  toute  la  richesse 
de  ce  pays  (2).  En  566,  le  roi  Ariarathe  pay  ait  600  talents 
1' alliance  des  Remains  (*).  Mazaca  (depuis  Cesaree),  capitale 
de  la  Cappadoce,  ville  d'origine  tout  asiatiqtie,  avait  ete,  des 
une  epoque  ancienne,  renommee  pour  ses  paturages  (*). 

XUL  La  partie  occidentale  de  1'Asie  Mineure  est  mieux 
connue.  Elle  avait  vu,  apres  la  bataille  d'Ipsus,  se  former 
Eoyaume  de  ^e  r°yaume  de  Pergame,  qui,  gr&ce  aux  liberali- 
Pergame.  t£s  interessecs  des  Remains  envers  Eumene  II, 
s'accrut  sans  cesse  jusqu'au  moment  ou  il  tomba  sous  leur 
suzerainete.  A  ce  royaume  se  rattacherent  la  Mysie,  les 
deux  Phiygies,  la  Lycaonie,  la  Lydie.  Cette  derniere  pro- 
vince, traversee  par  le  Pactole,  avait  pour  capitale  £phese, 
metropole  de  la  confederation  ionienne,  a  la  fois  le  premier 
entrepot  du  commerce  de  1'Asie  Mineure  et  une  des  localites 
otl  les  beaux-arts  etaient  cultives  avec  le  plus  d'eclat.  Cette 
ville  avait  deux  ports  :  1'un  se  prolongeait  jusqu'au  centre  de 
son  enceinte ;  1'autre  formait  un  bassin  au  milieu  meme  du 
marche  public  (6).  Le  theatre  d'^phese,  le  plus  grand  qui 
ait  jamais  etc  bati,  avait  660  pieds  de  diametre  et  pouvait 
contenir  plus  de  60.000  spectateurs.  Les  artistes  les  plus  ce- 
lebres,  Scopas,  Praxitele,  etc.  travaillerent  a  ^phese  pour 
le  grand  temple  de  Diane.  Ce  monument,  dont  la  construc- 
tion dura  deux  cent  vingt  ans,  etait  entoure  de  128  colonnes, 
hautes  chacune  de  60  pieds,  presents  d'autant  de  rois.  Per- 
game,  capitale  du  royaume,  passait  pour  une  des  plus 
belles  cites  de  1'Asie,  longe  clarissimum  Asice  JPergamum,  dit 

(')  Diodore  de  Sicile,  XVIH,  XTI. 

(J)  Strabon,  XII,  in,  462. 

(*)  Environ  3,500,000  francs.  (Tite-Live,  XXXVIII,  xxxrn.)  —  Voy.  Ap 
pien,  Guerres  de  Syrie,  XLII,  602.  —  "  Demetrius  se  fit  donner  peu  apres  millc 
talents  (5,821,000  francs)  par  Olopherne  pour  1'avoir  6tabli  sur  le  trone  de 
Cappadoce."  (Appien,  Gverres  de  Syrie,  XLTII,  60Y.) 

(4)  Strabon,  XII,  n,  461-462. 

(6)  Falkener,  Ephesus  ;  London,  1862. 


LIVKE  I,  CHAP.  IV. LE  BASSIN  DE  LA  MEDrTEKRANEE.        123 

Pline  (') ;  le  port  d'£lee  renfermait  des  arsenaux  maritimes 
et  pouvait  armer  de  nombreux  vaisseaux  (*).  Defendue  par 
deux  torrents,  1'acropole  de  Pergame,  citadelle  inaccessible, 
•etait  la  residence  des  Attalides;  ces  princes,  zeles  protec- 
teurs  des  sciences  et  des  arts,  avaient  fonde  dans  leur  capi- 
tale  une  bibliotheque  de  200,000  volumes  (3).  Pergame  faisaitf 
un  vaste  trafic ;  ses  cereales  s'exportaient,  en  grande  quan- 
tite,  dans  la  plupart  des  localites  de  la  Grece  (4).  Cyzique, 
situee  dans  une  ile  sur  la  Propontide,  avec  deux  ports  fer- 
mes  offrant  environ  deux  cents  cales  pour  les  navires  (6),  le 
disputait  aux  plus  riches  cites  de  1'Asie.  Elle  faisait  comme 
Adramyttium  (")  un  grand  commerce  de  parfums,  exploitait 
les  carrieres  de  marbre  inepuisables  de  1'ile  de  Proconnese  ('), 
et  avait  des  relations  si  etendues  que  ses  pi6ces  d'or  e"taient 
la  monnaie  acceptee  dans  tous  les  comptoirs  asiatiques  (*).  La 
ville  d'Abydos  possedait  des  mines  d'or  (').  Les  bles  d'Assus 
etaient  reputes  les  meilleurs  du  monde,  et  reserves  pour  la 
table  des  rois  de  Perse  (10). 

On  pent  evaluer  la  population  et  les  ressources  de  cette 
partie  de  1'Asie  d'apres  les  armees  et  les  flottes  dont  dispo- 
s^rent  ses  rois  au  temps  de  la  conquete  de  la  Grece  par  les 
Remains.  En  555,  Attale  I",  et,  dix  ans  apres,  Eumene  II, 

(])  Histdre  naturelle,  V,  xxx,  126. 

('-1)  C'est  de  1^1  qu'on  voit  partir  les  flottes  des  rois  de  Pergame.  (Tite-Live, 
XXXVIII,  XL,  13  ;  XLIV,  XXTIII.) 

(3)  Le  nom  de  Pergame,  dans  nos  langues  modernes,  s'est  conserve  dans  le 
mot  parchemin  (pergamena),  par  lequel  on  designa  la  peau  qui  se  pr^para  dans 
cette  ville,  en  guise  de  papier,  apr&s  que  les  Ptolemees  eurent  prohibd  la  sortie 
du  papyrus  egyptien. 

(4)  Attale  Ier,  roi  de  Pergame,  donnait  aux  Sicyoniens  10,000  mddimnes  de 
ble  (Tite-Live,  XXXII,  XL)  ;  Eumene  H  en  pretait  80,000  aux  Rhodiens. 
(Polybe,  XXXI,  xvn,  2.) 

(6)  Strabon,  XH,  vni,  492. 

(6)  Athenee,  XV,  xxxvni,  51S ;  6dit.  Schweighamser. 

(7)  La  mer  de  Marmara  a  tir6  son  nom  de  ces  carrieres  de  marbre. 

(8)  TLv^naivol  araTijpee,  de  la  sequins. 
(")  Strabon,  XII,  vm,  492,  493. 

(10)  Strabon,  XV,  in,  626. 


124:  'TEMPS  AOTEBIEUKS  A  CESAE. 

leur  envoyerent  de  nombreuses  galeres  &  cinq  rangs  de 
rames  (').  Les  forces  de  terre  des  rois  de  Pergame  etaient 
beaucoup  moins  considerables  (*).  Leur  autorite  directe  ne 
s'exer9ait  pas  sur  un  territoire  fort  etendu;  cependant  ils 
avaient  beaucoup  de  villes  tributaires  :  de  la  de  grandes 
richesses  et  une  petite  armee.  Les  Remains  tirerent  de  ce 
pays,  aujourd'hui  a  peu  pres  sterile  et  depeuple,  des  impots 
immenses,  tant  en  or  qu'en  ble  (').  La  magnificence  du 
triomphe  de  Manlius  et  les  reflexions  de  Tite-Live,  rappro- 
chees  du  temoignage  d'Herodote,  revelent  toute  la  splendeur 
du  royaume  de  Pergame.  C'est  apres  la  guerre  contre  An- 
tiochus  et  1'expedition  de  Manlius  que  le  luxe  s'introduisit  a 
Rome  (4).  Soldats  et  generaux  s'etaient  prodigieusement 
enrichis  en  Asie  (*). 

Les  anciennes  colonies  de  1'Iome  et  de  1'^olide,  telles  que 
Clazomeue,  Colophon  et  beaucoup  d'autres,  qui  dependaient 
pour  la  plupart  du  royaume  de  Pergame,  Etaient  declines  de 
leur  ancienne  grandeur.  Smyrne,  rebatie  par  Alexandre,  se 
faisait  encore  admirer  par  la  beaute  de  ses  monuments.  L'ex- 
pedition  des  vins,  aussi  renommes  sur  les  cotes  d'lonie  que 
dans  les  lies  voisines,  alimentait  surtout  le  commerce  des 
ports  de  la  mer  !^gee. 

Les  tresors  du  temple  de  Samothrace  6taient  si  conside 

(3)  Tite-Live,  XXXII,  xvi ;  XXXVI,  XLIII. 
(")  Tite-Live,  XXXVH,  vin. 

(*)  Le  petit  roi  Moagete,  qui  r6gnait  ^  Cibyre,  en  Phrygie,  donna  cent 
talents  et  10,000  medimnes  de  c6reales  (Polybe,  XXII,  xvir.  —  Tite-Live, 
XXXVIII,  xiv  et  xv) ;  Termissus,  cinquante  talents ;  Aspendus,  Sagalassus  et 
toutes  les  cit6s  de  la  Pamphylie  en  payerent  autant  (Polybe,  XXII,  xvm  et 
xix),  et  les  villes  de  cette  partie  de  1'Asie  contribuerent,  a  la  premiere  somma- 
tion  du  gdn6ral  remain,  pour  environ  600  talents  (soit  3,500,000  francs) ;  elles 
livrerent  aussi  pres  de  60,000  me'dimnes  de  cerSales. 

(4)  Tite-Live,  XXXIX,  TI. 

(B)  Manlius,  quoiqu'il  cut  6t6  d4pouil!6,  &  son  retour,  d'une  partie  de  son 
immense  butin  par  les  montagnards  de  la  Thrace,  fit  encore  porter  a  son 
triomphe  des  couronnes  d'or  de  212  livres,  220,000  livres  d'argent,  2,103  livres 
d'or,  plus  127,000  tdtradrachmos  attiques,  250,000  cistophores  et  16,320  mon- 
naies  d'or  de  Philippe.  (Ti^Live,  XXXIX,  vn.) 


LIVKE  I,  CHAP.  IV. — LE  BASSIN  DE  LA  MEDITEKKANEE.        125 

rabies,  que  cela  nous  engage  a  parler  ici  d'un  fait  qui  se  rap 
porte  a  cette  petite  ile,  situce  assez  loin  de  1'Asie,  pres  des 
cotes  de  la  Thrace :  les  soldats  de  Sylla  s'emparerent,  dans 
le  sanctuaire  des  Dieux  Cabires,  d'un  omement  de  la  valeur 
de  1,000  talents  (5,820,000  francs)  (1). 

XIV.  Sur  la  cote  meridionale  de  1'Asie  Mineure,  quelques 
villes  soutenaient  le  rang  qu'elles  avaient  atteint  un  ou  deux 
siecles  auparavant.  La  capitale  de  la  Carie  etait  Carl6i  Lycie  et 
Halicamasse,  ville  tres-forte,  defendue  par  deux  Cllicle- 
citadelles  (2),  et  celebre  par  une  des  .plus  belles  O3uvres  de 
Part  grec,  le  Mausolee.  Malgre  la  fertilite  extraordinaire  du 
pays,  les  Cariens  avaient  1'habitude  de  s'engager,  comme  les 
Cretois,  en  qualite  de  mercenaires,  dans  les  armees  grec- 
ques(3).  C'est  sur  leur  territoire  que  se  trouvait  la  ville 
ionienne  de  Milet  avec  ses  quatre  ports  (*).  Les  Milesiens 
avaient,  a  eux  seuls,  civilise  les  bords  de  la  mer  Noire  par  la 
fondation  de  pres  de  quatre-vingts  colonies  (B). 

Tour  a  tour  independante  ou  placee  sous  une  domination 
etrangere,  la  Lycie,  province  comprise  entre  la  Carie  et  la 
Cilicie,  possedait  quelques  villes  riches  et  comme^antes. 
L'une  surtout,  renommee  par  son  antique  oracle  d'Apollon, 
aussi  celebre  que  celui  de  Delphes,  se  faisait  remarquer  par 
son  port  spacieux  (') :  c'etait  Patare,  qui  put  contenir  toute  la 
flotte  d'Antiochus,  brulee  par  Fabius  en  565  (7).  Xanthus,  la 
plus  grande  ville  de  la  province,  jusqu'ou  remontaient  les 
navires,  ne  perdit  son  importance  qu'apres  avoir  ^te  pillee 
par  Brutus  (8).  Ses  richesses  lui  avaient  valu  anterieurement 
le  meme  sort  de  la  part  des  Perses  (').  Sous  la  domination 

(])  Appien,  Guerres  de  Milhridate,  LXIII. 

(3)  Arrien,  Campagnes  d'Alexandre,  I,  xxui.  — Diodore,  XVII,  xxni. 

(3)  Strabon,  XIV,  n,  565. 

(4)  Strabon,  XIV,  i,  542. 

(6)  Pline,  Histoire  naturette,  V,  xxix,  xxx. 
(8)  Strabon,  XIV,  in,  568. 

(7)  Titc-Live,  XXXVIII,  xxxix. 

(6)  Scylax,  Periple,  39,  6d.  Hudson.  —  Dion-Cassius,  XLVH,  XXXIT. 
(*)  H^rodote,  I,  CLXXVI. 


126  TEMPS   ANTEBIEIIRS   A   OESAE. 

romaine,  la  Lycie  vit  graduellement  decliner  sa  population, 
et  cle  soixante  et  dix  villes  qu'elle  avait  eues,  elle  n'en  comp- 
tait  plus  que  trente-six  au  vni'  si6cle  de  Rome  (l). 

Plus  a  1'est,  les  c6tes  de  la  Cilicie  etaient  moins  favo- 
risees;  tour  a  tour  dominees  par  les  Macedoniens,  les 
l^gyptiens,  les  Syriens,  elles  etaient  devenues  des  repaires 
de  pirates,  qu'encourageaient  les  rois  d'lSgypte  par  hostilite 
centre  les  Seleucides  (*).  Du  haut  des  montagnes  qui  tra- 
versent  une  partie  de  la  province,  descendaient  des  bri- 
gands pour  piller  les  plaines  fertiles  situees  du  cote  de 
1'Orient  ( Cilicia  campestrls)  (3).  Cependant  la  partie  arrosee 
par  le  Cydnus  et  le  Pyrarnus  etait  plus  prospere,  grace  a  la 
fabrique  des  toiles  grossieres  et  a  1'exportation  du  safran. 
La  se  trouvait  1'antique  Tarse,  jadis  residence  d'un  satrape, 
et  dont  le  commerce  s'etait  developpe  avec  celui  de  Tyr  (4) ; 
Soles,  qu'Alexandre  imposait  a  cent  talents  pour  la  punir 
de  sa  fidclite  aux  Perses  (5),  et  qui,  par  sa  position  maritime, 
faisait  1'envie  des  Rhodiens  (6).  Ces  villes  et  d'autres  ports 
entrerent,  apres  la  bataille  d'Ipsus,  dans  le  grand  mouve- 
ment  commercial  dont  les  provinces  de  Syrie  devinrent  le 


XY.  Par  la  fondation  de  1'empire  des  Seleucides,  la  civilisa- 
tion grecque  fut  portee  j usque  dans  1'interieur  de  1'Asie,  ou  a 
1'immobilite  de  la  societe  orientale  succeda  la  vie 
active  de  1'Occident.     Les  lettres  et  les  arts  helle- 
niques  fleurirent  depuis  la  mer  de  la  Phenicie  j  usque  sur  les 
bords  de  1'Eupnrate.     Des  villes  nombreuses  furent  baties  en 
Syrie  et  dans  1'Assyrie  avec  toute  la  richesse  et  1'elegance  des 
constructions  de  la  Grece  (T) ;  quelques-unes  etaient  presque 

(')  Pline,  Histoire  naturette,  V,  XXTII,  101. 
(3)  Strabon,  XIV,  T,  571. 

(3)  Strabon,  XIV,  T,  670. 

(4)  Tarse  avait  encore  des  arsenaux  maritimes  au  temps  de  Strabon  (XIV, 
T,  674). 

(•)  Arrien,  Anabase,  II,  v. 

(e)  Polybe,  XXII,  vn. 

(7)  Seleucus  fonda  seize  villes  du  nom  VAntioche,  cinq  du  nom  de  Laodi- 


LIVKE  I,  CHAP.  IV. LE  BASSE*  DE  LA  MEDITEERANEE.       127 

ruinees  du  temps  de  Pline  (').  Seleucie,  fondee  par  Seleucus 
Nicator,  a  1'embouchure  de  1'Oronte,  et  qui  re9ut,  avec  huit 
autfes  villes  elevees  par  le  meme  monarque,  le  nom  du  chef 
de  la  dynastic  greco-syrienne,  devint  un  port  tres-frequente. 
Constmite  sur  le  meme  fleuve,  Antioche  rivalisa  avec  les  plus 
belles  cites  de  1'Egypte  et  de  la  Grece  par  le  nombre  de  ses 
edifices,  Petendue  de  ses  places,  la  beaute  de  ses  temples  et 
de  ses  '  statues  (2).  Ses  murailles,  elevees  par  1'architecte 
Xenseos,  passaient  pour  une  merveille,  et  au  moyen  age  leurs 
ruines  faisaient  1'admiration  des  voyageurs  (').  Antioche 
comprenait  quatre  quartiers,  ayant  chacun  sa  propre  en- 
ceinte (4),  et  1'enceinte  commune  qui  les  reunissait  parait 
avoir  embrasse  une  etendue  de  six  lieues  de  circonference. 
Non  loin  de  la  ville,  se  trouvait  la  delicieuse  residence  de 
Daphne,  dont  le  bois,  consacre  a  Apollon  et  a  Diane,  etait 
1'objet  de  la  veneration  publique  et  le  lieu  ou  se  celebraient 
des  fetes  somptueuses  (6).  Apamee  etait  renommee  par  ses 
paturages.  Seleucus  y  avait  etabli  des  haras  contenant  plus 
de  30,000  jumcnts,  300  6talons  et  500  elephants  (").  Le  tem- 
ple du  Soleil,  a,  Heliopolis  (aujourd'hui  Baalbek},  etait  I'osu- 
vre  d'architecture  la  plus  colossale  qui  eut  jamais  existe  (T). 

La  puissance  de  1'empire  des  Seleucides  s'accrut  jusqu'au 
jour  ou  les  Romains  s'en  emparerent.  S'etendant  de  la  Medi- 
terranee  a  1'Oxus  et  au  Caucase,  cet  empire  etait  compose  de 

cee,  neuf  du  nom  de  Seleucie,  trois  du  nom  d' Apamee,  une  du  nom  de  Stratoni- 
tie,  et  un  grand  nombre  d'autres  qui  recurent  6galement  des  noms  grecs. 
(Appien,  Guerres  de  Syrie,  LVH,  622.)  — Pline  (Histoire  naturdle,  VI,  XXTI, 
117)  nous  apprend  que  ce  furent  les  S61eucides  qui  reunirent  dans  des  villes  les 
habitants  de  la  Babylonie,  qui  n'habitaient  auparavant  que  des  bourgades  (vici) 
et  n'avaient  d'autres  cites  que  Kinive  et  Babylone. 

(')  Pline  (Histoire  naturelle,  VI,  XXTI,  119)  cite  une  de  ces  villes  qui  avait 
eu  70  stades  de  tour  et  n'e"tait  plus  de  son  temps  qu'une  forteresse. 

(')  Strabon,  XVI,  n,  638.  —  Pausanias,  VI,  n,  §  7. 

(8)  Jean  Malalas,  Chronique,  VIH,  200  et  202,  6d.  Dindorf. 

(4)  Strabon,  XVI,  n,  638. 

(•)  Strabon,  XVI,  n,  639. 

(6)  Strabon,  XVI,  n,  640. 

(7)  II  s'61evait  sur  une  terrasse  de  1,000  pieds  de  longueur  sur  300  pieds 
de  largeur,  bati  avec  des  pierres  de  70  -pieds  de  long 


128  TEMPS   ANTEKIEUK8   A   CESAR. 

presque  toutes  les  provinces  de  1'ancien  royaume  des  Perses, 
et  renfermait  des  peuples  d'origines  differentes  (]) :  la  Medie 
etait  fertile,  et  sa  capitale,  Ecbatane,  que  Polybe  nous  repre- 
sente  comme  1'emportant  par  ses  richesses  et  le  luxe  incroya- 
ble  de  ses  palais  sur  les  autres  cites  de  1'Asie,  n'avait  point 
encore  6te  dcpouillee  par  Antiochus  III  (2) ;  la  Babylonie, 
naguere  siege  d'un  empire  puissant,  et  la  Phenicie,  longtemps 
la  contree  la  plus  commerpante  du  monde,  faisaient  partie  de 
la  Syrie  et  touchaient  aux  frontieres  des  Parthes.  Des  cara- 
vanes,  suivant  un  itineraire  qui  est  reste  le  meme  pendant 
bien  des  si6cles,  mettaient  en  relation  la  Syrie  avec 
1' Arabic  (s),  d'ou  lui  arrivaient  1'ebene,  1'ivoire,  les  parfums, 
les  resines  et  les  epices ;  les  ports  syriens  etaient  les  £chelles 
intermediaires  pour  les  mnrchands  qui  se  rendaient  jusque 
dans  1'Inde,  ou  Seleucus  Ier  etait  alle  conclure  un  traite  de 
commerce  avec  Sandrocottus.  Les  denrees  de  ce  pays  re- 
montaient  1'Euphrate  jusqu'a  Tbapsacus ;  de  la  elles  etaient 
exportees  dans  toutes  les  provinces  (4).  Des  relations  aussi 
lointaines  et  aussi  multipliees  expliquent  la  prosperite  de 
1'empire  des  Seleucides.  La  Babylonie  rivalisait  avec  la 
Phrygie  pour  les  tissus  brodes ;  la  pourpre  et  les  tissus  de 
Tyr,  les  verres,  les  ouvrages  d'orfevrerie  et  les  teintures  de 
Sidon,  s'exportaient  au  loin.  Le  commerce  avait  penetre 
jusqu'aux  extremites  de  1'Asie.  Les  etoffes  de  soie  etaient 
expedites  des  frontieres  de  la  Chine  aux  portes  Caspiennes, 
puis  de  la  dirigees  par  caravanes,  a  la  fois  vers  la  mer 
Tyrienne,  la  Mesopotamie  et  le  Pont  (6).  Plus  tard,  1'inva- 

(')  L'empire  de  Seleucus  comprit  soixante  et  douze  satrapies.  (Appien, 
Guerres  de  Syrie,  LXII,  630.) 

C^)  Polybe,  X,  xxvii :  Ecbatane  paya  a  Antiochus  III  un  tribut  de  4,000  ta- 
lents (talents  attiques  =  23,284,000  francs),  produit  de  la  fonte  des  tuiles 
d'argent  qui  recouvraient  un  de  ses  temples.  D6ja  Alexandre  le  Grand  avait 
fait  enlever  celles  de  la  toiture  du  palais  des  rois. 

(3)  Le  pays  de  Gerrha,  chez  les  Arabes,  payait  500  talents  a  Antiochus 
(talents  attiques  =  2,910,500  francs).     (Polybe,  XIII,  ix.)  —  II  y  avait  jadis 
beaucoup  d'or  en  Arabic.     (Job,  XXTIII,  1,  2.  —  Diodore  de  Sicile,  II,  L.) 

(4)  Strabon,  XVI,  iv,  652. 

(')  Strabon,  XI,  u,  426  et  suiv. 


LIVKE  I,  CHAP.  IV. LE  BASSIN  DE  LA  MEDITERKAKEE.        129 

sion  des  Parthes,  en  interceptant  ces  routes,  empe*cha  les 
Grecs  de  penetrer  au  coeur  de  1'Asie.  Aussi  Seleucus  Nicator 
forma-t-il  le  projet  d'ouvrir  une  voie  de  communication  directe 
entre  la  Grece  et  la  Bactriane,  en  construisant  un  canal  de  la 
mer  Noire  a  la  mer  Caspienne  (').  Les  mines  de  metaux 
precieux  etaient  assez  rares  dans  la  Syrie ;  mais  1'or,  1'argent, 
introduits  par  les  Pheniciens,  importes  de  1' Arabic  ou  de 
1'Asie  centrale,  y  affluaient.  On  peut  juger  de  la  quantite  de 
numeraire  quo  possedait  Seleucie,  sur  le  Tigre,  par  le  chiffre 
de  la  contribution  a  laquelle  la  soumit  Antiochus  III  (mille 
talents)  (J).  Les  sommes  que  les  monarques  syriens  s'enga- 
gerent  a  payer  aux  Romains  Etaient  immenses  (').  Le  sol 
donnait  des  produits  aussi  considerables  que  1'industrie  (*). 
La  Susiane,  une  des  provinces  de  la  Perse  placees  sous  la 
domination  des  Seleucides,  avait  une  telle  renommee  pour 
ses  cereales,  que  1'^gypte  seule  pouvait  rivaliser  avec  elle  (B). 
La  Crelesyrie  etait,  comme  le  nord  de  la  Mesopotamie,  repu- 
tee  pour  fees  troupeaux  (").  La  Palestine  fournissait  en  abon- 

(')  Pline,  Histoire  naturelle,  VI,  xi,  131. 

(2)  Polybe,  V,  LIT.    Si,  comme  il  est  probable,  il  s'agit  ici  de  talents  baby- 
loniens,  cela  ferait  7,426,000  francs  environ.    Seleucie,  sur  le  Tigre,  dtait  fort 
peup!6e.    Pline  (Histoire  naturelle,  VI,  xxvi,  122)  lvalue  le  chiffre  de  ses 
habitants  a  600,000.     Strabon  (XVI,  n,  638)  nous  dit  que  Seleucie  surpassait 
meme  en  grandeur  Antioche.     Cette  ville,  qui  avait  succede  a  Babylone,  parait 
avoir  herit^  d'une  partie  de  sa  population. 

(3)  En  565,   Antiochus  HI  donne   15,000    talents  (talents  attiques   = 
87,315,000  francs).   (Polybe,  XXI,  xiv.  —  Titc-Live,  XXXVin,  xxxvn.)  Dans 
le  traite  de  1'annee  suivante,  les  Remains  stipulerent  un  tribut  de  12,000  talents 
de  1'or  attique  le  plus  pur,  payables  en  douze  ans,  chaque  talent  de  80  livres 
romaines  (69,852,000  francs).     (Polybe,  XXTT,  xxvi,  19.)    En  outre,  Eumene 

devait  recevoir  359  talents  (2,089,739  francs),  payables  en  cinq  ans.  (Polybe, 
XXII,  xxvi,  120.  —  Tite-Live  (XXXVIII,  xxxvni)  dit  seulement  350  talents.) 

(4)  Le  pere  d' Antiochus,  Seleucus  Callinicus,  envoyait  aux  Rhodiens  200,000 
m6dimnes  de  b!6  (140,000  hectolitres).    (Polybe,  V,  LXXXIX.)    En  556,  An- 
tiochus donnait  640,000  mesures  de  ble  aux  Romams.     (Polybe,  XXH,  XXTI, 
119.) 

(5)  Suivant  Strabon,  XV,  in,  623,  le  ble  et  1'orge  y  rendaient  le  centuple, 
et  meme  deux  fois  autant,  ce  qui  est  peu  probable. 

(')  Strabon,  XVI,  n,  640. 
9 


130  TEMPS   ANTEBIEUKS   A   CESAR. 

dance  le  ble,  1'huile  et  le  vin.  L'etat  de  la  Syrie  6tait  encore 
si  prosp6re  au  vne  si6cle  de  Kome,  que  le  philosophe  Posido- 
nius  nous  represente  les  habitants  se  livrant  a  des  fetes  con- 
tinuelles  et  partageant  leur  temps  entreles  travaux  des  champs, 
les  banquets  et  les  exercices  du  gymnaseC).  Les  fetes  d'An- 
tiochus  IV  dans  la  ville  de  Daphne  (")  donnent  1'idee  du  luxe 
que  deployaient  les  grands  de  ce  pays. 

Les  forces  militaires  reunies  a  diverses  epoques  par  les 
rois  de  Syrie  permettent  d'apprecier  la  population  de  leur 
empire.  En  537,  a  la  bataille  de  Raphia,  Antiochus  disposait 
de  68,000  hommes  (3) ;  en  564,  a  Magnesie,  de  62,000  homines 
d'infanterie  et  de  plus  de  12,000  cavaliers  (4).  Ces  armees,  il 
est  vrai,  comprenaient  des  auxiliaires  de  differentes  nations. 
Les  seuls  Juifs  du  canton  du  Carmel  pouvaient  mettre  sur 
pied  40,000  hommes  (B). 

La  marine  n'etait  pas  moins  imposante.  La  Phenicie 
comptait  des  ports  nombreux  et  des  arsenaux  bien  approvi- 
sionnes :  tels  etaient  Aradus  (JRuad),  Berytus  (Beyrouth), 
Tyr  (Sour).  Cette  derniere  ville  se  relevait  pen  a  peu  de  sa 
decadence.  II  en  etait  de  meme  de  Sidon  (Sa'ida),  qu'Antio 
chus  III,  dans  sa  guerre  avec  Ptolem^e,  n'osa  pas  attaquer  a 
cause  de  ses  soldats,  de  ses  approvisionnements  et  de  sa  po- 
pulation (e).  La  plupart  des  villes  pheniciennes  jouissaient 
d'ailleurs,  sous  les  Seleucides,  d'une  certaine  autonomie 
favorable  a  leur  industrie.  Dans  la  Syrie,  Seleucie,  qu'An 
tiochus  le  Grand  reprit  aux  ^gyptiens,  etait  devenue  le 

O  Athdn6e,  XII,  xxxv,  460,  6dit.  SchVcigliseuser. 

(9)  Polybe,  XXXI,  in.  —  On  voyait  dans  ces  f6tes  mille  esclaves  tenant  des 
vases  d'argent,  dont  le  plus  petit  pesait  1,000  drachmes ;  mille  esclaves  tenant 
des  vases  d'or  et  une  profusion  de  la  vaisselle  la  plus  riche.  Antiochus  recevait 
chaque  jour  a  sa  table  une  foule  de  convives  auxquels  il  laissait  emporter  sur 
des  chariots  d'innombrables  provisions  de  toute  sorte.  (Athene~e,  Y,  XLVI,  311, 
4diL  Schweighaeuser.) 

(3)  Polybe,  V,  LXXIX. 

(4)  Tite-Live,  XXXVII,  xxxvu. 
(6)  Strabon,  XVI,  n,  646. 

(')  Polybe,  V,  LXX. 


LIVEE  I,  CHAP.  IV. LE  BASSIN  DE  LA  MEDITEEBANEE.       131 

premier  port  du  royaume  sur  la  Mediterranee  (l).  Laodice"e 
faisait  un  commerce  actif  avec  Alexandrie  (2).  Maitres  des 
cotes  de  la  Cilicie  et  de  la  Pamphylie,  les  rois  de  Syrie  ^n 
tiraient  de  nombreux  bois  de  construction  que  le  flottage  des 
fleuves  amenait  des  montagnes  (3).  Reunissant  ainsi  leurs 
vaisseaux  a  ceux  des  Pheniciens,  les  Seleucides  Ian9aient  sur 
la  Mediterranee  des  annees  considerables  (*). 

Le  commerce  lointain  occupait  aussi  de  nombreux  navires 
marchands;  la  Mediterranee,  comme  1'Euphrate,  etait  sil- 
lonnee  par  des  barques  qui  apportaient  ou  exportaient  des 
marchandises  de  toute  sorte.  Des  vaisseaux  voguant  sur  la 
mer  EVythree  etaient  en  communication,  par  des  canaux,  avec 
le  littoral  mediterranean.  Le  grand  commerce  de  la  Phenicie 
avec  1'Espagne  et  1'Occident  avait  cesse,  mais  la  navigation 
de  1'Euphrate  et  du  Tigre  le  remplapait  pour  le  transport  des 
produits,  soit  etrangers,  soit  fabriques  dans  la  Syrie  me'me, 
et  envoyes  en  Asie  Mineure,  en  Grece  ou  en  £gypte.  L'em- 
pire  des  Seleucides  offrait  le  spectacle  de  1'ancienne  civilisa- 
tion, de  1'ancien  luxe  de  Ninive  et  de  Babylone,  transfonnes 
par  le  genie  grec. 

XVI.  L'^gypte,  qu'Herodote  appelle  un  present  du  Nil, 
n'egalait  pas  en  superficie  le  quart  de  1'empire  des  Seleu- 
cides ;  mais  elle  formait  une  puissance  bien  plus 
compacte.     Sa  civilisation  remontait  au  dela  de 

(')  Tite-Live,  XXXIII,  XLI.  —  Polybe,  V,  nx.  —  Strabon,  XYI,  n,  639, 640. 

(a)  Strabon,  XVI,  n,  640. 

(•)  Strabon,  XTV,  v,  571,  672. 

(4)  En  558,  Antiochus  mit  en  mer  cent  vaisseaux  converts  et  deux  cents 
bailments  legers.  (Tite-Live,  XXXHI,  xix.)  C'est  la  plus  grande  flotte 
syrienne  dont  il  soit  fait  mention  dans  ces  guerres.  Au  combat  de  Myonnese, 
la  flotte  commande'e  par  Polyx^nide  se  composait  de  quatre-vingt-dix  navi- 
res pontds  (574).  (Appien,  Guerres  de  Syrie,  xxvu.)  En  563,  avant  la 
lutte  supreme  centre  les  Remains,  ce  prince  avait  quarante  vaisseaux  pontes, 
soixante  non  pontes  et  deux  cents  batiments  de  transport.  (Tite-Live,  XXXV, 
XLIII.)  Enfin,  1'annee  suivante,  un  peu  avant  la  bataille  de  Magnesie,  Antiochus 
possedait,  non  compris  la  flotte  phenicienne,  cent  vaisseaux  de  moyenne 
grandeur,  dont  soixante  et  dix  pontes.  (Tite-Live,  XXXVI,  XLIII  ;  XXXVII, 
Tin.)  Cette  marine  fut  detruite  par  lea  Romains. 


132  TEMPS  AKTEETETTES   A   CESAB. 

trois  mille  ans.  Les  sciences,  les  arts,  y  florissaient  deja 
quand  1'Asie  Mineure,  la  Grece,  1'Italie,  etaient  encore  dans 
la  .barbaric.  La  fertilite  de  la  vallee  du  Nil  avait  permis  a 
une  population  nombreuse  de  s'y  developper,  a  tel  point  que, 
sous  Amasis  II,  contemporain  'de  Servius  Tullius,  on  y  comp- 
tait  vingt  mille  cites  (1).  L'administration  habile  des  premiers 
Lagides  accrut  considerablement  les  ressources  du  pays.  Sous 
Ptolemee  II,  les  revenus  annuels  s'elevaient  a  14,800  talents 
(86,150,800  fr.)  et  a  1  million  et  demi  d'artabes  (2)  de  ble  ('). 
En  dehors  des  revenus  egyptiens,  les  impots  leves  dans  les  pos- 
sessions etrangeres  atteignaient  le  chiffre  d'a  pen  pres  10,000 
talents  par  an.  La  Coalesyrie,  la  Phenicie  et  la  Judee,  avec  la 
province  de  Samarie,  rapportaient  annuellement  a  Ptolemee 
Evergete  8,000  talents  (46  millions  et  demi)  (4).  Une  seule 
fete  coutait  a,  Philadelphe  2,240  talents  (plus  de  13  mil- 
lions) (*).  Les  sommes  accumulees  dans  le  tresor  montaient 
au  chiffre,  peut-etre  exagere,  de  740,000  talents  (environ  4 
milliards  300  millions  de  francs)  (').  En  527,  Ptolemee 
EVergete  put,  sans  trop  amoindrir  ses  ressources,  envoyer 

(')  Herodotc,  II,  CLXXVII.  —  Diodore  de  Sicile,  I,  xxxi. 

(5)  Mesure  assez  grande  pour  en  faire  treute  pains.  (Franz,  Corpus  inscript 
ffrcecarum,  III,  303.  —  Polybe,  V,  LXXIX.) 

(3)  Bockh,  Slaatshaushaltung  der  Athener,  I,  XIT,  15. 

(*)  Flavius  Josephe,  Antiquites  judatques,  XII,  IT. 

(5)  Athenee,  V,  p.  203. 

(')  Appien,  Preface,  %  10.  — On  peut  neanmoins  juger  par  les  donn6es 
suivantes  de  1'enormite  des  sommes  accumulees  dans  les  tresors  des.  rois  de 
Perse.  Cyrus  avait  gagne,  par  la  conquete  de  1'Asie,  34,000  livres  d'or  mon- 
nay6  et  500,000  d'argent.  (Pline,  XXXIH,  XT.)  Sous  Darius,  fils  d'Hystaspes, 
7,600  talents  babyloniens  d'argent  (le  talent  babylonien  =  7,426  francs) 
etaient  verses  annuellement  au  fisc  royal,  plus  140  talents,  affect6s  a  1'entre- 
tien  de  la  cavalerie  sicilienne,  el?360  talents  d'or  (4,680  talents  d'argent^payes 
par  les  Indes.  (Herodote,  III,  xciv.)  Ce  roi  avait  done  un  revenu  annuel  de 
14,560  talents  (108  millions  de  francs).  Darius  emmenait  avec  lui  en  campagne 
deux  cents  chameaux  charges  d'or  et  d'objets  precieux.  (Demosthene,  Sur 
les  symmories,  p.  185  ;  XT,  p.  622,  ed.  Miiller.)  Aussi,  d'apres  Strabon,  Alex- 
andre  le  Grand  trouva-t-il  dans  les  quatre  grands  tresors  de  ce  roi  (a  Suse, 
Pereis,  Pasargades  et  Persepolis)  180,000  talents  (environ  1,337  millions  de 
francs). 


LIVKE  I,  CHAP.  IV. LE  BASSET  DE  LA  MEDITERBANEE.       133 

aux  Rhodiens  3,300  talents  d'argent,  1,000  talents  de  cuivre 
et  dix  millions  de  mesures  de  ble  (').  Les  metaux  precieux 
abondaient  dans  1' empire  des  Pharaons,  comme  1'attestent  les 
traces  d'une  exploitation  aujourd'hui  £puisee  et  la  foule 
d'objets  en  or  renfermes  dans  les  tombeaux.  Pendant  quel- 
que  temps  maitres  du  Liban,  les  rois  d'lSgypte  en  tiraient  des 
bois  de  construction. 

Ces  richesses  s'etaient  surtout  accumulees  a  Alexandrie, 
qui  devint,  apres  Carthage,  vers  le  commencement  du 
viz"  siecle  de  Rome,  la  premiere  vttle  commerpante  du 
monde  (3).  Elle  avait  15  milles  de  circonference,  trois  ports 
spacieux  et  commodes,  qui  permettaient  aux  plus  gros  na- 
vires  de  venir  mouiller  a  quai  (').  La  arrivaient  les  mar- 
chandises  de  1'Inde,  de  1' Arabic,  de  1'^tbiopie,  de  la  c6te 
d'Afrique :  les  unes  apportees  a  dos  de  chameau  de  Myos- 
Hoi-rnos  (au  nord  de  Cosseir),  puis  transporters  sur  le  Nil  (4) ; 
les  autres  venues  par  canaux  du  fond  du  golfe  de  Suez,  ou 
amenees  du  port  de  Berenice  sur  la  mer  Rouge  (*).  L'occu- 
pation  de  cette  mer  par  les  £gyptiens  avait  mis  un  terme 
aux  pirateries  des  Arabes  (')  et  permis  de  fonder  de  nom- 
breux  comptoirs.  L'Inde  fournissait  les  epices,  les  mousse- 
lines  et  les  matieres  tinctoriales ;  1'lSthiopie,  Tor,  1'ivoire  et 
le  bois  d'ebene ;  1' Arabic,  les  parfums.  Tous  ces  produits 
etaient  echanges  centre  ceux  qui  arrivaient  du  Pont-Euxin 
et  de  la  mer  Occidentale.  L'industrie  indigene  des  tissus 
imprimes  et  brodes,  celle  des  verreries,  prirent  sous  les 
Ptolemees  un  nouveau  developpement.  Les  objets  exhumes 
des  tombeaux  de  cette  epoque,  les  peintures  qui  les  decorent, 
les  mentions  consignees  dans  les  textes  hieroglyphiques  et  les 
papyrus  grecs,  prouvent  que  les  genres  d'industrie  les  plus 
varies  etaient  exerces  dans  le  royaume  des  Pharaons  et 
avaient  atteint  un  haut  degre  de  perfection.  L'excellence 

(J)  Polybe,  Y,  LXXXIX. 

(a)  Strabon,  XVII,  i,  6Y8. 

(*)  Strabon,  XVII,  i,  672,  673. 

(4)  Strabon,  XVI,  IT,  664 ;  XVH,  i,  692. 

(6)  Strabon,  XVII,  i,  683. 

(6)  Diodore  de  Sicile,  III,  XLIII. 


134  TEMPS   ANTEBIEUBS   A   CE8AB. 

des  produits,  la  finesse  du  travail,  attestent  1'intelligence  des 
ouvriers.  Sous  Ptolemee  II,  Parmee  se  composait  de  200,000 
fantassins,  40,000  cavaliers,  300  elephants  et  200  chars ;  les 
arsenaux  pouvaient  fournir  des  armes  a  300,000  homines  ('). 
La  flotte  egyptienne  proprement  dite  comprenait  cent  douze 
vaisseaux  de  premier  rang  (de  5  jusqu'a  30  rangs  de  rames), 
deux  cent  vingt-quatre  de  second  rang  et  batiments  legers ; 
le  roi  avait,  en  outre,  plus  de  quatre  mille  navires  dans  les 
ports  places  sous  sa  sujetion  (").  C'est  surtout  apres  Alexan- 
dra que  la  marine  egyptienne  prit  une  grande  extension. 

XV 11.  Separant  1'figypte  des  possessions  de  Carthage,  la 
Cyrena'ique  (regence  de  Tripoli),  jadis  colonisee  par  les  Grecs 
et  independante,  etait  tombee  aux  mains  du  pre- 
mier des  Ptolemees.     Elle  possedait  des  villes 
commeryantes    et    riches,   des    plaines   fertiles;    la   culture 
s'etendait  meme  jusque  sur  les  montagnes  (*) ;  le  vin,  1'huile, 
les  dattes,  le  safran  et  diverses  plantes,  telles  que  le  silphium 
(laserpitium)  (*),  faisaient  1'objet  d'un  trafic  considerable  (6). 

(')  Appien,  Preface,  §  10.  —  Eii  637,  a  Raphia,  1'armde  egyptienne  s'61e- 
vait  ii  70,000  fantassins,  5,000  cavaliers,  73  elephants.  (Polybe,  V,  LXXIX  ; 
voyez  aussi  Y,  LXT.)  Polybe,  qui  nous  donne  ces  details,  ajoute  que  la  solde 
des  officiers  etait  d'une  mine  (97  francs)  par  jour.  (X1H,  n.) 

(5)  Theocrite,  Idylle  XVII,  vers  90-102.  —  Athenee  (V,  XXXTI,  284)  et 
Appien  (Preface,  §  10)  donnent  le  detail  de  cette  flotte.  —  PtolemSe  IV  Philo- 
pator  fit  construire  jusqu'a  un  navire  de  quarante  rangs  de  rameurs,  qui  avait 
280  coudees  de  long  et  30  de  large.  (AthenSe,  V,  XXXTII,  285.) 

(3)  Herodote,  IV,  cxcix.  Le  plateau  de  Barca,  aujourd'hui  desert,  etait 
alors  cultiv6  et  bien  arrosS. 

^  (4)  L'objet  le  plus  important  du  commerce  de  la  Cyrena'ique  etait  le  silphium, 
plante  dont  la  racine  se  vendait  au  poids  de  1'argent.  On  en  extrayait  une 
espece  de  gomme  laiteuse  qui  servait  de  panac6e  aux  pharmaciens  et  d'assaison- 
nement  a  la  cuisine.  Lorsque,  en  658,  la  Cyrena'ique  fut  incorporee  a  la  Ed- 
publique  romaine,  la  province  payait  son  tribut  annuel  en  silphium.  Trente 
livres  de  ce  sue,  apportees  a  Rome  en  667,  6taient  regardees  comme  une 
merveille ;  et,  lorsque  C6sar,  au  commencement  de  la  guerre  civile,  s'empara 
du  tr6sor  public,  il  trouva  dans  la  caisse  de  1'Etat  1,500  livres  de  silphium  en- 
fermees  avec  For  et  1'argent.  (Pline,  XIX,  XL.) 

(*)  Diodore  de  Sicile,  HI,  XLIX.  —  Herodote,  IV,  CLXIX.  —  Athenee,  XV, 


LIVBE  I,  CHAP.  IV. LE  BASSIN  DE  LA  MEDirEERANEE.       135 

Les  chevaux  de  la  Cyrenalque,  qui  avaient  toute  la  le'gerete 
des  chevaux  arabes,  etaient  recherches  jusque  dans  la 
Grece  ('),  et  les  habitants  de  Gyrene  ne  purent  faire  de  plus 
beau  present  a  Alexandre  que  de  lui  envoyer  trois  cents  de 
leurs  coursiers  (a).  Cependant  les  revolutions  politiques 
avaient  deja  porte  atteinte  a  1'antique  prosperite  de  ce 
pays  ('),  qui  constituait  auparavant  par  sa  navigation,  son 
commerce  et  ses  arts,  peut-<Hre  la  plus  belle  des  colonies  fon- 
dees  par  les  Grecs. 

XVIII.  Les  lies  nombreuses  de  la  Mediterranee  jouis- 
saient   d'une   egale  prosperite.      Chypre,  colonisee  par  les 
Pheniciens,  puis   par  les  Grecs,  passee   ensuite 

sous  la  domination  des  ^gyptiens,  avait  une 
population  qui  gardait,  de  sa  premiere  patrie,  Pamour  du 
commerce  et  des  voyages  lointains.  Presque  toutes  ses  vill.es 
etaient  situees  sur  les  bords  de  la  mer  et  rnunies  d'excellents 
ports.  Ptolemee  Soter  y  entretenait  une  armee  de  30,000 
3£gyptiens  (').  Aucun  pays  n'etait  plus  riche  en  bois  de  con- 
struction. Sa  fertilite  passait  pour  superieure  a  celle  de 
1'figypte  (6).  Aux  produits  agricoles  venaient  se  joindre  les 
pierres  precieuses,  les  mines  de  cuivre,  exploiters  depuis 
longtemps  (8),  et  si  abondantes,  que  ce  metal  tira  son  nom 
de  1'ile  meme  ( Cuprum).  On  voyait  a  Chypre  de  nombreux 
sanctuaires,  notamment  le  temple  de  Venus  a  Paphos,  qui 
comptait  cent  autels  (7). 

XIX.  La  Crete,  peuplee  de  races  diverses,  avait  atteint 

xxix,  487  ;  XXXTIII,  514?— Strabon,  XvTT,  m,  712.  —  Pline,  Sistoire  natu- 
relle,  XVI,  xxxnr,  143  ;  XIX,  m,  38-45. 

(')  Pindare,  Pythigues,  IV,  n.  —  Ath6nee,  HI,  LTIII,  392. 

(3)  Diodore  de  Sicile,  XVII,  XLIX. 

(3)  Aristote,  Politiqut,  VII,  n,  §  10. 

(4)  JosSphe,  Antiquites  judaiques,  XIH,  xn,  2,  3. 

(5)  Elien,  Hlstoire  des  animaux,  V,  LTI.  —  Eustathe,  Comment,  sur  Denys 
le  Perieglte,  508.  198,  6d.  Bcrnhardy. 

(')  Strabon,  XIV,  TI,  583.  —  Pline,  Histoire  naturelle,  XXXIV,  n,  IT,  94. 
(7)  Virile,  tineide,   I,  415.  —  Stace,  Thebatde,  V,  61. 


136  TEMPS   ANTEBIETJBS   A   CESAB. 

des  l'£ge  herolque  une  grande  celebrite ;  Homere  chantait 
ses  cent  villes,  rnais  elle  etait  dechue  depuis 
plusieurs  siecles.  Sans  commerce,  sans  marine 
reguliere,  sans  agriculture,  elle  n'avait  plus  guere  de  produits 
que  ses  fruits  et  ses  bois,%et  la  sterilite  gu'on  remarque 
aujourd'hui  commen9ait  deja.  Cependant  tout  porte  a  croire 
qu'a  1'epoque  de  la  conquete  romaine  1'ile  devait  etre  encore 
fort  peuplee  (').  Livres  a  la  piraterie  (*),  reduits  a  vendre 
leurs  services,  les  Cr6tois,  archers  renommes,  combattaient 
comme  mercenaires  dans  les  armees  de  la  Syne,  de  la  Mace- 
doine  et  de  1'^gypte  (*). 

XX.  Si  la  Crete  e"tait  en  decadence,  Rhodes,  au  contraire, 
etendait  son  commerce,  qui  prit  graduellement  la  place  de 

celui  des  villes  maritimes  de  1'Ionie  et  de  la  Carie. 

Deja  habitee,  au  temps  d'Homere,  par  une  popu- 
lation nombreuse,  et  •  renfermant  trois  -  villes  importantes, 
Lindos,  lalysos  et  Camiros  (*),  Pile  etait,  au  ve  siecle  de  Rome, 
la  premiere  puissance  maritime  apres  Carthage.  La  ville  de 
Rhodes,  batie  pendant  la  guerre  du  Peloponnese  (346),  avait, 
comme  la  cite  punique,  deux  ports,  1'un  pour  les  batiments 
marchands,  1'autre  pour  les  vaisseaux  de  guerre.  Le  droit 
de  mouillage  rapportait  un  million  de  drachmes  par  an  (6). 
Les  Rhodiens  avaient  fonde  des  colonies  sur  divers  points  du 
littoral  mediterraneen  ("),  et  entretenaient  des  relations  d'amitie 
avec  un  grand  nombre  de  villes  dont  ils  reyurent  plus  d'une 
fois  des  secours  et  des  presents  (7).  Ils  possedaient,  sur  le 

(')  Strabon,  X,  IT,  408  et  suiv. 
.      (')  Polybe,  Xni,  vm. 

(')  On  trouve  des  mercenaires  cre'tois  au  service  de  Flamininus  en  557 
(Tite-Live,  XXXHI,  in),  a  celui  d'Antiochus  en  564  (Titc-Live,  XXXVII,  XL), 
a  celui  de  Persee  en  583  (Tite-Live,  XLH,  LI),  et  au  service  de  Rome  en  633. 

(4)  Iliade,  H,  656,  6TO. 

(')  Polybe,  XXX,  vn,  an  de  Rome  590. 

(«)  Strabon,  XIV,  n,  558,  559.  La  ville  de  Rhode  en  Espagne,  les  dtablis- 
sementa  dans  les  Baleares,  Gela  en  Sicile,  Sybari*  et  Palceopolis  en  ItaUe, 
6taient  des  colonies  rhodiennes. 

(7)  C'est  ce  qui  arriva  notamment  ^  1'epoque  ou  s'Scroulale  fameux  colosse 


LrVBE  I,  CHAP.  IV. — LE  BASSE*  DE  LA  MEDITERBANEE.        137 

continent  asiatique  voisin,  des  villes  tributaires,  telles  que 
Caunos  et  Stratonicee,  qui  leur  payaient  120  talents  (700,000 
francs).  La  navigation  du  Bosphore,  dont  ils  s'effo^aient  de 
maintenir  le  passage  libre,  ne  tarda  pas  a  leur  appartenir 
presque  exclusivement(1).  Tout  le  commerce  maritime  depuis 
le  Nil  jusqu'au  Palus-Meotide  se  trouvait  ainsi  dans  leurs 
mains.  Charges  d'esclaves,  de  betail,  de  miel,  de  cire  et  de 
viandes  salees  (s),  leurs  navires  allaient  chercher  sur  le  littoral 
du  Bosphore  Cimmerien  (mer  cTAzof)  des  bles  alors  tres- 
renommes  (*),  et  portaient  sur  la  cote  septentrionale  de  1'Asie 
Mineure  les  vins  et  les  huiles.  Au  moyen  de  ses  flottes,  et 
quoique  n'ayant  qu'une  armee  de  terre  composee  d'etran- 
gers  (4),  Rhodes  fit  plusieurs  fois  la  guerre  avec  succes.  Elle 
lutta  contre  Athenes,  notamment  de  397  a  399 ;  elle  resista 
victorieusement,  en  450,  a  Demetrius  Poliorcete,  et  dut  son 
salut  au  respect  de  ce  prince  pour  un  magnifique  tableau 
d'lalysos,  oeuvre  de  Protogene  (6).  Pendant  les  campagnes 
des  Romains  en  Macedoine  et  en  Asie,  elle  leur  fournit  des 
flottes  considerables  (').  Sa  force  maritime  se  maintint 
jusqu'a  la  guerre  civile  qui  suivit  la  mort  de  Cesar ;  mais  a 
cette  epoque  elle  fut  aneantie. 

de  Rhodes,  et  oil  la  ville  fut  violemment  dprouve'e  par  un  tremblement  de  terre. 
Hieron,  tyran  de  Syracuse,  Ptole'me'e,  roi  d'E^gypte,  Antigone  Doson,  roi  de 
Macedoine,  et  Seleucus,  roi  de  Syne,  envoyerent  des  secours  aux  Ehodiens. 
(Polybe,  V,  LXXXVIII,  LXXXIX.) 

(')  Nous  voyons  en  effet  avec  quel  soin  les  Rhodiens  se  mdnageaient  des 
allies  du  cot6  du  Pont-Euxin.  (Polybe,  XXVII,  TI.) 

(2)  Polybe,  IV,  XXXTIII. 

(s)  Strabon,  VII,  IT,  269. 

(4)  Tite-Live,  XXXIII,  XTIII. 

(5)  Pendant  le  siege  de  Rhodes,  Demetrius  avait  forme  le  projet  de  livrer 
aux  flammes    des    Edifices  publics  dpnt  1'un  renfermait  le  fameux  tableau 
d'lalysos,  peint  par  Protogene.    Les  Rhodiens  envoyerent  une  deputation  a 
Demetrius  pour  lui  demander  d'epargner  un  tel  chef-d'oeuvre.     Apres  cette 
entrevue,  Demetrius  leva  le  si6ge,  epargnant  ainsi  a  la  fois  la  ville  et  le  tableau. 
(Aulu-Gelle,  XV,  xxxi.) 

(°)  En  555,  vingt  navires  ;  en  556,  vingt  butiments  pont^s;  en  563,  vingt- 
cinq  batiments  pontes  et  trente-six  vaisseaux.  Cette  derniere  flotte  de  trente- 
six  vaisseaux  fut  detruite,  et  cependant  les  Rhodiens  purent  remettre  a  la  mer, 


138  TEMPS   ANTEKIETJKS   A   CESAR. 

La  celebrite  de  Rhodes  n'etait  pas  moms  grande  dans 
les  arts  et  les  lettres  que  dans  le  commerce.  Apres  le  regne 
d'Alexandre,  elle  devint  le  siege  d'une  ecole  fameuse  de 
sculpture  et  de  peinture,  d'ou  sortirent  Protogene  et  les 
auteurs  du  Laocoon  et  du  Taureau  Farnbse.  On  voyait  dans 
la  ville  trois  mille  statues  (*)  et  cent  six  colosses,  entre  autres 
la  fameuse  statue  du  Soleil,  Pune  des  sept  merveilles  du 
monde,  haute  de  105  pieds,  et  qui  avait  coute  3,000  talents 
(17,400,000  francs)  (J).  L'ecole  de  rhetorique  de  Rhodes  etait 
fre'quentee  par  des  eleves  accourus  de  toutes  les  parties  de 
la  Grece,  et  Cesar,  comme  Ciceron,  alia  s'y  perfectionner 
dans  1'art  oratoire. 

Les  autres  lies  de  la  mer  £gee  avaient  presque  toutes 
perdu  leur  importance  politique,  et  leur  vie  commerciale 
etait  absorbee  par  les  3£tats  nouveaux  de  1'Asie  Mineure,  par 
la  Macedoine  et  par  Rhodes.  II  n'en  etait  pas  de  meme  de 
1'archipel  de  la  mer  lonienne,  dont  la  prosperite  continua 
jusqu'au  moment  ou  il  tomba  au  pouvoir  des  Remains.  Cor- 
cyre,  qui  reyut  dans  son  port  les  flottes  romaines,  devait  a 
sa  fertilite  et  a  sa  position  favorable  un  commerce  etendu. 
Depuis  le  ive  siecle,  rivale  de  Corinthe,  elle  s' etait  corrompue 
comme  Byzance  et  Zacynthe  (Zante),  qu'Agatharchide,  vers 
640,  nous  represente  amollies  par  1'exces  du  luxe  ('). 

XXI.  L'etat  florissant  de  la  Sardaigne  venait  surtout  des 

colonies  que  Carthage  y  avait  fondees.     La  population  de 

cette  lie  se  rendit  redoutable  aux  Romains  par 

son  esprit  d'independance  (4).     De  541  (5)  a  580, 

130,000  hommes  furent  tues,  pris  ou  vendus  (").     Le  nombre 

la  m6me  ann6e,  vingt  vaisseaux.  En  584,  ils  avai(Hit  quarante  vaisseaux. 
(Tite-Live,  XXXI,  XLVI  ;  XXXII,  xvi ;  XXXVI,  XLV  ;  XXXVII,  ix,  xi,  xn  ; 
XLII,  XLV.) 

(J)  Pline,  XXXIV,  XTH. 

(2)  Strabon,  XIV,  n,  557. 

(a)  Ath6n6e,  XII,  XXXT,  461. 

(4)  Tite-Live,  XXIII,  xxxiv. 

(')  Tite-Live,  XXIII,  XL. 

(e)  Tite-Live,  XLI,  xn,  xvn,  xxvm.  — Le  chiflre  de  80,000  hommes  que 


LIVKE  I,  CHAP.  IV. LE  BASSE*  DE  LA  MEDITEBKANEE.        139 

de  ces  derniers  fut  si  considerable,  que  1'expression  Sardes  d 
vendre  (Sardi  venales)  devint  proverbiale  (').  LaSardaigne, 
qui  ne  compte  aujourd'hui  que  544,000  habitants,  en  poss6dait 
alors  au  moins  un  million.  La  quantite  des  cereales,  le  nom- 
bre  des  troupeaux,  faisaient  de  cette  lie  le  second  grenier  de 
Carthage  (a).  L'a\idite  des  Remains  1'epuisa  promptement. 
Cependant,  en  552,  les  recoltes  y  etaient  encore  si  abondantes, 
qu'on  vit  les  marchands  forces  de  laisser  aux  matelots  le  ble 
pour  le  prix  du  fret  (').  L'exploitation  des  mines,  le  com- 
merce de  la  laine,  d'une  qualite  superieure  (4),  occupaient  des 
milliers  de  bras. 

XXII.  La  Corse  etait  beaucoup  moins  peuplee.     Diodore 
de  Sicile  ne  lui  donne  guere  plus  de  30,000  habitants  (8),  et 
Strabon  nous  les  represente  comme  sauvages  et 
vivant  dans  les  montagnes  (').      D'apres  Pline, 
elle  aurait  eu  trente  villes  (T).     La  resine,  la  cire,  le  miel  ('), 
exportes  par  quelques  comptoirs  que   les  litrusques  et  les 
Phoceens  avaient  fondes  sur  les  cotes,  etaient  presque  les 
senles  productions  de  1'ile. 

XXHI.  La  Sicile,  appelee  par  les  anciens  le  sejour  favori 
de  Ceres,  devait  son  nom  aux  Sicanes  ou  Sicules,  race  qui 

les  Sardes  perdirent  dans  la  campagne  de  T.  Gracchus,  en  578  et  579,  e"tait 
donne  par  1'inscription  officielle  que  Ton  voyait  a  Rome  dans  le  temple  de  la 
deesse  Matuta.  (Tite-Live,  XLI,  xxvin.) 

(J)  Festus,  p.  322,  4d.  0.  Miiller.  —  Tite-Live,  XLI,  xxi. 

0  Voyez  Heeren,  t.  IV,  sect  I,  ch.  n.  — Polybe,  I,  LXXIX  —  Strabon,  V, 
n,  187.  — Diodore  de  Sicile,  V,  xv.  —  Tite-Live,  XXIX,  xxxvi. 

(3)  Tite-Live,  XXX,  xxxvm. 

(4)  Strabon,  V,  n,  187. 

(5)  Diodore  de  Sicile,  V,  xiv.  —  Les  Corses  s'Stant  revolt6s,  en  573,  eurent 
2,000  tu4s.    (Tite-Live,  XL,  xxxiv.)  —  En  581,  ils  perdirent  7,000  homines  et 
eurent  plus  de  1,700  prisonniers.    (Tite-Live,  XLH,  TO.) 

(8)  Strabon,  V,  n,  186-187. 

(')  Pline,  HI,  TI,  12. 

(8)  Diodore  de  Sicile,  V,  xin.— En  578,  les  Corses  furent  imposes  par  lea 
Remains  a  1,000,000  de  livres  de  cire,  et  a  200,000  en  681.  (TUe-Live,  XL, 
XXXIT  ;  XLII,  vn.) 


140  TEMPS  ANTEKEEURS  A  CESAR. 

avait  jadis  peuple  une  partie  de  1'Italie ;  des 
colonies  pheniciennes,  et  ensuite  des  cqlonies 
grecques,  s'y  etaient  etablies.  En  371,  les  Grecs  occupaient 
la  partie  orientale,  environ  les  deux  tiers  de  1'ile ;  les  Car- 
thaginois,  la  partie  occidentale.  La  Sicile,  &  cause  de  sa  pro* 
digieuse  fertilite,  etait,  on  le  comprend,  tin  objet  de  convoitise 
pour  les  deux  peuples ;  bientot  elle  le  fut  pour  Rome  elle- 
meme,  et,  apres  la  conquete,  elle  devint  le  grenier  de  1'Italie  (J). 
Les  discours  de  Ciceron  centre  Yerres  montrent  les  quantites 
prodigieuses  de  ble  qu'elle  expediait,  et  &  quel  chiffre  eleve 
montaient  les  dimes  ou  taxes  qui  procuraient  aux  publicains 
des  profits  im menses  (a). 

Les  villes  qui,  sous  la  domination  romaine,  diminuerent 
d' importance,  en  avaient  une  considerable  au  temps  dont 
nous  parlons.  La  premiere  d'entre  elles,  Syracuse,  capitale 
du  royaume  de  Hieron,  comptait  600,000  ames ;  elle  etait 
composee  de  six  quartiers  compris  dans  une  circonference  de 
180  stades  (36  kilometres) ;  elle  fournit,  lorsqu'elle  fut  con- 
quise,  un  butin  6gal  a  celui  de  Carthage  (3).  D'autres  cites 
rivalisaient  avec  Syracuse  en  etendue  et  en  puissance.  Agri- 
gente,  au  temps  de  la  premiere  guerre  punique,  contenait  50,- 
000  soldats  (4) ;  c' etait  une  des  principales  places  d'armes  de 
la  Sicile  (6).  Panormus  (Palerme),  Drepanum  (Trapani)  et 
Lilybee  (Marsala),  possedaient  des  arsenaux,  des  chantiers 
de  construction  et  de  vastes  ports.  La  rade  de  Messine  pou- 
vait  contenir  600  vaisseaux  (").  La  Sicile  est  encore  le  pays 
le  plus  riche  en  monuments  antiques ;  on  y  admire  les  ruines 
de  vingt  et  un  temples  et  de  onze  theatres,  entre  autres  celui 
de  Taormina,  qui  contenait  quarante  mille  spectateurs  (7). 

-  (')  Cicdron,  II' action  contre  Verrts,  II,  u,  LXXTV.  —  Les  boeufs  fournia 
saient  des  cuirs,  employes  surtout  pour  les  tentes  ;  les  moutons,  une  laine  ex- 
cellente  pour  les  v6tements. 

(')  Ciceron,  II'  action  contre  Verres,  III,  LXX. 

(s)  Tite-Live,  XXV,  xxxi. 

(*)  Polybe,  I,  xvn  et  xvm. 

(*)  Polybe,  IX,  xxvu.  —  Strabon,  VI,  n,  226. 

(6)  Voy.  ce  que  disent  Tite-Live  (XXIX,  xxvi)  et  Polybe  (I,  XLI,  XLII, 
XLVI.)  — Floras,  II,  n. 

(7)  Voy.  1'ouvrage  du  due  de  Serra  di  Falco,  Antichitd  della  Sicttia. 


LITRE  I,  CHAP.  IV. LE  BASSIN  DE  LA  MEDITERKANEE.       141 

Cette  description  succincte  du  littoral  de  la  Mediterranee, 
deux  ou  trois  cents  ans  avant  notre  ere,  fait  assez  ressortir 
1'etat  de  prosperite  des  differents  peuples  qui  1'habitaient. 
Le  souvenir  d'une  telle  grandeur  inspire  un  voeu  bien  naturel, 
c'est  que'desormais  la  jalousie  des  grandes  puissances  n'em- 
peche  plus  1'Orient  de  secouer  la  poussiere  de  vingt  siecles  et 
de  renaitre  a  la  vie  et  a  la  civilisation  ! 


CHAPITRE    CINQUIEME. 

GUERBES   PUNIQUES,   DE   MACEDOINE   ET  D'ASIE. 
(De  488  &  621.) 

I.  Rome,  ayant  etendu  sa  domination  jusqu'a  I'extr6mit6 
meridionale  de  1'Italie,  se  trouva  en  face  d'une 

Comparaison  .  .  *•,•*•*  -,-,•-, 

entreEomeet    puissance  qui,  par  la  force  des  choses,  allait  de- 

Carthage. 

venir  sa  rivale. 

Carthage,  situee  sur  la  cote  africaine  la  plus  rapprochee 
de  la  Sicile,  n'en  etait  separee  que  par  le  canal  de  Malte,  qui 
partage  en  deux  le  grand  bassin  de  la  MMiterranee.  Elle 
avait,  depuis  plus  de  deux  siecles,  conclu,  a  differentes  re- 
prises, des  traites  avec  Rome,  et,  imprevoyante  de  1'avenir, 
felicite  le  senat  toutes  les  fois  qu'il  avait  remporte  de  grands 
avantages  sur  les  ICtrusques  ou  les  Samnites. 

La  superiorite  de  Carthage  au  commencement  des  guerres 
puniques  etait  evidente  ;  la  constitution  des  deux  cites  faisait 
neanmoins  prevoir  laquelle  en  definitive  devait  1'emporter. 
Une  aristocratic  puissante  regnait  chez  1'une  et  chez  1'autre, 
mais  a  Rome  les  nobles,  sans  cesse  confondus  avec  le  peuple, 
donnaient  1'exemple  du  patriotisme  et  de  toutes  les  vertus 
civiques,  tandis  qu'&  Carthage  les  premieres  families,  enri- 
chies  par  le  commerce,  amollies  par  un  luxe  effrene,  formaient 
une  caste  egoiste  et  avide,  distincte  du  reste  des  citoyens. 
A  Rome,  1'unique  mobile  etait  la  gloire,  la  principale  occupa- 
tion la  guerre,  le  premier  devoir  le  service  militaire ;  a  Car- 
thage, on  sacrifiait  tout  &  1'interet,  au  commerce,  et  la  defense 
de  la  patrie  etait,  comme  un  fardeau  insupportable,  aban- 
donn6e  a  des  mercenaires.  Aussi,  apres  une  defaite,  1'armee, 


LIVEE  I,  CHAP.  V. GUEBRES  PUNIQUES  ET  D'OEIENT.        143 

a  Carthage,  se  recomposait  avec  peine ;  a  Rome,  elle  se  re- 
fonnait  aussitot,  puisque  le  peuple  etait  soumis  au  recrute- 
ment.  Si  la  penurie  du  tresor  obligeait  de  retarder  la  paye, 
les  soldats  carthaginois  se  revoltaient  et  mettaient  1'lStat  en 
peril ;  les  Remains  supportaient  les  privations  et  la  misere 
sans  murmures,  par  le  seul  amour  de  la  patrie. 

La  religion  carthaginoise  faisait  de  la  divinite  une  puis- 
sance jalouse  et  malfaisante,  qu'il  fallait  apaiser  par  d'horri- 
bles  sacrifices  ou  honorer  par  des  pratiques  honteuses :  de  la 
des  mosurs  depravees  et  cruelles ;  a  Rome,  le  bon  sens  ou 
1'interet  du  gouvernement  temperait  la  brutalite  du  paga- 
nisme,  et  maintenait  dans  la  religion  des  id6es  de  morale  ('). 

Quelle  difference  encore  dans  la  politique  !  Rome  avait 
dompte  par  la  force  des  armes,  il  est  yrai,  les  peuples  qui  1'en- 
vironnaient ;  mais  elle  s'etait  pour  ainsi  dire  fait  pardonner 
ses  victoires  en  offrant  aux  vaincus  une  patrie  plus  grande  et 
une  part  dans  les  droits  de  la  metropole.  D'ailleurs,  comrne 
les  habitants  de  la  Peninsule  etaient  en  general  d'une  meme 
race,  elle  avait  pu  facilement  se  les  assimiler.  Carthage,  au 
contraire,  etait  demeuree  Strangere  au  milieu  des  indigenes 
d'Afrique,  dont  la  separaient  1'origine,  la  langue  et  les  mceurs. 
Elle  avait  rendu  sa  domination  odieuse  a  ses  sujets  et  a  ses 
tributaires  par  1'esprit  mercantile  et  les  habitudes  de  rapacit6 
de  tous  ses  agents :  de  la,  des  insurrections  frequentes  et  des 
repressions  d'une  cruaute  inou'ie.  La  defiance  envers  ses 
sujets  I'avait  engagee  a  laisser  ouvertes  toutes  les  villes  de 
son  territoire,  afin  qu'aucune  d'elles  ne  devint  le  point  d'appui 
d'une  revolte.  Aussi  deux  cents  villes  se  livrerent-elles  sans 
resistance  a  Agathocle,  des  qu'il  parut  en  Afrique.  Rome, 
au  contraire,  entourait  de  remparts  ses  colonies,  et  les  mu- 

(')  Ainsi  le  Jupiter  du  Capitole,  la  Junon  italique,  dans  leur  culle  officiel 
du  moins,  etaient  les  protecteurs  des  mortels  vertueux  et  punissaient  lea 
mechants,  tandis  que  le  Moloch  et  1'Hercule  pheniciens,  adores  a  Carthage, 
n'accordaient  leurs  faveurs  qu'a  ceux  qui  faisaient  couler  un  sang  innocent  sur 
leurs  autels.  (Diodore  de  Sicile,  XX,  xiv.)  —  Remarquer  les  figurines  de 
Moloch  tenant  un  gril  destin6  k  des  sacrifices  humains.  (Alb.  della  Marmora, 
Antiquitea  sardet,  pL  23,-  61,  t.  II,  254.) 


144:  TEMPS   ANTEBIEURS   A   CESAK. 

rallies  de  Plaisance,  de  Spolete,  de  Casilinum,  de  Nola,  con- 
tribuerent  a  arreter  Annibal. 

La  ville  de  Romulus  etait  alors  dans  toute  la  vigueur'  de 
la  jeunesse,  tandis  que  Carthage  etait  arrivee  a  ce  degre  de 
corruption  ou  les  £tats  ne  sont  capables  de  supporter  ni  les 
abus  qui  les  enervent,  ni  le  remede  qui  les  regeneVerait. 

A  Rome  done  appartenait  1'avenir.  D'un  cote,  tin  peuple 
de  soldats,  contenu  par  la  discipline,  la  religion,  la  purete 
des  inceurs,  anime  de  1'amour  de  la  patrie,  entoure  d'allies 
devours;  de  1'autre,  un  peuple  de  marchands  avec  des 
mceurs  dissolues,  des  mercenaires  indociles  et  des  sujets 
mecontents. 

II.  Ces  deux  puissances,  d'une  ambition  egale,  mais  d'un 
esprit  si  oppose,  ne  pouvaient  rester  longtemps  en  presence 
sans  se  disputer  la  domination  du  riche  bassin  de 
puerre  nunique  la  Mediterranee.  La  Sicile  surtout  devait  exciter 
leur  convoitise.  La  possession  de  cette  ile  etait 
alors  partagee  entre  Hieron,  tyran  de  Syracuse,  les  Carthagi- 
nois  et  les  Mamertins.  Ces  derniers,  issus  d'aventuriers 
anciens  mercenaires  d'Agathocle,  yenus  d'ltalie  en  490,  et 
e"tablis  a  Messine,  se  mirent  a  guerroyer  contre  les  Syra- 
cusains.  Us  solliciterent  d'abord  1'assistance  des  Carthaginois 
et  leur  livrerent  1'acropole  de  Messine  pour  prix  de  la  protec- 
tion qu'ils  en  obtinrent;  bientot,  d^goutes  d'allies  trop 
exigeants,  ils  envoyerent  demander  des  secours  a  Rome  au 
nom  d'une  commune  nationalite,  car  la  plupart  se  disaient 
Italiotes,  par  consequent  allies  de  la  Republique ;  quelques- 
uns  meme  ^taient  ou  se  pretendaient  Remains  (1). 

Le  senat  hesitait :  1'opinion  publique  1'emporta,  et,  malgre 
le  peu  d'interet  qu'inspiraient  les  Mamertins,  la  guerre  fut 
de'cidee.  Un  corps  de  troupes,  envoye  sans  retard  a  Messine, 
en  chassa  les  Carthaginois.  Peu  apres,  une  armee  consulaire 
passait  le  d^troit,  battait  les  Syracusains  d'abord,  puis  les 
Carthaginois,  et  s'etablissait  militairement  dans  1'ile.  Tel  fut 
le  commencement  de  la  premiere  guerre  punique. 

(')  Polybe,  I,  TII,  xi. 


LIVEE  I,  CHAP.  V. GUEKEES  PUOTQUE8  ET  D'OEIENT.        145 

Diverses  circonstances  favoriserent  les  Remains.  Les 
Carthaginois  s'etaient  rendus  odieux  aux  Grecs  siciliens.  Les 
yilles  encore  independantes,  comparant  la  discipline  des 
legions  aux  exces  de  tons  genres  qui  avaient  signale  le  pas- 
sage des  mercenaires  d'Agathocle,  de  PyiThus  et  des  gene- 
raux  carthaginois,  accueillirent  les  consuls  comme  des  libe- 
rateurs.  Hieron,  maitre  de  Syracuse,  premiere  ville  de  la 
Sicile,  n'eut  pas  plutot  eprouve  la  puissance  des  armes  ro- 
maines  qu'il  previt  Tissue  de  la  lutte  et  se  declara  pour  le 
plus  fort.  Son  alliance,  maintenue  fidelement  pendant  cin- 
quante  ans,  fut  d'une  grande  utilite  a  la  Republique  (J).  Avec 
son  appui,  les  Romains,  au  bout  de  la  troisi6me  annee  de 
guerre,  s'etaient  empares  d'Agrigente  et  de  la  plupart  des 
villes  de  1'interieur ;  mais  les  flottes  des  Carthaginois  res- 
taient  mattresses  de  la  mer  et  des  places  du  littoral. 

Les  Romains  manquaient  de  marine  militaire  (*).  Us  pou- 
vaient,  sans  doute,  se  procurer  des  batiments  de  transport, 
ou,  par  leurs  allies  (socii  navales),  quelques  triremes  (3) ; 
mais  ils  n'avaient  pas  de  ces  navires  a  cinq  rangs  de  rames, 
plus  propres,  par  leur  poids  et  leur  vitesse,  a  enfoncer  les 
batiments  ennemis.  Une  incomparable  energie  supplea  en 
peu  de  temps  a  1'insuffisance  de  la  flotte:  cent  vingt  galeres 
furent  construites  d'apres  le  modele  d'une  quinquereme  car- 
tl.aginoise  echouee  sur  la  cote  d'ltalie  ;  et  on  exer9a  a  terre 
des  soldats  au  maniement  des  rames  (4).  Au  bout  de  deux 

(J)  Polybe,  I,  xvi.  —  Zonare,  VHI,  16  et  suiv. 

(2)  Nous  avons  vu,  page  77,  que  Rome,  apres  la  prise  d'Antium  (Porto 
(TA.nzo),  avait  deja  une  marine,  mais  elle  n'avait  pas  de  galeres  a  trois  rangs 
ou  a  cinq  rangs  de  rames.  Rien  de  plus  vraisemblable  alors  que  le  r6cit  de 
Titc-Live,  qui  avance  que  les  Romains  prirent  pour  module  une  quinqu6r^me 
carthaginoise  naufrag6e  sur  leurs  cotes.  Malgre  1'dtat  avanc6  de  la  science, 
nous  n'avons  pu  retrouver  qu'imparfaitement  la  constraction  des  anciennes 
galeres,  et,  encore  aujourd'hui,  le  probleme  ne  serait  completement  r6solu  que 
si  le  hasard  nous  offrait  un  modele. 

(a)  Les  Romains  employment  les  triremes  de  Tarente,  de  Locres,  d'E16e  et 
de  Naples  pour  traverser  le  detroit  de  Messine.  "  L'usage  des  quinque'remea 
6tait  tout  a  fait  inconnu  en  Italic."  (Polybe,  I,  xx.) 

(4)  Polybe,  I,  xx,  xxi. 
10 


146  TEMPS   AKTEBIEURS   A   CESAB. 

mois,  les  equipages  s'embarquaient  et  les  Carthaginois  etaient 
battus  a  Myles  (494),  et  trois  ans  apres  a  Tyndaris  (497). 
Ces  deux  batailles  navales  enleverent  a  Carthage  le  prestige 
de  sa  superiorite  maritime. 

Cependant  la  lutte  se  prolongeait  sur  terre  sans  resultat 
decisif,  lorsque  les  deux  rivales  resolurent  chacune,  par  un 
effort  supreme,  de  demeurer  maitresse  de  la  mer.  Carthage 
equipa  trois  cent  cinquante  vaisseaux  pontes,  Rome  trois  cent 
trente  d'egale  force.  En  498,  les  deux  flottes  se  rencontrerent 
entre  Heraclee  Minoa  et  le  cap  d'Ecnome,  et,  dans  un  combat 
memorable,  ou  300,000  hommes  (J)  *s'entrechoquerent,  la  vic- 
toire  resta  aux  Romains.  Le  chemin  de  1'Afrique  etait 
ouvert,  et  M.  Atilius  Regulus,  inspire  sans  doute  par  1'exem- 
ple  d'Agathocle,  imagina  d'y  porter  la  guerre.  Ses  premiers 
succes  furent  tels  que  Carthage,  dans  son  effroi  et  pour  evi- 
ter  le  siege  dont  elle  et-ait  menacee,  s'appretait  a  renoncer 
&  ses  possessions  en  Sicile.  Trop  confiant  dans  la  faiblesse 
des  resistances  qu'il  avait  rencontrees,  Regulus  crut  pouvoir 
imposer  a  Carthage  les  conditions  les  plus  dures  ;  le  desespoir 
rendit  aux  Africains  toute  leur  energie,  et  Xanthippe,  aven- 
turier  grec,  bon  general,  mis  a  la  tete  des  troupes,  defit  le 
consul,  dont  il^aneantit  presque  entierement  1'armee. 

Jamais  les  Romains  ne  se  laissaient  abattre  par  les  revers ; 
ils  reporterent  la  guerre  en  Sicile  et  reprirent  Panorme,  siege 
des  forces  earthaginoises.  Pendant  plusieurs  annees,  les 
flottes  des  deux  pays  ravagerent,  les  unes  les  cotes  d'Afrique, 
les  autres  le  littoral  italien ;  dans  1'interieur  de  la  Sicile,  les 
Romains  avaient  1'avantage ;  sur  les  rivages  de  la  mer,  les 
Carthaginois.  Deux  fois  les  flottes  de  la  Republique  furent 
detruites  par  les  tempe"tes  ou  par  1'ennemi,  et  ces  desastres 
engagerent  a  deux  reprises  le  senat  &  suspendre  toute  expe- 
dition maritime.  La  lutte  se  trouva  concentree  pendant  six 
ans  dans  un  coin  de  la  Sicile ;  les  Romains  occupaient  Pa- 

(J)  Chaque  vaisseau  portait  300  rameurs  et  120  soldats,  soit  420  hommes 
par  batiment,  ce  qui  fait,  pour  la  flotte  carthaginoise,  147,000  hommes,  et, 
pour  la  flotte  romaine,  138,600.  (Polybe,  I,  xxv  et  xxvi. 


LIVEE  I,  CHAP.  V. GUERRES  PTJNIQUES  ET  D'ORIENT.        14:7 

norme,  les  Carthaginois  Lilybee  et  Drepanum.  Elle  aurait  pu 
se  prolonger  indefiniment  si  le  senat,  malgre  la  penurie  du 
tresor,  ne  fut  parvenu,  au  raoyen  de  dous  volontaires,  a 
equiper  encore  une  flotte  de  deux  cents  quinqueremes. 
Lutatius,  qui  la  commandait,  dispersa  les  vaisseaux  de  1'en- 
nemi,  pres  des  lies  JEgates,  et,  maitre  de  la  mer,  mena9a 
d'affamer  les  Carthaginois.  Ceux-ci  demanderent  la  paix  au 
moment  meme  oil  un  grand  homme  de  guerre,  Amilcar, 
venait  de  rendre  le  prestige  a  leurs  annes.  C'est  que,  pen- 
dant ces  vingt-quatre  annees,  1'enormite  des  depenses  et  des 
sacrifices  avait  decourage  Carthage,  tandis  qu'a  Rome  le 
patriotisme,  insensible  aux  pertes  materielles,  maintenait 
1'energie  comme  aux  premiers  jours.  Les  Carthaginois,  con- 
traints  de  ceder  tous  leurs  etablissements  en  Sicile,  payerent 
une  indemnite  de  2,200  talents  (').  Des  lors  toute  1'ile,  ex- 
cepte  le  royaume  de  Hieron,  devint  tributaire,  et,  pour  la 
premiere  foi&,  Rome  cut  une  province  sujette. 

Si,  malgre  ce  succes  definitif,  il  y  eut  des  echecs  momen- 
tanes,  on  doit  les  attribuer  en  grande  partie  a  1'instabilit^ 
des  plans  de  campagne  variant  annuellement  avec  les  gene- 
raux.  Plusieurs  consuls,  cependant,  ne  manquerent  ni  d'ha- 
bilete  ni  de  perseverance,  et  le  senat,  toujours  reconnais- 
sant,  recompensa  dignement  leurs  services.  Quelques-uns 
obtinrent  les  honneurs  du  triomphe,  entre  autres,  Duilius, 
qui  gagna  la  premiere  bataille  n  a  vale,  et  Lutatius,  dont  la 
victoire  decida  de  la  paix.  A  Carthage,  au  contraire,  les 
meilleurs  generaux  etaient  victimes  de  1'envie  et  de  1'ingra- 
titude.  Xanthippe,  vainqueur  de  Regulus,  fut  promptement 
eloigne  par  la  jalousie  de  la  noblesse,  qu'il  avait  sauvee  (*), 
et  Amilcar,  calomnie  par  une  faction  rivale,  ne  re9ut  pas  de 
son  gouvernement  1'appui  necessaire  ^  1'execution  de  ses 
grands  desseins. 

Pendant  cette  lutte  de  vingt-trois,  ans,  la  guerre  manqua 
souvent  d'une  direction  habile  et  suivie,  mais  les  legions  ne 
perdirent  rien  de  leur  ancienne  valeur,  et  on  les  vit  m^me 

(l)  Pr^s  de  treize  millions  de  francs.    (Polybe,  I,  uai.) 
(*)  Polybe,  I,  xxxvi. 


148  TEMPS   ANTEKIEUKS   A   CESAR. 

un  jour  en  venir  aux  mains  arec  les  auxiliaires,  qui  leur  dis- 
putaient  le  poste  le  plus  p6rilleux ;  on  peut  citer  aussi  1'in- 
trepidite  du  tribun  Calpurnius  Flamma,  qui  sauva  les  legions 
enfermees  par  Amilcar  dans  un  defile.  II  couvrit  la  retraite 
avec  trois  cents  homines,  et,  retrouve  vivant  sous  un  mon- 
ceau  de  cadavres,  re9ut  du  consul  une  couronne  de  feuillage, 
modeste  recompense,  mais  suffisante  alors  pour  inspirer  1'he- 
rolsme.  Tous  les  sentiments  nobles  etaient  exaltes  au  point 
de  rendre  justice  a  un  ennemi.  Le  consul  L.  Cornelius  fit  de 
magnifiques  obseques  a  Hannon,  general  carthaginois,  mort 
Taillamment  en  combattant  contre  lui  (:). 

Pendant  la  premiere  guerre  punique  les  Carthaginois  me- 
nacerent  souvent  les  cotes  de  1'Italie,  sans  jamais  tenter  un 
debarquement  serieux.  Ils  ne  purent  trouver  d'allies  parmi 
les  peuples  recemment  soumis  :  ni  les  Samnites,  ni  les  Luca- 
niens,  qui  s'etaient  declares  pour  Pyrrhus,  ni  les  villes  grecques 
du  sud  de  la  Peninsule,  ne  montrerent  de  dispositions  a  la  re 
volte.  Les  Gaulois  cisalpins,  naguere  si  remuants,  et  que 
nous  verrons  bientot  reprendre  les  armes,  demeurerent  immo- 
biles.  Les  mouvements  qui  eclaterent  sur  la  fin  de  la  guerre 
punique  parmi  les  Salentins  et  les  Falisques  furent  sans  im- 
portance et  ne  paraissent  pas  se  rattacher  a  la  grande  lutte 
entre  Rome  et  Carthage. ("). 

Cette  resistance  a  toute  tentative  d'insurrection  prouve 
que  le  gouvernement  de  la  Republique  etait  equitable,  et 
qu'il  avait  donne  satisfaction  aux  vaincus.  Nulle  plainte  ne 
se  fit  entendre,  meme  apres  de  grands  desastres ;  et  cepen- 
dant  les  calamites  de  la  guerre  pesaient  cruellement  sur  les 
laboureurs,  sans  cesse  obliges  de  quitter  leurs  champs  pour 
combler  les  vides  faits  dans  les  legions.  A  1'interieur  le  senat 
avait  pour  lui  un  grand  prestige,  et  a  1'exterieur  il  jouissait 
alors  d'une  reputation  de  bonne  foi  qui  lui  assurait  des 
alliances  sinceres. 

La  premiere  guerre  punique  exer9a  sur  les  mceurs  une  in- 
fluence remarquable.  Jusqu'alors  les  Remains  n'avaient  pas 

(l)  Valfcre  Maxime,  V,  i,  2. 
(a)  Tite-Live,  Epitome,  XIX. 


LIVKE  I,  CHAP.  V. GT7EBKES  PTJNIQUES  ET  D'ORIENT.        149 

entretenu  de  rapports  suivis  avec  les  Grecs.  La  conque'te  de 
la  Sicile  rendit  les  relations  nombreuses  et  actives,  et  bientot 
se  fit  sentir  ce  que  la  civilisation  hellenique  renfermait  a  la 
fois  d'utile  et  de  pernicieux. 

Les  idees  religieuses  des  deux  peuples  £taient  differentes, 
bien  que  le  paganisme  remain  cut  de  grands  rapports  avec  le 
paganisme  de  la  Grece.  Celle-ci  avait  des  philosophes,  des 
sophistes,  des  libres  penseurs.  A  Rome,  rien  de  semblable ; 
les  croyances  y  etaient  profondes,  na'ives  et  sinceres ;  d'ailleurs, 
d5s  une  epoque  tres-reculee,  le  gouvernement  avait  subor- 
donne  la  religion  a  la  politique,  et  s'etait  applique  a  lui  don- 
ner  une  direction  avantageuse  a  1'Etat. 

Les  Grecs  de  Sicile  introduisirent  a  Rome  deux  sectes  de 
philosophic  dont  les  germes  se  developperent  plus  tard,  et 
qui  avaient  peut-e"tre  plus  de  rapport  avec  les  instincts  des 
inities  qu'avec  ceux  des  initiateurs.  Le  sto'icisme  fortifia  la 
pratique  des  vertus  civiques,  mais  sans  modifier  leur  antique 
rudesse ;  V epicurisme,  bien  plus  repandu,  ne  tarda  'pas  a 
precipiter  la  nation  a  la  recherche  des  jouissances  mate- 
rielles.  L'une  et  1'autre  secte,  en  inspirant  le  mepris  de  la 
mort,  donnerent  une  puissance  terrible  au  peuple  qui  les 
adopta. 

La  guerre  avait  e'puise  les  finances  de  Carthage.  Les 
ntercenaires,  qu'elle  ne  pouvait  payer,  se  revolterent  a  la  fois 
en  Afrique  et  en  Sardaigne.  Us  ne  furent  vaincus  que  par  le 
genie  d'Amilcar.  Dans  cette  lie,  les  exces  des  revoltes 
avaient  souleve  les  habitants,  qui  parvinrent  a  les  chasser  du 
pays.  Les  Romains  ne  laisserent  pas  echapper  cette  occasion 
d'intervenir,  et,  comme  precedemment  pour  les  Mamertins,  le 
senat,  selon  toute  apparence,  pretexta  qu'il  y  avait  des 
Italiotes  parmi  les  mercenaires  de  Sardaigne.  L'ile  fut  prise, 
et  les  vainqueurs  imposerent  une  nouvelle  contribution  a 
Carthage,  qui  avait  capture  quelques  vaisseaux  marchands 
naviguant  dans  ces  parages,  abus  scandaleux  de  la  force, 
que  Polybe  a  hautement  fletri  (').  Reduits  a  1'impuissance 

(l)  Polybe,  HI,  x,  xxvn,  xxvin. 


150  TEMPS   ANTEKIEUKS   A  .CESAB. 

par  la  perte  de  leur  marine,  par  la  revolte  de  leur  armee,  les 
Carthaginois  subirent  les  conditions  du  plus  fort.  Ils  etaient 
sortis  de  Sicile  sans  y  laisser  de  regrets ;  il  n'en  fut  pas  de 
meme  en  Sardaigne ;  leur  gouvernement  et  leur  domination 
y  Etaient  populaires,  probablement  a  cause  de  la  commu- 
naut6  de  religion  et  de  1'origine  phenicienne  de  plusieurs 
villes  (1).  Pendant  longtemps  encore,  des  rebellions  perio- 
diques  temoignerent  de  1'affection  des  Sardes  pour  leurs 
anciens  maitres.  Vers  la  meme  epoque,  les  Remains  s'em- 
parerent  de  la  Corse,  et,  de  516  a  518,  repouss5rent  les 
Ligures  et  les  tribus  gauloises  avec  lesquelles  ils  etaient  en 
paix  depuis  quarante-cinq  ans. 

ILL  Tandis  que  la  Republique  protegeait  ses  frontieres  du 
nord  centre  les  Gaulois  et  les  Ligures,  et  qu'elle  combattait 
Guerre  <miy-  en  Sardaigne  et  en  Corse  1'influence  de  Carthage, 
rie(52o).  ejje  entreprenait  centre  un  petit  peuple  barbare 

une  autre  expedition,  moins  difficile,  il  est  vrai,  mais  qui 
devait  avoir  d'immenses  consequences.  La  guerre  d'lllyrie, 
en  effet,  allait  ouvrir  aux  Romains  le  chemih  de  la  Grece  et 
celui  de  1'Asie,  soumise  aux  successeurs  d'Alexandre,  et  ou 
dominait  la  civilisation  grecque.  Devenue  une  grande  puis- 
sance maritime,  Rome  avait  desormais  dans  ses  attributions 
la  police  des  mers.  Les  habitants  des  cotes  orientales  de 
1'Adriatique,  adonnes  a  la  piraterie,  desolaient  le  commerce. 
Plusieurs  fois  ils  avaient  pousse  leurs  depredations  jusqu'en 
Messenie,  et  battu  des  escadres  grecques  envoyees  pour 
r^primer  leurs  ravages  (").  Ces  pirates  appartenaient  a  la 
nation  illyrienne.  Les  Grecs  les  consideraient  comme  bar- 
-  bares,  c'est-a-dire  etrangers  ula  race  hellenique;  il  est  proba- 
ble pourtant  qu'ils  avaient  avec  elle  une  certaine  affinite. 
Allies  incommodes  des  rois  de  Macedoine,  souvent  ils  pre- 
naient  les  armes  pour  ou  centre  eux ;  peuplades  intrepides, 

O  Les  Sardes  devaient  lew  civilisation  aux  Pheniciens ;  les  Siciliens 
avaient  re?u  la  leur  des  Grecs.  Cette  difference  explique  1'attachement  des 
premiere  pour  Carthage  et  la  repulsion  des  autres  pour  la  domination  punique. 

(')  Polyle,  H,  IT,  v,  x. 


LIVEE  I,  CHAP.  V.— GUERBES  PTJNIQUES  ET  D'oKIENT.        151 

feroces,  elles  6taient  pretes  &  vendre  leurs  services  et  leur  sang 
a  qui  roulait  les  payer,  fort  semblables,  en  un  mot,  aux 
Albanaisd'aujour-d'hui,  qu'on  pretend  etre  leurs  descendants, 
refoules  dans  les  montagnes  par  les  invasions  des  Slaves  ('). 

Le  roi  des  Hlyrieus  etait  un  enfant,  et  sa  mere,  Teuta, 
exerpait  la  regence.  Ce  fait  seul  revele  des  moeurs  absolu- 
ment  etrangeres  a  la  civilisation  hellenique  et  romaine.  Un 
chef  de  Pharos  (L'esina),  nomme  Demetrius,  a  la  solde  de 
Teuta,  occupait  en  fief  1'ile  de  Corcyre  la  Noire  (aujourd'hui 
Curzola)  et  remplissait  les  fonctions  de  premier  ministre. 
Les  Remains  n'eurent  pas  de  peine  a  le  gagner ;  d'ailleurs  les 
Illyriens  fournirent  une  cause  legitime  de  guerre  en  assassinant 
un  ambassadeur  de  la  Republique  (J).  Aussitot  le  senat  en- 
voya  une  armee  ut  une  flotte  pour  les  reduire  (525).  Deme- 
trius livra  son  ile,  qui  servit  de  base  d'operations  pour  s'em- 
parer  d'Apollonie,  de  Dyrrachium,  de  Nutria  et  d'une  grande. 
partie  de  la  cote.  Apres  quelques  mois  de  resistance,  les 
Illyriens  se  soumirent,  s'engag6rent  a  renoncer  a  la  piraterie, 
cederent  quelques  ports,  et  consentirent  a  donner  Demetrius, 
1'allie  des  Romains,  pour  tuteur  a  leur  roi  ('). 

Cette  expedition  valut  a  la  Republique  une  grande  popu- 
lar^ dans  toute  la  Grece ;  les  Atheniens,  et  la  ligue  Acheenne 
surtout,  furent  prodigues  de  remerciments,  et  commencerent 
des  lors  a  considerer  les  Romains  comme  des  protecteurs  con- 
tre  leurs  daugereux  voisins,  les  rois  de  Macedoine.  Quant 
aux  Illyriens,  la  leyon  qu'ils  avaient  re9ue  ne  suffit  pas  pour  les 
corriger  de  leurs  habitudes  de  piraterie.  Dix  ans  plus  tard, 
une  autre  expedition  dut  aller  chatier  les  Istriens  au  fond  de 
1'Adriatique  (4),  et,  bientot  apres,  la  desobeissance  de  Deme- 
trius aux  ordres  du  senat  ramena  la  guerre  en  Illyrie.  II  fut 
force  de  se  refugier  aupres  de  Philippe  de  Macedoine,  tan- 
dis  que  le  jeune  roi  devenait  1'allie  ou  le  sujet  de  la  Repu- 

(')  Hahn,  Albanesische  Studien. 

(2)  Florus,  II,  v.  —  Appien,  Giierres  d' Illyrie,  vii. 

O  Polybe,  II,  xi  et  suiv. 

(4)  Tite-Live,  Epitome,  XX,  an  de  Rome  533. — Orose,  IV,  xnr. 


152  TEMPS   ANTEBIEUB8   A   CESAR. 

blique  (l).     Pendant  ce  temps  une  nouvelle  guerre  attirait 
1'attention  des  Komains. 

IV.  La  pensee  du  senat  etait  evidemment  d'etendre  sa 
domination  vers  le  nord  de  1'Italie,  et  de  la  preserver  ainsi 
invasion  des  ^es  invasi°ns  des  Gaulois.  En  522,  sur  la  propo- 
cisaipins  (528).  gitiOn  du  tribun  Flaminius,  les  Senons  avaient  etc 
expulses  du  Picenum,  et  leurs  terres,  declarees  domaine  pu- 
blic, partagees  entre  les  plebeiens.  Cette  mesure,  presage, 
pour  les  tribus  gauloises  voisines,  du  sort  qui  leur  etait  re- 
serve, excita  parmi  elles  une  vive  inquietude  et  elles  se  mirent 
a  preparer  une  formidable  invasion.  En  528,  elles  appele- 
rent  d'au  dela  des  Alpes  une  masse  de  barbares  de  la  race 
belliqueuse  des  Gesates  (2).  L'effroi  fut  immense  a  Rome. 
Le  meme  interet  anima  les  peuples  de  1'Italie,  et  la  crainte 
d'un  danger  egalement  menayant  pour  tous  commen9a  a  leur 
inspirer  le  meme  esprit  (').  Us  coururent  aux  armes ;  on 
mit  sur  pied  une  armee  de  150,000  hommes  d'infanterie,  de 
6,000  chevaux,  et  le  recensement  des  hommes  en  etat  de 
porter  les  armes  s'eleva  a  pres  de  800,000.  L'enumeration 
des  contingents  de  chaque  pays  fournit  des  renseignements 
precieux  sur  la  population  generale  de  1'Italie,  qui  parait, 
a  cette  epoque,  avoir  ete,  sans  compter  les  esclaves,  a  peu 
pres  la  meme  qu'aujourd'hui  (4),  avec  cette  difference,  cepen- 

(J)  Polybe,  III,  xvi  et  suiv. 

(2)  Peuple  situe  entre  le  Rhone  et  les  Alpes.     (Polybe,  n,  xxii,  rsxiv.) 

(3)  "  Ce  n'etait  pas  Rome  seule  que  les  Italiens,  effray^s  de  1'invasion  gau- 
loise,  croyaient  alors  defendre ;  ils  comprenaient  qu'U  s'agissait  de  leur  propre 
ealut."    (Polybe,  II,  xxin.) 

-     (4)  Void,  d'apres  Polybe  (H,  XXIT),  Petat  des  forces  d'ltalie: 

Deux  armees  consulaires,  chacune  de  deux  legions,  de  5,200  fantassins 

et  de  300  cavaliers 20,800  1,200 

Troupes  alli6es 30,000  2,000 

Sabins  et  Etrusques 50,000  et  plus  de  4,000 

Les  Ombriens  et  Sarsinates,  habi- 
tants de  1'Apennin 20,000  " 

Ce'nomans  et  Venetes 20,000  " 

A  Rome 20,000  1,500 


LIVKE  I,  CHAP.  V. GUEKKE8  PUNIQTJE8  ET  D'OEIENT.        153 

dant,  que  les  homines  valides  e"taient  alors  dans  une  propor- 
tion beaucoup  plus  grande  (').  Ces  documents  donnent 
aussi  lieu  de  remarquer  que  les  Samnites,  remis  depuis 
quarante  ans  seulement  des  desastres  de  leurs  luttes  san- 
glantes,  pouvaient  encore  fournir  77,000  homines. 

Les  Gaulois  pe"netrerent  jusqu'au  centre  de  la  Toscane,  et 
defirent  a  Fiesole  une  armee  romaine ;  mais,  intimides  par 
1'arrivee  iinprevue  du  consul  L.  ^Emilius  venant  de  Rimini, 
ils  se  retiraient,  lorsque,  rencontrant  1'autre  consul,  Caius 
Atilius,  qui,  de  retour  de  Sardaigne,  avait  debarqu6  a  Pise, 
ils  se  trouverent  pris  entre  deux  armees  et  furent  nm'antis. 
Dans  les  annees  suiv antes,  les  tribus  gauloises,  successive- 
ment  refoulees  au  dela  du  P6,  essuyerent  une  nouvelle  de- 
faite  aux  bords  de  1'Adda;  la  coalition  des  peuples  cisalpins 
fut  dissoute,  sans  amener  la  soumission  complete  du  pays. 
Les  colonies  de  Cremone  et  de  Plaisance  contribuerent 
neanmoins  a  le  contenir. 

Pendant  que  le  nord  de  1'Italie  semblait  devoir  absorber 
1'attention  des  Remains,  de  graves  evenements  se  passaient 
en  Espagne. 

V.  Carthage,  humiliee,  avait  perdu  1'empire  de  la  mer,  la 
Sicile  et  la  Sardaigne.  Rome,  au  contraire,  s'etait  affermie 

Allies  (de  la  reserve) 30,000  2,000 

Latins 80,000  6,000 

Samnites 70,000  7,000 

lapygiens  et  Messapiens 50,000  16,000 

Lucaniens 30,000  3,000 

Marses,    Marrucins,  Frentaniens    et 

Vesting 20,000  4,000 

En  Sicile  et  a  Tarente,  deux  legions 
de  4,200  fantassins  et  200  cava- 
liers  1  8,400  400 

Citoyens  remains  et  campaniens 250,000  23,000 

699,200  fantassins  69,100chevaux. 

(')  Voyez  le  memoire  de  Zumpt,  Stand  der  Bevolkerung  im  Altcrthum. 
Berlin,  1841. 


154:  TEMPS   ANTEKIETJBS   A   CESAR. 

par  ses  conquetes  dans  la  Mediterranee,  en  Illyrie 

Deuxi&ne  r  .        _.      ,    .  m  „  ,  , 

{merre  punique  et  dans  la  Cisalpine.  Tout  a  coup  la  scene 
change :  les  dangers  qui  menasaient  la  ville 
afHcaine  disparaissent.  Carthage  se  releve  de  son  abaisse- 
ment,  et  Rome,  qui  a  pu  compter  naguere  800,000  hommes 
en  6tat  de  porter  les  armes,  tremblera  bientot  pour  sa  propre 
existence.  Un  changement  si  imprevu  s'opei-e  par  la  simple 
apparition  dans  les  rangs  de  1'armee  carthaginoise  d'un 
homme  de  ge"nie,  Annibal. 

Son  pere,  Amilcar,  chef  de  la  puissante  faction  des  Barca, 
avait  sauve  Carthage  en  domptant  1'insurrection  des  mer- 
cenaires.  Charge  ensuite  de  la  guerre  d'Espagne,  il  avait 
vaincu  les  peuples  les  plus  belliqueux  de  cette  contree  et 
forme  en  silence  une  armee  redoutable.  Ayant  reconnu  de 
bonne  heure  le  merite  d'un  jeune  homme  nomine  Asdrubal, 
il  se  1'etait  attache  avec  1'intention  d'en  faire  son  successeur. 
En  le  prenant  pour  gendre,  il  lui  avait  confie  1'education 
d' Annibal,  sur  lequel  reposaient  ses  plus  cheres  esperances. 
Amilcar  ay  ant  ete  tue  en  526,  Asdrubal  1'avait  remplace  a  la 
tete  de  I'arm6e. 

Les  progres  des  Carthaginois  en  Espagne  et  1'etat  de 
leurs  forces  dans  ce  pays  avaient  alarme  le  senat,  qui, 
des  526,  obligea  le  gouvernement  de  Carthage  de  souscrire 
a  un  nouveau  traite,  interdisant  a  1'armee  punique  de  passer 
PEbre  et  d'attaquer  les  peuples  allies  de  la  Republique  (J). 
Ce  dernier  article  se  rapportait  aux  Sagontins,  qui  avaient  eu 
deja  quelques  demeles  avec  les  Carthaginois.  Les  Remains 
affectaient  de  ne  pas  les  considerer  comme  aborigines,  et 
s'autorisaient  d'une  le"gende  qui  faisait  de  ce  peuple  une 
colonie  d'Ardee,  contemporaine  de  la  guerre  de  Troie  (2). 
Par  une  semblable  conduite,  Rome  se  menageait  des  allies 
en  Espagne  pour  observer  ses  anciens  adversaires,  et  cette 
fois,  comme  a  l'e"gard  des  Mamertins,  elle  montrait  une  sym- 
pathie  int6ressee  en  faveur  d'une  faible  nation  exposee  a  de 

(l)  Polybe,  HI,  xzx. 
(a)  Tite-Live,  XXI,  vu. 


LIVKE  I,  CHAP.  V. GTJEBBES  PTTNIQUES  ET  D'oEIENT.        155 

frequentes  collisions  avec  les  Carthaginois.  Asdrubal"  avait 
re§u  1'ordre  d'executer  le  nouveau  traite  ;  mais  il  fut  assassine 
par  un  Gaulois  en  534,  et  1'armee,  sans  attendre  les  ordres  de 
Carthage,  acclama  pour  son  chef  Annibal,  alors  age"  de  vingt- 
neuf  ans.  En  depit  des  factions  rivales,  ce  choix  fut  main- 
tenu,  et  peut-etre  quelque  hesitation  de  la  part  du  conseil  de 
Carthage  eut-elle  amene  la  revolte  des  troupes.  Le  parti  des 
Barca  I'emporta  dans  le  gouvernenaent,  et  confirma  le  pouvoir 
du  jeune  general.  Adore  des  soldats,  qui  voyaient  en  lui 
leur  eleve,  il  exergait  sur  eux  une  autorite  absolue  et  croyait 
avec  ces  vieilles  bandes  pouvoir  tout  oser. 

Les  Sagontins  etaient  en  guerre  avec  les  Torboletes  (*), 
allies  ou  sujets  de  Carthage.  Au  mSpris  du  traite  de  526, 
Annibal  vint  assieger  Sagonte  et  s'en  empara  apres  un  siege 
de  plusieurs  mois.  II  pretendait  qu'en  attaquant  ses  propres 
allies,  les  Sagontins  avaient  etc  les  agresseurs.  Ceux-ci 
s'etaient  fiates  d'implorer  le  secours  de  Rome.  Le  senat  se 
borna  &  expedier  des  commissaires,  les  uns  aupres  d' Annibal, 
qui  ne  les  ecouta  pas,  les  autres  &  Carthage,  ou  ils  n'arriverent 
que  lorsque  dejil  Sagonte  avait  cesse  d'exister.  Un  butin  im- 
mense, envoye  par  le  vainqueur,  avait  fait  taire  la  faction 
hostile  aux  Barca,  et  le  peuple,  comme  les  soldats,  exalte  par 
le  succes,  ne  respirait  que  la  guerre.  Les  ambassadeurs  ro- 
mains,  envoyes  pour  exiger  des  indemnites  et  meme  deman- 
der  la  tete  d' Annibal,  furent  mal  re9us  et  revinrent  en  decla- 
rant les  hostilites  inevitables. 

Rome  s'y  prepara  avec  sa  fermete  et  son  energie  ordi- 
naires.  L'un  des  consuls  eut  ordre  de  passer  en  Sicile  et  de 
1&  en  Afrique,  1'autre  de  diriger  une  arm£e  par  mer  sur 
PEspagne  et  d'en  chasser  les  Carthaginois.  Mais,  sans 
attendre  1'issue  des  negociations,  Annibal  etait  en  pleine 
marche  pour  transporter  la  guerre  en  Italic.  Tantot  traitant 
avec  les  peuplades  celtiberiennes  ou  gauloises  afin  d'obtenir 
un  passage  sur  leur  territoire,  tantot  les  intimidant  par  ses 
armes,  il  avait  atteint  les  bords  du  Rhone,  lorsque  le  consul 

(')  Appien,  Guerres  d'Espagne,  x. 


156  TEMPS  ANTEBIEUKS  A   CE6AK. 

charge  de  conquerir  1'Espagne,  P.  Cornelius  Scipion,  de 
barque  pres  de  1'embouchure  orienfale  de  ce  fleuve,  apprit 
qu'Annibal  etait  dejii  engage  dans  les  Alpes.  II  laisse  alors 
son  armee  a  son  frere  Cnseus,  retourne  promptement  a 
Pise,  se  met  a  la  tete  des  troupes  destinees  a  combattre  les 
Boiens,  traverse  le  P6  avec  elles,  esperant  par  ce  mouve- 
ment  rapide  surprendre  le  general  carthaginois  au  moment 
oil,  fatigue  et  affaibli,  il  deboucherait  dans  les  plaines  de 
1'Italie. 

Les  deux  armees  se  rencontrerent  au  bord  du  Tessin 
(536).  Scipion,  battu  et  blesse,  se  replia  sur  la  colonie  de 
Plaisance.  ,  Rejoint  aux  environs  de  cette  ville  par  son  col- 
legue  Tib.  Sempronius  Longus,  il  offrit  de  nouveau,  sur  la 
Trebia,  la  bataille  aux  Carthaginois.  Une  victoire  eclatante 
mit  Aimibal  en  possession  d'une  grande  partie  de  la  Ligurie 
et  de  la  Gaule  cisalpine,  dont  les  peuplades  belliqueuses 
1'accueillirent  avec  enthousiasme  et  renforcerent  son  ar- 
mee, reduite,  apres  le  passage  des  monts,  a  moins  de 
30,000  homines.  Flatte  de  1'accueil  des  Gaulois,  le  general 
carthaginois  voulut  gagner  aussi  les  Italiotes,  et,  s'annon- 
9ant  comme  le  liberateur  des  peuples  opprimes,  il  eut  soin, 
apres  la  victoire,  de  renvoyer  libres  tous  les  prisonniers 
faits  sur  les  allies.  II  esperait  flue  ces  captifs  delivres 
deviendraient  pour  lui  d'utiles  emissaires.  Au  printemps 
de  537,  il  entra  en  £trurie,  traversa  les  marais  du  Val  di 
Chiana,  et,  attirant  1'armee  romaine  pres  du  lac  de  Trasi- 
mene,  dans  des  lieux  defavorables,  la  detruisit  presque  tout 
entiere.  • 

La  terreur  fut  grande  a  Rome  ;  cependant  le  vainqueur, 
apres  avoir  devaste  l'£trurie,  attaque  en  vain  Spolete,  tra- 
versa 1'Apennin,  se  jeta  dans  POmbrie,  le  Piceuum,  et  de  la 
se  dirigea,  par  le  Samnium,  vers  les  cotes  de  1'Apuliel  En 
effet,  arrive  jusqu'au  centre  de  1'Italie,  prive  de  toute  com- 
munication avec  la  mere  patrie,  sans  les  machines  neces- 
saires  pour  un  siege,  sans  ligne  de  retraite  assuree,  ayant  sur 
ses  derrieres  1'armee  de  Sempronius,  que  devait  faire  Anni- 
bal  ?  Mettre  les  Apennins  entre  lui  et  Rome,  se  rapprocher 


LIVKE  I,  CHAP.  V. GUEKEES  PDOTQUES  ET  D'oREENT.        157 

des  populations  raieux  disposers  en  sa  faveur,  enfin,  par  la 
conquete  des  provinces  meridionales,  etablir  une  base 
d'operations  solide,  en  rapport  direct  avec  Carthage.  Malgre 
la  victoire  de  Trasim&ne,  sa  position  etait  critique,  car, 
excepte  les  Gaulois  cisalpins,  tous  les  peuples  italiotes 
demeuraient  fideles  a  Rome,  et  aucun,  jusqu'alors,  n'etait 
venu  grossir  son  armee  (J).  Aussi  Annibal  resta-t-il  plusieurs 
mois  entre  Casilinum  et  Arpi,  ou  Fabius,  par  ses  habiles 
manoauvres,  serait  parvenu  a  affamer  1'armee  carthaginoise, 
si  son  commandement  n'eut  pas  expire;  d'ailleurs  le  parti 
populaire,  irrite  d'un  syst6me  de  temporisation  qu'il  accusait 
de  lachete,  eleva  au  consulat,  comme  collogue  d'^Emilius 
Paulus,  Varron,  homme  incapable.  Force  de  se  tenir  en 
Apulie,  pour  faire  vivre  ses  troupes,  Annibal,  imprudemment 
attaque,  defit  entierement,  pres  de  Cannes,  deux  annees 
consulaires  composees  de  huit  legions  et  d'un  nombre  egal 
d'allies,  s'elevant  a  87,000  hommes  (538)  (").  Un  des  consuls 
perit,  1'autre  s'echappa,  suivi  seulement  de  quelques  cavaliers. 
40,000  Remains  avaient  etc  tues  ou  pris,  et  Annibal  envoya 
a  Carthage  un  boisseau  d'anneaux  d'or  enleves  aux  chevaliers 
restes  sur  le  champ  de  bataille  (').  Des  lors  une  partie  du 
Samnium,  de  1' Apulie,  de  la  Lucanie  et  du  Bruttium,  se 
declara  pour  les  Carthaginois,  tandis  que  les  villes  grecques 
du  midi  de  la  Peninsule  resterent  favorables  aux  Remains  (4). 

(')  Polybe,  IH,  xc.  —  "  Les  allies  eHaient  jusqu'alors  rested  fermes  dans 
leur  attachement."  (Tite-Live,  XXH,  LXI.)  —  "  Cette  fidelit6  qu'ils  nous  ont 
gardee  au  milieu  de  nos  revere."  (Discours  de  Fabiut,  Tite-Live,  XXII, 
xxxix.) 

(")  H  y  avait  dans  les  troupes  romaines  de  la  cavalerie  samnite.  (Tite-Live, 
XXVH,  XLIII.) 

(3)  Tite-Live,   XXTT,   XLIX  ;  XXHI,   xii.  — "Dans   la    deuxieme    guerre 
punique  1'usage  des  anneaux  etait  deja  devenu  vulgaire;  sans  cela  il  eut  ^t^ 
impossible  a  Annibal  d'envoyer  trois  modius  d'anneaux  &  Carthage."    (Pline, 
XXXIII,  vi,  4.)  —  On  lit  dans  Appien:    "Les  tribuns  des  soldats  portent 
1'anneau   d'or,  ceux  qui  sont  au-dessous  1'ont  de  fer."     ( Guterres  puniques, 

vm,  CT.) 

(4)  "  Les  villes  grecques,  port6es  a  maintenir  Palliance  avec  Rome."    (Tite- 
Live,  XXIV,  i.)  —  Meme  dans  le  Bruttium,  la  petite  ville  de  Petelie  se  defendit 


158  TEMPS   ANTEKIEUBS   A   CESAR. 

Vers  le  meme  temps,  pour  surcroft  de  malheur,  L.  Postumius, 
envoye  centre  les  Gaulois,  fut  battu,  et  son  arm6e  taillee  en 
pieces. 

Les  Romains  so  faisaient  surtout  admirer  dans  1'adversite ; 
ainsi  le  senat,  par  une  politique  habile,  alia  au-devant  du 
consul  Varron  et  le  remercia  de  ne  pas  avoir  desespere  de  la 
Re"publique ;  mais  il  ne  voulut  plus  employer  les  troupes  qui 
s'etaient  retirees  du  combat,  et  les  envoya  en  Sicile  avec 
defense  de  rentrer  en  Italic  tant  que  1'enncmi  n'en  aurait  pas 
ete  chasse".  On  refusa  de  racheter  les  prisonniers  au  pouvoir 
d'Annibal.  La  patrie,  disait-on,  n'avait  pas  besoin  de  cetix 
qui  s'etaient  laisse  prendre  les  armes  a  la  main  (J),  ce  qui 
faisait  repeter  a  Rome  qu'on  traitait  bien  difieremment 
rhomme  puissant  et  1'humble  citoyen  (*). 

L'idee  de  demander  la  paix  ne  se  presenta  ti  personne. 
Chacun  rivalisa  de  sacrifices  et  de  devouement.  On  leva  de 
nouvelles  legions,  on  enrola  8,000  esclaves,  qui  furent 
affranchis  apres  les  premiers  combats  (').  Le  tresor  etant 
vide,  toutes  les  fortunes  particulieres  vinrent  a  son  secours. 
Les  proprictaires  des  esclaves  pris  pour  I'arme'e,  les  publi- 
cains  charges  des  approvisionnements,  consentirent  a  n'etre 
rembourses  qu'a  la  fin  de  la  guerre.  Chacun,  suivant  ses 
moyens,  entretint  u  ses  frais  des  affranchis  pour  servir  sur  les 
ga!6res.  A  1'exemple  du  senat,  les  veuves  et  les  mineurs 
porterent  leur  or  et  leur  argent  au  tresor  public.  II  fut  de- 
fendu  de  garder  chez  soi  au  dela  d'une  valeur  determinee  en 
bijoux,  vaisselle,  numeraire  d'argent  ou  de  cuivre,  et,  par  la 
loi  Oppia,  on  alia  jusqu'a  regler  la  toilette  des  fernmes  (4). 

^centre  Annibal  avec  la  plus  grande  energie ;  les  femmes  se  battirent  comme 
les  homines.  (Appien,  VII,  xxix.) 

(')  Eutrope,  HI,  vi. 

(")  Tite-Live,  XXVI,  i. 

O  Tite-Live,  XXIV,  XIT. 

(4)  "  La  loi  Oppia,  proposee  par  le  tribun  C.  Oppius,  sous  le  consulat  de  Q. 
Fabius  et  de  Tiberius  Sempronius  (539),  au  fort  de  la  seconde  guerre  punique, 
d6fendait  aux  femmes  d'avoir  pour  leur  usage  plus  d'une  demi-once  d'or,  de 
porter  des  habits  de  diverses  couleurs,  de  se  faire  voiturer  dans  Borne,  dans  un 
rajon  de  mille  pas,  sur  un  char  attcl^  dc  chevaux,  except6  pour  se  rendre  aux 


LIVBE  I,  CHAP.  V. GUEBEES  PUNIQUES  ET  D'OBEEOT.        159 

Enfin  on  limita  a  trente  jours  la  duree  du  deuil  porte  dans  les 
families  pour  les  parents  morts  devant  1'ennemi  ('). 

Apres  la  victoire  de  Cannes,  il  aurait  ete  plus  facile  a 
Annibal  qu'apres  Trasimene  de  marcher  droit  sur  Rome ; 
cependant,  puisqu'un  si  grand  capitaine  ne  crut  pas  possible 
de  le  tenter,  il  n'est  pas  sans  interet  d'en  rechercher  les  mo- 
tifs :  d'abord  sa  force  principale  etait  dans  la  cavalerie 
numide,  qui  cut  ete  inutile  dans  un  si6ge  (") ;  ensuite  il  avait 
generalement  1'inferiorite  dans  1'attaque  des  places.  Ainsi, 
apres  la  Trebia,  il'ne  put  se  rendre  maitre  de  Plaisance  (3) ; 
apres  Trasimene,  il  echoua  devant  Spolete ;  trois  fois  il  se 
dirigea  vers  Naples  sans  oser  1'attaquer ;  plus  tard  il  fut 
oblige  d'abandonner  les  sieges  de  Nola,  de  Cumes  et  de 
Casilinum  (4).  Quoi  done  de  plus  naturel  que  son  hesitation 
a  attaquer  Rome,  defendue  par  une  population  nombreuse, 
habituee  au  metier  des  annes  ? 

La  preuve  la  plus  frappante  du  genie  d'Annibal,  c'est 
d'etre  reste  seize  ans  en  Italic,  livre  presque  a  ses  seules 
forces,  reduit  a  ne  recruter  son  annee  que  parmi  ses  nouveaux 
allies  et  a  subsister  a  leurs  depens,  mal  seconde  par  le  senat 
de  son  pays,  ayant  toujours  en  face  deux  armies  cousulaires, 
enfin  enferme  dans  la  Peninsule  par  les  flottes  romaines,  qui 
en  gardaient  les  cotes  pour  intercepter  les  renforts  envoyes 
de  Carthage.  Sa  constante  preoccupation  fut  done  de  se 

sacrifices  publics."     Cette  loi,  n'6tant  que  temporaire,  fut  revoqu4e,  malgre 
1'opposiUon  de  P.  Caton,  en  559.    (Tite-Live,  XXXTV,  i,  vi.) 
(')  Valere  Maxime,  I,  i,  15. 

(2)  "  C' etait  dans  la  cavalerie  qu' Annibal  mettait  toutes  ses  esperances." 
(Polybe,  HI,  ci.) —  "La  cavalerie  seule  d'Annibal  causait  les  victoires  de  Car- 
thage  et  les  defaites  de  Rome."     (Polybe,  IX,  m.)—  "La  perte  de  500 
Numides  fut  plus  sensible  a  Annibal  que  tout  autre  echec,  et  depuis  ce  temps 
il  n'eut  plus  en  cavalerie  la  superiorite  qui  jusque-la.  lui  avait  donn6  tant  d'avan 
tage,"    (543.)    (Tite-Live,  XXVI,  xxxvm.) 

(3)  "  Annibal  se  Bouvenait  d'avoir  echoue  devant  Plaisance."    (Tite-Live, 
XXVII,  xxxix.) 

(4)  Tite-Live,  XXIH,  xv  et  xvni.  —  Anuibal  prit  par  famine  les  places  de 
Casilinum  et  de  Nucerie ;  quant  a  la  citadelle  de  Tarente,  elle  resista  cinq  ans 
et  ne  put  etre  forcee.    (Tite-Live  XXVH,  xxv.) 


160  TEMPS   ANTEKIEUKS   A   CE8AB. 

rendre  maltre  de  quelques  points  importants  du  littoral  pour 
communiquer  avec  1'Afrique.  Apres  Cannes,  il  occupe  Capoue, 
cherche  a  gagner  la  mer  par  Naples  ('),  Cumes,  Pouzzoles ; 
ne  pouvant  y  parvenir,  il  s'empare  d'Arpi  et  de  Salapia,  sur 
la  cote  orientale,  oil  il  espere  rencontrer  les  ambassadeurs 
du  roi  de  Macedoine.  It  fait  ensuite  du  Bruttium  sa  base 
d' operation,  et  ses  tentatives  sont  dirigees  centre  les  places 
maritimes,  tantot  centre  Brindes  et  Tarente,  tantot  centre 
Locres  et  Rhegium. 

Toutes  les  defaites  essuyees  par  les  generaux  de  la  Repu- 
blique  avaient  eu  pour  cause  d'abord  la  superiorite  de  la 
cavalerie  numide  et  I'inferiorite1  des  soldats  latins,  leves  a  la 
hate  ('),  opposes  a  de  vieilles  troupes  aguerries  ;  ensuite 
1'exces  d'audace  devant  un  capitaine  habile,  qui  attirait 
ses  adversaires  sur  le  terrain  qu'ii  avait  choisi.  Cependant 
Annibal,  considerablement  affaibli  par  ses  victoires,  s'ecriait 
apres  Cannes,  comme  Pyrrhus  apres  Heraclee,  qu'un  autre 
succes  semblable  amenerait  sa  ruine  (3).  Q.  Fabius  Maxi- 
mus,  rappele  au  pouvoir  (539),  continua  un  systeme  de 
guerre  methodique,  tandis  que  Marcellus,  son  collegue,  plus 
hardi  (4),  prit  1' offensive  et  arre'ta  les  progres  de  1'ennemi  en 
1'obligeant  de  se  renfermer  dans  un  trapeze,  forme  au  nord 
par  Capoue  et  Arpi,  au  sud  par  Rhegium  et  Tarente.  En 
543,  toute  la  guerre  s'etait  concentree  autour  de  deux  places : 
la  citadelle  de  Tarente,  bloquee  par  les  Carthaginois,  et  Ca- 
poue, assiegee  par  les  deux  consiils.  Us  s'etaient  entoures  de 
lignes  de  contrevallatioa  contre  la  place  et  de  lignes  de  cir- 
convallation  contre  les  attaques  du  dehors.  Annibal,  ayant 
echoue  dans  sa  tentative  de  forcer  ces  dernieres,  marcha  sur 
Rome,  dans  1'espoir  de  faire  lever  le  siege  de  Capoue  et  de 
diviser  les  deux  armees  consulaires,  pour  les  battre  separe- 
ment  en  rase  campagne.  Arrive  sous  les  murs  de  la  capitale 

(])  "  Annibal  descend  vers  Naples,  ayant  a  cceur  de  s'assurer  rae  place 
maritime  pour  recevoir  des  secours  d'Afnque."     (Tite-Live,  XXIII,  xv.) 
(»)  Polybe,  HI,  en. 
(*)  Appien,  Guerres  d1  Annibal,  XXTI. 
(4)  Plutarque,  Marcellus,  xi  et  xxxin. 


LIVKE  I,  CHAP.  V. GUEREES  PUNIQUES  ET  D'OKIENT.        161 

et  prevoyant  trop  de  difficultes  pour  se  rendre  maitre  d'une 
si  grande  ville,  il  abandonna  ses  projets  d' offensive,  et  recula 
jusqu'aux  environs  de  Rhegium.  Son  sejour  se  prolongea 
plusieurs  annees,  avec  des  alternatives  de  revers  et  de  succes, 
dans  le  midi  de  1'Italie,  dont  la  population  lui  etait  favorable ; 
evitant  les  engagements,  s'eloiguant  peu  de  la  mer,  et  ne  de- 
passant  pas  1'extremite  meridionale  du  Samnium. 

En  547,  une  grande  armee,  partie  d'Espagne  et  conduite 
par  un  de  ses  freres,  Asdrubal,  avait  traverse  les  Alpes  et 
s'avan9ait,  pour  le  rejoindre,  en  longeant  la  cote  de  1'Adria- 
tique.  Deux  armees  consulates  etaient  chargees  de  com- 
battre  les  Carthaginois :  1'une,  sous  les  ordres  du  consul  M. 
Livius  Salinator,  dans  1'Ombrie ;  1'autre,  ayant  a  sa  tete  le 
consul  C.  Claudius  Neron,  tenait  en  echec  Annibal  en  Lu- 
canie,  et  avait  meme  obtenu  sur  lui  un  avantage  a  Gru- 
mentum.  Annibal  s'etait  avance  jusqu'a  Canusium,  lorsque 
le  consul  Claudius  Neron,  instruit  de  la  superiorite  numerique 
de  1'armee  de  secours,  laisse  son  camp  sous  la  garde  de  Q. 
Cassius,  son  lieutenant,  dissimule  son  depart,  vient  operer  sa 
jonction  avec  son  collegue,  et  defait,  pres  du  Metaure,  Asdru- 
bal, qui  y  perit  avec  toute  son  armee  (').  Des  lors,  Annibal 
prevoit  le  sort  de  Carthage ;  il  abandonne  1'Apulie,  la  Lu- 
canie  meme,  et  se  retire  dans  le  seul  pays  demeure  fidele,  le 
Bruttium ;  il  y  reste  enferme  encore  cinq  annees,  attendant 
toujours  des  renforts  ('),  et  ne  quitte  1'Italie  que  lorsque  sa 
patrie,  menacee  par  les  legions  romaines,  deja  sur  le  sol  afri- 
cain,  le  rappelle  pour  la  defendre. 

La  marine  des  deux  nations  joua  dans  cette  guerre  un 
role  important.  Les  Remains  mirent  tout  en  osuvre  pour 
rester  maitres  de  la  mer ;  leurs  flottes,  placees  a  Ostie,  a 
Brindes  et  a  Lilybee,  exer9aient  sans  cesse  la  surveillance 
la  plus  active  sur  les  cotes  de  1'Italie  ;  elles  firent  meme  des 
excursions  dans  le  voisinage  de  Carthage  et  jusqu'en  Grece  (*). 

(')  Tite-Live,  XXYH,  xiix. 
(3)  Appien,  Guerres  d'Annibal,  LIT. 

(8)  En  636,  Rome  avait  sur  mer  220  quinqueremes  et  20  petits  vaisseaux 
(Tite-Live,  XXI,  XTII),  avec  lesquela  elle  protegeait  d'une  maniere  efficace  lea 
11 


162  TEMPS  ANTERIEUKS  A  CESAR. 

La  difficulte  des  communications  directes  engagea  les  Car- 
thaginois  a  faire  passer  leurs  troupes  par  1'Espagne  et  les 
Alpes,  oil  leurs  armees  se  recrutaient  en  route,  plutot  que 
de  les  diriger  sur  les  cotes  meridionales  de  1'Italie.  Annibal 
ne  reput  que  de  faibles  renforts  (')  ;  Tite-Live  mentionne 
deux  envois  settlement,  le  premier  de  4,000  Numides  et 
40  elephants,  et  le  second,  amene  par  Bomilcar,  sur  la  cote 
du  golfe  ionien,  pres  de  Locres  (2).  Tous  les  autres  convois 
paraissent  avoir  ete  interceptes,  et  1'un  des  plus  considera- 
bles, charge  d'approvisionnements  et  de  troupes,  fut  detruit 
sur  les  cotes  de  Sicile  ('). 

cotes  de  la  Sicile  et  de  1'Italie.  (Tite-Live,  XXI,  XLIX,  LI.)  En  537,  Scipion, 
avec  35  vaisseaux,  detruit  une  flotte  carthaginoise  aux  embouchures  de  1'Ebre 
(Tite-Live,  XXII,  xix),  et  le  consul  Servilius  Geminus  debarque  en  Afrique 
avec  120  bailments,  afin  d'empecher  Carthage  d'envoyer  des  renforts  a  Anni- 
bal. (Tite-Live,  XXII,  xxxi.)  En  538,  la  flotte  de  Sicile  est  renforcee  de  25 
navires.  (Tite-Live,  XXII,  xxxvn.)  En  539,  Valerius  Lsevinus  avait  25  vais- 
seaux pour  proteger  la  cote  de  1'Adriatique,  et  Fulvius,  un  meme  nombre  pour 
eurveiller  la  cote  d'Ostie  (Tite-Live,  XXIII,  xxxn) ;  puis  la  flotte  de  1'Adria- 
tique,  portee  a  55  voiles,  re9oit  la  mission  de  contenir  la  Macedoine.  (Tite- 
Live,  XXIII,  xxxvm.)  La  meme  ann4e,  la  flotte  de  Sicile,  sous  Titus  Ota- 
cilius,  defait  les  Carthaginois.  (Tite-Live,  XXIII,  XLI.)  En  540,  Rome  a  150 
vaisseaux  (Tite-Live,  XXIV,  xi) ;  cette  annee  et  la  suivante,  la  flotte  romaine 
d6fend  Apollonie,  attaquee  par  le  roi  de  Macedoine,  et  debarque  des  troupes 
qui  ravagent  le  territoire  d'Utique.  L'eflectif  de  1'armee  navale  parait  n'avoir 
pas  varie  jusqu'en  543,  epoque  a  laquelle  la  Grece  necessitait  encore  la  presence 
de  50  batiments  remains,  et  la  Sicile,  de  100.  (Tite-Live,  XXVI,  i.)  En  544, 
20  vaisseaux  stationnaient  dans  les  eaux  de  Rhegium  pour  assurer  les  arrivages 
de  vivres  entre  la  Sicile  et  la  garnison  de  Tarente.  (Tite-Live,  XXVI,  xxxix.) 
En  545,  30  voiles  sont  detachees  de  la  flotte  de  Sicile  pour  croiser  devant  cette 
ville.  (Tite-Live,  XXVII,  vn.)  En  546,  Carthage  prdparait  un  annement 
formidable  de  200  voiles  (Tite-Live,  XXVII,  XXH);  Rome  lui  oppose  280 
navires:  30  defendent  la  cote  d'Espagne,  50  gardent  la  Sardaigne,  50  les 
bouches  du  Tibre,  50  la  Macedoine,  100  stationnent  en  Sicile,  prets  a  ope>er 
une  descente  en  Afrique,  et  la  flotte  carthaginoise  est  battue  devant  Clupeo. 
(Tite-Live,  XXVH,  xxix.)  Enfin,  en  547,  une  seconde  victoire  de  Valerius 
Lasvinus  rend  la  mer  compl^tement  libre.  (Tite-Live,  XXVIII,  rv.) 

(')  "  Les  Carthaginois,  uniquement  prdoccupes  de  semauitenir  en  Espagne, 
n'envoyaient  a  Annibal  aucun  secours,  comme  s'il  n'avait  eu  que  des  succes 
en  Italic."  (Tite-Live,  XXVIII,  xu.) 

(5)  Tite-Live,  XXTII,  xm  et  XLI. 

O  Appicn,  Ouerrcs  d' Annibal,  LIT. 


LIVRE  I,  CHAP.  V. GUEKKES  PUNIQUES  ET  D'OBIENT.        163 

H  faut  admirer  la  Constance  des  Remains  centre  des  enne- 
mis  qui  les  mena9aient  a  la  fois  de  tous  cotes.  En  m6me 
temps  ils  contenaient  les  Gaulois  cisalpins  et  les  32trusques, 
combattaient  le  roi  de  Macedoine,  allie  d'Annibal,  soute- 
naient  en  Espagrie  une  guerre  acharnee  et  reprimaient  en 
Sicile  les  attaques  des  Syracusains,  qui,  apres  la  mort  de 
Hieron,  s'etaient  declares  contre  la  Republique.  II  fallut 
trois  ans  pour  reduire  Syracuse,  defendue  par  Archimede. 
Rome  maintint  sur  pied,  tarit  que  dura  la  seconde  guerre 
punique,  de  seize  a  vingt-trois  legions  (J),  recrutees  seulement 
dans  la  ville  et  le  Latium  (*) ;  or  ces  vingt-trois  legions  repr6- 
sentaient  un  efiectif  d'environ  100,000  hommes,  chiffre  qui  ne 
paraitra  pas  exagere  si  on  le  compare  au  recensement  de  534, 
s'elevant  a  270,213  hommes  et  ne  comprenant  que  les  per- 
sonnes  en  etat  de  porter  les  armes.  (Voyez  p.  225.) 

La  treizieme  annee  de  la  guerre,  les  chances  tournerent 
en  faveur  de  la  Republique.  P.  Cornelius  Scipion,  fils  du 
consul  battu  a  la  Trebia,  venait  de  chasser  les  Carthaginois 
de  1'Espagne.  Le  peuple,  devinant  son  genie,  lui  avait  con- 
fere,  six  ans  auparavant,  les  pouvoirs  de  proconsul,  malgre 
ses  vingt-quatre  ans.  De  retour  a  Rome,  Scipion,  nornme 
consul  (549),  passa  en  Sicile,  de  la  en  Afrique,  oil,  apres  une 
campagne  de  deux  ans,  il  defit  Annibal  dans  les  plaines  de 
Zama,  et  contraignit  la  rivale  de  Rome  a  demander  la  paix 
(552).  Le  senat  accorda  au  vainqueur  le  plus  grand  honneur 
qu'une  republique  puisse  conferer  a  un  de  ses  citoyens  :  elle 
s'en  remit  a  lui  pour  dieter  les  conditions  aux  vaincus.  Car- 
thage fut  reduite  a  livrer  ses  vaisseaux,  ses  elephants,  a  payer 
10,000  talents  (58  millions  de  francs) ;  enfin,  a  prendre  1'en- 
gagement  honteux  de  ne  x>lus  faire  la  guerre  sans  1'autorisa- 
tion  de  Rome. 

(')  En  540,  Rome  cut  sur  pied  dix-huit  16gions ;  en  641,  vingt  16gions  ;  en 
642  et  543,  vingt-trois  legions ;  en  544  et  646,  vingt  et  une ;  en  647,  vingt- 
trois  ;  en  551,  vingt ;  en  652,  seize ;  en  553,  quatorze ;  en  554,  le  nombre  est 
reduit  &  six.  (Tite-Live,  XXIV,  XI-XLIV  ;  XXV,  in ;  XXVI,  i,  xxvin  ;  XXVII, 
xxii,  xxxvi ;  XXX,  n,  xxvn,  XLI  ;  XXXI,  Tin.) 

(•)  "  Les  Remains  ne  prenaient  leur  infanterie  et  leur  cavalerie  que  dans 
Rome  ou  dans  de  Latium."  (rite-Live,  XXII,  xxxvii.) 


164  TEMPS   ANTEKIEUES   A   C^SAR. 

VI.  La  seconde  guerre  punique  avait  amene  la  soumission 
de  Carthage  et  de  1'Espagne,  mais  c'etait  au  prix  de  penibles 
sacrifices.  Pendant  cette  lutte  de  seize  annees,  un 
grand  nombre  de  citoyens  des  plus  distingues 
avaient  peri ;  a  Cannes  settlement  deux  mille  sept 
cents  chevaliers,  deux  questeurs,  vingt  et  un  tribuns  des  sol- 
dats  et  beaucoup  d'anciens  consuls,  preteurs  et  e'diles,  furent 
tues ;  et  tant  de  senateurs  avaient  succombe,  qu'on  fut  oblige 
d'en  nommer  cent  soixante  et  dix-sept  nouveaux,  pris  panni 
ceux  qui  avaient  occupe  des  magistratures  (').  Mais  de  si  dures 
epreuves  avaient  retrempe  le  caractere  national  (J).  LaRepu- 
blique  sentait  ses  forces  et  sa  prosperite  se  developper  ;  elle 
jouissait  de  ses  victoires  avec  un  juste  orgueil,  sans  eprouver 
encore  1'enivrement  d'une  trop  grande  fortune,  et  de  nouveaux 
liens  s'etaient  formes  entre  les  differents  peuples  de  1'Italie. 
La  guerre  contre  une  invasion  etrangere,  en  effet,  a  toujours  cet 
immense  avantage  de  faire  cesser  les  divisions  interieures 
en  reunissant  les  citoyens  contre  1'ennemi  commun.  La  plu- 
part  des  allies  donnerent  des  preuves  non  equivoques  de  leur 
devouement.  La  Republique  dut  son  salut,  apres  la  defaite 
de  Cannes  (3),  au  concours  de  dix-huit  colonies,  qui  fournirent 
des  hommes  et  de  1'argent.  La  crainte  d'Annibal  avait 
heureusement  affermi  la  Concorde  a  Rome  comme  en  Italic : 
plus  de  querelles  entre  les  deux  ordres  (4),  plus  de  scission 
entre  les  gouvernants  et  les  gouvernes.  Tantot  le  senat 

(')  Tite-Live,  XXm,  xxm. 

(2)  Q.  Metellus  disait  "  que  1'invasion  d'Annibal  avait  reveille  la  vertc  du 
peuple  remain  deja  plong4  dans  le  sommeil."    (Valfere  Maxime,  VH,  n,  3.) 

(3)  Le  s^nat  demanda  a  trente  colonies  des  hommes  et  de  1' argent.    Dix-huit 
donnerent  1'un  et  1'autre  ayec  empressement,  ce  furent :  Signia,  Norba,  Saticu- 
lum,  Brindes,  Fregelles,  Lucerie,  Venusia,  Adria,  Firmium,  Rimini,  Ponsa, 
Psestum,  Cosa,  Ben^vent,  Isernia,  Spolete,  Plaisance  et  Cremone.  —  Les  douze 
colonies  qui  refuserent  de  dormer  des  secours,  pretendant  qu'elles  n'avaient 
plus  ni  hommes  ni  argent,  furent:   Ne*p6t6,  Sutrium,  Ardee,  Cales,  Albe, 
Cars^oles,   Sora,    Suessa,   Setia,   Circeium,   Narni,    Interamna.      (Tite-Live, 
XXVII,  ix.) 

(4)  "Les  querelles  et  la  lutte  des  deux  partis  eurent  pour  terme  la  seconde 
guerre  punique."    (Salluste,  Fragments,  I,  vn.'i 


LIVKE  I,  CHAP.  V. GUEEKE8  PUNIQUES  ET  D'OKIENT.         165 

renvoie  au  peuple  les  plus  graves  questions,  tantot  celui-ci, 
plein  de  confiance  dans  le  senat,  se  soumet  d'arance  a  sa 
decision  ('). 

C'est  surtout  pendant  la  lutte  contre  Annibal  qu'apparu- 
rent  les  inconvenients  de  la  dualite  et  du  renouvellement 
annuel  des  pouvoirs  consulaires  (') ;  mais  cette  cause  inces- 
sante  de  faiblesse,  comme  on  1'a  vu  plus  haut,  etait  compensee 
par  le  patriotisme.  En  voici  un  exemple  frappant :  Fabius 
etant  prodictateur,  Minucius,  chef  de  la  cavalerie,  fut,  chose 
insolite,  investi  des  memes  pouvoirs.  Ce  dernier,  entraine 
par  son  ardeur,  compromit  1'armee,  qui  fut  sauvee  par  Fa- 
bius. II  reconnut  alors  ses  torts,  se  rangea  de  bonne  grace 
sous  les  ordres  de  son  collegue,  retablissant  ainsi  par  sa 
seule  volonte  1'unite  de  commandement  (3).  Quant  au  chan- 
gement  incessant  des  chefs  militaires,  la  force  des  choses 
obligea  de  deroger  &  cette  coutume.  Les  deux  Scipion 
resterent  sept  annees  a  la  tete  de  Tarmee  d'Espagne; 
Scipion  1'Africain  leur  succeda  pendant  un  laps  de  temps 
presque  aussi  long.  Le  senat  et  le  peuple  avaient  decide" 
que,  durant  la  guerre  d'ltalie,  on  pourrait  proroger  les 
pouvoirs  des  proconsuls  ou  des  preteurs,  et  renommer  les 
mernes  consuls  autant  de  fois  qu'on  le  jugerait  a  propos  (*). 
Et  plus  tard,  dans  la  campagne  contre  Philippe,  les  tribuns 
signalaient  en  ces  termes  le  desavantage*  de  mutations  si 
frequentes :  "  Depuis  quatre  annees  deja  que  durait  la  guerre 
"  de  Macedoine,  Sulpicius  avait  passe  la  plus  grande  partie 
"  de  son  consulat  &  chercher  Philippe  et  son  armee ;  Vilh'us 
"  avait  joint  1'ennemi,  mais  avait  et6  rappele  avant  d'avoir 

(')  "  Quatre  tribus  s'en  remettent  au  s6nat  pour  accorder  le  droit  de  suf- 
frage a  Formies,  Fundi  et  Arpinum ;  mais  on  leur  rdpond  qu'au  peuple  seul 
appartient  le  droit  de  suffrage."  (Tite-Live,  XXXVIII,  xxxvi.) 

(*)  "  Le  changement  annuel  des  generaux  fut  desastreux  pour  les  Remains. 
Us  rappelaient  tous  ceux  qui  avaient  1'experience  de  la  guerre,  comme  si  on  ne 
les  avait  pas  envoye's  pour  se  battre,  mais  pour  s'exercer."  (Zonare,  Annalet, 
Vm,  16.) 

(')  Tite-Live,  XXH,  xxix. 

(4)  Tite-Live,  XXVII,  v,  vn. 


166  TEMPS   ANTEEIEUKS   A   CE8AK. 

"  Iivr6  bataille ;  Quinctius,  retenu  la  plus  grande  partie  de 
"1'annee  a  Rome  par  des  soins  religieux,  avait  pousse  la 
"  guerre  avec  assez  de  vigueur  pour  la  terminer  entierement 
"  s'il  eut  pu  arriver  it  sa  destination  avant  que  la  saison  fut 
"  si  avance"e.  A  peine  dans  ses  quartiers  d'hiver,  il  se  dispo- 
"  sait  a  recommencer  la  campagne  au  printemps,  de  maniere 
"  a  la  finir  heureusement,  pourvu  qu'un  successeur  ne  vint  pas 
"  lui  arracher  la  victoire  (1)."  Ces  raisons  prevalurent,  et  le 
consul  fut  proroge1  dans  son  commandement. 

Ainsi  les  guerres  continuelles  tendaient  a  introduire  la 
stabilite  des  pouvoirs  militaires  et  la  permanence  des  armees. 
Les  memes  legions  avaient  passe  dix  ans  en  Espagne,  d'autres 
presque  aussi  longtemps  en  Sicile ;  et  quoique,  a  1'expiration 
de  leur  service,  on  renvoyat  les  anciens  soldats,  les  legions 
restaient  toujours  sous  les  armes.  De  la  vint  la  necessite  de 
donner  des  terres  aux  soldats  qui  avaient  fini  leur  temps  ;  et, 
en  552,  on  assigna  aux  veterans  de  Scipion,  pour  chaque 
annee  de  service  en  Afrique  et  en  Espagne,  deux  arpents  des 
terres  confisquees  sur  les  Samnites  et  les  Apuliens  (a). 

Ce  fut  la  premiere  fois  que  Rome  prit  des  troupes  etran- 
geres  a  sa  solde,  tantot  des  Celtiberes,  tantdt  des  Cretois 
envoyes  par  Hieron  de  Syracuse  (*),  enfin  des  mercenaires,  et 
un  corps  de  Gaulois  mecontents  qui  avaient  abandonne 
1'armee  carthaginoise  (4). 

Beaucoup  d'habitants  des  villes  alliees  etaient  attires  a 
Rome  (6),  oil,  malgre  les  sacrifices  imposes  par  la  guerre,  le 
commerce  et  le  luxe  prenaient  plus  d' extension.  Les  depou- 
illes  que  Marcellus  rapporta  de  la  Sicile,  et  surtout  de  Syra- 
cuse, avaient  developpe  le  gout  des  arts,  et  ce  consul  se  van- 
tait  d'avoii-,  le  premier,  fait  apprecier  et  admirer  a  ses  compa- 
triotes  les  chefs-d'oeuvre  de  la  Grece  (').  Les  jeux  du  cii-que, 

(>)  Tite-Live,  XXXII,  xxvni. 

(*)  Tite-Live,  XXXI,  ir,  XLIX. 

(')  Tite-Live,  XXIV,  XLIX.  —  Polybe,  m,  LXXV. 

(4)  Zonare,  Annales,  V1H,  16. 

(6)  Tite-Live,  XXXIX,  m. 

(")  Plutarque,  Marcettus,  xxvni. 


LIVEE  I,  CHAP.  V. QUEBKES  PUNIQUES  ET  D'OKIENT.        167 

des  le  milieu  du  vie  siecle,  commen9aient  a  etre  da  vantage  en 
faveur.  Junius  et  Decius  Brutus  avaient,  en  490,  fait  com- 
battre  pour  la  premiere  fois  des  gladiateurs,  dont  le  nombre 
fut  porte  bientot  jusqu'a  vingt-deux  paires  (').  Vers  cette 
epoque  aussi  (559),  eurent  lieu  des  representations  theatrales 
donnees  par  les  ediles  (*).  L'esprit  de  speculation  avait  gagne 
les  liautes  classes,  comme  1'indique  la  defense  faite  aux  sena- 
teurs  (loi  Claudia,  536)  d'entretenir  sur  mer  des  batiments 
d'un  tonnage  de  plus  de  trois  cents  amphores ;  les  chevaliers, 
composant  la  classe  qui  payait  le  plus  d'impots,  s'etaient 
accrus  en  nombre  avec  la  richesse  publique,  et  tendaient  a  se 
diviser  en  deux  categories,  les  uns  servant  dans  la  cavalerie  et 
possedant  le  cheval  de  l'3£tat  (equus  publicus)  ($),  les  autres 
se  livrant  au  commerce  et  aux  operations  financieres.  Depuis 
longtemps  les  chevaliers  etaient  employes  a  des  missions 
civiles  (*)  et  souvent  appeles  a  de  hautes  magistratures  ;  aussi 
Persee  les  appelait-il  avec  raison  "  la  pepiniere  du  senat  et  la 
"  jeune  noblesse  d'ou  sortaient  les  consuls  et  les  generaux  (im- 
"peratores)(')."  Pendant  les  guerres  puniques,  ils  avaient  ren- 
du  de  grands  services  en  faisant  des  avances  considerables  pour 
appro visionner  les  armees  ("),  et  si  quelques-uns,  comme  en- 
trepreneurs de  transports,  s'etaient  enrichis  aux  depens  de 
l'£tat,  le  senat  Eesitait  a  punir  les  malversations,  dans  la 
crainte  d'indisposer  cette  classe  deja  puissante  (T).  La  richesse 
territoriale  etait  en  partie  dans  la  main  des  grands  proprie- 
taires ;  cela  ressort  de  plusieurs  faits  et,  entre  autres,  de 
1'hospitalite  donnee  par  une  dame  de  1'Apulie  a  10,000  soldats 
romains,  debris  de  la  bataille  de  Cannes,  qu'elle  entretint  a 
ses  frais  sur  ses  terres  (8). 

(')  Tite-Live,  XXHI,  xxx. 

(2)  Tite-Live,  XXXIV,  LIV. 

(3)  "  Et  equites  romanos,  milites  et  negotiatores."     (Salluste,  Jugurtha, 

^XY.) 

(4)  "En  342,  un  senateur  et  deux  cheTaliera  furent  charge's,  pendant  une 
disette,  de  1'approvisionnement  de  Rome."     (Tite-Live,  IV,  m.) 

(s)  Seminarium  senates.    (Tite-Live,  XIH,  LXI.) 
(')  Tite-Live,  XXTTT,  XLII.  —  Valere  Maxime,  V,  n,  8. 
(7)  Tite-Live,  XXI,  LXIII  ;  XXV,  m. 
(")  Valere  Maxime,  IV,  vm,  2. 


168  TEMPS   ANTERIEirRS   A   CESAK. 

Le  respect  pour  les  hautes  classes  avait  repu  quelques 
atteintes,  comme  on  peut  s'en  convaincre  par  1'adoption 
d'une  mesure  peu  importante  en  apparence.  Depuis  la  chute 
de  la  royaute,  on  n'avait  etabli,  dans  les  jeux  publics,  aucune 
distinction  entre  les  spectateurs.  La  deference  pour  1'autorite 
rendait  toute  classification  superflue,  et  "jamais  un  plebeien, 
"dit  Valere  Maxime  (J),  n'aurait  ose  se  placer  devant  un 
"  senateur."  Mais,  vers  560,  une  loi  intervint  pour  assigner 
aux  membres  du  senat  des  places  reservees.  II  est  neces- 
saire,  pour  le  bon  ordre  d'une  societe,  de  rendre  les  lois 
plus  severes  a  mesure  que  le  sentiment  de  la  hierarchic 
sociale  s'affaiblit. 

Les  circonstances  avaient  amene  d'autres  changements. 
Le  tribunat,  sans  etre  aboli,  etait  devenu  un  auxiliaire  de 
1'aristocratie.  Les  tribuns  ne  representaient  plus  exclusive- 
ment  1'ordre  des  plebeiens ;  ils  avaient  leur  entree  au  senat, 
faisaient  partie  du  gouvernement  et  employaient  leur  auto- 
rite  dans  1'interet  de  la  justice  et  de  la  patrie  (").  Les  trois 
especes  de  cornices  existaient  toujours  (3),  mais  quelques 
modifications  y  avaient  etc  introduites.  L'assemblee  des 
curies  ne  consistait  plus  que  dans  de  vaines  formalites  (4). 

(J)  Valere  Maxime,  IV,  v,  1. 

(2)  Us  n'avaient  pas  de  voix  deliberative,  parce  que,  d'apres  le  droit  public 
remain,  aucun  magistral  en  fonctions  ne  pouvait  voter.     (Voyez  Mommsen,  I, 
187.) 

(3)  "  Maintenant  vous  avez  encore  les  cornices  par  centuries  et  les  cornices 
par  tribus.     Quant  aux  cornices  par  curies,  ils  ne  sont  notes  que  pour  les  aus- 
pices."    (Ciceron,  lie  discours  sur  la  loi  agraire,  ix.) 

(4)  L'ancien  mode  de  division  par  curies  avait  perdu  toute  signification  et 
cesse"  d'etre  en  usage.     (Ovide,  Pastes,  II,  vers  531.)    Aussi  Ciceron  dit-il  a 
leur  sujet :  "  Des  cornices,  que  ne  se  tiennent  que  pour  la  forme,  a  cause  des 
auspices,  et  qui,  figure's  par  les  trente  licteurs,  ne  sont  qu'une  representation 
de  ce  qui  se  faisait  autrefois.     Ad  speciem  atque  usurpationem  vetustatis" 
(Discours  sur  la  loi  agraire,  H,  xn.)     Dans  les  derniers  temps  de  la  Repu- 
blique,  les  curies  n'avaient  plus,  en  fait  d' election  des  magistrats,  que  1'inaugu- 
ratlon  des  flamines,  du  roi  des  sacrifices  (rex  sacrificulus),  et  vraisemblable- 
ment  le  choix  du  grand  curion  (curio  maximus).     (Tite-Live,  XXVII,  vin.  — 
Denys  d'Halicarnasse,  V,  i.  —  Aulu-GeUe,  XV,  xxvn.  —  Tite-Live,  XXVII, 
Ti,  36. 


LIVEE  I,  CHAP.  V. GUEBEE8  PHNIQUE8  ET  D'OEIENT.        169 

Leurs  attributions,  restreintes  de  jour  en  jour,  se  reduisaient 
a  conferer  V  imperium,  et  a  decider  les  questions  concernant 
les  auspices  et  la  religion.  Les  cornices  par  centuries,  qui 
des  1'origine  etaient  la  reunion  du  peuple  arme  votant  au 
Champ  de  Mars  et  noramant  ses  chefs  militaires,  gardaient 
les  memes  privileges ;  seulement  la  centurie  etait  devenue 
une  subdivision  de  la  tribu.  Tous  les  citoyens  inscrits  dans 
ehacune  des  trente-cinq  tribus  etaient  r£partis  en  cinq  classes, 
toujours  suivant  leur  fortune;  chaque  classe  se  divisait  en 
deux  centuries,  1'une  de  jeunes  gens  (juniores),  1'autre 
d'hommes  plus  ages  (seniorvs). 

Quant  aux  cornices  par  tribus,  ou  chacun  votait  sans  dis- 
tinction de  rang  ni  de  fortune,  leur  competence  legislative 
n'avait  cesse  de  s'accroitre  a  mesure  que  celle  des  cornices  par 
centuries  diminuait. 

Ainsi  les  institutions  romaines,  tout  en  paraissant  rester 
les  memes,  se  transformaient  insensiblement.  Les  assem- 
blees  politiques,  les  lois  des  Douze  Tables,  les  classes  eta- 
blies  par  Servius  Tullius,  1'annualite  des  fonctions,  le  ser- 
vice militaire,  le  tribunat,  1'edilite,  tout  semblait  subsister 
comme  par  le  passe,  et,  en  realite,  tout  avait  change  par 
la  force  des  choses ;  neanmoins,  c'etait  un  avantage  des 
rtKEurs  romaines  que  cette  apparence  d'immobilite  au  milieu 
d'une  societ6  en  progres.  Observateurs  religieux  de  la  tra- 
dition et  des  anciennes  coutumes,  les  Romains  ne  paraissaient 
pas  detruire  ce  qu'ils  rempla9aient ;  ils  appliquaient  les  an- 
ciennes formes  aux  nouveaux  principes,  et  introduisaient  ainsi 
des  innovations  sans  secousse  et  sans  affaiblir  le  prestige  des 
institutions  consacr6es  par  le  temps. 

VII.  Pendant  la  seconde  guerre  punique,  Philippe  HI,  roi 
de  Macedoine,  avait  attaque  les  etablissements  remains  en 
Ulyrie,  envahi  plusieurs  provinces  de  la  Grece  et 
fait  alliance  avec  Annibal.   Oblige  de  contenir  ces   Maccdoine 
dangereuses  agressions,  le  s6nat,  de  540  a  548,  en- 
tretint  sur  les  cotes  de  1'fipire  et  de  la  Maccdoine  des  forces 
imposantes  ;  uni  5-  la  ligue  ^tolienne  et  a  Attale  I",  roi  de 


170  TEMPS   AOTEKIEURS   A   CESAK. 

Pergame,  il  avait  contraint  Philippe  a  la  paix.  Mais,  en  553, 
apres  la  victoire  de  Zama,  ce  prince  ayant  attaque  de  nouveau 
les  villes  libres  de  Grece  et  d'Asie  alliees  de  Rome,  la  guerre 
lui  fut  declaree.  Le  senat  ne  pouvait  oublier  qu'a  cette  der- 
niere  bataille  se  trouvait  un  contingent  macedonien  dans  les 
troupes  carthaginoises,  et  qu'il  restait  encore  en  Grece  un 
grand  nombre  de  citoyens  romains  vendus  comme  esclaves 
apres  la  bataille  de  Cannes  (*).  Ainsi,  de  chaque  guerre 
naissait  une  guerre  nouvelle,  et  tout  succes  entrainait  fata- 
lement  la  Republique  a  en  poursuivre  d'autres.  Maintenant 
la  mer  Adriatique  allait  etre  fraachie,  d'abord  pour  abaisser 
la  puissance  macedonienne,  ensuite  pour  appeler  a  la  liberte 
ces  villes  celebres,  berceau  de  la  civilisation.  Les  destinees 
de  la  Grece  ne  pouvaient  e~tre  indifferentes  aux  Romains, 
qui  lui  avaient  emprunte  ses  lois,  ses  sciences,  sa  litterature 
et  ses  arts. 

Sulpicius,  charge1  de  combattre  Philippe,  debarqua  sur 
les  cotes  d'3£pire  et  penetra  en  Macedoine,  oil  il  remporta 
une  suite  de  succes,  tandis  qu'un  de  ses  lieutenants,  envoye 
en  Grece  avec  la  flotte,  fit  lever  le  siege  d'Athenes.  Pendant 
deux  ans  la  guerre  languit,  mais  la  flotte  romaine,  reunie 
a  celle  d'Attale  et  des  Rhodiens,  resta  maitresse  de  la  mer 
(555).  T.  Quinctius  Flamininus,  eleve  jeune  encore  au  con- 
sulat,  justifia  par  son  intelligence  et  son  energie  la  confiance 
de  ses  concitoyens.  II  detacha  de  1'alliance  du  roi  de  Mace- 
doine les  Acheens  et  les  I^eotiens,  et,  avec  1'aide  des  £to- 
liens,  gagna  en  Thessalie  la  bataille  de  Cynoscephales  (557), 
ou  la  legion  1'emporta  sur  la  celebre  phalange  de  Philippe  II 
et  d'Alexandre  le  Grand.  Philippe  III,  force  a  la  paix,  subit 
~des  conditions  onereuses,  dont  les  premieres  etaient  1'obli- 
gation  de  retirer  ses  garnisons  des  villes  de  la  Grece  et  de 
1'Asie,  et  la  defense  de  faire  la  guerre  sans  la  permission  du 
s6nat. 

Le  recit  de  Tite-Live  ou  se  trouve  rappele  le  decret  qui 

(])  "L'Achai'e  seule  en  avait  douze   cents  pour  ea  part."     (Tite-Live, 

xxxrv,  L.) 


LIVKE  I,  CHAP.  V. — GUEKKES  PUNIQUES  ET  D'OEIENT.        171 

proclame  la  Iibert6  de  la  Grece  merite  d'etre  rapporte.  On  y 
verra  quel  prix  le  senat  attachait  alors  a  1'influence  morale  et 
a  cette  vraie  popularite  que  donne  la  gloire  d'avoir  affranchi 
un  peuple. 

"  L'epoque  de  la  celebration  des  jeux  Isthmiques  attirait 
"  ordinairement  une  grande  foule  de  spectateurs,  soit  a  cause 
"  du  gout  naturel  aux  Grecs  pour  toute  sorte  de  jeux,  soit  a 
"  cause  de  la  situation  de  Corinthe,  assise  sur  deux  mers  qui 
"  offrent  aux  curieux  un  acces  facile.  Mais,  en  cette  circon- 
"  stance,  un  concours  immense  s'y  etait  porte  de  toutes  parts, 
"  dans  1'attente  du  sort  futur  de  la  Grece  en  general  et  de 
"  chaque  peuple  en  particulier  ;  c'etait  1'unique  objet  des 
"  reflexions  et  des  entretiens.  Les  Remains  prennent  place, 
"  et  le  heraut,  suivant  1'usage,  s'avance  au  milieu  de  1'arene, 
"  d'ou  Ton  annonce  les  jeux  par  une  formule  solennelle.  La 
"  trompette  sonne,  le  silence  se  fait,  et  le  heraut  prononce 
"  ces  paroles :  Le,  senat  romain,  et  T.  Quinctius,  imperator, 
"  vainqueurs  de  Philippe  et  des  Macedoniens,  retablissent  dans 
"  lajouissance  de  la  liberte,  de  leurs  lois  et  de  leurs  immunit'es, 
"  les  Corinthiens,  les  Phoceens,  les  Locriens,  Vile  d'Eubee,  les 
"  Magnates,  les  Thessaliens,  les  Perrhebes  et  les  Acheens  de  la 
"  Phthiotide.  C'etait  le  nom  de  toutes  les  nations  qui 
"  avaient  ete  sous  la  domination  de  Philippe.  A  cette  procla- 
"  mation,  1'assemblee  pensa  succomber  sous  1'exces  de  sa  joie. 
"  Personne  ne  croyait  avoir  bien  entendu.  Les  Grecs  se  regar- 
"  dent  les  uns  les  autres,  comme  s'ils  etaient  encore  dans  les 
"  illusions  d'un  songe  agreable  que  le  reveil  va  dissiper ;  et, 
"  se  defiant  du  temoignage  de  leurs  oreilles,  ils  demandaient 
"  a  leurs  voisins  s'ils  ne  s'abusaient  point.  Le  heraut  est  rap- 
"pele,  chacun  brulant,  non-seulement  d' entendre,  mais  de 
"voir  le  messager  d'une  si  heureuse  nouvelle ;  il  fait  une 
"  seconde  lecture  du  decret.  Alors,  ne  pouvant  plus  douter 
"  de  leur  bonheur,  ils  poussent  des  cris  de  joie  et  donnent  a 
"leur  liberateur  des  applaudissements  si  vifs  et  teltement 
"  repetes,  qu'il  etait  aise  de  voir  que,  de  tous  les  biens,  la 
"  liberte  est  celui  qui  a  le  plus  de  charme  pour  la  multitude. 
"  Les  jeux  furent  ensuite  Celebris,  mais  a  la  hate,  sans  attirer 


172  TEMPS   ANTEBIEUB8   A   CESAR. 

"ni  les  regards,  ni  1'attention  des  spectateurs.  Un  seul 
"  interet  absorbait  leur  ame  entiere  et  leur  otait  le  sentiment 
"  de  tons  les  autres  plaisirs. 

"  Les  jeux  finis,  on  se  precipite  vers  le  general  remain : 
"chacun  s'empresse  de  1'aborder,  de  lui  prendre  la  main, 
"de  lui  jeter  des  couronnes  de  fleurs  et  de  rubans,  et  la 
"  foule  fut  si  grande  qu'il  pensa  etre  etoufle.  Mais  il  n'avait 
*"  encore  que  trente-trois  ans,  et  la  vigueur  de  1'age,  jointe 
"  a  1'ivresse  d'une  gloire  si  eclatante,  lui  donna  la  force  de 
"resister  a  une  pareille  6prouve.  La  joie  des  peuples  ne  se 
"  borna  pas  a  1'enthousiasme  du  moment :  1'impression  s'en 
"  prolongea  longtemps  encore  dans  la  pensee  et  dans  la  con- 
"  versation.  "  II  etait  done,  disait-on,  une  nation  sur  la  terre 
"  qui,  a  ses  frais,  au  prix  des  fatigues  et  des  perils,  faisait 
"  la  guerre  pour  la  liberte  de  peuples  meme  eloignes  de  ses 
"  frontieres  et  de  son  continent ;  elle  traversait  les  mers  afin 
"  que  dans  le  monde  entier  il  n'existat  pas  une  seule  domi- 
"  nation  injuste,  et  que  le  droit,  1'equite,  la  loi,  fussent  par- 
"  tout  les  plus  puissants.  II  avait  suffi  de  la  voix  d'un  heraut 
"  pour  affranchir  toutes  les  villes  de  la  Grece  et  de  1'Asie. 
"  La  seule  idee  d'un  pareil  dessein  supposait  une  grandeur 
"  d'ame  peu  commune ;  mais,  pour  1'executer,"  il  avait  fallu 
"autant  de  courage  que  de  bonheur  (I)." 

II  y  avait  cependant  une  ombre  au  tableau.  Tout  le  Pelo- 
ponnese  n'etait  pas  affranchi,  et  Flamininus,  apres  avoir 
enleve  a  Nabis,  roi  de  Sparte,  plusieurs  de  ses  possessions, 
avait  conclu  la  paix  avec  lui  sans  continuer  le  siege  de 
Lacedemone,  dont  il  redoutait  la  longueur.  II  craignait  aussi 
-1'arrivee  d'un  ennemi  plus  dangereux,  Antiochus  III,  deja 
parvenu  en  Thrace,  et  qui  mena9ait  de  passer  en  Grece 
avec  des  forces  considerables.  Par  cela  meme,  les  Grecs 
allies,  uniquement  preoccupes  de  leurs  interets,  reprochaient 
au  consul  romain  d'avoir  trop  tot  conclu  la  paix  avec  Phi- 
lippe, que,  selon  eux,  il  aurait  pu  aneantir  (s).  Mais  Flami- 

(')  Tite-Live,  XXXTTI,  xxxn. 

(s)  "  Lea  allies  s'ecriaient  qu'U  falkit  continuer  la  guerre  et  extenniner  le 


LIVRE  I,  CHAP.  V. GUERKES  PUNIQUES  ET  D'oREENT.        173 

ninus  repondait  qu'il  n'avait  pas  mission  de  detroner  Philippe, 
et  que  1'existence  du  royaume  de  Macedoine  etait  necessaire 
comme  barriere  centre  les  barbares  de  la  Thrace,  de  I'lllyrie 
et  de  la  Gaule  (').  Cependant,  accompagnees  jusqu'a  leurs 
vaisseaux  par  les  acclamations  du  peuple,  les  troupes  romaines 
evacuerent  les  villes  rendues  a  la  liberte  (560),  et  Flamininus 
vint  triompher  a  Rome,  apportant  avec  lui  ce  glorieux  pro- 
tectorat  de  la  Grece,  si  longtemps  un  objet  d'envie  pour  les 
successeurs  d'Alexandre. 

VHI.  La  politique  du  senat  avait  consiste  a  faire  de  la 
Macedoine  un  rempart  contre  les  Thraces,  et  de  la  Grece 
elle-meme  un  rempart  contre  la  Macedoine.  Mais 

,  .  ,     , .  .  Guerre  contre 

si  les  Romams  avaient  affranchi  la  ligue  Acheenne,  Amiochns 
ils  n'entendaient  pas  creer  une  puissance  ou  une 
confederation  redoutable.  Alors,  comme  autrefois,  les 
Atheniens,  les  Spartiates,  les  Beotiens,  les  £toliens,  puis 
les  Acheens,  s'effor9aient  chacun  de  constituer  une  ligue 
hellenique  a  son  avantage ;  et  chacun,  aspirant  a  dominer  les 
autres,  se  tournait  alternativement  vers  ceux  dont  il  esperait 
dans  le  moment  1'appui  le  plus  efficace.  Dans  la  presqu'ile 
hellenique  proprement  dite,  les  £toliens,  au  territoire  desquels 
le  senat  avait  promis  de  joindre  la  Phocide  et  la  Locride, 
convoitaient  les  villes  de  Thessalie  que  les  Remains  leur  refu- 
saient  opiniatrement. 

Ainsi,  quoique  remis  en  possession  de  leur  independance, 
ni  les  ^toliens,  ni  les  Acheens,  ni  les  Spartiates  n'etaient 
satisfaits ;  ils  revaient  tous  des  agrandissements.  Les  £to- 
liens,  plus  impatients,  formerent,  en  562,  trois  tentatives  a 
la  ^fois  contre  la  Thessalie,  1'ile  d'Eubee  et  le  Peloponnese. 
N'ayant  reussi  qu'a  se  ^saisir  de  Demetriade,  ils  appe- 

tyran,  sans  quoi  la  libert^  de  la  Grbce  serait  toujours  en  danger.  Ne  pas 
prendre  les  armes  edt  ete  plus  avantageux  que  de  les  poser  sans  avoir  atteint 
le  but.  Le  consul  repondait :  Si  le  siege  de  Lacedemone  arretait  longtemps 
1'armec,  quelles  autres  troupes  Rome  pourrait-elle  opposer  ^  un  monarque  (An- 
tiochus)  si  puissant  et  si  redoutable  ?  "  (Tite-Live,  XXXIV,  ixxm.) 
(0  Tite-Live,  XXXHI,  xn. 


1Y4  TEKPS  ANTEKIEUKS   A   CESAR. 

lerent  Antiochus  HI  en  Grece  afin  de  le  placer  &  la  t6te 
de  rh6gemonie  qu'ils  cherchaient  vainement  a  obtenir  des 
Remains. 

La  meilleure  partie  de  I'immense  heritage  laisse  par  Alex- 
andre  le  Grand  etait  echue  a  ce  prince.  Deja,  depuis 
plusieurs  annees,  Flamininus  lui  avait  fait  declarer  qu'il  etait 
de  1'honneur  de  la  Republique  de  ne  point  abandonner  la 
Grece,  dont  le  peuple  romain  s'etait  hautement  proclame  le 
liberateur,  et  qu'apres  1' avoir  soustraite  au  joug  de  Philippe 
le  senat  voulait  maintenant  affranchir  de  la  domination 
d' Antiochus  toutes  les  villes  d'Asie  d'origine  hellenique  (*). 
Annibal,  refugie  aupres  du  -roi  de  Syrie,  1'encourageait  a  la 
resistance  en  1'engageant  a  porter,  comme  il  1'avait  fait  lui- 
meme,  la  lutte  en  Italic.  La  guerre  fut  done  declaree  par 
les  Remains.  Soutenir  1'independance  de  la  Grece  centre  un 
prince  asiatique,  c' etait  a  la  fois  executer  les  traites  et  prendre 
la  defense  de  la  civilisation  centre  la  barbaric.  Ainsi,  en 
proclamant  les  idees  les  plus  genereuses,  la  Republique  justi- 
fiait  son  ambition. 

Les  services  rendus  par  Rome  e"taient  deja  oublies  (a). 
Aussi  Antiochus  trouva-t-il  en  Grece  de  nombreux  allies, 
secrets  ou  declares.  II  organisa  une  confederation  redou- 
table,  dans  laquelle  entrerent  les  £toliens,  les  Athamanes,  les 
£leens,  les  Beotiens,  debarqua  a  Chalcis,  conquit  1'Eubee  et 
la  Thessalie.  Les  Remains  lui  opposerent  le  roi  de  Mace- 
doine  et  les  Acheens.  Battu  aux  Thermopyles,  en  563,  par 
le  consul  Acilius  Glabrion,  aide  de  Philippe,  le  roi  de  Syrie 
se  retira  en  Asie,  et  les  ^toliens,  livres  a  eux-m^mes,  deman- 
derent  la  paix,  qui  leur  fut  accordee  en  563. 

Ce  n'etait  pas  assez  d'avoir  contraint  Antiochus  d'aban- 
donner  la  Grece,  L.  Scipion,  ay^ant  pour  lieutenant  son 
frere,  vainqueur  de  Carthage,  alia,  en  564,  le  chercher 
jusque  dans  sea  £tats.  Philippe  favorisa  le  passage  de 

(')  Tite-Live,  XXXIV,  LVIII. 

(*)  "  D'autres  peuples  de  la  GrJsce  avaient,  dans  cette  guerre,  montr6  un 
oubli  non  moins  coupable  des  bienfaits  du  peuple  romain."  ^Tite-Live, 
XXXVI,  xxn.) 


LIVKE  I,  CHAP.  V. GTJEKRES  PUNIQUES  ET  D'OBIENT.        175 

I'arme'e  romaine,  qui  traversa  la  Mace"doine,  la  Thrace, 
1'Hellespont,  sans  difficulte.  Les  victoires  remportees  sur 
mer  a  Myonnese,  sur  terre  a  Magnesie,  terminerent-  la  cam- 
pagne  et  suffirent  pour  obliger  Antiochus  a  ceder  toutes  ses 
provinces  en  de§a  du  mont  Taurus,  et  a  payer  15,000  talents, 
un  tiers  de  plus  que  la  contribution  impose'e  a  Carthage 
apres  la  seconde  guerre  punique.  Le  senat,  loin  de  reduire 
alors  1'Asie  en  province,  n'exigea  que  des  conditions  justes 
et  moderees  (').  Toutes  les  villes  grecques  de  cette  contree 
furent  declarees  libres,  seulement  les  Remains  occuperent 
quelques  points  importants  et  enrichirent  les  allies  aux  depens 
de  la  §yrie.  Le  roi  de  Pergame  et  la  flotte  des  Rhodiens 
avaient  seconde  les  armees  romaines.  Eumene  H,  successeur 
d'Attale  Ier,  vit  agrandir  ses  3£tats  :  Rhodes  obtint  la  Lycie 
et  la  Carie.  Ariarathe,  roi  de  Cappadoce,  qui  avait  aide 
Antiochus,  paya  200  talents  (*). 

IX.  La  prompte  soumission  de  1'Orient  etait  un  fait  heu- 
reux  pour  la  Republique,  car  pres  d'elle  des  ennemis,  toujours 
fremissants,  pouvaient,  d'un  moment  a  1'autre, 

.  .,  '     Guerre  dans 

soutenus  ou  pousses  par  leurs  freres  de  1  autre   la  cisalpine 
cote  des  Alpes,  1'attaquer  au  centre  meme  de  son 
empire. 

En  effet,  depuis  Annibal,  la  guerre  s' etait  perpetue"e  dans 
la  Cisalpine,  dont  les  tribus  belliqueuses,  quoique  souvent 
battues,  recommen9aient  sans  cesse  des  insurrections.  La 
conclusion  des  affaires  de  Macedoine  permit  au  s6nat  d'agir 
avec  plus  de  vigueur,  et,  en  558,  les  defaites  des  Ligures, 
des  Bo'iens,  des  Insubres  et  des  Cenomans  vinrent  arr^ter 
1'ardeur  de  ces  peuples  barbares.  Les  Ligures  et  les  Bo'iens 
cependant  continuerent  encore  la  lutte ;  mais  la  sanglante 
bataille  de  561,  livree  pres  de  Modene,  et,  en  dernier  lieu, 
les  ravages  exerces  par  L.  Flamininus,  frere  du  vainqueur 
de  Cynoscephales,  et  Scipion  Nasica,  durant  les  annexes  sui- 

(')  Tite-Live,  XXXVH,  XLV. 

(*)  Appien,  Guerres  tf  Annibal,  xtn. 


176  TEMPS   ANTERIEUES   A   CESAB. 

vantes,  contraignirent  les  Bo'iens  a  traiter.  Forces  de  ceder 
la  moitie  de  leur  territoire,  en  564,  ils  se  retirerent  du  cote 
du  Danube,  et,  trois  annees  apres,  la  Gaule  cisalpine  etait 
reduite  en  province  romaine. 

Quant  aux  Ligures,  ils  soutinrent  jusqu'a  la  fin  du  siecle 
une  guerre  acharnee.  Leur  resistance  fut  telle,  que  Rome 
dut  en  venir  a  des  mesures  d'une  excessive  rigueur,  et, 
en  574,  plus  de  47,000  Ligures  furent  transported  dans  une 
partie  du  Samnium  presque  sans  habitants  depuis  la  lutte 
contre  Annibal.  En  581  on  distribuait  a  d'autres  Ligures  des 
terres  au  dela  du  P6  (').  Tous  les  ans  les  frontieres  recu- 
laient  vers  le  nord,  et  des  routes  militaires  (2),  la  fondation 
de  colonies  importantes,  assuraient  la  marche  des  annees  (s) ; 

(')  Tite-Live,  XL,  XXXYIII ;  XLII,  xxn. 

(s)  Routes  d'Arezzo  a  Bologne,  de  Plaisance  &  Rimini  (Tite-Live,  XXXIX, 
n),  et  de  Bologne  a  Aquilee. 

(3)  COLONIES   EOMAINES.  — 488-608. 

JSsuLUM  (507),  ou  JSsium  selon  Mommsen.    Jesi,  en  Ombrie,  sur  la  riviere 

JSsis. 
ALSIUM  (507).     Colonie  maritime,     ^trurie.    ( Via  Aurelia.)    Palo,  pres 

de  Porto. 
FKEGEN^:  (509).     Colonie  maritime,     tftrurie.     (Via  Aurelia.)     Torre 

Maccarese. 
FTRGI  (avant  536).     Colonie  maritime,     ^trurie.     (Via Aurelia.)    Santa 

Severa. 
CASTRUM  (555).    Pagus  pres  de  Scylacium.    Bruttium.    Pres  de  Squillace. 

Reunie  en  631  a  la  colonie  Minervia. 

PITTEOLI  (560).     Colonie  maritime.     Campanie.     Pozzuoli.    'Prefecture. 
VULTURNUM  (560).      Colonie  maritime.      Campanie.      Castellamare  ou 

Castel  di  Volturno.    Prefecture. 
LITESINUM  (560).      Colonie  maritime.      Campanie.     Tor  di  Patria,  pres 

du  Lago  di  Patria.     Prefecture. 
SALERNUM  (560).      Colonie  maritime.     Campanie.     Salerno.     DScrete'e 

trois  ans  auparavant. 

BUXENTCM  (560).    Colonie  maritime.    Lucanie.    Policastro. 
SIPONTUM  (560).     Colonie  maritime.    Apulie.     Santa  Maria  di  Siponto 

Recolonisee. 
^MPSA  (Temesa)  (560).    Colonie  maritime.     Bruttium.     Peut-etre  prea 

de  Torre  del  Piano  del  Casale. 
CROTON  (560).     Colonie  maritime.     Bruttium.     Cotrone. 


LIVBE  I,  CHAP.  V. GUERKES  PTJNIQUES  ET  D'OEIEIIT.        177 

systeme  interrompu  pendant  la  seconde  guerre  punique,  mais 
repris  ensuite  et  applique"  surtout  dans  le  midi  de  1'Italie  et 
dans  la  Cisalpine. 

Tout  en  achevant  la  soumission  de  cette  derniere  pro- 
vince, Rome  avait  mis  fin  a  d'autres  guerres  moins  impor- 
tantes.  En  577  elle  reduisait  les  Istriens,  en  579  les  Sardes 
et  les  Corses,  enfin,  de  569  a  573,  elle  etendait  ses  conquetes 
en  Espagne,  oil  elle  rencontrait  les  monies  ennemis  qu'avait 
eus  Carthage. 

X.  II  y  avait  vingt-six  ans  que  la  paix  se  maintenait  aveo 
Philippe,  roi   de  Macedoine,   que  les  JStoliens  avaient  ete 
vaincus,  les  peuples  de  1' Asie  domptes  et  la  plus   Gnen.e  contre 
grande  partie  de  ceux  de  la  Grece  rendus  a  la   Pers6e  ^583>- 
liberte.     Profitant  du  concours  donne  aux  Remains  contre 

POTENTIA  (570).     Colonie  maritime.     Picenum.     Porto  di  Portenza  ou  di 
Ricanati. 

PISACRUM  (570).     Colonie  maritime.    Ombrie  gauloise.    (  Via  Flaminia.) 
Pesaro. 

PARMA  (571).     Gaule  cispadane.     ( Via  Emilia.)    Parma.    Prefecture. 

MUTINA  (571).     Gaule  cispadane.     (Via  ^Emilia.)     Modena.     Prefec- 
ture. 

SATURNIA  (671).     ^trarie  (centre).     Saturnia. 

GRAVISC.E  (573).     Colonie  maritime,     ^trurie  (sud).«  ( Via  Aurelia.)   San 
Clementina  ou  le  Saline  ? 

LUNA  (577).     tftrurie  (nord).     ( Via  Aurelia.}    Luni,  pres  de  Sarzana. 

AUXIMUM  (597).     Colonie  maritime.    Picenum.     Osimo. 
COLONIES  LATINES.— 488-603. 

FIRMUM  (490).    Picenum.    ( Via  Valeria.)    Fermo. 

^ESERNIA  (491).     Samnium.     Isernia. 

BRUNDISIUM  (510).     Calabre  iapygienne.     ( Via  Egnatia.')    JBrindisi. 

SPOLETIUM  (513).     Ombrie.     (Via  Flaminia.)    Spoleto. 

CREMONA  (536).     Gaule  transpadane.     Cremona.    Renforcee  en  560. 

PLACENTIA  (536).     Gaule  cispadane.    ( Via  ^Emilia.)    Piacema. 

COPIA  (territoire  de  Thurium)  (561).    Lucanie. 

VIBO  ou  VIBONA  YALENTIA,  appelee  aussi  HIPPO.    Bruttium  (565  ou  peut- 
etre  515).     JBibona.    Monte-Leone. 

BONONIA  (565).    Gaule  cispadane.    ( Via  ^Emilia.)    Bologna. 

AQUILEIA  (573).     Gaule  transpadane.     Aquileia. 

CAKTEIA  (573).     Espagne.     Detroit  de  Gibraltar. 
12 


178  TEMPS   ANTEEIEUKS   A   CESAB. 

Antiochus,  la  ligue  Acheenne  s'etait  agrandie,  et  Philopoemen 
y  avait  fait  entrer  Sparte,  la  Messenie  et  Tile  de  Zacynthe ; 
mais  ces  contrees,  impatientes  de  la  domination  acheenne, 
avaient  bientot  cherche  a  s'en  affranchir.  Ainsi  se  realisait 
la  prddiction  de  Philippe,  qui,  apres  la  bataille  de  Cynosce- 
phales,  declarait  aux  envoyes  thessaliens  que  les  Remains  se 
repentiraient  bientot  d'avoir  donne  la  liberte  a  des  peuples 
incapables  d'en  jouir,  et  dont  les  dissensions  et  les  jalousies 
entretiendraient  sans  cesse  une  agitation  dangereuse  ('). 
En  effet,  Sparte  et  Messene  s'etaient  insurgees  et  avaient 
reclame  1'appui  de  Rome.  Philopoemen,  apres  avoir  cruelle- 
ment  puni  la  premiere  de  ces  villes,  succomba  dans  sa  lutte 
avec  la  seconde.  L'anarchie  et  la  guerre  civile  dechiraient 
la  Thessalie  et  l'£tolie. 

Pendant  que  la  Republique  etait  occupee  a  retablir  le 
calme  dans  ces  contrees,  un  nouvel  adversaire  vint  impru- 
demment  s'attirer  son  courroux.  Oh  dirait  qu'en  suscitant  a 
Rome  un  si  grand  nombre  d'ennemis,  la  fortune  se  plaisait  & 
les  ltd  livrer  1'un  apres  1'autre.  La  vieille  legende  d'Horace 
tuant  successivernent  les  trois  Curiaces  etait  un  enseignement 
que  le  senat  semblait  n' avoir  jamais  oublie. 

Persee,  heritier  de  la  couronne  et  des  rancunes  de  son 
pere,  avait  profite  de  la  paix  pour  augmenter  son  armee  et 
ses  ressources,  se  creer  des  allies  et  soulever  contre  Rome 
les  rois  et  les  peuples  de  POrient.  Outre  la  population  belli- 
queuse  de  son  pays,  il  disposait  de  peuples  barbares  tels 
que  les  Ulyriens,  les  Thraces  et  les  Bastarnes,  habitant  non 
loin  du  Danube.  Malgre  le  traite  qui  interdisait  a  la  Mace- 
doine  de  faire  la  guerre  sans  1'aveu  du  senat,  Persee  s'etait 
agrandi  silencieusement  du  cote  de  la  Thrace,  il  avait  place 
des  garnisons  dans  les  villes  maritimes  d^Enos  et  de  Maro- 
nee,  excite  a  la  guerre  les  Dardaniens  ('),  soumis  les  Dolopes, 
et  s'etait  avance  jusqu'a  Delphes  (').  H  faisait  des  efforts 
pour  entrainer  les  Acheens  dans  son  alliance,  et  s'etait 

(')  Tite-Ltve,  XXXIX,  XXTI. 
(»)  Tite-Live,  XLJ,  six. 
(')  Tite-Live,  XLI,  xxn. 


LIVRE  I,  CHAP.  V. GUERRES  PUNIQUES  ET  D'ORIENT.        179 

habilement  attir6  la  bienveillance  des  Grecs.  Eumene  n, 
roi  de  Pergame,  qui  redoutait  comme  son  pere,  Attale  I*r, 
les  empietements  de  la  Macedoine,  denonja  a  Rome  1'infrac- 
tion  aux  anciens  traites.  La  crainte  que  lui  inspirait  un 
prince  puissant,  et  la  reconnaissance  qu'il  devait  a  la  Repu- 
blique  pour  1'agrandissement  de  ses  £tats  apres  la  guerre 
d'Asie,  1'obligeaient  a  cultiver  1'amitie  du  peuple  romain. 
En  582,  il  vint  a  Rome,  et,  re9u  avec  honneur  par  le  senat, 
il  n'oublia  rien  pour  1'animer  contre  Persee,  qu'il  accusa  de 
projets  ambitieux  et  hostiles  a  la  Republique.  Cette  denon- 
ciation  attira  a  Eumene  de  violentes  inimities.  En  retournant 
dans  ses  £tats,  il  fut  assailli  par  des  assassins  et  grievement 
blesse.  Des  soupyons  se  porterent,  non  sans  vraisemblance, 
sur  le  monarque  macedonien ;  ils  suffirent  a  la  Republique 
pour  declarer  la  guerre  a  un  prince  dont  la  puissance  com- 
men9ait  a  lui  faire  ombrage. 

Audacieux  dans  ses  projets,  Persee  se  montrait  pusilla- 
nime  lorsqu'il  fallait  agir.  Apres  avoir  d'abord  rejete  avec 
hauteur  les  reclamations  des  Remains,  il  attendit  en  Thes- 
salie  leur  armee,  qui,  mal  commandee,  mal  organisee,  fut 
battue  par  ses  lieutenants  et  rejetee  dans  des  gorges  ou  elle 
aurait  pu  etre  facilement  detruite.  II  offrit  alors  la  paix  a 
P.  Licinius  Crassus  ;  mais,  malgre  son  echec,  le  consul 
repondit,  avec  toute  la  fermete  du  caractere  romain,  que  la 
paix  "n'etait  possible  que  si  Persee  abandonnait  sa  personne 
et  son  royaume  a  la  discretion  du  senat  (J).  Frappe  de  tant 
d'assurance,  le  roi  rappela  ses  troupes  et  laissa  1'ennemi 
operer  tranquillement  sa  retraite.  Cependant  1'incapacite 
des  generaux  romains,  leurs  violences  et  1'indiscipline  des 
soldats  avaient  aliene  les  Grecs,  qui  devaient  naturellement 
preferer  un  prince  de  leur  race  a  un  capitaine  etranger ;  ils 
ne  voyaient  pas  d'ailleurs  sans  une  certaine  satisfaction 
les  Macedoniens  1'emporter  sur  les  Romains.  A  leurs  yeux, 
c'etait  la-  civilisation  hellenique  qui  abattait  la  presomption 
des  barbares  de  1' Occident. 

(J)  Tite-Live,  XLII,  LXIL 


180  TEMPS   ANTEKIETTBS   A   CESAR. 

Les  campagnes  de  584  et  585  ne  furent  pas  plus  hen- 
reuses  pour  les  armes  de  la  Republique.  Un  consul  cut  1'idee 
temeraire  d'envahir  la  Macedoine  par  les  gorges  de  Calli- 
peuce,  ou  son  armee  eut  ete  exterminee  si  le  roi  avait  eu  le 
courage  de  s'y  defendre.  A  Papproche  des  legions  il  prit  la 
fuite,  et  les  Remains  se  tirerent  sans  perte  d'une  position 
perilleuse  (1).  Enfin  le  peuple,  sentant  la  necessite  d' avoir 
a  la  t6te  de  1'armee  un  homme  eminent,  nomma  consul 
Paul-E'mile,  qui  dans  la  Cisalpine  avait  donne  des  preuves 
de  ses  talents  militaires.  Deja  la  plupart  des  Gallo-Grecs 
traitaient  avec  Persee.  Les  Illyriens,  les  peuples  du  Danube 
offraient  de  le  seconder.  Les  Rhodiens  et  le  roi  de  Pergame 
lui-meme,  persuades  que  la  fortune  allait  se  declarer  pour 
le  roi  de  Macedoine,  lui  faisaient  des  propositions  d'al- 
liance ;  il  les  marchanda  avec  la  plus  inexplicable  legerete. 
Cependant  1'armee  romaine,  habilement  conduite,  s'avan- 
9ait  a  grandes  journees.  Une  seule  rencontre  termina  la 
guerre,  et  la  bataille  de  Pydna,  en  586,  prouva  une  fois  de 
plus  la  superiorite  de  la  legion  romaine  sur  la  phalange. 
Celle-ci  pourtant  ne  succomba  pas  sans  gloire,  et,  bien 
qu'abandonnes  par  leur  roi,  qui  prit  la  fuite,  les  hoplites 
macedoniens  se  firent  tuer  a  leur  poste. 

Instruits  de  la  defaite,  Eumene  et  les  Rhodiens  s'empres- 
eerent,  par  la  promptitude  de  leur  repentir,  de  faire  oublier 
qu'ils  avaient  doute  de  la  fortune  de  Rome  (j).  Dans  le  meme 
temps,  L.  Anicius  soumit  1'Illyrie  et  s'empara  de  la  per- 
sonne  de  Gentius.  La  Macedoine  fut  partagee  en  quatre 
Etats  declares  tibres,  c'est-a-dire  administres  par  des  magis- 
trats  de  leur  choix,  mais  sous  le  protectorat  de  la  Republique. 
Par  la  loi  imposee  a  ces  nouvelles  provinces,  tout  raariage, 
tout  echange  de  proprietes  immobilieres  furent  interdits  entre 
les  citoyens  de  differents  £tats  (")  et  les  impots  reduits  de 
moitie.  La  Republique  appliquait,  comme  on  le  voit,  le  sys- 

(')  Tite-Live,  XLI,  v. 

(•)  Tite-Live,  XLV,  xxi  et  suiv. 

(')  Tite-Live,  XLV,  xxix. 


LIVBE  I,  CHAP.  V. — GTTEBBES  PUNIQUES  ET  D'OEIENT.        181 

teme  mis  en  pratique  pour  dissoudre,  en  416,  la  confederation 
latine,  et,  plus  tard,  en  449,  celle  des  Herniques.  On  divisa 
aussi  I'lllyrie  en  trois  parties.  Les  villes  qui  s'etaient  rendues 
les  premieres  furent  exemptees  de  tout  tribut  et  les  contribu- 
tions des  autres  reduites  de  moitie1  ('). 

II  n'est  pas  sans  inter^t  de  rappeler  comment  Tite-Live 
apprecie  les  institutions  que  re9urent  la  Macedoine  et  I'llly- 
rie a  cette  epoque  :  "  II  fut  arrete,  dit-il,  que  la  liberte  serait 
"  donnee  aux  Macedoniens  et  aux  Illyriens,  afin  de  prouver  a 
"  tout  1'univers  qu'en  portant  au  loin  leurs  armes,  le  but  des 
"  Romains  etait  de  delivrer  les  peuples  asservis,  non  d'asservir 
"  les  peuples  libres ;  de  garantir  a  ces  derniers  leur  indepen- 
"  dance,  aux  nations  soumises  a  des  rois,  un  gouvernement 
"  plus  doux  et  plus  juste,  et  de  les  convaincre  que  dans  les 
"  guerres  qui  s'eleveraient  entre  la  Republique  et  leurs  sou- 
"  verains,  le  resultat  serait  la  liberte  pour  les  peuples,  Rome 
"  se  reservant  settlement  1'honneur  de  la  victoire  (*)." 

La  Grece  et  surtout  1'^pire,  saccagees  par  Paul-£mile, 
subirent  la  peine  de  leur  defection.  Quant  a  la  ligue 
Acheenne,  dont  la  fidelite  avait  paru  chancelante,  pres  de 
mille  des  principaux  citoyens,  coupables  ou  suspects  d'avoir 
favorise  les  Macedoniens,  furent  envoyes  &  Rome  comme 
otages  ('). 

XI.  En  portant  ses  armes  victorieuses  sur  presque  tout  le 
littoral  de  la  Mediterranee,  la  Republique  avait  jusqu'alors 
obei  a  des  necessites  legitimes  et  a  de  genereuses 
inspirations.     Le  soin  de  sa  grandeur  future,  de   <ie  ia  poiitique 
son  existence  meme,  lui  faisait  une  loi  de  disputer 
1' empire  de  la  mer  a  Carthage:  de  la  les  guerres  dont  la 

(!)  Tite-Live,  XLV,  XZTI. 

(»)  Tite-Live,  XLV,  XTIII.  — "Les  lois  donnees  am  Macedoniens  par 
Paul-Emile  furent  si  sagement  con9ues  qu'elles  semblaient  avoir  e*te*  faites  non 
pour  des  ennemis  vaincus,  mais  pour  des  allies  dont  il  cut  voulu  r^compenser 
les  services,  et  que,  dans  une  longue  suite  d'ann6es,  1'usage,  seul  reformateur 
des  lois,  n'y  fit  rien  reconnaitre  de  defectueux."  (Tite-Live,  XLV,  xxxii.) 

(s)  Polybe,  XXX,  x;  XXXV,  vi. 


182  TEMPS  ANTEEIEIJKS   A   CESAE. 

Sicile,  la  Sardaigne,  1'Espagne,  1'Italie  et  1'Afrique  devinrent 
tour  &  tour  le  theatre.  Ce  fut  aussi  un  devoir  pour  elle  de 
combattre  les  peuples  Tbelliqueux  de  la  Cisalpine,  puisqu'il 
s'agissait  de  la  surete  de  ses  frontieres.  Quant  aux  expedi- 
tions de  Macedoine  et  d'Asie,  Rome  y  avait  etc"  entrainee  par 
la  conduite  des  rois  etrangers  violant  les  traites,  tramant  de 
coupables  complots  et  attaquant  ses  allies. 

Yaincre  etait  done  pour  elle  une  obligation,  sous  peine 
de  voir  s'ecrouler  1'edifice  e"leve  au  prix  de  tant  de  sacri- 
fices ;  et,  ce  qui  est  remarquable,  elle  s'etait  montree,  apres 
la  victoire,  magnifique  envers  ses  allies,  clemente  a  1'egard 
des  yaincus,  moderee  dans  ses  pretentious.  Laissant  aux 
rois  tout  1'eclat  du  trone,  aux  nations  leurs  lois  et  leurs 
libertes,  elle  n'avait  encore  reduit  en  provinces  romaines 
qu'une  partie  de  1'Espagne,  la  Sicile,  la  Sardaigne  et  la 
Gaule  cisalpine.  En  Sicile,  elle  conserva  pendant  cinquante 
ans  1'alliance  la  plus  intime  avec  Hieron,  tyran  de  Syracuse. 
Le  constant  appui  de  ce  prince  avait  du  prouver  au  senat 
combien  les  alliances  sures  etaient  preferables  a  une  domi- 
nation directe.  En  Espagne,  elle  agrandit  le  territoire  de 
tous  les  chefs  qui  consentirent  a  devenir  ses  allies.  Apres  la 
bataille  de  Cynoscephales,  comme  apres  celle  de  Magnesie, 
elle  maintint  sur  leurs  trones  Philippe  et  Antiochus,  et 
n'imposa  &  ce  dernier  que  les  conditions  oflertes  avant  la 
victoire.  Si,  apres  la  bataille  de  Pydna,  elle  renversa  Per- 
see,  c'est  qu'il  avait  ouvertement  viole  ses  engagements; 
mais  elle  donna  a  la  Macedoine  des  lois  e"quitables.  La  jus- 
tice reglait  alors  sa  conduite,  meme  a  1'egard  de  sa  rivale 
la,  plus  ancienne  ;  car,  lorsque  Masinissa,  dans  ses  demeles 
avec  Carthage,  demanda  1'appui  du  senat,  on  se  borna  a 
lui  repondre  que,  meme  en  sa  faveur,  requite  ne  serait  pas 
sacrifice  ('). 

(J)  Tite-Live,  XLII,  xxiv.  — On  voit,  par  le  passage  suivant  de  Tite-Live, 
que  Masinissa  redoutait,  dans  ses  inteV&ts,  I'^quit6  du  senat:  "Si  Pers^e  avait 
1'avantage  et  si  Carthage  etait  privee  de  la  protection  romaine,  rien  n'empe- 
cherait  plus  Masinissa  de  conquerir  1'Afrique  entiere."  (Tite-Live,  XLII, 

XXIX.) 


LIYEE  I,  CHAP.  V. GTTEBRES  PUNIQTJES  ET  D'OBIENT.        183 

En  £gypte,  sa  protection  affermit  la  oouronne  sur  la  tete 
de  Ptotcmee  Philometor  et  de  sa  sceur  Cleopatre  (').  Enfin, 
quand  tous  les  rois  vinrent,  apres  la  vietoire  de  Pydna, 
offrir  leurs  felicitations  au  peuple  remain  et  implorer  sa 
protection,  le  senat  regla  toutes  leurs  demandes  avec  une 
extreme  justice.  Eumene,  devenu  suspect,  envoya  a  Rome 
son  frere  Attale,  qui,  voulant  profiter  des  sentiments  favo- 
rables  qu'il  avait  inspires,  eut  la  pensee  de  solliciter  pour 
lui  une  partie  du  royaume  de  Pergame.  On  1'engagea  &  y 
renoncer.  Le  senat  rendit  a  Cotys,  roi  de  Thrace,  son  fils 
sans  exiger  de  rangon,  en  lui  faisant  dire  que  le  peuple 
romain  ne  trafiquait  pas  de  ses  bienfaits  (a).  Enfin,  dans  les 
contestations  elevees  entre  Prusias,  roi  de  Bithynie,  et  les 
Gallo-Grecs,  il  declara  que  la  justice  seule  dicterait  sa  de- 
cision (3). 

Comment  done  tant  de  grandeur  dans  les  vues,  tant  de 
magnanimite  dans  le  succes,  tant  de  prudence  dans  la  con- 
duite,  semblent-elles  se  dementir  a  dater  de  la  periode  de 
vingt-deux  ans  qui  separe  la  guerre  contre  Persee  de  la 
troisieme  guerre  punique  ?  C'est  qu'une  fortune  excessive 
eblouit  les  nations  comme  les  rois.  Lorsque  les  Remains  en 
vinrent  &  penser  que  rien  ne  leur  resisterait  plus,  parce  que 
rien  j usque-la  ne  leur  avait  resiste,  ils  se  crurent  tout  per- 
mis.  Ils  ne  firent  plus  la  guerre  pour  proteger  leurs  allies, 
defendre  leurs  frontieres  ou  briser  les  coalitions,  mais  pour 
ecraser  les  faibles  et  exploiter  les  nations  a  leur  profit.  II 
faut  reconnaitre  aussi  que  la  mobilite  des  peuples,  fideles 
en  apparence,  mais  tramant  toujours  quelque  defection,  les 
dispositions  haineuses  des  rois,  cachant  leurs  ressentiments 
sous  les  dehors  de  la  bassesse,  concouraient  &  rendre  la 
Republique  plus  soup9onneuse,  plus  exigeante,  et  la  por- 
taient  a  compter  desormais  plutot  sur  des  sujets  que  sur 
des  allies.  Vainement  le  senat  cherchait  &  suivre  les  grandes 

(')  Tite-Live,  XLV,  xm. 
(*)  Tite-Live,  XLV,  XLII. 
(3)  Tite-Live,  XLV,  SLIT. 


184  TEMPS   ANTEKIEUBS   A   CESAR. 

traditions  du  passe",  il  n'etait  plus  assez  fort  pour  contenir 
les  ambitions  individuelles ;  et  les  mthnes  institutions  qui 
faisaient  jadis  eclore  les  vertus  ne  protegeaient  desormais 
que  les  vices  de  Rome  agrandie.  Les  generaux  osaient  ne 
plus  obeir :  ainsi  le  consul  Cn.  Manlius  attaque  les  Gallo- 
Grecs  en  Asie  sans  1'ordre  du  senat  (') ;  A.  Manlius  prend  sur 
lui  de  faire  une  expedition  en  Istrie  (a) ;  le  consul  C.  Cassius 
abandonne  la  Cisalpine,  sa  province,  et  tente,  de  son  chef, 
de  penetrer  en  Macedoine  par  I'lllyrie  (3) ;  le.preteur  Furius, 
de  sa  propre  autorite,  desarme  une  population  de  la  Gaule 
cisalpine,  les  Cenomans,  en  paix  avec  Rome  (4)  ;  Popilius 
Laenas  attaque  les  Statyellates  sans  motifs  et  vend  dix  mille 
d'entre  eux  ;  d'autres  enfin  oppriment  les  peuples  d'Es- 
pagne  (B).  Tous  ces  faits,  sans  doute,  encourent  le  blame  du 
senat;  les  consuls  et  les  preteurs  sont  desavoues,  accuses 
meme ;  les  desobeissances  n'en  restent  pas  moins  impunies  et 
les  accusations  sans  resultats.  En  599,  il  est  vrai,  L.  Lentu- 
lus,  consul  de  1'annee  precedente,  subit  une  condamnation 
comme  concussionnaire ;  mais  cela  ne  1'emp^cha  pas  d'etre 
appele  de  nouveau  aux  premiers  honneurs  (6). 

Tant  qu'il  ne  s'etait  agi  que  de  former  des  hommes  des- 
tines &  un  role  modeste  sur  un  theatre  restreint,  rien  de  plus 
favorable  que  1' election  annuelle  des  consuls  et  des  preteurs, 
systeme  qui,  au  bout  d'un  certain  laps  de  temps,  faisait  parti- 
ciper  aux  premieres  fonctions  un  grand  nombre  des  princi- 
paux  citoyens  de  la  noblesse  patricienne  et  plebeienne.  Des 
pouvoirs  ainsi  exerces  sous  les  yeux  de  leurs  concitoyens, 
plutot  par  honneur  que  par  interet,  leur  imposaient  le  devoir 
d$  s'en  rendre  dignes ;  mais  lorsque,  conduisant  leurs  legions 

(')  Tite-Live,  XXXVHI,  XLT. 
(Q)  Tite-Live,  XLI,  vn. 

(3)  Tite-Live,  XLIII,  r. 

(4)  Tite-Live,  XXXIX,  in. 

(6)  "  On  disait  ge"neralement  que  les  patrons  des  provinces  espagnoles  eux- 
m6mes  s'opposaient  &  ce  que  Ton  poursuivit  des  persofanages  nobles  et  puis- 
sants."  (Tite-Live,  XLIII,  n.) 

(«)  Valere  Maxime,  VI,  ix,  10. 


LIVBE  I,  CHAP.  V. GUERKES  PUNIQUES  ET  D'ORTENT.        185 

dans  les  contrees  les  plus  reculees,  les  g6n6raux,  loin  de  tout 
controle,  et  investis  d'un  pouvoir  absolu,  s'enrichirent  des  de- 
pouilles  des  vaincus,  on  ne  rechercha  les  dignites  que  pour 
faire  fortune  pendant  leur  courte  duree.  La  reelection  fre- 
quente  des  magistrats,  en  multipliant  les  candidatures,  multi- 
plia  les  ambitieux,  qui  ne  reculerent  devant  aucun  moyen  de 
parvenir.  Aussi  Montesquieu  observe-t-il  avec  raison  que 
"  de  bonnes  lois,  qui  ont  fait  qu'une  petite  republique  devient 
"  grande,  lui  deviennent  a  charge  lorsqu'elle  s'est  agrandie, 
"  parce  qu'elles  etaient  telles  que  leur  effet  naturel  etait  de 
"  faire  un  grand  peuple,  et  non  de  le  gouverner  (1)." 

Le  remede  a  ce  debordement  de  passions  dereglees  eut  e'te', 
d'une  part,  de  moderer  1'ardeur  des  conquetes ;  de  1'autre,  de 
diminuer  le  nombre  des  aspirants  au  pouvoir  en  lui  donnant 
plus  de  duree.  Mais  alors  le  peuple  seul,  guide  par  son  in- 
stinct, sentait  le  besoin  de  remedier  au  vice  de  1'institution, 
en  conservant  1'autorite  a  ceux  qui  avaient  sa  confiance. 
C'est  ainsi  qu'il  voulait  nommer  Scipion  1'Africain  dictateur 
perpetuel  (5),  tandis  que  les  pretendus  reformateurs,  comme 
Porcius  Caton,  asservis  aux  vieilles  coutumes,  et  dans  un 
esprit  de  rigorisme  outre,  faisaient  rendre  des  lois  pour  inter- 
dire  au  meine  bora  me  d'aspirer  deux  fois  au  consulat,  et  pour 
reculer  I'age  auquel  il  etait  permis  de  pretendre  a  cette  haute 
magistrature. 

Toutes  ces  mesures  allaient  centre  le  but  qu'on  se  propo- 
sait.  En  maintenant  les  elections  annuelles,  on  laissait  la 
carriere  libre  aux  convoitises  vulgaires ;  en  excluant  la  jeu- 
nesse  des  hautes  fonctions,  on  comprimait  1'essor  de  ces  na- 
tures d'elite  qui  se  revelent  de  bonne  heure,  et  dont  1'eleva- 
tion  exceptionnelle  avait  si  souvent  sauve  Rome  des  plus 
grands  desastres.  N'avait-on  pas  vu,  par  exemple,  en  406, 
Marcus  Valerius  Corvus,  porte  au  consulat  a  I'age  de  vingt- 
trois  ans,  gagner  sur  les  Samnites  la  bataille  du  mont  Gau- 
rus ;  Scipion  1'Africain,  nomme  proconsul  a  \ingt-quatre  ans, 

(')  Montesquieu,  Grandeur  et  decadence  des  Remains,  IX,  66. 
(°)  "  Scipion  reprimande  le  peuple,  qui  voulait  le  nommer  consul  et  dicta 
teur  perpetuel."     (Tite-Live,  XXXVIII,  LTI.) 


186  TEMPS   ANTEKIEURS   A   CESAR. 

conquerir  1'Espagne  et  abaisser  Carthage ;  le  consul  Quinctiua 
Flamininus  remporter  a  trente  ans,  sur  Philippe,  la  victoire 
de  Cynoscephales  ?  Enfin,  bientot  Scipion  ISmilien,  qui  doit 
detruire  Carthage,  sera  nomine  consul  avant  Page  fixe  par  la 
loi  me'me  de  Caton. 

Sans  doute  Caton  le  censeur,  probe  et  incorruptible,  avait 
la  louable  intention  d'arreter  la  decadence  des  mo3urs ;  mais, 
au  lieu  de  s'en  prendre  a  la  cause,  il  s'en  prenait  a  1'effet ; 
au  lieu  de  fortifier  le  pouvoir,  il  tendait  a  1'affaiblir ;  au  lieu 
de  laisser  aux  nations  une  certaine  independance,  il  pous- 
sait  le  se"nat  a  les  reduire  toutes  sous  sa  domination ;  au  lieu 
d'adopter  avec  un  discernement  eclaire  ce  qui  venait  de  la 
Grece,  il  condamnait  indistinctement  tout  ce  qui  etait  d'ori- 
gine  etrangere  (').  II  y  avait  dans  1'austerite  de  Caton  plus 
d'ostentation  que  de  vertu  reelle.  Ainsi,  pendant  sa  censure, 
il  chassa  Manilius  du  senat  pour  avoir,  en  plein  jour,  donne 
un  baiser  a  sa  propre  femme  devant  sa  fille  ;  il  se  plaisait  a 
regler  la  toilette  et  le  luxe  des  dames  romaines ;  et,  par  un 
desinteressement  exagere,  il  vendait  son  cheval  en  quittant 
1'Espagne,  aim  d'epargner  a  la  Republique  les  frais  de  trans- 
port ('). 

Mais  le  senat  comptait  des  hommes  moins  absolus,  plus 
sages  appreciateurs  des  besoins  de  1'epoque :  Us  desiraient 
reprimer  les  abus,  faire  prevaloir  une  politique  de  modera- 
tion, mettre  un  frein  a  1'esprit  de  conquete  et  accepter  de  la 
Grece  ce  qu'elle  avait  de  bon:  Scipion  Nasica  et  Scipion 
35milien  figuraient  parmi  les  plus  importants  (s).  L'un  ne 
repoussait  pas  tout  ce  qui  devait  adoucir  les  moeurs  et  aug- 
menter  les  connaissances  humaines ;  1'autre  cultivait  les 
muses  nouvelles  et  passait  meme  pour  avoir  aide  Terence. 

On  ne  pouvait  arreter  le  penchant  irresistible  du  peuple 
vers  tout  ce  qui  eleve  1'ame  et  ennoblit  1'existence.  La  Grece 

(')  Caton,  sachant  le  grec,  se  servit  d'interpretes  pour  parler  aux  Ath£ 
nicns.  —  (Plutarque,  Caton  le  censeur,  xvm.)  C'6tait  en  effet  une  vieille  habi- 
tude des  Remains  de  ne  parler  aux  Grangers  que  latin.  (Valere  Maxime,  II, 
n,  2.) 

(a)  Plutarque,  Caton  le  censeur,  vm  et  xxv. 

(")  Tite-Live,  Epitome,  XLVHI.  —Valere  Maxime,  IV,  i,  10. 


LIVKE  I,  CHAP.  V. GUEKBES  PUOTQUES  ET  D'OEIENT.        187 

avait  apporte  en  Italie  sa  litterature,  ses  arts,  sa  science, 
son  eloquence ;  et  lorsqu'en  597  vinrent  a  Rome  trois  philo- 
sophes  celebres,  1'academicien  Carneade,  le  sto'icien  Diogene 
et  le  peripateticien  Critolails,  ambassadeurs  d'Athenes,  ils 
produisirent  une  immense  sensation.  La  jeunesse  accourut 
en  foule  pour  les  voir  et  les  entendre ;  le  senat  lui-meme 
approuvait  cet  hommage  rendu  a  des  homines  dont  le  talent 
devait  polir,  par  la  culture  des  lettres,  des  esprits  encore 
grossiers  (').  Caton  seul,  inexorable,  pretendait  que  ces  arts 
ne  tarderaient  pas  a  corrompre  la  jeunesse  romaine  et  a  mi 
faire  perdre  le  gout  des  annes ;  et  il  fit  congedier  ces  phi- 
losophes. 

Envoye  en  Afrique  comme  arbitre  pour  apaiser  la  lutte 
entre  Masinissa  et  Carthage,  il  ne  fit  que  1'envenimer.  Ja- 
loux  de  voir  encore  cette  ancienne  rivale  grande  et  prospere, 
il  ne  cessa  de  prononcer  contre  elle  1'arret  de  mort  devenu 
celebre :  Delenda  est  Carthago.  Scipion  Nasica,  au  con- 
traire,  s'opposait  a  la"  destruction  de  Carthage,  qu'il  jugeait 
trop  faible  pour  nuire,  mais  encore  assez  forte  pour  entretenir 
une  crainte  salutaire,  propre  a  empecher  le  peuple  de  se  jeter 
dans  tous  les  exces,  suite  inevitable  de  1'agrandissement 
demesure  des  empires  (2).  Malheureusement  1'opinion  de 
Caton  triompha. 

II  faut,  comme  le  dit  un  de  nos  premiers  ecrivains,  "  que 
"laverite  soit  chose  bien  divine,  puisque  1'erreur  des  hon- 
"  netes  gens  est  aussi  fatale  a  1'humanite  que  le  vice,  qui  est 
"  1'erreur  des  mechants." 

Caton,  en  poursuivant  de  ses  accusations  les  principaux 
citoyens,  et  entre  autres  Scipion  1'Africain,  apprenait  aux 
Romains  a  douter  de  la  vertu  (').  En  exagerant  ses  attaques 
et  en  passionnant  ses  jugements,  il  faisait  soup9onner  sa  jus- 
tice (4).  En  incriminant  des  vices  dont  lui-meme  n'etait  pas 

(')  Plutarque,  Caton  le  censeur,  xxxiv.  —  Aulu-Gelle,  VI,  XIT. 

(5)  Titc-Live,  Epitome,  XLIX. 

(')  "  Caton  aboyait  sans  cesse  contre  la  grandeur  de  Scipion."    (Tite-Live, 

xxxvin,  LIT.) 

(4)  "  P.  Caton  avait  un  esprit  aigre,  la  langue  acerbe  et  sans  meaure."  (Tite- 
Livej  XXXTX,  XL.) 


188  TEMPS   ANTERIEUK8   A   CESAR. 

exempt,  il  6tait  toute  force  morale  a,  ses  remontrances  (J). 
Quand  il  flagellait  le  peuple  comme  accusateur  et  comme 
juge,  sans  chercher  a  le  relever  par  1' education  et  par  les 
lois,  il  ressemblait,  dit  un  erudit  allemand,  a  ce  roi  de  Perse 
qui  faisait  battre  la  mer  de  verges  pour  conjurer  les  tern- 
petes  (").  Son  influence,  impuissante  a  arreter  le  mouvement 
d'une  civilisation  se  substituant  a  une  autre,  ne  laissa  pas  de 
produire  un  effet  funeste  sur  la  politique  de  cette  epoque  ('). 
Le  senat,  renon9ant  a  la  moderation  et  a  la  justice,  dont 
tous  ses  actes  avaient  ete  empreints  jusque-la,  les  rempla9a 
par  une  conduite  astucieuse,  arrogante,  et  par  un  systeme 
d'extermination. 

Vers  le  commencement  du  vne  siecle  tout  disparait  de- 
vant  la  puissance  romaine.  L'independance  des  peuples,  les 
royaumes  et  les  republiques  cessent  d'exister.  Carthage  est 
detruite,  la  Grece  rend  ses  armes,  la  Macedoine  perd  sa 
liberte,  celle  de  1'Espagne  perit  dans  Numance,  et  peu  de 
temps  apres  Pergame  subit  le  meme  sort. 

XII.  Malgre  son  abaissement,  Carthage,  objet  eternel  de 
haine  et  de  defiance,  subsistait  encore.  On  lui  reprochait  sa 
connivence  avec  les  Macedoniens,  toujours  im- 
pnerre  ptmiqne  patients  du  joug,  et  on  lui  imputait  la  resistance 
des  peuplades  celtiberiennes.  En  603,  la  lutte 
s'etait  engagee  de  nouveau  entre  Masinissa  et  les  Carthagi- 
nois.  Comme,  d'apres  les  traites,  ces  derniers  ne  pouvaient 
pas  faire  la  guerre  sans  autorisation,  le  senat  delibera  sur  le 
parti  a  prendre.  Caton  la  voulait  immediatement.  Scipion 
Nasica,  au  contraire,  obtint  1' envoi  d'une  nouvelle  ambassade, 
qui  parvint  a  persuader  a  Masinissa  d'evacuer  le  territoire  en 

(')  "D  dSclamait  centre  les  usuriers,  et  lui-meme  pretait  i  un  haut  interet 
1'argent  qu'il  retirait  de  ses  terres ;  il  blamait  le  marche  des  jeunes  esclaves,  et 
lui-meme  se  livrait  a  ce  trafic  sous  un  nom  emprunte."  (Plutarque,  Caton  le 
centeur,  xxxin.) 

(z)  Dramann,  Oeschichte  Rom's,  V,  p.  148. ' 

(*)  "  Le  dernier  acte  de  sa  vie  politique  fut  de  faire  decider  la  mine  de  Car- 
thage." (Plutarque,  Caton  le  censeur, 


LIVBE  I,  CHAP.  V. GUEEKE8  PUNJQUES  ET  D'OEIENT.        189 

litige ;  le  se'nat  carthaginois  consentait,  de  son  cote,  &  s'en 
remettre  a  la  sagesse  des  ambassadeurs,  lorsque  la  populace 
de  Carthage,  excitee  par  ces  homines  qui,  dans  les  temps  de 
trouble,  speculent  sur  les  passions  de  la  foule,  s'insurge, 
insulte  les  envoyes  remains  et  expulse  les  principaux 
citoyens  (').  Insurrection  fatale,  car  dans  les  moments  de 
crise  exterieure  tout  mouvement  populaire  perd  les  litats  ("), 
comme  en  presence  de  1'etranger  foulant  le  sol  de  la  patrie 
tout  changement  politique  est  funeste.  Cependant  le  senat 
remain  crut  devoir  temporiser,  a  cause  de  la  guerre 
d'Espagne,  oti  Scipion  Smitten  servait  alors  en  qualite  de 
tribun.  Charge  d'aller  en  Afrique  (603)  demander  &  Masi- 
nissa  des  elephants  destines  a  la  guerre  contre  les  Celtiberes, 
il  fut  temoin  d'une  defaite  sanglante  de  1'armee  carthaginoise. 
Cet  e"  venement  decida  1'intervention  romaine  :  le  senat  n'etait 
pas,  en  effet,  dans  1'intention  de  laisser  seul  maitre  de  1' Afrique 
le  roi  numide,  dont  les  possessions  s'etendaient  deja  de  1'Ocean 
a  Cyrene  ('). 

En  vain  Carthage  fit  expliquer  sa  conduite  a  Rome  par 
des  ambassadeurs,  ils  n'obtinrent  aucuiie  satisfaction.  TJtique 
se  donna  aux  Romains  (604),  et  les  deux  consuls,  L.  Marcius 
Censorinus  et  Manilius  Nepos,  y  arriverent  &  la  tete  de  80,000 
hommes,  en  605.  Carthage  demande  la  paix  ;  on  lui  impose 
la  condition  de  rendre  toutes  ses  armes ;  elle  les  livre  avec 
2,000  machines  de  guerre.  Mais  bientot  les  exigences  aug- 
mentent,  on  ordonne  aux  habitants  d'abandonner  .leur  ville 
et  de  se  retirer  a  dix  milles  dans  les  terres.  Exasperes  de 
tant  de  rigueurs,  les  Carthaginois  retrouvent  leur  energie ; 
ils  fabriquent  de  nouvelles  armes,  soulevent  les  populations, 
lancent  dans  la  campagne  Asdrubal,  qui  a  bientot  reuni  70,000 
hommes  dans  son  camp  de  Nepheris,  et  fait  douter  les  consuls 
du  succes  de  leur  entreprise  (*). 

(a)  Tite-Live,  Epitome,  XLVIH. 

(2)  A  Carthage,  la  multitude  gouvemait ;  a  Borne,  la  puissance  du  s4nat 
6tait  entiere.     (Polybe,  VI,  LI.) 
(s)  Tite-Live,  L,  xvr. 
(4)  Appien,  Guerres  puniqves,  xcm  et  suiv. 


190  TEMPS   ANTERIEUB8   A   CESAK. 

L'arraee  romaine  rencontra  une  resistance  a  laquelle  elle 
etait  loin  de  s'attendre.  Compromise  par  Manilius,  elle  est 
eauvee  par  le  tribun  Scipion  £milien,  sur  lequel  alors  PC 
portent  tons  les  regards.  De  retour  a  Rome,  il  fut,  en  607, 
elu  consul  a  trente-six  ans  et  charge  de  la  direction  de  la 
guerre,  qui  prit  desormais  une  nouvelle  face.  Bientot  Car- 
thage est  enfermee  dans  des  ouvrages  d'un  travail  prodigieux; 
sur  la  terre  ferme,  des  retranchements  entourent  la  place 
et  protegent  les  assiegeants ;  dans  la  mer,  une  digue  colos- 
sale  intercepte  toutes  les  communications,  et  livre  la  ville 
a  la  famine;  mais  les  Carthaginois  construisent  dans  leur 
port  interieur  une  seconde  flotte  et  creusent  une  nouvelle 
communication  avec  la  mer.  Scipion  va  pendant  1'hiver 
forcer  le  camp  de  Nepheris,  et  au  retour  du  printemps 
s'empare  de  la  premiere  enceinte ;  enfin,  apres  un  siege  qui 
durait  depuis  trois  annees  et  des  efforts  heroliques  de  part 
et  d'autre,  la  ville  et  sa  citadelle  Byrsa  sont  emportees  et 
detruites  de  fond  en  comble.  Asdrubal  se  rendit  avec  cin- 
quante  mille  habitants,  reste  d'une  immense  population ; 
mais  sur  un  pan  de-  mur,  debris  de  1'incendie,  on  vit  la 
femme  du  dernier  chef  carthaginois,  paree  de  ses  plus 
beaux  vetements,  maudire  son  mari,  qui  n'avait  pas  su 
mourir;  puis,  apres  avoir  egorge  ses  deux  enfants,  se  pre- 
cipiter  dans  les  flammes.  Triste  image  d'une  nation  qui 
acheve  elle-m^me  sa  ruine,  mais  qui  ne  succombe  pas  sans 
gloire. 

Lorsque  le  vaisseau  charge  de  depouilles  magnifiques  et 
orne  de  lauriers  entra  dans  le  Tibre,  porteur  de  la  grande 
nouvelle,  tous  les  citoyens  se  pr6cipiterent  dans  les  rues  en 
s'embrassant  et  se  felicitant  d'une  si  heureuse  victoire.  Alors 
Beulement  Rome  se  sentit  libre  de  toute  crainte  et  maitresse 
du  monde.  Neanmoins  la  destruction  de  Carthage  fut  un 
crime  que  Caius  Gracchus,  Jules  Ce"sar  et  Auguste  cher 
cherent  a  reparer. 

Xin.  La  m^me  annee  vit  disparaitre  I'autonomie  grecque. 
Depuis  la  guerre  de  Persee,  la  preponderance  romaine  avait 


LIVKE  I,  CHAP.  V. GUERKES  PUNIQUES  ET  D'oKIENT.        191 

maintenu  1'ordre  dans  1'Acha'ie;  mais  le  retour   sanction  en 
des  otages,  en  603,  co'incidant  avec  les  troubles 
de  Macedoine,  les  haines  des  partis  s'etaient  re- 
veillees.     Bientot  les  dissensions  eclaterent  entre   Pergame- 
la  ligue  Acheenne  et  les  villes  du  Peloponnese  qu'elle  con- 
voitait  et  dont  elle  n'hesitait  pas  a  punir  les  resistances  par 
la  destruction  et  le  pillage. 

Sparte  ne  tarda  pas  a  s'insurger  et  le  Peloponnese  a  6tre 
en  feu.  Les  Remains  firent  de  vains  efforts  pour  arre"ter 
cette  commotion  generale.  Les  envoy6s  du  senat  porterent 
a  Corinthe  un  decret  qui  detachait  de  la  ligue  Sparte,  Argos 
et  Orchomene  d'Arcadie.  A  cette  nouvelle,  les  Ache'ens 
massacrent  les  Lacedemoniens  presents  a  Corinthe  et  acca- 
blent  d' outrages  les  commissaires  remains  (').  Avant  de  seVir, 
le  senat  resolut  de  faire  un  appel  a  la  conciliation :  les  paroles 
de  nouveaux  envoyes  ne  furenfr  point  ecoutees. 

La  ligue  Acheenne,  unie  a  1'Eubee  et  a  la  Beotie,  osa 
alors  declarer  la  guerre  a  Rome,  qu'elle  savait  engagee  eii 
Espagne  et  en  Afrique.  Bient&t  la  ligue  fut  vaincue  a  Scar- 
phee,  en  Locride,  par  Metellus,  et  a  Leucop^tra,  pres  de 
Corinthe,  par  Mummius.  Les  villes  de  la  ligue  Acheenne 
furent  traitees  avec  rigueur;  Corinthe  fut  saccagee,  et  la 
Grece,  sous  le  nom  d'Acha'ie,  demeura  soumise  aux  Remains 
(608)  ('). 

Mummius,  cependant,  montra  apres  la  victoire,  de  1'aveu 
meine  de  Polybe  ('),  autant  de  moderation  que  de  desinte- 
ressement.  II  maintint  debout  les  statues  de  Philopcemen,  ne 
garda  rien  pour  lui  des  trophies  pris  en  Grece,  et  resta  pauvre 
a  ce  point  que  le  senat  dota  sa  fille  aux  depens  du  tresor 
public. 

Vers  le  meme  temps,  la  severite  du  s6nat  n'avait  pas  non 
plus  epargne  la  Macedoine.  Pendant  la  derniere  guerre 
punique,  un  aventurier  grec,  Andriscus,  se  donnant  pour 
fils  de  Persee,  avait  souleve  le  pays  avec  une  armee  de 

(')  Justin,  XXXIV,  i.  — Tite-Live,  Epitome,  LL— Polybe,  I,  n,  ni. 
(a)  Pausanias,  Vn,  XTI.  — Justin,  XXXIV,  n. 
(«)  Polybe,  XL,  xi. 


192  TEMPS   ANTEEIEUKS   A   CESAB. 

Thraces.  Chasse"  de  Thessalie  par  Scipion  Nasica,  il  y  ren- 
tra,  tua  le  preteur  Juventius  Thalna,  et  fit  alliance  avec  les 
Carthaginois.  Battu  par  Metellus,  il  fut  envoye  a  Rome 
charge  de  chaines.  Quelques  annees  plus  tard,  un  second 
imposteur  ayant  aussi  tente  de  s'emparer  de  la  succession  de 
Persee,  le  senat  reduisit  la  Macedoine  en  province  romaine 
(612).  II  en  fut  de  meme  de  1'Illyrie  apres  la  soumission  des 
Ardyens  (618).  Jamais  on  n'avait  vu  autant  de  triomphes. 
Scipion  £milien  avait  triomphe  de  1'Afrique,  Metellus  de  la 
Macedoine,  Mummius  de  I'Achale,  Fulvius  Flaccus  de  I'll- 
lyrie. 

Delivre  desormais  de  ses  embarras  a  1'est  et  au  midi,  le 
se'nat  porta  son  attention  sur  1'Espagne.  Ce  pays  n'etait 
jamais  completement  soumis  ;  ses  forces  a  peine  reparees,  il 
reprenait  les  armes.  Apres  la  pacification  amenee  successi- 
vement  par  Scipion  1'Africain  et  Sempronius  Gracchus,  de 
nouvelles  insurrections  avaient  eclate;  les  Lusitaniens,  c6- 
dant  aux  instigations  de  Carthage,  s'etaient  revokes  en  601, 
et  avaient  remporte  des  avantages  sur  Mummius  et  sur  son 
successeur  Galba  (603).  Mais  ce  dernier,  par  une  trahison 
indigne,  massacra  trente  mille  prisonniers.  Accuse  pour  ce 
fait  a  Rome  par  Caton,  il  avait  ete  acquitte.  Plus  tard  un 
autre  consul  montra  non  moins  de  perfidie :  Licinius  Lucul- 
lus,  etant  entre  dans  la  ville  de  Cauca,  qui  s'etait  rendue,  tua 
vingt  mille  de  ses  habitants  et  vendit  le  reste  (:). 

Tant  de  cruaute  excita  1'indignation  des  peuples  du  midi 
de  1'Espagne,  et,  comme  toujours,  le  sentiment  national  fit 
surgir  un  heros.  Viriathe,  echapp6  au  massacre  des  Lusi- 
taniens, et  de  patre  devenu  general,  commen9a  une  guerre  de 
partisans,  et,  pendant  cinq  ann6es,  vainqueur  des  generaux 
remains,  finit  par  soulever  les  Celtiberes.  Tandis  que  ceux-ci 
occupaient  Metellus  le  Macedqnique,  Fabius,  reste  seul  en 
presence  de  Viriathe,  fut  enferme  dans  un  defile  et  contraint 
a  'la  paix.  Le  meurtre  de  Viriathe  ne  laissa  plus  douteuse 
Tissue  de  la  guerre.  Cette  mort  dtait  trop  avantageuse  aux 

(')  Appien,  Guerres  tfEspagne,  LII. 


LIVKE  I,  CHAP.  V. GUEKRES  PUNIQUES  ET  D'OBIENT.        193 

Remains  pour  qu'on  ne  1'imputat  pas  a  Caepion,  successeur  de 
son  frere  Fabius.  Mais,  lorsque  les  meurtriers  vinrent  lui 
demander  le  salaire  de  leur  crime,  il  leur  repondit  que  jamais 
les  Remains  n'avaient  approuve  le  massacre  d'un  general  par 
ses  soldats  (').  Cependant  les  Lusitaniens  se  soumirent,  et 
les  legions  penetrerent  jusqu'a  1'Ocean. 

La  guerre,  terminee  a  1'ouest,  se  concentra  autour  de 
Numance  (*),  oft,  pendant  cinq  annees,  plusieurs  consuls 
furent  defaits.  Lorsqu'en  616  Mancinus,  cerne  de  tous  cotes 
par  1'ennemi,  fut  reduit,  pour  sauver  son  armee,  a  une 
capitulation  honteuse,  semblable  a  celle  des  Fourches  Cau- 
dines,  le  senat  refusa  de  ratifier  le  traite  et  livra  le  consul 
charge  de  fers.  Le  meme  sort  £tait  reserve  a  Tiberius  Grac- 
chus, son  questeur,  qui  s'etait  rendu  garant  du  traite ;  mais  il 
dut  a  la  faveur  du  peuple  de  rester  a  Rome.  Les  Numantins 
resistcrent  encore  fort  longtemps  avec  une  rare  energie. 
II  fallut  que  le  vainqueur  de  Carthage  vint  lui-m^me  diriger 
le  siege,  qui  exigea  d'immenses  travaux,  et  cependant  la  ville 
ne  fut  prise  que  par  famine  (621).  L'Espagne  etait  abattue, 
mais  son  esprit  d'independance  survecut  encore  pendant  un 
grand  nombre  d'annees. 

Quoique  la  chute  du  royaume  de  Pergame  soit  posterieure 
aux  evenements  que  nous  venons  de  rappeler,  nous  en  par- 
lerons  ici,  parce  qu'elle  est  la  suite  du  systeme  d'asservisse- 
ment  de  tous  les  peuples.  Attale  III,  monstre  de  cruaute  et 
de  folie,  avait  legne  en  mourant  son  royaume  au  peuple 
romain,  qui  envoya  des  troupes  en  prendre  possession  ;  mais 
un  fils  naturel  d'Eumene,  Aristonicus,  souleva  les  habitants 
et  defit  le  consul  Licinius  Crassus,  bientot  venge  par  un  de 
ses  successeurs.  Aristonicus  fut  pris,  et  le  royaume,  pacific, 
passa,  avec  le  nom  d'Asie,  sous  la  domination  romaine  (625). 

XIV.  Plus  la  Republique  etendait  son  empire,  plus  le 

(l)  Eutrope,  IV,  TII. 

(a)  La  ville  de  Garray,  en  Espagne,  situ6e  h  une  lieue  de  Boria,  sur  le  Duero, 
e?t  batie  sur  1'emplacement  meme  de  1'ancienne  Numantia  (Minano,  Dicciona- 
rio  geogrdfico  de  Espana.) 
13 


194  TEMPS   ANTEKIETJKS   A   CE8AK. 

nombre  des  hautes  fonctioas  augmentait  et  plus  les  fonc- 
tions  elles-memes  prenaient  d'importance.  Les 
consuls,  les  proconsuls  et  les  preteurs  gouvernaient 
non-seulement  les  pays  etrangers,  mais  meme  1'Italie.  En 
effet,  Appien  nous  apprend  que  dans  certaines  contrees  de 
la  Peninsule  les  proconsuls  exe^aient  leur  autorite  (1). 

Les  provinces  romaines  etaient  au  nombre  de  neuf :  1°  la 
Gaule  cisalpine ;  2°  1'Espagne  ulterieure ;  3°  1'Espagne  cite- 
rieure ;  4°  la  Sardaigne  et  la  Corse ;  5°  la  Sicile ;  6°  1'Afrique 
septentrionale ;  7°  1'Illyrie ;  8°  la  Macedoine  et  1'Achaie ; 
9°  1'Asie.  Le  peuple  nommait  done,  tous  les  ans,  deux  con- 
suls et  sept  preteurs  pour  aller  gouverner  ces  lointaines  con- 
trees  ;  mais  generalement  il  n'etait  permis  de  pretendre  a 
ces  hautes  magistratures  qu'apres  avoir  e'te  questeur  ou 
6dile.  Or  1'edilite  exigeait  une  grande  fortune,  car,  pour 
plaire  au  peuple,  les  ediles  etaient  obliges  a  d'immenses  d6- 
penses  en  fetes  et  en  travaux  publics.  Les  riches  seuls  pou- 
vaient  aspirer  a  cette  premiere  dignite ;  par  consequent  il 
n'y  avait  guere  que  les  membres  de  1'aristocratie  qui  eussent 
la  chance  d'arriver  a  la  position  61evee  ou,  pendant  une  ou 
deux  annees,  ils  decidaient  en  maitres  absolus  de  la  destinee 
des  plus  vastes  royaumes.  Aussi  la  noblesse  s'effo^ait-elle 
de  fermer  1'aoces  de  ces  f'onctions  a  des  hommes  nouveaux. 
De  535  a  621,  en  quatre-vingt-six  ans,  neuf  families  seule- 
ment  obtinrent  quatre-vingt-trois  consulats.  Plus  tard  douze 
membres  de  la  famille  Metellus  parvinrent,  en  moins  de  douze 
ans,  a  differentes  dignites  (630-642)  (3).  Nabis,  tyran  de 
Sparte,  avait  done  raison  lorsque,  s'adressant  au  consul 
Quinctius  Flamininus,  il  lui  disait :  "  Chez  vous,  c'est  1'esti- 
"  mation  du  revenu  qui.  determine  les  enrolements  de  la 
"  cavalerie  et  de  1'infanterie.  La  puissance  est  pour  un  petit 
'c nombre;  la  dependance  est  le  partage  de  la  multitude. 
"  Notre  legislateur  (Lycurgue),  au  contraire,  n'a  pas  voulu 
"  mettre  tout  le  pouvoir  dans  les  mains  de  quelques  citoyens, 

(')  Appien,  Guerres  civttes,  V,  IT,  38. 
(*)  Velleius  Paterculus,  II,  XL 


LIVEE  I,  CHAP.  V. GUEBBES  PTJNIQUE8  ET  D'OKIENT.        195 

"  dont  la  reunion  forme  ce  que  vous  appelez  le  Senat,  ni 
"  donner  a  un  ou  deux  ordres  une  preeminence  legale  (')." 

II  est  curieux  de  voir  un  tyran  de  la  Grece  donner  a  un 
Romain  des  leyons  de  democratic.  C'est  qu'en  effet,  malgr6 
les  changements  introduits  dans  les  cornices,  et  dont  il  est 
souvent  difficile  d'expliquer  le  sens,  la  noblesse  conservaif 
sa  preponderance,  et  1'on  persistait  a  ne  s'adresser  au  peuple 
qu'apres  avoir  pris  1'avis  du  senat  (").  Le  gouvernement  ro- 
main,  toujours  aristocratique,  devenait  plus  oppresseur  a 
mesure  que  1'^tat  s'agrandissait,  et  il  perdait  en  influence 
ce  que  le  peuple  d'ltalie  gagnait  en  intelligence  et  en  legi- 
times  aspirations  vers  un  meilleur  avenir. 

D'ailleurs,  depuis  le  commencement  de  la  Republique,  il 
y  avait  eu  dans  son  sein  deux  partis  opposes  cherchant,  1'un 
a  etendre  les  droits  du  peuple,  1'autre  a  les  restreindre. 
Quand  le  premier  arrivait  au  pouvoir,  on  rappelait  toutes  les 
lois  liberates  du  passe ;  quand  c'etait  le  second,  ces  lois 
etaient  eludees.  Ainsi  nous  voyons  tantot  la  loi  Valeria,  qui 
consacre  1'appel  au  peuple,  trois  fois  remise  en  vigueur; 
tantot  la  loi  interdisant  la  reelection  des  consuls  avant  un 
intervalle  de  dix  ans,  promulguee  par  Genucius  en  412^'), 
et  aussitot  abandonnee,  renouvelee  en  603,  et  plus  tard 
reprise  par  Sylla ;  tantot  les  lois  qui  rejetaient  les  aflranchis 
dans  les  tribus  urbaines,  pour  annuler  leur  vote,  e"tre  rap- 
pelees  a  trois  epoques  differentes  (4)  ;  tanlot  les  mesures 
centre  la  brigue,  centre  les  concussions,  contre  1'usure, 
remises  sans  cesse  en  vigueur ;  tantot  enfin  le  droit  d'eleo- 
tion  aux  fonctions  sacerdotales  tour  a  tour  refuse  ou  attribue 
au  peuple  (6).  Par  les  lois  Porcia,  de  557  et  de  559,  il  etait 

(')  Tite-Live,  XXXIV,  xxxi. 

(•)  Tite-Live,  XLV,  xxi. 

(')  Tite-Live,  VH,  XLII. 

(4)  En  555,  en  585,  en  639.  (Tite-Live,  XLV,  XT.)  —  Aurelius  Victor, 
Hommes  illiistres,  LXII. 

(B)  Le  tribun  Licinius  Crassus  proposa,  en  609,  de  transferer  au  peuple 
I'dlection  des  pontifes,  nommes  jusqu'alors  par  le  college  sacerdotal.  Cette 
proposition  ne  passa  qu'en  650,  par  la  loiDomitia,  et  elle  fiat  de  nouveau  abolie 
par  Sylla. 


196  TEMPS   ANTEBrEUES   A   CESAR, 

defendu  de  frapper  de  verges  ou  de  mettre  a  mort  un  citoyen 
remain  avant  que  le  peuple  cut  prononce  sur  son  sort.  Et 
cependant  Scipion  £milien,  afin  d'eluder  la  loi,  faisait  battre 
les  auxiliaires  avec  des  batons  et  ses  soldats  avec  des  ceps 
de  vigne  (I).  Au  commencement  du  vne  siecle,  on  admit  le 
principe  du  suffrage  secret  dans  toutes  les  elections  :  en  615, 
pour  les  elections  des  magistrats;  en  617,  pour  les  decisions 
du  peuple  dans  les  condamnations  judiciaires ;  en  623,  pour 
les  votes  sur  les  propositions  de  lois.  Enfin,  par  1'institution 
des  tribunaux  permanents  (qucestiones  perpetuce)  etablis  a 
dater  de  605,  on  avait  cherche  a  porter  un  remede  aux 
dilapidations  des  provinces ;  mais  ces  institutions,  successi- 
vement  adoptees  et  delaissees,  ne  pouvaient  guerir  les  maux 
de  la  societe.  Les  males  vertus  d'une  aristocratic  intelligente 
avaient  jusqu'alors  maintenu  la  Republique  dans  un  etat  de 
Concorde  et  de  grandeur ;  ses  vices  allaient  bientot  1'ebranler 
jusque  dans  ses  fondements. 

Nous  venons  de  signaler  les  principaux  evenements  d'une 
periode  de  cent  trente-trois  ans,  pendant  laquelle  Rome 
deploya  une  energie  qu'aucune  nation  n'a  jamais  egalee.  De 
tous  les  cotes,  et  presque  en  meme  temps,  elle  a  franchi  ses 
limites  naturelles.  Au  nord,  elle  a  dompte  les  Gaulois  cisal- 
pins  et  depasse  les  Alpes ;  a  1'ouest  et  au  midi,  elle  a  conquis 
les  grandes  lies  de  la  Me'diterrane'e  et  la  majeure  partie  de 
1'Espagne.  Carthage,  sa  puissante  rivale,  a  cesse  d'exister. 
A  1'est,  les  cotes  de  1'Adriatique  sont  colonisees ;  les  Illy- 
riens,  les  Istriens,  les  Dalmates  sont  soumis ;  le  royaume  de 
Mac^doine  est  devenu  une  province  tributaire ;  les  legions 
ont  penetre  jusqu'au  Danube  (").  Au  dela,  il  n'existe  plus  que 
des  terres  inconnues,  patrie  de  barbares,  encore  trop  faibles 
pour  donner  de  1'inquietude.  La  Grece  continentale,  ses  lies, 
1'Asie  Mineure,  jusqu'au  mont  Taurus,  tout  ce  pays,  ber- 
ceau  de  la  civilisation,  est  entre  dans  1'empire  romain.  Le 
reste  de  1'Asie  re9oit  ses  lois  ou  obeit  a  son  influence,  Le 

(J)  Tite-Live,  Epitome,  LVH 

(a)  Expedition  centre  les  Scordisques,  en  C19. 


LIVEE  I,  CHAP.  V. GUEKEES  PUNIQUES  ET  D'ORIENT.        197 

plus  puissant  des  royaumes  qui  ont  fait  partie  de  1'heritage 
d' Alexandra,  1'^gypte,  est  sous  sa  tutelle.  Les  Juifs  im- 
plorent  son  alliance.  La  Mediterranee  est  devenue  un  lac 
remain.  La  R6publique  cherche  en  vain  autour  d'elle  un 
adversaire  digne  de  ses  armes.  Mais  si  au  dehors  aucun 
danger  serieux  ne  semble  plus  la  menacer,  au  dedans  il 
existe  de  grands  intere'ts  non  satisfaits  et  des  peuples  me- 
contents. 


CHAPITRE    SIXIEME. 

LE8  GKACQUES,  MAEIUS  ET  SYLLA. 
(621-6Y6.) 

I.  Le  temps  du  desinteressement  et  des  sto'iques  vertus 
etait  passe ;  il  avait  dure  pres  de  quatre  cents  ans,  et,  pen- 
£tat  de  la  E6-  c^ant  cette  periode,  1'antagonisme  cree  par  la  di- 
pubiiqne.  vergcnce  des  opinions  et  des  interets  n' avait  ja- 
mais  amene  de  conflits  sanglants.  Le  patriotisme  de  1'aristo- 
cratie,  le  bon  sens  du  peuple  avaient  su  eviter  cette  fatale  ex- 
tremite  ;  mais,  a  dater  des  premieres  annees  du  vn*  siecle,  les 
choses  changerent  de  face,  et  on  ne  vit,  a  chaque  proposition 
de  reforme,  a  chaque  convoitise  du  pouvoir,  que  seditions, 
guerres  civiles,  massacres,  proscriptions. 

"  La  Republique,  dit  Salluste,  dut  sa  grandeur  a  la  sage 
"politique  d'un  petit  nombre  de  bons  citoyens  (*),"  et  1'on 
peut  ajouter  que  sa  decadence  commen9ale  jour  ou  leurs  suc- 
cesseurs  cesserent  d'etre  dignes  de  leurs  devanciers.  En  effet, 
la  plupart  de  ceux  qui,  depuis  les  Gracques,  jouerent  un 
grand  role  furent  si  egoistes  et  si  cruels  qu'il  est  difficile  de 
distinguer,  au  milieu  de  leurs  exces,  quel  etait  le  representant 
de  la  meilleure  cause. 

Tant  que  Carthage  exista,  semblable  a  un  homme  qui 
s'observe  en  presence  d'un  concurrent  dangereux,  Rome  se 
montra  jalouse  de  maintenir  la  puret6  et  la  sagesse  de  ses 
anciens  principes ;  mais,  Carthage  abattue,  la  Grece  subju- 
guee,  les  rois  d'Asie  vaincus,  on  vit  la  Republique,  delivree 

(')  SaUuste,  Fragm.  I,  TIII. 


LIVKE  I,.  CHAP.  VI. — LE8  GEACQUES,  MAEIU8  ET  SYLLA.       199 

desonnais  de  tout  frein  salutaire,  s'abandonner  aux  exces 
d'une  puissance  sans  limites  ('). 

Salluste  fait  le  tableau  suivant  de  1'etat  de  la  societe" : 
"  Lorsque,  affranchis  de  la  crainte  de  Carthage,  les  Remains 
"  eurent  le  loisir  de  se  livrer  a  leurs  dissensions,  alors  s'ele- 
"  verent  de  toutes  parts  des  troubles,  des  seditions,  et  enfin 
"  des  guerres  civiles.  Un  petit  nombre  d'hommes  puissants, 
"  dont  la  plupart  des  citoyens  recherchaient  bassement  la 
"  faveur,  exercerent  un  veritable  despotisme  sous  le  nom  irn- 
"  posant  tantot  du  senat,  tantot  du  peuple.  Le  titre  de  bon 
"  et  de  mauvais  citoyen  ne  fut  plus  le  prix  de  ce  qu'on  faisait 
"  pour  ou  centre  la  patrie,  car  tous  etaient  egalement  corrom- 
"  pus ;  mais  plus  on  etait  riche  et  en  etat  de  faire  impune- 
"ment  le  mal,  pourvu  qu'on  defendit  1'ordre  present  des 
"  choses,  plus  on  passait  pour  homme  de  bien.  Des  ce 
"  moment,  les  antiques  mo3urs  ne  se  corrompirent  plus  par 
"  degres  comme  autrefois ;  mais  la  depravation  se  repandit 
"  avec  la  rapidite  d'un  torrent,  et  la  jeunesse  fut  tellement 
"  infectee  du  poison  du  luxe  et  de  1'avarice,  qu'on  vit  une 
"  generation  de  gens  dont  il  fut  juste  de  dire  qu'ils  ne  pou- 
"  vaient  avoir  de  patrimoine  ni  souffrir  que  d'autres  en 
"  eussent  (*)." 

L'agrandissement  de  1'Empire,  le  contact  frequent  avec 
les  etrangers,  1'introduction  de  nouveaux  principes  philoso- 
phiques  et  religieux,  les  immenses  richesses  apportees  en 
Italic  par  la  guerre  et  le  commerce,  tout  avait  concouru  a 
alterer  profondement  le  caractere  national.  II  s' etait  fait  un 
^change  de  populations,  d'idees  et  de  coutumes.  D'un  cote, 
les  Romains,  soldats,  negociants  ou  publicains,  en  se  r6pan- 
dant  en  foule  dans  toutes  les  parties  du  monde  (*),  avaient 

(')  "La  corruption  s'etait  surtout  accrue,  parce  que,  la  Macedoine  de- 
truite,  1' empire  du  monde  semblait  d^sormais  assure  a  Rome."  (Polybe,  XI, 

XXXII.) 

(a)  Salluste,  Fragm.  I,  x. 

(")  Les  Romains  s'expatriaient  a  tel  point  que,  lorsque  Mithridate  com- 
men9a  la  guerre,  il  fit  massacrer  en  un  jour  tous  les  citoyens  lomains  repandus 
dans  ses  £tats ;  150,000,  suivant  Plutarque  (Syllo,  XLTIII);  80,000,  selon 


200  TEMPS   ANTEBIEURS   A   CESAK. 

senti  leur  cupidite  s'accroitre  au  milieu  du  faste  et  des  delices 
de  I'Orient ;  de  1'autre,  les  etrangers,  et  surtout  les  Grecs,  en 
affluant  en  Italic,  y  avaient  apporte,  avec  leurs  arts  perfec- 
tionnes,  le  mepris  des  anciennes  institutions.  Les  Bomains 
avaient  subi  une  influence  comparable  a  celle  qu'exerca,  sur 
les  Fran9ais  des  xve  et  xvi"  siecles,  1'Italie,  alors,  il  est  vrai, 
superieure  en  intelligence,  mais  moralement  pervertie.  La 
seduction  du  vice  est  irresistible  lorsqu'il  se  presente  sous  les 
formes  de  1'elegance,  de  1'esprit  et  du  savoir.  Comme  a 
toutes  les  epoques  de  transition,  les  liens  moraux  s'etaient 
relaches,  le  gout  du  luxe  et  1'amour  effrene  de  1' argent  avaient 
gagne  toutes  les  classes. 

Deux  faits  caracteristiques,  eloignes  de  cent  soixante-neuf 
ans  1'un  de  1'autre,  attestent  la  difference  des  mo3urs  aux  deux 
epoques.  Cineas,  envoy 6  par  Pyrrhus  a  Rome,  avec  de  riches 
presents,  pour  obtenir  la  paix,  ne  trouve  personne  a  corrom- 
pre  (474).  Frappe  de  la  majeste  et  du  patriotisme  des  se- 
nateurs,  il  compare  le  senat  a  une  assemblee  de  rois.  Jugurtha, 
au  contraire,  venant  a  Rome  (643)  plaider  sa  cause,  y  epuise 
promptement  ses  ressources  a  acheter  toutes  les  consciences, 
et,  plein  de  mepris  pour  cette  grande  cite,  il  s'ecrie  en  par- 
tant :  "  Ville  venale,  et  qui  perirait  bientot  si  elle  trouvait  un 
"  acheteur  (l)  ! " 

C'est  que  la  societe  se  trouvait  placee,  par  de  notables 
changements,  dans  des  conditions  nouvelles :  ainsi  on  avait 
vu  la  populace  des  villes  augmenter,  le  peuple  des  campagnes 
diminuer,  1'agriculture  se  modifier  profondement,  les  grandes 
proprietes  absorber  les  petites,  le  nombre  des  proletaires  et 
des  affranchis  s'accroitre,  enfin  les  esclaves  remplacer  le 
travail  libre.  Le  service  militaire  n'etait  plus  considere  par 
la  noblesse  comme  le  premier  honneur  et  le  premier  devoir. 
La  religion,  cette  base  fondamentale  de  la  Republique,  avait 
perdu  de  son  prestige.  Enfin  les  allies  e"taient  fatigues  de 

Mcmnon  (dans  la  Bibliolhtgue  de  Photius,  codex  CCXXIV,  xxxi)  et  scion 
Valere  Maxime  (IX,  n,  8).     La  petite  ville  de  Cirta,  en  Afrique,  ne  put  etre 
deTendue  centre  Jugurtha  que  par  des  Italiotes.     (Salluste,  Jugurtha,  xxvi.) 
(')  Salluste, 


LTVBE  I,  CHAP.  VI. — LES  GKACQUES,  MAEIUB  ET  STLLA.      201 

concourir  a  la  grandeur  de  1'Erapire  sans  participer  aux  droits 
des  citoyens  remains  (').  II  y  avait,  ainsi  qu'on  1'a  vu,  deux 
peuples  bien  distincts :  le  peuple  des  allies  et  des  sujets,  et  le 
peuple  de  Rome.  Les  allies  e"taient  toujours  dans  un  e"tat 
d'inferiorite ;  leurs  contingents,  plus  considerables  que  ceux 
de  la  metropolfc,  recevaient  une  solde  moitie  moins  forte, 
etaient  sounds  a  des  chatiments  corporels  dont  on  exemptait 
les  soldats  des  legions.  Dans  les  triomphes  meme,  leurs 
cohortes,  humiliees,  suivaient,  au  dernier  rang  et  en  silence, 
le  char  du  vainqueur.  II  etait  done  naturel  que,  penetres  du 
sentiment  de  leur  dignite  et  des  services  rendus,  ils  aspiras- 
sent  a  etre  traites  en  egaux.  Le  peuple  remain  proprement 
dit,  occupant  un  territoire  restreint,  depuis  Care  jusqu'a 
Cumes,  conservait  tout  1'orgueil  des  privilegies.  II  etait 
compose  d'environ  trois  a  quatre  cent  mille  citoyens  ("), 
divises  en  trente-cinq  tribus,  dont  quatre  seulement  appar- 
tenaient  a  la  ville,  et  les  autres  a  la  campagne.  Dans  ces 
dernieres,  on  avait  inscrit,  il  est  vrai,  les  habitants  des  colo- 
nies et  de  plusieurs  villes  d'ltalie,  mais  la  grande  majorite  des 
Italiotes  etait  privee  de  droits  politiques,  et  aux  portes 
monies  de  Rome  restaient  encore  des  cites  desheritees,  telles 
que  Tibur,  Preneste,  Signia,  Norba  ('). 

Les  plus  riches  citoyens,  en  se  partageant  le  domaine 
public,  compose  des  deux  tiers  environ  de  la  totalite  du 
territoire  conquis,  avaient  fini  par  le  concentrer  dans  leurs 
mains  presque  tout  entier,  soit  en  traitant  avec  les  petits 
proprietaires,  soit  en  les  expulsant  par  la  force ;  et  cet  en- 
vahissement  avait  eu  lieu  meme  hors  des  frontieres  de 
1'Italie  (4).  Plus  tard,  quand  la  Republique,  maitresse  du 

')  "  Et  Rome  refusait  d'admettre  au  nombre  de  ses  citoyens  des  homines 
par  lesquels  elle  avait  acquis  cette  grandeur  dont  elle  etait  fiere  jusqu'a  me- 
priser  les  peuples  du  meme  sang  et  d'une  meme  origine."  (Velleius  Pater- 
culus,  II,  xv.) 

(2)  Voyez  la  liste  des  recensements  dans  la  note  2  de  la  page  224. 

(3)  Mommsen,  Geschichle  Rom's,  I,  p.  785. 

(4)  Les  terres  enlevees  a  la  ville  de  Leontium  6taient  d'une  dtendue  de 
trente  mille  jugera.     Elles  furent,  en  542,  afferm^es  par  les  censeurs ;  mais  au 


202  TEMPS   ANTEKIEUKS   A   CE8AE. 

bassin  de  la  Me"diterrane"e,  re9ut,  soit  a  titre  de  contribu- 
tion, soit  par  ^change,  une  immense  quantite  de  cereales 
des  pays  les  plus  fertiles,  la  culture  du  ble  fut  negligee  en 
Italic,  et  les  champs  se  convertirent  en  paturages  et  en 
pares  somptueux.  D'ailleurs,  les  prairies,  qui  exigent  moins 
de  bras,  devaient  e'tre  preferees  par  les  grands  proprie- 
taires.  Non-seulement  les  vastes  domaines,  latifundia,  ap- 
partenaient  a  un  petit  nombre,  mais  les  chevaliers  avaient* 
accapare  tous  les  elements  de  richesse  du  pays.  Beaucoup 
s'etaient  retires  des  rangs  de  la  cavalerie  pour  devenir  des 
fermiers  ge"neraux  (publicains),  des  banquiers  et  presque 
les  seuls  commer9ants.  Constitues,  sur  toute  la  surface  de 
1'Empire,  en  compagnies  financieres,  ils  exploitaient  les  pro- 
vinces, et  formerent  une  veritable  aristocratic  d'argent,  dont 
1'importance  augmentait  sans  cesse,  et  qui,  dans  les  luttes  po- 
litiques,  faisait  pencher  la  balance  du  cote  ou  elle  portait  son 
influence. 

Ainsi,  non-seulement  la  richesse  du  pays  etait  dans  les 
mains  de  la  noblesse  patricienne  et  plebeienne,  mais  encore 
les  hommes  libres  diminuaient  sans  cesse  dans  les  campagnes. 
Si  1'on  en  croit  Plutarque  ('),  il  n'y  avait  plus  en  £trurie, 
en  620,  que  des  etrangers  pour  laboureurs  et  pour  patres, 
et  partout  les  esclaves  s'etaient  multiplies  dans  une  telle 
proportion  que,  seulement  en  Sicile,  200,000  prirent  part  a 
la  revolte  de  619  (2).  En  650,  le  roi  de  Bithynie  se  declarait 
incapable  de  fournir  un  contingent  militaire,  tous  les  jeunes 
gens  adultes  de  son  royaume  ayant  ete  enleves  comme  es- 
claves par  des  percepteurs  romains  (*).  Dans  le  grand  marche 
de  D61os,  10,000  esclaves  furent  vendus  et  embarques  en  un 
jour  pour  1'Italie  (4). 

bout  de  quelque  temps  il  ne  restait  qu'un  seul  citoyen  du  pays  sur  les  quatre- 
vingt-quatre  fermiers  qui  s'y  etaient  instal  6  5 :  tous  les  autres  appartenaient  :\ 
la  noblesse  romaine.  (Mommsen,  II,  75.  —  Ci<  6ron,  Quatrieme  discours  cotitre 
Verres,  XLVI  et  suiv.) 

(])  Plutarque,  Tiberius  Gracchus,  ix. 

(a)  Diodore  de  Sicile,  Fragments,  X.XXIV,  in. 

(3)  Diodore  de  Sicile,  Fragments,  XXXVI,  p.  147,  ed.  Schweig'  amser. 

(4)  Strabon,  XIV,  T,  570. 


LIVRE  I,"  CHAP.  VI. LES  GBACQUES,  MABIUS  ET  6TLLA.      203 

Le  nombre  excessif  des  esclaves  etait  done  un  danger 
pour  la  societe  et  une  cause  de  faiblesse  pour  1'^tat  (l) ; 
meme  inconvenient  a  1'egard  des  affranchis.  Citoyens  depuis 
Servius  Tullius,  mais  sans  droit  de  suffrage ;  libres  par  le 
fait,  mais  restant  generalement  attaches  a  leurs  anciens 
maitres ;  medecins,  artistes,  grammairiens,  ils  ne  pouvaient, 
ni  eux  ni  leurs  fils,  devenir  senateurs  ou  faire  partie  du 
college  des  pontifes,  ou  epouser  une  femme  libre,  ou  servir 
dans  les  legions,  si  ce  n'est  en  cas  d'extreme  danger.  Tantot 
admis  dans  la  communaute  romaine,  tantot  repousses,  veri- 
tables  mulatres  des  temps  anciens,  ils  participaient  de  deux 
natures  et  portaient  toujours  le  stigmate  de  leur  origine  (*). 
Relegues  dans  les  tribus  urbaines,  ils  avaient,  avec  les  prole- 
taires,  augmente  cette  population  de  Rome  pour  laquelle  le 
vainqueur  de  Carthage  et  de  N"umance  montrait  souvent  un 
veritable  dedain :  "  Silence !  s'ecriait-il  un  jour,  vous  que 
"  1'Italie  ne  reconnait  pas  pour  ses  enfants ; "  et,  comme  les 
murmures  s'elevaient  encore,  "  Ceux  que  j'ai  fait  conduire  ici 
"  enchaines  ne  m'effrayeront  point  parce  qu'aujourd'hui  on  a 

(')  "  Nos  ancfetres  redouterent  toujours  1'esprit  de  Tesclavage,  alora  meme 
que,  n6  dans  le  champ  ou  sous  le  toit  de  son  maitre,  1'esclave  apprenait  &  le 
clierir  en  recevant  le  jour.  Mais  depuis  que  nous  comptons  les  notres  par  na- 
tions, dont  cbacune  a  ses  moeurs  et  ses  dieux,  ou  meme  n'a  pas  de  dieux,  non, 
ce  vil  et  confus  assemblage  ne  sera  jamais  contenu  que  par  la  crainte."  (Tacite, 
Annales,  XIV,  XLIT.) 

(a)  En  442,  le  censeur  Appius  Claudius  Caecus  fait  inscrire  les  afifranchis 
dans  toutes  les  tribus  et  permet  h,  leurs  fils  1'entree  au  senat.  (Diodore  de 
Sicile,  XX,  XXXTI.)  — En  450,  le  censeur  Q.  Fabius  Rullianus  (Maximus)  les 
renferme  dans  les  quatre  tribus  urbaines  (Tite-Live,  IX,  XLVI);  vers  530, 
d'autres  censeurs  leur  ouvrent  encore  une  fois  toutes  les  tribus ;  en  534,  les 
censeurs  L.  JEmilius  Papus  et  C.  Flaminius  retablissent  1'ordre  de  460  (Tite- 
Live,  Epitome,  XX) ;  une  exception  est  faite  pour  ceux  qui  ont  un  fils  ag6  de 
plus  de  cinq  ans,  ou  qui  possedent  des  terrains  d'une  valeur  de  plus  de  30,000 
sesterces  (XLV,  xv) ;  en  585,  le  censeur  Tiberius  Sempronius  Gracchus  les  ex- 
pulse  des  tribus  rustiques,  ou  ils  s'6taient  introduits  de  nouveau,  et  les  reunit 
dans  une  seule  tribu  urbaine,  l'Esquilme.  (Tite-Live,  XLV,  xv.  —  Cic^ron, 
De  rOrateur,  I,  ix,  38.)  — (639.)  "La  loi  6milienne  permet  aux  affranchis 
de  voter  dans  les  quatre  tribus  urbaines."  (Aurelius  Victor,  Hommes  illuttres, 
LXXII.) 


204  TEMPS   ANTEKIEUKS   A   CESAK. 

"  brise  leurs  fers  (1)."  Lorsque  le  peuple  de  la  ville  se  re- 
unissait  au  Forum  sans  le  concours  des  tribus  rurales,  plus 
independantes,  il  etait  accessible  a  toutes  les  seductions,  et 
aux  plus  puissantes  d'entre  elles,  1'argent  des  candidats  et  les 
distributions  de  ble  a  prix  reduit.  II  subissait  aussi  1'influ- 
ence  de  la  foule  privee  de  droits  politiques,  lorsque  celle-ci, 
encombrant  la  place  publique,  comme  dans  les  hustings 
anglais,  cherchait,  par  ses  cris  et  ses  gestes,  a  agir  sur  1' esprit 
des  citoyens. 

D'un  autre  cote,  fieres  des  exploits  de  leurs  ance'tres,  les 
premieres  families,  en  possession  du  sol  et  du  pouvoir,  vou- 
laient  conserver  ce  double  avantage  sans  etre  tenues  de  s'en 
rendre  dignes ;  elles  semblaient  dedaigner  cette  education  se- 
vere qui  les  avait  rendues  capables  de  remplir  tous  les  em- 
plois  (2),  de  sorte  qu'on  pourrait  dire  qu'il  existait  alors  a 
Rome  une  aristocratic  sans  noblesse  et  une  democratic  sans 
peuple. 

II  y  avait  done  des  injustices  a  redresser,  des  exigences  a 
satisfaire,  des  abus  a  reprimer ;  car  ni  les  lois  somptuaires,  ni 
celles  contre  la  brigue,  ni  les  mesures  centre  les  affranchis 
ne  pouvaient  guerir  les  maux  de  la  ssociete.  II  fallait,  comme 
du  temps  de  Licinius  Stolon  (378),  recourir  a  des  moyens 
energiques ;  donner  plus  de  stabilite  au  pouvoir,  conferer  le 
droit  de  cite  aux  peuples  de  1'Italie,  diminuer  le  nombre  des 
esclaves,  reviser  les  titres  de  propriete,  distribuer  au  peuple 
les  terres  illegalement  acquises,  et  rendre  ainsi  une  nouvelle 
existence  a  la  classe  agricole. 

Tous  les  hommes  eminents  voyaient  le  nial  et  cherchaient 
le  remede.  Caius  Laelius,  entre  autres,  ami  de  Scipion  Emi- 
lien,  et  probablement  a  son  instigation,  cut  la  pensee  de  pro- 
poser des  reformes  salutaires ;  mais  la  crainte  de  susciter  des 
troubles  1'arreta  (3). 

(')  Valere  Maxime,  VI,  n,  3.  — Velleius  Paterculus,  H,  IT. 

(*)  "  Je  connais  des  Remains  qui  ont  attendu  leur  Elevation  au  consulat 
pour  commencer  a  lire  1'histoire  de  nos  peres  et  les  preceptes  des  Grecs  sur 
1'art  militaire."  (Discours  de  Marius,  Salluste,  Juyurtha,  LXXXV.) 

(*)  Plutarque,  Tib.  Gracchus,  vm. 


LIVEE  I,  CHAP.  VI. EES  GEACQUES,  MAEIU8  ET  SYLLA.      205 

II.  Seul  Tiberius  Sempronius  Gracchus  osa  prendre  une 
courageuse  initiative.  Illustre  par  sa  naissance,  remarquable 
par  ses  avantages  physiques  et  son  eloquence  (J),  T^^g 
il  e"tait  fils  de  Gracchus,  deux  fois  consul,  et  de  ««cchM  (621). 
Cornelie,  fille  de  Scipion  1'Africain  (*).  A  1'age  de  dix-huit 
ans,  Tiberius  avait  assiste,  sous  les  ordres  de  son  beau-frere, 
Scipion  3£milien,  a  la  ruine  de  Carthage,  et  etait  monte  le 
premier  a  1'assaut  (*).  Questeur  du  consul  Mancinus  en 
Espagne,  il  avait  contribue  an  traite  de  Numance.  Anime 
de  1'amour  du  bien  (4) ,  loin  de  se  laisser  eblouir  par  les  splen- 
deurs  du  moment,  il  prevoyait  les  dangers  de  1'avenir  et  vou- 
lait  les  conjurer  lorsqu'il  en  etait  encore  temps.  Au  moment 
de  son  elevation  au  tribunat,  en  621,  il  reprit,  avec  1'^ppro- 
bation  des  hommes  et  des  philosophes  les  plus  considered,  le 
projet  qu'avait  eu  Scipion  ICmilien  (')  de  distribuer  aux 
pauvres  le  domaine  public  (').  Le  peuple  lui-meme  de- 
mandait  cette  mesure  a  grands  cris,  et  tous  les  jours  les  murs 
de  Rome  etaient  converts  d'inscriptions  pour  la  reclamer  ("). 

Tiberius,  dans  une  harangue  au  peuple,  signala  avec 
eloquence  tous  les  germes  destructeurs  de  la  puissance  ro- 
maine,  et  tra9a  le  tableau  de  la  deplorable  position  des  ci- 
toyens  repandus  sur  le  territoire  de  1'Italie,  sans  asile  ou 
reposer  leur  corps  affaibli  par  la  guerre,  apres  avoir  verse 
leur  sang  pour  la  patrie.  II  cita  des  exemples  revoltants  de 

(J)  "  Tiberius  Gracchus  genere,  forma,  eloquentia  facile  princeps."    (Florus, 

m,  XIT.) 

(2)  Velleius  Paterculus,  H,  n.  —  Seneque  le  Philosophe,  De  la  Consolation, 
d  Harcia,  XTI. 

(3)  Plutarque,  Parattele  entre  Agis  et  Tiberiits  Gracchus,  IT. 

(4)  "  Pur  et  droit  dans  ses  vues."    (Velleius  Paterculus,  II,  n.)  —  "  Amm6 
de  la  plus  noble  ambition."     (Appien,  Ghierres  civiles,  I,  i,  9.) 

(5)  Plutarque,  Tib.  Gracchus,  ix. 

(°)  "  Ce  fut  a  1'instigation  du  rheteur  Diophane  et  du  pbilosophe  Blossins, 
et  il  prit  conseil  des  citoyens  de  Rome  les  plus  distinguds  par  leur  reputation 
et  leurs  vertus,  entre  autres  Crassus,  le  grand  pontife,  Mucius  Scaevola,  celebre 
jurisconsulte,  alors  consul,  et  Appius  Claudius,  son  beau-pere."  (Plutarque, 
Tib.  Gracchus,  ix.) 

(7)  Plutarque,  Tib.  Gracchus,  ix. 


206  TEMPS   ANTEKIEUKS   A   CESAR. 

Parbitraire  de  certains  magistrals,  qui  avaient  fait  mourir  des 
homines  innocents  sous  les  plus  futiles  pretextes  ('). 

II  parla  ensuite  avec  mepris  des  esclaves,  de  cette  classe 
remuante,  peu  sure,  envahissant  les  campagnes,  inutile  pour 
le  recrutement  des  armees,  dangereuse  pour  la  socie'te, 
comme  le  prouvait  la  derniere  insurrection  de  Sicile.  Enfin 
il  proposa  une  loi  qui  n'etait  que  la  reproduction  de  celle  de 
Licinius  Stolon,  tombee  en  desuetude.  Elle  avait  pour  but 
de  retirer  a  la  noblesse  une  partie  des  terres  du  domaine, 
dont  elle  s'etait  injustement  emparee.  Tout  proprietaire  ne 
conserverait  que  cinq  cents  jugera  et  deux  cent  cinquante 
pour  chacun  de  ses  fils.  Ces  terres  leur  appartiendraient  a 
perpetuite;  la  partie  confisquee  serait  divisee  en  lots  de 
trente  jugera  et  affermee  hereditairement,  soit  aux  citoyens 
remains,  soit  aux  auxiliaires  italiotes,  a  raison  d'une  faible 
redevance  pour  le  tresor,  mais  avec  la  defense  expresse  de 
les  aliener.  Les  proprietaires  devaient  etre  indemnises  de  la 
partie  de  leurs  proprietes  qu'ils  perdraient.  Ce  projet,  que 
tous  les  anciens  auteurs  trouvent  juste  et  modere,  souleva  une 
tempete  parmi  les  grands.  Le  senat  le  repoussa,  et,  lorsque 
le  peuple  allait  1'adopter,  le  tribun  Octavius  Ca3cina,  gagne 
par  les  citoyens  riches  (3),  y  opposa  un  veto  inflexible. 
Arre*te  tout  a  coup  dans  ses  desseins,  Tiberius  prit  la  resolu- 
tion hardie  et  contraireaux  lois  de  faire  deposer  le  tribun  par 
un  vote  des  tribus.  Celles-ci  ayant  prononce  la  revocation, 
la  loi  fut  promulguee,  et  Ton  nomma  trois  triumvirs  pour  son 
execution :  c'etaient  Tiberius,  son  frere  Caius  et  son  beau- 
pere  Appius  Claudius.  Sur  une  autre  proposition,  il  fit 
decider  que  1'argent  Iaiss6  par  le  roi  de  Pergame  au  peuple 

(')  Aulu-Gelle  rend  compte  de  deux  passages  du  discours  de  C.  Gracchus, 
qu'il  faut  plutot,  scion  nous,  attribuer  a  Tib.  Sempronius  Gracchus.  Dans  1'un 
il  signale  le  fait  d'un  jeune  noble  qui  fait  assassiner  un  paysan  parce  qu'il  lui 
avait  adresse"  une  plaisanterie  en  le  voyant  passer  en  litiere ;  dans  1'autre  il 
raconte  1'histoire  d'un  consul  qui  fait  frapper  de  verges  1'homme  le  plus  con- 
sid6rable  de  la  ville  de  Teanum,  parce  que  la  femme  du  consul,  voulant  se 
baigner,  avait  trouv6  les  bains  de  la  ville  malpropres.  (Aulu-Gelle,  X,  in.) 

(a)  Appien,  Guerres  civi/es,  I,  i,  12. 


LIVEE  I,  CHAP.  VI. LE8  GKACQUES,  MAEITJ8  ET  8YLLA.      207 

remain  servirait  aux  frais  d'etablissement  de  ceux  qui  rece- 
vraient  des  terres  ('). 

La  loi  agraire  n'avait  passe  qu'a  la  faveur  des  votes  des 
tribus  de  la  campagne  (a).     Neanmoins,  le  parti  populaire, 
dans   son   enthousiasme,  reconduisit  Tiberius   en  triomphe,  • 
1'appelant  non-seulement  le  bienfaiteur  d'une  cite,  mais  le 
pere  de  tous  les  peuples  de  1'Italie. 

Les  possesseurs  des  grands  domaines',  frappes  dans 
leurs  plus  chers  interests,  etaient  loin  de  partager  cette 
exaltation :  non  contents  d'avoir  tente  d'enlever  les  urnes 
lors  du  vote  de  la  loi,  ils  avaient  voulu  faire  assassiner 
Tiberius  (').  En  effet,  comme  le  dit  Machiavel :  "  Les  homines 
"  font  plus  d'estime  de  la  richesse  que  des  honneurs  monies, 
"  et  1'opiniatrete  de  1' aristocratic  romaine  a  defendre  ses 
"  biens  contraignit  le  peuple  a  recourir  aux  voies  ex- 
tremes Q." 

Les  principaux  opposants,  grands  proprietaires,  tels  que 
le  tribun  Octavius  et  Scipion  Nasica,  attaquaient  par  tous  les 
moyens  1'auteur  de  la  loi  qui  les  depouillait,  et  un  jour  le 
senateur  Pompeius  alia  jusqu'a  dire  que  le  roi  de  Pergamo 
avait  envoye  a  Tiberius  une  robe  de  pourpre  et  le  diademe, 
signes  de  la  future  royaute  du  tribun  (5).  Celui-ci,  pour  s'en 
defendre,  eut  recours  $,  des  propositions  inspirees  plutot  par 
le  desir  d'une  vaine  popularite  que  par  1'inter^t  general.  La 
lutte  s'envenimait  chaque  jour,  et  ses  amis  1'engageaient  a  se 
faire  renommer  tribun,  afin  que  1'inviolabilite  de  sa  charge 
lui  devint  un  refuge  contre  les  attaques  de  ses  ennemis.  Le  • 
peuple  fut  done  convoque ;  mais  le  plus  solide  appui  de  Tibe- 
rius lui  fit  defaut:  les  habitants  de  la  campagne,  retenus  par 
la  moisson,  ne  repondirent  pas  a  1'appel  ('). 

Tiberius  ne  voulait  qu'une  reforme,  et,  a  son  insu,  il  avait 

(')  Plutarque,  Tib.  Gracchus,  XTI. 

(2)  Appien,  Guerres  civiles,  I,  r,  13. 

(3)  Plutarque,  Tib.  Gracchus,  xn. 

(4)  Machiavel,  Discours  sur  Tite-IAve,  I,  xxxTii. 
(*)  Plutarque,  Tib.  Gracchus,  rvi. 

(*)  Appien,  Guerres  civiles,  I,  n,  14. 


208  TEMPS   ANTEKEEUBS   A   CESAE. 

commenc^  une  revolution.  Or,  pour  1'accomplir,  il  ne  reu- 
nissait  pas  les  qualites  necessaires.  Melange  singulier  de 
douceur  et  d'audace,  il  dechafnait  la  tempete  et  n'osait  pas 
lancer  la  foudre.  Entoure  de  ses  adherents,  il  marcha  aux 
cornices  avec  plus  de  resignation  que  d'assurance.  Les  tri- 
bus,  reunies  au  Capitole,  commen9aient  a  donner  leurs  votes, 
lorsque  le  senateur  Fulvius  Flaccus  vint  avertir  Tiberius  que, 
dans  1'assemblee  du  senat,  les  riches,  entoures  de  leurs 
esclaves,  avaient  resolu  sa  perte.  Cette  nouvelle  produisit 
une  vive  agitation  autour  du  tribun,  et  les  plus  eloignes  de- 
mandant le  cause  du  tumulte,  Tiberius  porta  la  main  a  sa 
tete  pour  donner  a  comprendre  le  danger  qui  le  mena9ait  (*). 
Alors  ses  ennemis  coururent  au  senat,  et,  interpretant  contre 
lui  le  geste  qu'ils  avaient  remarque,  le  denoncerent  comme 
aspirant  a  la  royaute.  Le  senat,  precede  du  souverain  pontife, 
Scipion  ISTasica,  se  rendit  au  Capitole.  La  troupe  de  Tiberius 
fut  dispersee,  et  lui-meme  trouva  la  mort,  avec  trois  cents  des 
siens,  pres  de  la  porte  de  1'enceinte  sacree.  Tous  ses  parti- 
sans  furent  recherches  et  subirent  le  meme  sort,  entre  autres 
le  rheteur  Diophane. 

L'homme  avait  succombe,  mais  la  cause  restait  debout,  et 
1'opinion  publique  foryait  le  senat  a  ne  plus  s'opposer  a  1'exe- 
cution  de  la  loi  agraire,  a  remplaceu  Tiberius,  commissaire 
pour  le  partage  des  terres,  par  Publius  Crassus,  allie  des 
Gracques;  le  peuple  compatissait  au  sort  de  la  victime  et 
maudissait  les  bourreaux.  Scipion  Nasica  ne  jouit  pas  de  son 
•  triomphe :  pour  le  •  soustraire  au  ressentiment  general,  on 
1'envoya  en  Asie,  oil  il  mourut  miserablement. 

L'execution  de  la  loi  rencontrait  neanmoins  bien  des  ob- 
stacles. Les  limites  de  Yager  publicus  n'avaient  jamais  ete 
bien  definies ;  peu  de  titres  subsistaient,  et  ceux  qu'on  pou- 
vait  produire  etaient  souvent  inintelligibles.  La  valeur  de 
ces  biens  avait,  d'ailleurs,  prodigieusement  change.  II  fallait 
indemniser  ceux  qui  avaient  defriche  des  terres  incultes  ou 
fait  des  ameliorations.  La  plupart  des  lots  renfermaient  des 

(')  Plutarque,  Tib.  Gracchus,  XTI,  xxu. 


LIVBE  I,  CHAP.  VI. LE8  GBACQUE8,  MARIUS  ET  SYLLA.      209 

edifices  religieux  et  des  sepultures.  Dans  les  idees  antiques, 
c'etait  un  sacrilege  de  leur  donner  une  autre  destination.  Les 
possesseurs  de  Yager  pu bliciis,  soutenus  par  le  senat  etl'ordre 
equestre,  exploitaient  habilement  toutes  ces  difficultes.  Les 
Italiotes  ne  montraient  pas  moins  d'ardeur  a  protester  centre 
le  partage  des  terres,  sachant  bien  qu'il  ne  leur  serait  pas 
aussi  favorable  qu'aux  Remains. 

Les  luttes  precedentes  avaient  excite  les  passions,  et 
chaque  parti,  suivant  1'occasion,  pre"sentait  les  lois  les  plus 
opposees.  Tantot,  sur  la  motion  du  tribun  Junius  Pennus,  il 
s'agit  d'expulser  tous  les  etrangers  de  Rome  (628),  afin 
d'oter  des  auxiliaires  au  parti  du  peuple ;  tantot,  sur  celle 
de  M.  Fulvius,  le  droit  de  cite  est  reclame  en  faveur  des 
Italiotes  (629).  Cette  reclamation  amene*  des  troubles  :  elle 
est  rejetee,  et  le  senat,  pour  eloigner  Fulvius,  1'envoie  contre 
les  Salluviens,  qui  mena9aient  Marseille.  Mais  deja  les  allies 
eux-mernes,  impatients  de  voir  leurs  droits  sans  cesse  me- 
connus,  tentaient  de  les  revendiquer  par  la  force,  et  la  colonie 
latine  de  Fregelles  se  revoke  la  premiere :  elle  est  bientot 
detruite  de  fond  en  comble  par  le  preteur  M.  Opimius  (629). 
La  rigueur  de  cette  repression  etait  de  nature  a  intimider  les 
autres  villes,  mais  il  est  des  questions  qu'il  faut  resoudre  et 
qu'on  ne  supprime  pas.  La  cause  vaincue  il  y  a  dix  ans  va 
trouver  dans  le  frere  de  Tiberius  Gracchus  un  nouveau 
champion. 

HI.  Caius  Gracchus,  en  effet,  gardait  dans  son  coeur, 
comme  un  depot  sacre,  les  idees  de  son  frere  et  le  desir  de 
le  venger.  Apres  avoir  fait  douze  campagnes,  caius  Gracchus 
il  revint  a  Rome  pour  briguer  le  tribunat.  A  son  ^681^ 
arrivee,  les  grands  tremblerent,  et,  afin  de  combattre  son 
ascendant,  1'accuserent  d'avoir  pris  part  a  1'insurrection  de 
Fregelles ;  mais  son  nom  lui  attirait  de  nombreuses  sympathies. 
Le  jour  de  son  election,  une  foule  considerable  de  citoyens 
arriva  a  Rome  de  tous  les  points  de  1'Italie,  et  1'amuence  fut 
telle  que  le  Champ-de-Mars  ne  put  les  contenir,  et  que  plusieurs 
14 


210  TEMPS   ANTEBIEURS   A   CESAK. 

meme  donnerent  leurs  voix  de  dessus  les  toits  (1).  Rev6tu  de 
la  puissance  tribunitienne,  Gracchus  en  fit  usage  pour  sou- 
mettre  a  la  sanction  du  peuple  plusieurs  lois :  les  unes  diri- 
gees  uniquement  contre  les  ennemis  de  son  frere  (*) ;  les 
autres  d'une  grande  portee  politique  et  qu'il  est  necessaire 
de  signaler. 

D'abord  1'importance  des  tribuns  s'accrut  par  la  faculte" 
d'etre  indefiniment  reelus  ("),  ce  qui  tendait  a  donner  un  ca- 
ractere  de  permanence  a  des*  fonctions  deja  si  preponde- 
rantes.  Ensuite  la  loi  frumentaria,  tour  a  tour  mise  en  pra- 
tique et  abandonnee  (4),  vint  lui  gagner  des  adherents  en 
accordant,  sans  distinction,  a  tous  les  citoyens  pauvres,  la 
distribution  mensuelle  d'une  certaine  quantite  de  ble,  et,  a 
cet  effet,  on  construisit  de  vastes  greniers  publics  (6).  La  di- 
minution du  temps  de  service  des  soldats  ('),  la  defense  de 
les  enroler  avant  dix-sept  ans,  et  le  payement  par  le  tresor 
des  frais  de  leur  habillement,  pris  autrefois  sur  leur  solde, 
lui  gagnerent  la  faveur  de  I'annee.  L'etablissement  de  nou- 
veaux  peages  (portoria)  augmenta  les  ressources  de  l'£tat ; 
de  nouvelles  colonies  (r)  furent  fondees,  non-seulement  en 

(J)  Plutarque,  C.  Gracchus,  \. 

(")  Elles  interdisaient  aux  magistrals  d6pos6s  par  le  peuple  1'exercice  de 
toute  fonction  et  autoriaiucnt  la  mise  en  accusation,  du  magistral  auteur  du 
bannissement  illegal  d'un  citoyen.  La  premiere  atteiguait  ouvertement  Octa- 
vius,  que  Tiberius  avait  fait  deposer ;  la  seconde,  Popilius,  qui,  dans  sa  preture, 
avait  banni  les  amis  de  Tiberius.  (Plutarque,  C.  Gracchus,  vm.) 

(3)  Appien,  Guerres  civiles,  I,  in,  21. 

(4)  "  En  556,  les  6diles  curules  Fulvius  Nobilior  et  Flaminius  distribuerent 
au  peuple  un  million  de  modiw  de  bid  de  Sicile,  a  deux  as  le  boisseau."    (Tite- 

-Live,  XXXIH,  XLII.) 

(B)  Appien,  Guerres  drifts,  I,  HI,  21.  —  Cice>on,  Tusculanes,  HI,  xx. 

(')  Plutarque,  C.  Gracchus,  vn.  Conformdment  ^  ce  que  dit  Polybe,  le 
temps  de  service  6tait  fixe1  a  dix  ans,  car  on  lit  dans  Plutarque :  "  Caius  Grac- 
chus dit  aux  censeurs  qu'oblig6  seulement  par  les  lois  Jl  dix  campagnes,  il  en  a 
fait  d\>uze."  (Plutarque,  C.  Gracchus,  IT.) 

(T)  Y«  P^EIODE.  —  COLONIES  KOMAIXE3. 

DERTONA  (630).    En  Ligurie,  actuellement  Tortona. 
FABRATERIA  (630).     Chez  les  Volsques.     (Laiium  Majus.)    Act.  Falva- 
terra.    Colonie  des  Gracques. 


LIVEE  I,  CHAP.  VI.  -  LES  GRACQUE8,  MABIU8  ET  STTLLA       211 

Italic,  mais  dans  les  possessions  hors  de  la  Peninsule  (l).  La 
loi  agraire,  qui  se  rattachait  a  1'etablissement  de  ces  colonies, 
fut  confirmee,  dans  le  but,  probablement,  de  rendre  aux  com- 
missaires  charges  de  son  execution  leurs  pouvoirs  juridiques, 
tombes  en  desuetude  (5).  De  longues  et  larges  voies,  partant 
de  Rome,  mirent  la  metropole  en  communication  facile  avec 
les  diverses  contrees  de  1'Italie  (s). 

Jusque-la,  la  designation  des  provinces  avait'eu  lieu  apres 
les  elections  consulaires,  ce  qui  permettait  au  senat  de  dis- 
tribuer  les  grands  commandements  a  peu  pres  suiyant  sa 
convenance  ;  pour  dejouer  les  calculs  de  1'ambition  et  de  la 


SEXTI.E  (631).      Aix  (Bouches-du-Rh6ne).      Cite"e  a  tort  comme 
colonie,  n'etait  qu'un  castdlum. 
MINERVIA  (Scylacium)  (632).    En  Calabre,  act.  Squillace.    Colonie  des 

Gracques. 
NEPTCNIA  (Tarentum)  (632).      En  Calabre,  act.  Tarento.     Colonie  des 

Gracques.  . 

CAKTHAGO  (Junonia).     EnAfHque.     Colonie  des  Gracques,  ne  rec,ut  qu'un 

commencement  d'execution. 
NARBO  MARTIUS  (636).      Dans  la  Gaule  narbonnaise,  act  Narbonne. 

Fondee  sous  1'influence  des  Gracques. 
EPOREDIA  (654).     Dans  la  Gaule  transpadane,  act.  Ivrea. 
Dans  cette  periode,  Rome  cesse  de  fonder  des  colonies  latines.    Les  pays 
allies  et  les  villes  du  nom  latin  commenc^ient  a  recunner  le  droit  de  cite  ;  1'as- 
similation  de  1'Italie,  sous  le  rapport  de  la  langue  et  des  moeurs,  est,  d'ailleurs, 
si  avanc/ie,  qu'il  est  superflu,  sinon  dangereux,  de  fonder  de  nouvelles  cit^s 
latines. 

On  appelle  colonies  des  Gracques  celles  qui  furent  6tablies  essentiellement 
pour  venir  en  aide  aux  citoyens  pauvres,  et  non  plus,  comme  auparavant,  dans 
un  but  strategique. 

Carthage  et  Narbonne  sont  les  deux  premieres  colonies  fondees  en  dehors 
de  1'Italie,  contrairement  a  la  regie  suivie  jusqu'alors.  Le  seul  exemple  qu'on 
pourrait  mentionner  appartiendrait  ii  la  periode  pr6c6dente,  c'est  celui  (Fltalica, 
fondle,  en  Espagne,  par  Scipion  en  548,  pour  ceux  de  ses  veterans  qui  vou- 
laient  rcster  dans  le  pays.  On  leur  accorda  le  droit  de  cite,  mais  non  point  le 
titre  de  colonie.  Les  habitants  ft  Aquas  Sextice  devaient  se  trouver  a  peu  pres 
dans  la  meme  situation. 

(2)  Velleius  Paterculus,  n,  vi,  XT.  —  Plutarque,  (7.  Gracchus,  vn,  Tin. 

(a)  Appien,  Guerres  civile*,  I,  in,  19  et  suiT. 

(*)  Plutarque,  C.  Gracchus,  ix.  —  Appien,  Guerres  civile*,  I,  in,  23. 


212  TEMPS   ANTERIETJR8   A   CESAR. 

cupidite,  il  fut  regie  que  le  senat  assignerait,  avant  1'elec- 
tion  des  consuls,  les  provinces  qu'ils  devaient  administrer  ('). 
Pour  relever  le  titre  de  citoyen  remain,  on  remit  en  vigueur 
les  dispositions  de  la  loi  Porcia,  et  il  fut  interdit  non-seule- 
ment  de  prononcer  la  peine  capitale  (2)  contre  un  citoyen  re- 
main, hors  le  cas  de  haute  trahison  (perduellio),  mais  encore 
de  1'appliquer  sans  la  ratification  du  peuple.  C'etait  rappeler 
la  loi  de  provocation,  dont  le  principe  avait  6te  inscrit  dans 
les  lois  des  Douze  Tables. 

C.  Gracchus  tenta  encore  davantage  pour  1'egalite.  II 
proposa  de  conferer  le  droit  de  cite  aux  allies  jouissant  du 
droit  latin,  et  d'etendre  meme  ce  ben6fice  a  tous  les  habi- 
tants de  1'Italie  (3).  II  voulait  que,  dans  les  cornices,  toutes 
les  classes  fussent  admises-  indistinctement  a  tirer  au  sort 
la  centurie  dite  Prcerogativa,  c'est-a-dire  celle  qui  devait 
voter  la  premiere  (4) ;  elle  avait,  en  effet,  une  grande  in- 
fluence, parce  que  la  voix  des  premiers  votants  etait  regar- 
dee  comme  un  presage  divin ;  mais  ces  propositions  furent 
repoussees.  Jaloux  de  diminuer  la  puissance  du  senat,  il 
resolut  de  lui  opposer  les  chevaliers,  dont  il  rehaussa  1'im- 
portance  par  de  nouvelles  attributions.  II  fit  rendre  une  loi 
qui  autorisait  le  censeur  a  aflermer,  en  Asie,  les  terres  enle- 
vees  aux  habitants  .des  villes  conquises  (6).  Les  chevaliers 
alors  prirent  a  ferme  les  redevanccs  et  les  dimes  de  ces 
pays,  dont  le  sol  appartenait  de  droit  au  peuple  remain  (6) ; 

(')  Salluste,  Juguriha,  xxvu.  —  Ciceron,  Discours  sur  les  provinces  consu- 
laires,  n,  xv.  —  Discours  pour  Balbus;  XXTII. 

(*)  Ciceron,  Discours  pour  Rabirius,  IV. 

1  (8)  Plutarque,  C.  Gracchus,  vn,  xn.  —  D'aprfcs  Velleius  Paterculus  (H, 
vi),  "  il  aurait  voulu  6tendre  ce  droit  a  tous  les  peuples  d'ltalie  jusqu'aux 
Alpes." 

(4)  Pseudo-Salluste,  P'lettred  Cesar,  TII.  —  Tite-Live,  XXVI,  xxn. 

(6)  "  Aut  censoria  locatio  constituta  est,  ut  Asias,  lege  Sempronia."  (Cice- 
ron, Troisieme  discours  contre  Verres,  VI.  —  Voyez,  sur  cette  question,  Momm- 
sen,  Inscripliones  lalincc  antiquissimce,  p.  100,  101.) 

(8)  En  province,  le  domaine  du  sol  est  au  peuple  remain ;  le  proprie'taire 
est  reput6  n'en  avoir  que  la  possession  ou  I'usufruit.  (Gaius,  Institutes,  II, 

TII.) 


LIVKE  I,  CHAP.  VI. LE8  GEACQUE8,  MAKITJ8  ET  8YLLA.       213 

les,  anciens  proprietaires  furent  reduits  a  la  condition  de 
simples  usufruitiers.  Ensuite  Caius  donna  aux  chevaliers 
une  part  dans  les  pouvoirs  judiciaires,  exerces  exclusivement 
par  le  senat,  dont  la  venalite  avait  excite  le  mepris  public  (l). 
Trois  cents  chevaliers  furent  adjoints  a  trois  cents  senateurs, 
et  la  connaissance  de  tous  les  proces  se  trouva  devolue  ainsi  a 
six  cents  juges  (*).  Ces  mesures  lui  attirerent  la  bienveil- 
lance  d'un  ordre  qui,  hostile  j  usque-la  au  parti  populaire, 
avait  contribue  a  faire  echouer  les  projets  de  Tiberius 
Gracchus. 

Le  succes  du  tribun  fut  immense ;  sa  popularite  devint 
telle,  que  le  peuple  lui  laissa  le  droit  de  designer  lui-m^me 
les  trois  cents  chevaliers  parmi  lesquels  se  choisiraient  les 
juges,  et  sa  simple  recommandation  suffit  pour  faire  nommer 
consul  Fannius,  un  de  ses  partisans.  Desirant  enfin  montrer 
son  esprit  de  justice  envers  les  provinces,  il  renvoya  en 
Espagne  le  ble  arbitrairement  enleve  aux  habitants  par  le 
propreteur  Fabius.  Les  tribuns  avaient  done,  jl  cette  epoque, 
une  veritable  omnipotence ;  ils  etaient  charges  des  grands 
travaux,  disposaient  des  revenus  publics,  dictaient,  pour  ainsi 
dire,  la  nomination  des  consuls,  controlaient  les  actes  des 
gouverneurs  des  provinces,  preposaient  les  lois  et  les  faisaient 
executer. 

L'ensemble  de  ces  mesures,  favorables  a  un  grand  nombre 
d'interets,  calma  pour  quelque  temps  1'ardeur  de  1' opposition 
et  la  reduisit  au  silence.  Le  senat  me'ine  se  reconcilia  en 
apparence  avec  Caius  Gracchus ;  mais  au  fond  la  haine  exis- 
tait  toujours,  et  on  suscita  contre  lui  un  autre  tribun,  Livius 
Drusus,  avec  mission  de  proposer  des  mesures  destinees  a 
rendre  au  senat  1'affection  du  peuple.  C.  Gracchus  avait 
voulu  admettre  les  allies  jouissant  du  droit  latin  au  droit  de 

(')  On  reprochait  aux  senateurs  des  examples  recents  de  prevarication 
donn6s  par  Cornelius  Cotta,  par  Salinator  et  Manius  Aquilius,  le  vainqueur  de 
1'Asie. 

(2)  Toutefois  I1 Epitome  de  Tite-Live  (LX)  parle  de  600  chevaliers  au  lieu 
de  300.  (Voyez  Pline,  Hisloire  naturette,  XXXIH,  vn.— Appien,  Querre* 
civiles,  I,  in,  22.— Plutarque,  0.  Gracchus,  vn.) 


214  TEMPS   ANTERIEUKS   A   CE8AE. 

cite ;  Drusus  fit  declarer  que,  comme  les  citoyens  remains, 
ils  ne  seraient  plus  battus  de  verges.  D'apres  la  loi  des 
Gracques,  les  terres  distribuees  aux  citoyens  pauvres  etaient 
grevees  d'une  redevance  au  profit  du  tresor  public ;  Drusus 
les  en  affrancb.it  (1).  Pour  faire  concurrence  a  la  loi  agraire, 
il  obtint  la  creation  de  douze  colonies  de  trois  mille  citoyens 
chacune.  Enfin  on  crut  necessaire  d'eloigner  Caius  Graccbus 
lui-me'me,  en  le  chargeant  de  conduire  a  Cartbage,  pour  en 
relever  les  ruines,  la  colonie  de  six  mille  individus  pris  dans 
toutes  les  parties  de  1'Italie  (2),  et  dont  il  avait  obtenu  1'eta- 
blissement. 

Pendant  son  absence  les  cboses  cbangerent  de  face.  Si, 
d'un  cote,  les  propositions  de  Drusus  avaient  satisfait  une 
partie  du  peuple,  de  1'autre,  Fulvius,  ami  de  Caius,  esprit 
exalte,  en  compromettait  la  cause  par  des  exagerations  dan- 
gereuses.  Opimius,  ennemi  acharne  des  Gracques,  se  presen- 
tait  pour  le  consulat.  Instruit  de  ces  diverses  menees,  Caius 
revint  precipitamment  a  Rome  briguer  un  troisieme  tribunat. 
II  ecboua,  tandis  qu'Opimius,  nomme  consul,  en  vue  de  com- 
battre  un  parti  si  redoutable  aux  grands,  faisait  renvoyer  de 
la  ville  tous  les  citoyens  qui  n'etaient  pas  Remains,  et,  sous 
un  pretexte  religieux,  tentait  d'obtenir  la  revocation  du 
decret  relatif  a  la  colonie  de  Carthage.  Le  jour  de  la  delibe- 
ration arrive,  deux  partis  occuperent  de  bonne  heure  le 
Capitole. 

Le  senat,  vu  la  gravite  des  circonstances  et  dans  1'interet 
de  la  surete  publique,  investit  le  consul  de  pouvoirs  extraor- 
dinaires,  declarant  qu'il  fallait  exterminer  les  tyrans,  quali- 
fication perfide,  toujours  employee  centre  les  defenseurs  du 
peuple,  et,  aim  de  1'emporter  plus  surement,  il  eut  recours 
a  des  troupes  etrangeres.  Le  consul  Opimius,  a  la  tete  d'un 
corps  d'arcbers  cretois,  mit  facilement  en  deroute  un  ras- 
semblement  tumultueux.  Caius  prit  la  fuite,  et,  se  voyant 
poursuivi,  se  donna  la  mort.  Fulvius  subit  le  meme  sort.  La 

(J)  Plutarque,  C.  Grracchw,  xn. 

(5)  Appien,  Guerres  civiles,  I,  in,  24. 


LIVKE  I,  CHAP.  VL LE8  GKACQUES,  MAKITJ8  ET  8YLLA.      215 

tete  du  tribun  fut  portee  en  triomphe.  Trois  mille  homines 
furent  jetes  en  prison  et  Strangles.  Les  lois  agraires  et 
1' emancipation  de  1'Italie  cesserent,  pendant  quelque  temps, 
d'importuner  le  senat. 

Tel  fut  le  sort  des  Gracques,  de  deux  homines  qui  avaient 
a  coeur  de  reformer  les  lois  de  leur  pays,  et  qui  succomberent, 
victimes  d'interets  ego'istes  et  de  prejuges  encore  trop  puis-" 
sants.  Us  perirent,  dit  Appien  ('),  parce  qu'ils  employment 
la  violence  a  1'execution  d'une  excellente  mesure  (a).  En  ef- 
fet,  dans  un  IStat  ou  les  formes  legales  avaient  6te  respectees 
depuis  quatre  cents  ans,  il  fallait  ou  les  observer  fidelement 
ou  avoir  une  arm.ee  a  ses  ordres. 

Cependant  1'oeuvre  des  Gracques  n'etait  pas  morte  avec 
enx.  Plusieurs  de  leurs  lois  subsisterent  encore  longtemps. 
La  loi  agraire  fut  executee  en  partie,  puisque  plus  tard  les 
grands  racheterent  les  portions  de  terrain  qui  leur  avaient 
ete  enlevees  ('),  et  les  effets  n'en  furent  detruits  qu'au  bout 
de  quinze  annees.  Implique  dans  les  actes  de  corruption 
imputes  a  Jugurtha,  dont  il  sera  bientot  question,  le  consul 
Opimius  eut  le  meme  sort  que  Scipion  Nasica  et  une  fin 
aussi  malheureuse.  II  est  curieux  de  voir  deux  hommes, 
chacun  vainqueur  d'une  sedition,  terminer  leur  vie  sur  la 
terre  etrangere,  en  butte  a  la  haine  et  au  m6pris  de  leurs 
concitoyeus.  La  raison  en  est  cependant  naturelle ;  ils  com* 
battirent  par  les  armes  des  idees  que  les  armes  ne  pouvaient 
pas  aneantir.  Lorsque,  au  milieu  de  la  prosperite  generale, 
surgissent  des  utopies  dangereuses,  sans  racines  dans  le 
pays,  le  plus  simple  emploi  de  la  force  les  fait  disparaitre ; 
mais,  au  contraire,  lorsqu'une  societe",  profondement  tra- 
vaillee  par  des  besoins  reels  et  imperieux,  exige  des  re- 
formes,  le  succes  de  la  repression  la  plus  violente  n'est  que 

(J)  Appien,  Guerres  civiles,  I,  n,  17. 

(2)  "  Je  ne  suis  pas  de  ces  consuls  qui  pensent  qu'on  ne  peut  sans  crime 
louer  dans  les  Gracques  des  magistrals  dont  les  conseils,  la  sagesse,  les  lois, 
ont  porte  une  reforme  salutaire  dans  beaucoup  de  parties  de  1'administration." 
(Ciceron,  Second  discours  sur  la  loi  agraire,  V.) 

(*)  Appien,  Guerres  civilfs,  I,  in,  27. 


216  TEMPS   AOTEBIETIRS   A   CESAE. 

momentane :  les  idees  comprimees  reparaissent  sans  cesse, 
et,  comme  1'hydre  de  la  fable,  pour  une  te~te  abattue,  cent 
autres  renaissent. 

IV.  Une  oligarchic  orgueilleuse  avait  triomphe  a  Rome 
du  parti  populaire ;  aura-t-elle  au  moins  1'energie  de  relever, 
Guerre  de  ju-  &  1'exterieur,  1'honneur  du  nom  romain  ?  II  n'en 
gurtha  (C37).  gera  pas  ajugj .  jes  evenements  dont  1'Afrique  va 
devenir  le  theatre  montreront  la  bassesse  de  ces  homines  qui 
voulaient  gouverner  le  monde  en  repudiant  les  vertus  de  leurs 
ancetres. 

Jugurtha,  fils  de  Micipsa,  roi  de  Numidie,  et  d'une  con- 
cubine, s'etait  distingue  dans  les  legions  romaines  au  siege 
de  Numance.  Comptant  sur  la  faveur  dont  il  jouissait  a 
Rome,  il  avait  resolu  de  s'emparer  de  1'heritage  de  Micipsa, 
au  prejudice  des  deux  enfants  legitimes,  Hiempsal  et  Adher- 
bal.  Le  premier  fut  egorge  par  ses  ordres,  et,  malgre  cet 
attentat,  Jugurtha  etait  pai-venu  a  corrompre  les  commis- 
saires  remains  charges  de  diviser  le  royaume  entre  lui  et 
Adherbal,  et  a  s'en  faire  adjuger  la  meilleure  partie.  Mais 
bientot,  maitre  de  tout  le  pays  par  la  force  des  armes,  il 
avait  fait  perir  Adherbal.  Le  senat  envoya  contre  Jugurtha 
le  consul  Bestia  Calpurnius,  qui,  bientot  achete  comme 
1'avaient  ete  les  commissaires,  conclut  une  paix  honteuse. 
Tant  d'infamies  ne  pouvaient  rester  dans  1'ombre.  Le  consul, 
a  son  retour,  fut  attaque  par  C.  Memmius,  qui,  en  foryant 
Jugurtha  a  venir  s'expliquer  a  Rome,  saisit  1'occasion  de 
rappeler  les  griefs  du  peuple  et  la  conduite  scandaleuse  des 
nobles  par  les  paroles  suivantes  : 

"  Apres  1'assassinat  de  Tiberius  Gracchus,  qui,  selon  les 
"  nobles,  aspirait  a  la  royaute,  le  peuple  romain  se  vit  en 
"  butte  &  leurs  rigoureuses  poursuites.  De  meme,  apres  le 
"  meurtre  de  Caius  Gracchus  et  de  Marcus  Fulvius,  combien 
"  de  gens  de  votre  ordre  n'a-t-on  pas  fait  mourir  en  prison  ? 
"  A  1'une  et  1'autre  epoque,  ce  ne  fut  pas  la  loi,  mais  leur 
"  caprice  seul  qui  mit  fin  aux  massacres.  Au  surplus,  j'y 
"  consens :  rendre  au  peuple  ses  droits,  c'est  aspirer  d  la 


LHTRE  I,  CHAP.  VI. — LES  GKACQUES,  MABIUS  ET  SYLLA.      217 

"  royautb,  et  il  faut  regarder  comme  legitime  toute  ven- 
"  geance  obtenue  par  le  sang  des  citoyens  ....  Dans  ces  der- 
"  nieres  annees,  vous  gemissiez  en  secret  de  voir  le  tresor 
"  public  dilapide,  les  rois  et  des  peuples  libres  tributaires 
"  de  quelques  nobles,  de  ceux-la  qui  seuls  sont  en  possession 
"  des  dignites  eclatantes  et  des  grandes  richesses.  Cependant 
"c'etait  trop  peu  pour  eux  de  pouvoir  impunement  com- 
"  mettre  de  tels  attentats :  ils  ont  fini  par  livrer  aux  ennemis 
"  de  1'Etat  vos  lois,  la  d  ignite  de  votre  empire  et  tout  ce 

"  qu'il  y  a  de  sacre  aux  yeux  des  dieux  et  des  hommes 

"  Mais  que  sont-ils  done,  ceux  qui  ont  envahi  la  Republique  ? 
"  Des  scelerats  couverts  de  sang,  devores  d'une  mons- 
"  trueuse  cupidite,  les  plus  criminels  et  en  me'me  temps 
"  les  plus  orgueilleux  de  tous  les  hommes.  Pour  eux,  la 
"  bonne  foi,  1'honneur,  la  religion,  la  vertu,  sont,  comme 
"  le  vice,  des  objets  de  trafic.  Les  uns  ont  fait  perir  des 
"  tribuns  du  peuple ;  les  autres  vous  ont  intente  d'injustes 
"  procedures ;  la  plupart  ont  verse  votre  sang,  et  ces  exces 
"  sont  leur  sauvegarde :  plus  ils  ont  ete  loin  dans  le  cours 

"  de  leurs  attentats,  et  plus  ils  se  voient  en  surete 

"  Eh  !  pourriez-vous  compter  sur  une  reconciliation  sin- 
"  cere  avec  eux !  Ils  veulent  detainer,  vous  voulez  £tre 
"  libres ;  ils  veulent  opprimer,  vous  r6sistez  a  1'oppression ; 
"  enfiu  ils  traitent  vos  allies  en  ennemis,  vos  ennemis  en 
"  allies  (')." 

II  rappela  ensuite  tous  les  crimes  de  Jugurtha.  Celui-ci  se 
leva  pour  se  justifier  ;  mais  le  tribnn  C.  Babius,  avec  lequel 
il  s'etait  entendu,  ordonna  au  roi  de  garder  le  silence.  Le 
Numide  allait  recueillir  le  fruit  de  tant  de  corruptions  accu- 
mulees,  lorsque,  ayant  fait  assassiner  a,  Rome  un  pretendant 
dangereux,  Massiva,  petit-fils  de  Masinissa,  il  devint  1'objet 
de  la  reprobation  publique,  et  fut  force  de  retourner  en 
Afrique.  La  guerre  alors  recommence ;  le  consul  Albinus  la 
laisse  trainer  en  longue'ur.  Rappele  a  Rome  pour  tenir  les 
cornices,  il  confie  le  commandement  a  son  frere  le  propreteur 

(!)  Salluste,  Jugurtha,  XXZL 


218        '  TEMPS   ANTERIEUKS   A   CESAR. 

Aulus,  dont  1'armee,  bientot  pervertie  par  Jugurtha,  se 
laisse  envelopper  et  se  trouve  reduite  a  une  capitulation 
deshonorante.  L'indignation  a  Rome  est  &  son  comble.  Sur 
la  proposition  d'un  tribun,  s'ouvre  une  enqueue  centre  tous 
les  complices  presumes  des  mefaits  de  Jugurtha :  ils  furent 
punis,  et,  comme  il  arrive  souvent  dans  de  telles  circon- 
stances,  la  vengeance  du  peuple  depassa  les  bornes  de  la 
justice.  Enfin,  apres  de  vifs  debats,  on  choisit  un  homme 
honorable,  Metellus,  appartenant  a  la  faction  des  grands, 
et  on  le  chargea  de  la  guerre  d'Afrique.  L'opinion  publique, 
en  for9ant  le  senat  de  punir  la  corruption,  1'avait  emporte 
sur  les  mauvaises  passions,  et  "  c'etait  la  premiere  fois,  dit 
"  Salluste,  que  le  peuple  mit  un  frein  it  1'orgueil  tyrannique 
«  de  la  noblesse  (')." 

Y.  Les  Gracques  s'etaient  faits,  pour  ainsi  dire,  les  cham- 
pions civils  de  la  cause  populaire ;  Marius  en  devint  le  soldat 
farouche.  Ne  d'une  famille  obscure,  eleve  dans  les 
camps,  parvenu  par  son  courage  aux  grades  eleves, 
il  avait  la  rudesse  et  1'ambition  de  la  classe  qui  se  sent 
opprimee.  Grand  capitaine,  mais  homme  de  parti,  naturelle- 
ment  porte  au  bien  efc  a  la  justice,  il  devint,  vers  la  fin  de 
sa  vie,  par  amour  du  pouvoir,  cruel  et  inexorable  ("). 

Apres  s'etre  distingue  au  siege  de  Numance,  il  fut  nomm6 
tribun  du  peuple,  et  montra  dans  cette  charge  une  grande 
impartialite  (*).  C'etait  le  premier  echelon  de  sa  fortune. 
Devenu  lieutenant  de  Metellus  dans  la  guerre  contre  Jugur- 
tha, il  chercha  a  supplanter  son  general,  et  plus  tard  parvint 
&  s'allier  &  une  famille  illustre  en  epousant  Julie,  sceur  du  pere 
du  grand  Cesar.  Guide  par  son  instinct  ou  par  son  intelli- 

(')  Salluste,  Juffvrtha,  v. 

(J)  "Marius  n'avait  fait  que  roidir  son  caractfcre."  (Plutarque,  Sylla, 
xxxix.)  "Talent,  probite,  simplicity,  connaissance  profonde  de  1'art  de  la 
guerre,  Marius  alliait  au  m6me  degr6  le  mepris  des  richesses  et  des  voluptes, 
et  Tamour  de  la  gloire."  (SaUuste,  Jugurtha,  LXIII.)  Marius  £tait  n6  sur  le 
territoire  d'Arpinum,  a-  Cereatce,  aujourd'hui  Casamare  (maison  de  Marius). 

(*)  "  Obtint  1'estime  des  deux  partis."    (Plutarque,  Marius,  IT.) 


LIVEE  I,  CHAP.  VI. LES  GKACQUES,  MAEIUS  ET  8TLLA.      219 

gence,  il  avait  compris  qu'au-dessous  du  peuple  officiel  existait 
un  peuple  de  proletaires  et  d'allies  qui  demandait  a  compter 
dans  1'Etat. 

Arrive  au  consulat  par  sa  haute  reputation  militaire,  mais 
aussi  par  des  intrigues,  il  fut  charge  de  la  guerre  de  Numi- 
die,  et,  avant  son  depart,  exposa  avec  energie,  dans  un  dis- 
cours  au  peuple,  les  rancunes  et  les  principes  de  la  democra- 
tie  d'alors. 

"  Vous  m'avez  charge,  dit-il,  de  la  guerre  centre  Jugur- 
"  tha ;  la  noblesse  est  irritee  de  ce  choix ;  mais  que  ne  chaugez- 
"  vous  votre  decret,  en  allant  chercher  parmi  cette  foule  de 
"  nobles,  pour  cette  expedition,  un  homme  de  vieille  lignee 
"qui  compte  beaucoup  d'aieux,  mais  pas  une  seule  cam- 
"  pagne  ?  .  .  .  II  est  vrai  qu'il  lui  faudrait  prendre  parmi  le 
"  peuple  un  conseiller  qui  lui  enseignat  son  metier.  A  ces 
"  patriciens  superbes  comparez  Marius,  homme  nouveau.  Ce 
"  qu'ils  ont  ou'i  raconter,  ce  qu'ils  ont  lu,  je  1'ai  vu  ou  fait 
"  moi-meme.  .  .  Us  me  reprochent  1'obscurite  de  ma  nais- 
"  sance  et  ma  fortune ;  moi  je  leur  reproche  leur  lachete  et 
"  leur  infamie  personnelle.  La  nature,  notre  mere  commune, 
"  a  fait  tous  les  hommes  egaux,  et  le  plus  brave  est  le  plus 
"  noble.  .  .  S'ils  se  croient  en  droit  de  me  mepriser,  qu'ils 
"  meprisent  done  leurs  a'ieux,  ennoblis  comme  moi  par  leurs 
"  vertus.  .  .  Et  ne  vaut-il  pas  mieux  etre  soi-ineme  1'auteur 
"  de  son  illustration  que  de  degrader  celle  qui  vous  est  trans- 
"  mise  ? 

"  Je  ne  puis  pas,  pour  justifier  votre  confiance,  etaler  les 
"images,  les  triomphes  ou  les  consulats  de  mes  ancetres; 
"  mais  je  produirai,  s'il  le  faut,  des  javelines,  un  etendard, 
"  des  phaleres,  vingt  autres  dons  militaires,  et  les  cicatrices 
"  qui  sillonnent  ma  poitrine.  Voila  mes  images,  voila  mes 
"  titres  de  noblesse !  je  ne  les  ai  pas  recueillis  par  heritage ; 
"je  les  ai  obtenus  moi  seul,  a  force  de  travaux  et  de 
"  perils  (l)." 

Apres  ce  discours,  ou  se  revele  la  le"gitinie  ardeur  de  ceux 

(')  Salluste,  Juffurtha,  LXXIV. 


220  TEMPS   ANTERIETJKS   A   CESAfZ. 

qui,  dans  tous  les  pays  aristocratiques,  reclament  1'egalite, 
Marius,  contrairement  a  1'ancien  systeme,  enrola  plus  de 
proletaires  que  de  citoyens.  Les  veterans  aussi  accoururent 
en  foule  sous  ses  etendards.  II  conduisit  avec  habilete  la 
guerre  d'Afrique ;  raais  une  partie  de  la  gloire  lui  fut  dero- 
bee  par  son  questeur,  P.  Cornelius  Sylla.  Get  homme,  appele" 
bientot  a  jouer  un  si  grand  role,  issu  d'une  famille  patri- 
cienne  illustre,  ambitieux,  ardent,  plein  d'audace  et  de 
confiance  en  lui-meme,  ne  reculait  devant  aucun  obstacle. 
Les  succes  qui  coutaient  tant  d'efforts  a  Marius  semblaient 
venir  d'eux-memes  au-devant  de  Sylla.  Marius  defit  le  prince 
numide,  mais,  par  une  hardiesse  aventureuse,  Sylla  se  le  fit 
livrer  et  termina  la  guerre.  Des  lors,  entre  le  proconsul  et 
son  jeune  questeur,  commen9a  une  rivalite  qui,  avec  le 
temps,  se  changea  en  haine  violente.  Us  devinrent,  1'un,  le 
champion  de  la  democratic ;  1'autre,  1'espoir  de  la  faction 
oligarchique.  Aussi  le  senat  vantait-il  outre  mesure  Metellus 
et  Sylla,  afin  que  le  peuple  ne  considerat  pas  Marius  comme 
le  premier  des  generaux  (1).  La  gravite  des  ev6nements  de- 
joua  bient6t  cette  manoeuyre. 

Pendant  que  Marius  terminait  la  guerre  centre  Jugurtha, 
un  grand  danger  mena9ait  1'Italie.  Des  641,  une  immense 
immigration  de  barbares  s'etait  avancee  par  1'Illyrie  sur  la 
Gaule  cisalpine  et  avait  defait,  a  Norcia  (en  Carniole),  le 
consul  Papirius  Carbon.  C'etaient  les  Cimbres,  et  tout  en 
eux,  les  mceurs,  la  langue,  les  habitudes  de  pillage  et  d'aven- 
tures,  attestait  leur  parente  avec^les  Gaulois  (a).  Parvenus  a 
travers  la  Rhetie  dans  le  pays  des  Helvetes,  ils  entrainerent 
diverses  peuplades,  et  pendant  quelques  annees  devasterent 
la  Gaule ;  revenus  en  645  pres  de  la  Province  romaine,  ils 
demanderent  a  la  Republique  des  terres  pour  s'y  etablir. 
L'armee  consulaire  envoyee  contre  eux  fut  battue,  et  ils 
envahirent  cette  Province.  Les  Tigurins  (647),  peuplade  de 
1'Helvetie,  sortant  de  leurs  montagnes,  tu6rent  le  consul  L. 

(l)  Plutarque,  Marius,  x. 
(a)  Plutarque,  Marius,  xix. 


LIVEE  I,  CHAP.  VI. LES  GKACQUES,  MARIUS  ET  SYLLA        221 

Cassius,  et  firent  passer  son  arme'e  sous  le  joug.  Ce  n'etait 
qu'un  prelude  a  de  plus  grands  desastres.  Tine  troisieme 
invasion  des  Cimbres,  suivie  de  deux  nouvelles  defaites  en 
649,  aux  bords  du  Rhone,  excite  les  apprehensions  les  plus 
vives,  et  1'opinion  publique  designe  Marius  comme  le  seul 
homme  capable  de  sauver  1'Italie ;  les  nobles  d'ailleurs,  en 
presence  d'un  si  grave  danger,  ne  recherchaient  plus  le 
pouvoir  (').  II  fut  done,  contrairement  a  la  loi,  nomine  pour 
la  seconde  fois  consul,  en  650,  et  charge"  de  la  guerre  dans  la 
Gaule. 

Ce  grand  capitaine  s'appliqua  pendant  plusieurs  annees  a 
retablir  la  discipline  militaire,  a  exercer  ses  troupes  et  a  les 
familiariser  avec  ces  nouveaux  ennemis,  dont  1'aspect  les 
remplissait  de  crainte.  Marius,  juge  indispensable,  etait 
reelu  d'annee  en  annee  ;  de  650  a  654,  il  fut  cinq  fois  nomine 
consul,  battit  les  Cimbres,  unis  aux  Ambrons  et  aux  Teutons, 
pres  d' Aquae  Sextiae  (Aix),  repassa  en  Italic  et  extermina 
pres  de  Verceil  les  Cimbres  echappes  a  la  derniere  bataille 
et  ceux  que  les  Celtiberes  avaient  repousses  de  1'Espagne. 
Ces  immenses  boucheries,  ces  massacres  de  peuples  entiers 
eloignerent  pour  quelque  temps  les  barbares  des  frontieres  de 
la  Republique. 

Consul  pour  la  sixieme  fois  (654),  le  sauveur  de  Rome  et 
de  1'Italie,  par  une  genereuse  deference,  ne  voulut  pas 
triompher  sans  son  collegue  Catulus  (5),  et  ne  craignit  pas 
d'outre-passer  ses  pouvoirs  en  accordant  a  deux  cohortes 
auxiliaires,  de  Cameria,  qui  s'etaient  distinguees,  les  droits 
de  cite  (3).  Mais  il  obscurcit  sa  gloire  par  de  coupables  intri- 
gues. Associe  aux  chefs  les  plus  turbulents  de  la  faction 
democratique,  il  les  excita  a  la  revolte,  et  les  sacrifia  des 
qu'il  s'aper9ut  qu'ils  ne  pouvaient  reussir.  Quand  les  gou- 
veraants  repoussent  les  voeux  legitimes  du  peuple  et  les 
idees  vraies,  les  factieux  alors  s'en  emparent  cornme  d'une 


(')  Plutarque,  Afarius,  xi. 

(2)  Plutarque,  Marius,  xxvin. 

(3)  Plutarque,  Marius,  xxix. 


222  TEMPS   ANTEKIEURS   A   CESAR. 

arme  puissante  pour  servir  leurs  passions  et  leurs  interets 
personnels ;  le  senat  ayant  rejete"  toutes  les  propositions  de 
reforme,  les  fauteurs  de  desordres  y  trouverent  un  pretexte 
et  un  appui  a  leurs  projets  pervers.  L.  Appuleius  Satur- 
ninus,  creature  de  Marius,  et  Glaucia,  de  mceurs  aussi 
dereglees,  se  livrerent  a  d'incroyables  violences.  Le  pre- 
mier ressuscita  les  lois  agraires  des  Gracques  et  les  exagera 
en  proposant  le  partage  des  terres  enlevees  aux  Cimbres, 
mesure  qu'il  voulut  imposer  par  la  terreur  et  1'assassinat. 
Dans  les  troubles  qui  eclaterent  lors  de  1' election  des  consuls 
pour  655,  les  tribus  urbaines  en  vinrent  aux  mains  avec  les 
tribus  des  campagnes.  Au  milieu  du  tumulte,  Saturninus, 
sum  d'une  troupe  de  desesperes,  se  rendit  maitre  du  Capitole 
et  s'y  fortifia.  Charge,  en  sa  qualite  de  consul,  de  reprimer 
la  sedition,  Marius  la  favorisa  d'abord  par  une  inaction 
calculee ;  puis,  voyant  tous  les  bons  citoyens  courir  aux  armes 
et  les  factieux  abandonnes,  meme  par  la  plebe  urbaine,  il  se 
mit  a  la  tete  de  quelques  troupes  6t  fit  cerner  les  avenues  du 
Capitole.  Des  les  premiers  moments  de  1'attaque  les  rebelles 
deposerent  les  armes  et  demanderent  quartier.  Marius  les 
laissa  massacrer  par  le  peuple,  comme  s'il  eut  voulu  que  le 
secret  de  la  sedition  mourut  avec  eux. 

La  question  de  1'emancipation  italienne  n'etait  pas  etran- 
gere  a  la  levee  de  boucliers  de  Saturninus.  II  est  certain  que 
les  pretentious  des  Italiotes,  repoussees  apres  la  mort  de 
C.  Gracchus,  puis  ajournees  a  1'approche  des  Cimbres,  qui 
mena9aient  toute  la  Peninsule  d'une  commune  catastrophe, 
se  reproduisirent  avec  plus  de  vivacite  encore  apres  la 
defaite  des  barbares.  L'empressement  des  allies  a  secourir 
1'Italie,  le  courage  dont  ils  avaient  fait  preuve  sur  les  champs 
de  bataille  d'Aix  et  de  Yerceil,  leur  donnaient  de  nouveaux 
droits  a  devenir  Romains.  Toutefois,  si  quelques  politiques 
prudents  croyaient  le  temps  arrive  de  satisfaire  au  VODU  des 
Italiotes,  un  parti  nombreux  et  puissant  se  revoltait  a  1'idee 
d'une  pareille  concession.  Plus  les  privileges  de  citoyen 
s'etaient  etendus,  plus  1'orgueil  remain  repugnait  a  les 
partager.  M.  Livius  Drusus  (663),  tribun  du  peuple,  fils  du 


LIVEE  I,  CHAP.  VI. — LES  GRACQUES,  MARIUS  ET  8YLLA.       223 

precedent,  disposant,  &  Rome,  d'une  clientele  immense, 
patron  reconnu  de  toutes  les  cites  italiotes,  osa  tenter  cette 
reforme  salutaire  et  faillit  1'emporter  de  haute  lutte.  II 
n'ignorait  pas  que  deja  s'etait  formee  une  confederation 
formidable  des  peuples  du  sud  et  de  1'est  de  1'Italie,  et  que 
plus  d'une  fois  leurs  chefs  avaient  medite  un  soulevement 
general.  Drusus,  confident  de  leurs  projets,  avait  eu  1'art  de 
les  contenir  et  d'obtenir  d'eux  la  promesse  d'une  obeissance 
aveugle.  Le  succes  du  tribun  semblait  assure :  le  peuple 
etait  gagne  par  des  distributions  de  ble  et  des  concessions  de 
terres ;  le  senat,  intimide,  paraissait  reduit  a  1'impuissance, 
lorsque  peu  de  jours  avant  le  vote  des  tribus  Drusus  fut 
assassine.  L'ltalie  entiere  accusa  les  senateurs  de  ce  crime, 
et  la  guerre  devint  inevitable. 

Le  refus  obstine  des  Remains  de  partager  avec  les  Ita- 
liotes tous  leurs  droits  politiques  etait  depuis  longtemps  une 
cause  d'agitation.  Plus  de  deux  cents  ans  auparavant,  la 
guerre  des  Latins  et  la  revolte  des  habitants  de  la  Cam- 
panie,  apres  la  bataille  de  Cannes,  n'avaient  pas  eu  d'autrea 
motifs.  Vers  le  meme  temps  (536),  Spurius  Carvilius  avait 
propose  d'admettre  au  senat  deux  senateurs  pris  dans 
chaque  peuple  du  Latium.  "  L'assemblee,  dit  Tite-Live  ('), 
"  fit  eclater  un  murmure  d'indignation,  et  Manlius,  elevant  la 
"  voix  plus  que  les  autres,  declara  qu'il  existait  encore  un 
"  descendant  de  ce  consul  qui  naguere,  au  Capitole,  mena9ait 
"  de  tuer  de  sa  propre  main  le  premier  Latin  qu'il  aurait  vu 
"  dans  la  curie,"  preuve  frappante  de  cette  resistance  se- 
culaire  de  1'aristocratie  romaine  centre  tout  ce  qui  pouvait 
porter  atteinte  a  sa  suprematie.  Mais,  depuis  cette  epoque,  les 
idees  d'egalite  avaient  pris  un  empire  qu'il  etait  impossible  de 
meconnaitre. 

VI.  Cette  guerre  civile,  qu'on  appela  Guerre  des  allies  (*), 

(l)  Tite-Live,  XXHI,  xin. 

(")  C'est,  i  notre  avis,  bien  &  tort  qu'on  a  traduit  bellum  sociale  ou  socio- 
rum,  par  "  guerre  sociale,"  expression  qui,  en  fran9ais,  donne  un  sens  tout  & 
fait  contraire  it  la  nature  de  cette  guerre. 


224:  TEMPS   ANTEKIETJKS   A   CESAB. 

xnontra  une  fois  de  plus  1'impuissance  de  la  force  materielle 
Guerre  des  centre  les  legitimes  aspirations  des  peuples,  et  elle 
allies  (663).  couvrit  le  pays  de  sang  et  de  ruines.  Trois  cent 
mille  citoyens,  1' elite  de  la  nation,  perirent  sur  le  champ  de 
bataille  (').  Rome  cut  le  dessus,  il  est  vrai,  et  cepeudant  c'est 
la  cause  des  vaincus  qui  triompha,  puisque,  apres  la  guerre, 
dont  1'unique  motif  avait  ete  la  revendication  des  droits  de 
citoyen,  ces  droits  ftirent  accordes  a  la  plupart  des  peuples  de 
1'Italie.  Sylla  les  restreignit  plus  tard,  et  1'on  se  convaincra, 
par  1'examen  des  divers  recensements,-que  1'emancipation  to 
tale  s'accomplit  seulement  sous  Cesar  (2). 

(')  Vclleius  Paterculus,  II,  ST. 
An  de  Eome.        Cens. 

(2)  1ST      80,000  Premier  recensement  sous  Servius  Tullius.     (Tite-Live,  I, 

XLIV  ;  Denys  d'Halicarnasse,  IV,  xxn ;  Eutrope,  I,  TII.) 
245     130,000  (Plutarque,  Publicola,  XIT.) 

2T8  110,000  (Plus  de).  (Denys  d'Halicarnasse,  IX,  XXT.)  — 119,309 
d'apres  Eutrope,  I,  xiv,  et  120,000  d'apres  G.  Syncelle, 
452,  edit.  Bonn. 

280     130,000  (Un  peu  plus  de).     (Denys  d'Halicarnasse,  IX,  XXXTI.) 
vers  286         8,714  (sic).     (Tite-Live,  Epitome,  III,  ed.  0.  Jahn.)    Corrigez: 

118,714. 

295     117,319  (Tite-Live,  HI,  XXIT.)—  117,219  d'apres  V Epitome. 
331     120,000  (Canon  d'Eusebe,  olympiade  LXXXIX,  2  ;  115,000  d'apres 
un  autre  manuscrit.)     Ce  passage  manque  dans  la  traduc- 
tion  armenienne. 

365     152,573  (Pline,  Histoire  naturelle,  XXXHI,  XTI,  ^d.  Sillig.) 
415     165,000  (Eus&be,  olymp.  ex,  1.) 

^  )  250,000  (Tite-Live,  IX,  xix.  —  G.  Syncelle,  Chronographia,  525,  a 
435  j  le  chififre  260,000. 

460  262,321  (Tite-Live,  X,  XLVII;  V Epitome,  272,320.  —  Eusebe, 
olympiade  cxxi,  4,  ecrit :  270,000 ;  le  traducteur  arm6nien, 
220,000.) 

465     272,000  (Tite-Live,  Epitome,  XI.) 

4T4     287,222  (Tite-Live,  Epitome,  XIII.) 

4T9  292,334  (Eutrope,  II,  x.)  — 271,234  (d'apres  Tite-Live,  Epitome, 
XIV.) 

489     382,234  (Tite-Live,  Epitome,  XVI.)     Corrigez :  282,234. 

602    297,797  (Tite-Live,  Epitome,  XVIII.) 


LIVRE  I,  CHAP.  VI. LE8  GBACQUES,  MARIU8  ET  STLLA.      225 

La  revolte  eclata  fortuiteraent  avant  le  jour  fixe".  Elle  fut 
provoquee  par  la  violence  d'un  magistral  remain,  que  massa- 
nrerent  les  habitants  d'Asculum ;  mais  tout  etait  pr6t  pour 
une  insurrection,  qui  ne  tarda  pas  a  devenir  generate.  Les 
allies  avaient  un  gouvernement  occulte,  des  chefs  de"signes, 

An  de  Borne.        Cens. 

50T     241,212  (Tite-Live,  Epitome,  XIX.) 

513     260,000  (Eusebe,  olymp.  cxxxrv,  4.) 

534    270,213  (Tite-Live,  Epitome,  XX.) 

546  137,108  (Tite-Live,  XXVD,  xxxvi.)  —  On  attribue  &  tort  cette 
difference  enorme  aux  pertes  6prouvees  dans  les  cinq  pre- 
mieres annees  de  la  deuxieme  guerre  punique,  et  Tite-Live 
ne  constate,  lui,  qu'une  difference  minime,  minor  aliquanto 
numerus  quam  qui  ante  bellum  fuerat ;  ce  qui  donnerait 
lieu  de  croire  a  une  erreur  de  copiste  dans  le  chiffre  du  re- 
censement;  il  faudrait  done  lire  237,108. 

650  2 14,000  (Tite-Live,  XXIX,  xxxvn  ;  Pastes  capitolins.')  —  Les  cen- 
seurs,  cela  est  dit  formellement,  avaient  etendu  leurs  opera- 
tions aux  annees  ;  de  plus,  beaucoup  d'allies  et  de  Latins 
etaient  venus  elire  domicile  a  Rome  et  avaient  etc  compris 
dans  le  recensement. 

561  143,704  (Tite-Live,  XXXV,  ix.)  La  encore  il  existe  sans  doute 
une  erreur :  il  faut  Ike  243,704.  Peut-etre  aussi  les  censeurs 
ne  comprirent-ils  pas  dans  le  nombre  des  citoyens  les  sol- 
dats  en  campagne. 

566  258,318  (Tite-Live,  XXXVin,  xxxvi);  Epitome,  258,310. 
Beaucoup  d'allies  du  nom  latin  avaient  et6  compris  dans 
le  cens. 

576  288,294  (Tite-Live,  Epitome,  XLI.)  Les  chiffres  des  recensementa 
qui  precedent  et  qui  suivent  nous  font  adopter  ce  nombre, 
quoique  les  manuscrits  ne  portent  que  258,294. 

681  269,015  (Tite-Live,  XLII,  x) ;  Epitome,  267,231.  "  La  raison  de 
1'inferiorite  du  recensement  de  581  etait,  suivant  Tite-Live, 
1'edit  rendu  par  le  consul  Postumius,  en  vertu  duquel  ceux 
qui  appartenaient  a  la  classe  des  allies  latins  devaient  re- 
tourner,  pour  se  faire  recenser,  dans  leur  ville  respective, 
conformement  a  1'edit  du  consul  C.  Claudius,  en  sorte  qu'il 
n'y  cut  pas  un  seul  de  ces  allies  qui  fut  recens6  a  Rome." 
(Tite-Live,  XLD,  x) 

586     312,805  (Tite-Live,  Epitome,  XLV.) 

591     337,022  (Tite-Live,  Epitome,  XLVI.) 

595     328,316  (Tite-Live,  Epitome,  XLVH.) 
15 


226  TEMPS  ANT£BIEUKS  A  C£SAK. 

une  armee  organise'e.  A  la  tete  des  peuples  confedere's  centre 
Rome  se  distinguaient  les  Marses  et  les  Samnites :  les  pre- 
miers, excites  plutot  par  un  sentiment  d'orgueil  national  que 
par  le  souvenir  d'injures  a  venger ;  les  seconds,  au  contraire, 
par  la  haine  vouee  aux  Remains  depuis  les  longues  luttes 
pour  leur  independance,  luttes  renouvelees  lors  de  1'invasion 

An  de  Borne.       Gens. 

600    324,000  (Tite-Live,  Epitome,  XL VIII.) 

608     334,000  (Eusebe,  olymp.  CLTIII,  3.) 

613     327,442  (Tite-Live,  Epitome,  LIV.) 

618     317,933  (Tite-Live,  Epitome,  LVI.) 

623     318,823  (Tite-Live,  Epitome,  LIX.) 

629     394,726  (Tite-Live,  Epitome,  LX.) 

639     394,336  (Tite-Live,  Epitome,  LXHI.) 

66T    463,000  (Eusebe,  olymp.  CLXXIT,  1.) 

684  900,000  (Titc-Live,  Epitome,  XCVIH.)— Dion-Cassius  (XLIII, 
xxv)  rapporte  que  le  recensement  ordonnd  par  Cesar,  apres 
la  guerre  civile,  avait  accusd  un  abaissement  effrayant  du 
chiffre  de  la  population  (oeivi)  bhryavdpairia).  Appien  (II, 
102)  dit  que  ce  chiffre  n'avait  atteint  que  la  moitie  environ 
du  cens  precedent.  Selon  Plutarque  -( Cesar,  LV),  sur 
320,000  citoyens  compt6s  avant  la  guerre,  Cesar  n'en  avait 
trouv6  que  160,000.  Us  ont  confondu  les  registres  de  la 
distribution  de  bid  avec  les  listes  du  cens.  (Voir  Sudtone, 
Cesar,  XLI.) 

Auguste  dit  expressdment  qu'entre  les  annees  684  et 
726  il  n'y  a  pas  eu  de  recensement,  post  annum  alterum  et 
quadragesimum.  (Monument  d'Ancyre,  tab.  2.)  Le 
nombre  de  citoyens  qu'il  trouva  a  cette  epoque,  4,063,000, 
est  a  peu  pres  celui  que  Cdsar  aurait  pu  constater.  (Pho- 
tius,  Bibl'totii.  cod.  XCVII ;  Fragm.  histor.  6d.  Muller,  in, 
606.) 

726  4,063,000  cloture  du  lustre  par  Auguste  lors  de  son  sixieme 
consulat,  avec  M.  Agrippa  pour  collegue.  (Monument 
d'Ancyre.) 

M6  4,233,000  deuxieme  cloture  du  lustre  par  Auguste,  lui  seul. 
(Monument  d'Ancyrc.) 

767  4,037,000  suivant  le  Monument  d'Ancyre  ;  9,300,000  suivant  la 
Chronique  d' Eusebe  ;  troisieme  cloture  du  lustre  par  Au- 
guste et  Tib.  C6sar,  son  collegue,  sous  le  consulat  de  Sex. 
Pompeius  et  de  Sex.  Appuleius. 


LIVEE  I,  CHAP.  VL LES  QEACQUES,  MABITTS  ET  SYLLA.      227 

d'AnnibaL  Tous  deux  se  partagerent  1'honneur  du  com- 
mandement  supreme.  II  parait  d'ailleurs  que  le  systeme  de 
gouvernement  adopte  par  la  confederation  fut  une  copie  des 
institutions  romaines.  Substituer  1'Italie  a  Rome,  remplacer 
la  domination  d'une  seule  ville  par  celle  d'un  grand  peuple, 
tel  etait  le  but  avoue  de  la  ligue  nouvelle.  Un  senat  fut 
nomme,  ou  plutot  une  diete,  et  chaque  cite  y  eut  ses  repre- 
sentants :  on  elut  deux  consuls,  Q.  Pompsedius  Silon,  Marse, 
et  C.  Papius  Mutilus,  Samnite.  Pour  capitale,  on  choisit 
Corfinium,  dont  le  nom  fut  change  en  celui  d' Italia  ou  de 
Vitelia,  qui,  dans  la  langue  osque,  parlee  par  une  partie  des 
peuples  de  1'Italie  meridionale,  avait  la  meme  signification  ('). 

Les  allies  ne  manquaient  ni  de  generaux  habiles,  ni  de 
soldats  braves  et  aguerris;  dans  les  deux  camps,  memes 
armes,  meme  discipline.  Commencee  a  la  fin  de  1'ahnee  663, 
la  guerre  fut  poursuivie  de  part  et  d'autre  avec  le  dernier 
acharnement.  Elle  s'etendit  dans  1'Italie  centrale,  du  no.rd 
au  midi,  depuis  Firmum  (Fermo)  jusqu'a  Grumentum  en  Lu- 
canie,  de  1'est  a  1'ouest,  depuis  Cannes  jusqu'au  Liris.  Les 
batailles  furent  sanglantes,  souvent  indecises,  et,  des  deux 
cotes,  les  pertes  si  considerables,-qu'on  fut  bient6t  reduit  a 
enroler  les  aflranchis  et  meme  les  esclaves. 

Les  allies  obtinrent  d'abord  d'eclatants  succes.  Marius 
eut  la  gloire  d'arreter  leurs  progres,  quoiqu'il  ne  lui  restat 
que  des  troupes  demoralises  par  des  refers.  La  fortune, 
cette  fois  encore,  servit  mieux  Sylla :  vainqueur  partout  ou 
il  paraissait,  il  temit  ses  exploits  par  d'horribles  cruautes 
contre  les  Samnites,  qu'il  semblait  avoir  pris  a  tache,  non 
de  soumettre,  mais  d'exterminer.  Le  senat  se  montra  plus 
humain  ou  plus  politique,  en  accordant  spontanement  le 
droit  de  cite  romaine  a  tous  les  allies  fideles  a  la  Repu- 
blique,  et  en  le  promettant  a  tojis  ceux  qui  deposeraient  les 
armes.  II  traita  de  meme  les  Gaulois  cispadans ;  quant  a 

(')  Ces  deux  mots  se  trouvent  sur  des  m^dailles  italiotes  frapp^es  pendant 
la  guerre.  Un  denier  de  la  Bibliotheque  imp6riale  presents  la  l^gende 
ITALIA  en  caracteres  latins,  et,  au  revere,  le  nom  de  Papius  Mutilus  en 
caracteres  osques  :  >  .  {-f|  R  N 11  .  > »  Gdl  PAAPI  G(aijili). 


228  TEMPS   ANTEEIETTES   A   CESAB. 

leurs  voisins  de  la  rive  gauche  du  P6,  il  leur  confera  le  droit 
du  Latiura.  Cette  sage  mesure  divisa  les  confederes  (') :  la 
plupart  se  soumirent.  Les  Samnites,  presque  seuls,  conti- 
nuerent  a  combattre  dans  leurs  montagnes  avec  la  fureur 
du  desespoir.  L'emancipation  de  1'Italie  fut  accompagnee 
toutefois  d'une  mesure  restrictive  qui  devait  conserver  aux 
Remains  la  preponderance  dans  les  cornices.  Aux  trente- 
cinq  tribus  anciennes,  on  en  ajouta  huit  nouveUes  dans  les- 
quelles  tous  les  Italiotes  furent  inscrits,  et,  comme  les  votes 
se  comptaient  par  tribu,  et  non  par  tete,  on  voit  que  1'in- 
fluence  des  nouveaux  citoyens  devait  e"tre  a  peu  pres  nulle  ("). 

L'J^trurie  n'avait  pris  aucune  part  a  la  guerre  sociale.  La 
noblesse  etait  devouee  &  Rome,  et  le  peuple  vivait  dans  une 
condition  voisine  du  servage.  La  loi  Julia,  qui  donnait  aux 
Italiotes  le  droit  de  cite  romaine,  et  qui  prit  le  nom  de  son 
auteur,  le  consul  L.  Julius  Cesar,  produisit  ehez  les  £trus- 
ques  une  revolution  complete.  Elle  fut  accueillie  avec  en- 
thousiasme. 

Tandis  que  1'Italie  etait  en  feu,  Mithridate  VI,  roi  du 
Pont,  voulut  profiter  de  1'affaiblissement  de  la  Republique 
pour  s'agrandir.  En  664,  il  envahit  la  Bithynie  et  la  Cappa- 
doce,  et  en  chassa  les  rois  allies  de  Rome.  En  meme  temps 
il  nouait  des  intelligences  avec  les  Samnites,  auxquels  il 
promettait  des  subsides  et  des  soldats.  Telle  etait  la  haine 
qu'inspiraient  alors  les  Remains  aux  peuples  etrangers, 
qu'un  ordre  de  Mithridate  suffit  pour  soulever  la  province 
d'Asie,  oil,  en  un  seul  jour,  quatre-vingt  mille  Remains 
furent  massacres  (').  Deja  la  guerre  sociale  tirait  ii  sa  fin. 
A  1'exception  du  Samnium,  toute  1'Italie  etait  soumise,  et  le 
senat  pouvait  s'occuper  des  provinces  eloignees. 

"VTL  Sylla,  nomme  consul  en  recompense  de  ses  services, 
fut  charge  d'aller  chatier  Mithridate.  Tandis  qu'il  s'y  pre- 

(')  Cette  mesure  contents  les  ^trusques.  (Appien,  Guerres  civiles,  I,  T, 
49.) 

(*)  Velleius  Paterculus,  II,  xx.  —  Appien,  Guerres  civiles,  I,  T,  49. 
(*)  Voyez  la  note  3  de  la  page  199. 


LIVEE  I,  CHAP.  VI. — LE8  GKACQUES,  MARIUS  ET  SYLLA.       229 

parait,  le  tribun  du  peuple  P.  Sulpicius  s'etait  fait 
un  parti  puissant.  Homme  remarquable  quoique 
sans  scrupules,  il  avait  les  qualites  et  les  defauts  de  la'plupart 
de  ceux  qui  jouerent  un  role  dans  ces  epoques  de  dissension  ('). 
Escorte  de  six  cents  chevaliers  remains,  qu'il  appelait  1'anti- 
senat  ("),  il  vendait  publiquement  le  droit  de  citoyen  aux 
affranchis  et  aux  etrangers,  et  en  recevait  le  prix  sur  des 
tables  dressees  au  milieu  de  la  place  publique  (3).  II  fit  rendre 
un  plebiscite  pour  mettre  fin  au  subterfuge  de  la  loi  Julia, 
qui,  par  une  repartition  illusoire,  frustrait  les  Italiotes  des 
droits  memes  qu'elle  semblait  leur  accorder,  et,  au  lieu  de  les 
maintenir  dans  les  huit  tribus  nouvelles,  il  les  fit  inscrire 
dans  les  trente-cinq  tribus  anciennes.  La  mesure  ne  fut  pas 
adoptee  sans  de  vifs  debats ;  mais  Sulpicius  etait  soutenu 
par  tous  les  nouveaux  citoyens,  et  la  faction  democratique 
et  Marius.  Une  emeute  emporta  le  vote,  et  Sylla,  menace 
de  7nort,  fut  oblige  de  se  refugier  dans  la  maison  de  Marius 
et  de  quitter  Rome  precipitamment.  Maitre  de  la  ville, 
Sulpicius  montra  a  quelles  influences  il  obeissait  en  faisant 
donner  au  vieux  Marius  la  province  d'Asie  et  le  comman- 
dement  de  1'expedition  contre  Mithridate.  Mais  Sylla  avait 
son  armee  en  Campanie  et  etait  determine  a  soutenir  ses 
pretentious.  Tandis  que  la  faction  de  Marius  se  livrait,  dans 
la  ville,  a  des  violences  contre  la  faction  opposee,  les  sol- 
dats  de  Sylla  s'irritaient  de  se  voir  enlever  par  les  legions 
de  son  rival  le  riche  butin  que  leur  promettait  1'Asie ;  ils 
jurerent  de  venger  leur  chef.  Sylla  se  mit  a  leur  tete  et 
marcha  de  Nola  sur  Rome  avec  son  eollegue,  Pompeius 
Rufus,  qui  venait  de  s'unir  a  lui.  La  plupart  des  ofiiciers 
superieurs  n'oserent  le  suivre,  tant  etait  grand  encore  le 
prestige  de  la  Ville  eternelle  (4).  En  vain  on  lui  envoie  des 

(')  "  P.  Sulpicius  avait  recherch6  par  sa  droiture  1'estime  populaire ;  son 
Eloquence,  son  activit^,  son  esprit,  sa  fortune,  en  faisaient  un  homme  remar- 
quable." (Velleius  Paterculus,  II,  xvm.) 

(2)  Plutarque,  Marius,  XXXTI. 

(*)  Plutarque,  Sylla,  xi. 

(4)  Appien,  Guterres  civiles,  I,  vu,  67. 


230  TEMPS    ANTEKIEUBS   i.   CEBAB. 

deputations ;  il  marche  en  avan,t  et  penetre  dans  les  rues  de 
Rome.  Assailli  par  les  habitants,  attaque  par  Marius  et 
Sulpicius,  il  ne  triomphe  qu'a  force  d'audace  et  d'energie. 
C'etait  la  premiere  fois  qu'un  general,  entrant  a  Rome  en 
vainqueur,  s'emparait  du  pouvoir  par  les  armes. 

Sylla  retablit  1'ordre,  empecha  le  pillage,  convoqua  1'as- 
semblee  du  peuple,  justifia  sa  conduite,  et,  voulant  assurer  a 
son  parti  la  preponderance  dans  les  deliberations  publiques, 
fit  remettre  en  vigueur  la  coutume  d'exiger  1'assentiment 
prealable  du  senat  pour  toute  presentation  de  loi.  Les  cornices 
par  centuries  furent  substitues  aux  cornices  par  tribus,  aux- 
quels  onne  laissaque  1' election  des  magistratures  inferieures  ('). 
Sylla  fit  tuer  Sulpicius,  dont  il  abrogea  les  decrets,  et  mit  a 
prix  la  tete  de  Marius,  oubliant  que  lui-meme,  peu  de  temps 
auparavant,  trouvait  un  refuge  dans  la  maison  de  son  rival ; 
il  proscrivit  les  chefs  de  la  faction  democratique,  mais  la  plu- 
part  s'etaient  enfuis  avant  son  entree  a  Rome.  Marius  et  son 
fils  avaient  gagne  1'Afrique  a  travers  mille  dangers.  Cette 
revolution  ne  parait  pas  avoir  6te  sanglante,  et,  a  1' exception 
de  Sulpicius,  les  historiens  du  temps  ne  citent  pas  de  person- 
nage  considerable  mis  a  mort.  La  terreur  inspiree  d'abord 
par  Sylla  ne  dura  pas  longtemps.  La  reprobation  de  ses 
actes  se  manifesta  dans  le  senat  et  dans  le  peuple,  qui  cher- 
chaient  toutes  les  occasions  de  montrer  leur  mecontentement. 
Sylla  devait  aller  reprendre  le  cominandement  de  1'armee 
d'Asie,  et  celui  de  1'armee  d'ltalie  etait  echu  a  Pompeius.  Le 
massacre  de  ce  dernier  par  ses  propres  soldats  fit  sentir  au 
futur  dictateur  combien  son  pouvoir  etait  mal  affermi;  il 
essaya  de  faire  cesser  Popposition  dirigee  contre  lui,  en  accep- 
tant  comme  candidat  aux  cornices  consulaires  L.  Cornelius 
Cinna,  partisan  connu  de  Marius,  prenant  toutefois  le  soin 
d'en  exiger  un  serment  solennel  de  fidelite.  Mais  Cinna,  une 
fois  elu,  ne  tint  pas  ses  engagements,  et  1'autre  consul,  Cn. 

(l)  Appien,  Guerres  civiles,  I,  TII,  59.  "Populus  Romanus,  Lucio  Sylla 
dictatore  ferente,  comitiis  centuriatis,  municipiis  civitatem  ademit."  (Ciceron, 
Pour  ta  maison,  xxx) 


LIVKE  I,  CHAP.  VI. LES  GEACQUES,  MARIUS  ET  8TLLA.       231 

Octavius,  n'avait  ni  1'autorite  ni  1'energie  necessaires  pour 
balancer  1'influence  de  son  collogue. 

Sylla,  apres  avoir  preside  les  cornices  consulaires,  alia 
en  toute  hate  a  Capoue  prendre  le  commandement  de  ses 
troupes,  qu'il  conduisit  en  Grece  centre  les  lieutenants  de 
Mithridate.  Cinna  voulut  executer  la  loi  de  Sulpicius  qui 
assimilait  les  nouveaux  citoyens  aux  anciens  (') ;  il  deman- 
dait  en  meme  temps  le  retour  des  exiles,  et  faisait  un  appel 
aux  esclaves.  Aussitot  le  senat  et  meme  les  tribuns  du 
peuple  se  prononc&rent  centre  lui.  H  fut  declare  dechu  du 
consulat.  "  Injure  meritee,  dit  Paterculus,  mais  exemple 
"  dangereux  (*)."  Chasse  de  Rome,  il  courut  a  Nola  demander 
un  asile  aux  Sarnnites,  encore  en  armes.  De  la  il  parvint  a 
nouer  des  intelligences  avec  1'armee  romaine  chargee  d' ob- 
server le  Samnium,  et,  une  fois  assure  des  dispositions  des 
soldats,  penetra  dans  leur  camp,  demandant  protection 
centre  ses  ennemis.  Ses  discours,  ses  promesses,  seduisirent 
les  legions :  elles  acclamerent  Cinna  et  le  suivirent  sans 
hesiter.  Cependant,  deux  lieutenants  de  Marius,  Q.  Sertorius 
et  Cn.  Papirius  Carbon,  exiles  1'un  et  1'autre  par  Sylla,  par- 
couraient  le  nord  de  1'Italie  et  y  levaient  des  troupes;  le 
vieux  Marius  debarquait  en  ICtrurie,  ou  sa  presence  deter- 
minait  aussitot  une  insurrection.  Les  paysans  etrusques 
accusaient  le  senat  de  tous  leurs  maux;  et  1'ennemi  des 
nobles  et  des  riches  leur  parut  un  vengeur  envoye  par  les 
dieux.  En  se  rangeant  sous  sa  banniere,  Us  croyaient  courir 
avec  lui  au  pillage  de  la  Ville  eternelle. 

La  guerre  allait  recommencer,  et  cette  fois  Remains  et 
Italiotes  marchaient  unis  centre  Rome.  Du  nord,  Marius, 
Sertorius  et  Carbon  s'avan9aient  avec  des  troupes  conside- 

(')  "  En  conferant  aux  peuples  d'ltalie  le  droit  de  cit6  romaine,  on  les  avait 
repartis  en  huit  tribus,  afin  que  la  force  et  le  nombre  de  ces  nouveaux  citoyens 
ne  portassent  aucune  atteinte  a  la  dignite  des  anciens,  et  que  des  hommes 
admis  a  cette  faveur  ne  devinssent  pas  plus  puissants  que  ceux  qui  la  leur 
avaient  accorded.  Mais  Cinna,  suivant  les  traces  de  Marius  et  de  Sulpicius, 
annon9a  qu'il  les  distribuerait  dans  toutes  les  tribus  ;  et,  sur  cette  promesse,  ils 
accoururent  en  foule  de  toute  1'Italie."  (Velleius  Paterculus,  II,  xx.) 

(")  Velleius  Paterculus,  II,  xx. 


232  TEMPS  ANTERIEUES  A  CESAE. 

rabies.  Cinna,  maitre  de  la  *  Campanie,  pen^trait  dans  le 
Latium,  pendant  qu'une  armee  samnite  1'envahissait  d'un 
autre  cdte.  A  ces  cinq  armees  le  senat  n'en  pouvait  opposer 
qu'une :  celle  de  Cn.  Pompee  Strabon,  habile  general,  mais 
politique  intrigant,  qui  esperait  s' clever  a  la  faveur  du  des- 
ordre.  Quittant  ses  cantonnements  d'Apulie,  il  etait  arrive, 
a  marches  forcees,  sous  les  murs  de  Rome,  cherchant  a  ven- 
dre  ses  services  au  senat  ou  a  s'accommoder  avec  Marius 
et  son  parti.  II  ne  tarda  pas  a  s'apercevoir  que  les  insurges 
6taient  ass'ez  forts  pour  se  passer  de  lui.  Ses  soldats,  leves 
dans  le  Picenum  et  le  pays  des  Marses,  ne  voulaient  point 
se  battre  pour  le  senat  contre  leurs  anciens  confederes,  et 
auraient  abandonne  leur  general  sans  le  courage  et  la  pre- 
sence d'esprit  de  son  fils,  alors  age  de  vingt  ans,  celui  qui, 
plus  tard,  fut  le  grand  Pompee.  Un  jour,  les  legionnaires, 
arrachant  leurs  enseignes,  mena9aient  de  deserter  en  masse  : 
le  jeune  Pompee  se  coucha  en  travers  de  la  porte  du  camp  et 
les  defia  de  passer  sur  son  corps  (1).  La  mort  delivra  Pompee 
Strabon  de  la  honte  d'assister  a  une  catastrophe  inevitable. 
Selon  quelques  auteurs,  il  succomba  aux  atteintes  d'une  ma- 
ladie  epidemique  ;  suivant  d'autres,  il  fut  frappe  de  la  foudre 
au  milieu  meme  de  son  camp.  Privee  de  chef,  son  armee 
passa  a  1'ennemi;  le  senat  n'avait  plus  de  defenseurs,  la 
populace  se  soulevait :  Rome  ouvrit  ses  portes  a  Cinna  et  a 
Marius. 

Les  vainqueurs  se  montrerent  impitoyables,  en  mettant  a 
mort,  souvent  avec  des  raffinements  de  cruaute  inconnus  aux 
Remains,  les  partisans  de  la  faction  aristocratique  tombes 
entre  leurs  mains.  Pendant  plusieurs  jours,  les  enclaves  que 
Cinna  avait  appeles  a  la  liberte  se  livrerent  a  tous  les  exces. 
Sertorius,  le  seul  des  chefs  du  parti  democratique  qui  eut 
quelques  sentiments  de  justice,  fit  un  exemple  de  ces  misera- 
bles  et  en  massacra  pres  de  quatre  mille  (*). 

Marius  et  Cinna  avaient  proclame,  en  s'avanpant  contre 

(s)  Plutarque,  Pompee,  in. 
(")  Plutarque,  Sertorius,  r. 


LIVRE  I,   CHAP.  VI. — LES  GKACQUES,  MARIUS  ET  SYLLA.       233 

Rome  les  armes  a  la  main,  que  leur  but  etait  d'assurer  aux 
Italiotes  1'entiere  jouissance  des  droits  de  cite  romaine ;  ils  se 
declarerent  consuls  1'un  et  1'autre  pour  Pannee  668.  Leur 
puissance  e"tait  trop  considerable  pour  etre  coutestee,  les 
nouveaux  citoyens  leur  fournissant  un  contingent  de  trente 
legions,  soit  150,000  hommes  (*).  Marius  mourut  subitement, 
treize  jours  apres  6tre  entre  en  charge,  et  le  parti  democra- 
tique  perdit  en  lui  le  seul  homme  dont  le  prestige  le  couvrit 
encore.  Un  fait  auquel  ses  funerailles  donnerent  lieu  peint 
les  moeurs  de  1'epoque  et  le  caractere  de  la  revolution  qui 
venait  de  s'operer.  II  fallait  un  sacrifice  extraordinaire  sur 
sa  tombe ;  le  pontife  Q.  Mucius  Scasvola,  un  des  vieillards 
les  plus  respectables  de  la  noblesse,  fut  la  victime  designee. 
Conduit  en  pompe  devant  le  bucher  du  vainqueur  des  Cim- 
bres,  il  fut  frappe  par  le  sacrificateur,  qui,  d'une  main  mal 
exercee,  lui  enfon9a  le  couteau  dans  la  gorge  sans  le  tuer. 
Revenu  a  la  vie,  Scsevola  se  vit  citer  en  jugement,  par  un 
tribun  du  peuple,  Flavius  Fimbria,  pour  n'avoir  pas  re9u 
franchement  le  coup  (*). 

Pendant  que  Rome  et  toute  1'Italie  etaient  plongees  dans 
la  plus  epouvantable  anarchic,  Sylla  chassait  de  la  Grece 
les  generaux  de  Mithridate  VI,  et  gagnait  deux  grandes 
batailles,  a  Cheronee  (668),  et  pres  d'Orchomene  (669).  II 
6tait  encore  en  Beotie,  lorsque  Valerius  Flaccus,  envoye  par 
Cinna  pour  le  remplacer,  debarquait  en  Grece,  penetrait  en 
Thessalie  et  de  la  passait  en  Asie.  Sylla  1'y  suivit  bientot, 
ayant  hate  de  conclure  avec  le  roi  de  Pont  un  arrangement 
qui  lui  permit  de  ramener  son  armee  en  Italic.  Les  circon- 
stances  etaient  favorables.  Mithridate*avait  besoin  de  repa- 

(J)  "  Cinna  comptait  sur  cette  grande  multitude  de  nouveaux  Remains,  qui 
lui  fournissaient  plus  de  trois  cents  cohortes,  reparties  en  trente  legions.  Pour 
dormer  a  sa  faction  le  credit  et  1'autoritd  ndcessaires,  il  rappela  les  deux  Marius 
et  les  autres  exiles."  (Velleius  Paterculus,  II,  xx.) 

(")  Quod  parcius  telum  recepisset.  Cette  expression  parait  emprunte'e  aux 
combats  de  gladiateurs,  qui  tiraient  leur  origine  de  pareils  sacrifices  humains 
accomplis  aux  funerailles.  —  Voy.  Ciceron,  Pour  Sext.  Rosdut,  XII,  xxxvni. 
—  Valere  Maxime,  IX,  xi,  2. 


234:  TEMPS   ANTEKIEUR8   A   CESAR. 

rer  ses  pertes,  et  il  se  trouvait  en  presence  d'un  nouvel  en- 
nemi,  le  lieutenant  de  Valerius  Flaccus,  le  farouche  Flavius 
Fimbria,  meurtrier  de  son  general,  et  qui,  devenu  ainsi  chef 
de  1'armee  d'Asie,  s'etait  empare  de  Pergame.  Mithridate 
souscrivit  aux  conditions  imposees  par  Sylla ;  il  rendit  toutes 
les  provinces  dont  il  s'etait  empare,  donna  des  vaisseaux  et 
de  1'argent.  Sylla  s'avan9a  alors  en  Lydie  au-devant  de 
Fimbria;  mais  celui-ci,  a  1'approche  du  vainqueur  de  Che- 
ronee,  ne  put  retenir  ses  soldats.  Son  armee  se  debanda 
pour  aller  rejoindre  Sylla.  Menace  par  son  rival,  le  meur- 
trier de  Flaccus  en  fut  reduit  a  se  donner  la  mort.  Rien 
n'arretait  done  plus  les  projets  de  Sylla  sur  1'Italie,  et  il  se 
prepara  a  faire  expier  cherement  a  ses  enuemis  de  Rome  leur 
triomphe  passager.  Au  moment  de  mettre  a  la  voile,  il  ecri- 
vit  au  senat  pour  lui  annoncer  la  fin  de  la  guerre  d'Asie  et 
son  prochain  retour.  Trois  ans,  disait-il,  lui  avaient  suffi 
pour  reunir  a  1'empire  romain  la  Grece,  la  Macedoine,  I'lo- 
nie,  1'Asie,  et  renfermer  Mithridate  dans  les  limites  de  ses 
anciennes  possessions ;  il  avait,  le  premier  des  Remains,  re§u 
une  ambassade  du  roi  des  Parthes  (').  II  se  plaignait  des 
violences  exercees  centre  les  siens  et  centre  sa  femnie,  qui 
etait  accourue,  avec  une  foule  de  fugitifs,  chercher  un  asile 
dans  son  camp  (2).  II  ajoutait,  sans  vaines  menaces,  son  in- 
tention de  retablir  1'ordre  par  la  force  des  armes ;  mais  il 
promettait  de  ne  point  revenir  sur  la  grande  mesure  de 
1'emancipation  de  1'Italie,  et  terminait  en  declarant  que  les 
bons  citoyens,  les  nouveaux  comme  les  anciens,  n'avaient 
rie,n  &  craindre  de  lui. 

Cette  lettre,  que  le  senat  osa  recevoir,  redoubla  la  fureur. 
des  hommes  qui  avaient  succede  &  Marius.  Le  sang  coula 
encore.  Cinna,  qui  pour  la  quatrieme  fois  se  faisait  reelire 
consul,  et  Cn.  Papirius  Carbon,  son  collegue,  reunissant  a  la 
hate  des  troupes  nombreuses,  mais  mal  disciplinees,  se  dis- 
poserent  &  faire  tete  de  leur  mieux  a  la  tempete  qui  s'appro- 


(')  Plutarque,  Sylla,  TI. 

(a)  Appien,  Guerrea  civilet,  I,  ix,  77. 


LIVBE  I,  CHAP.  VI. LES  GKACQTJES,  MARIU8  ET  SYLLA.      235 

chait.  Persuade  que  Sylla  longerait  1'Adriatique  pour  envahir 
1'Italie  du  cote  du  nord,  Cinna  ayait  rassemble  pres  d'Ancone 
une  armee  considerable,  avec  le  dessein  de  le  surprendre  au 
milieu  de  sa  marche,  en  1'attaquant  soit  en  Epire,  soit  en 
Illyrie.  Mais  ses  soldats,  Italiotes  en  grande  partie,  ras- 
sures  par  les  promesses  de  Sylla,  d'ailleurs  pleins  de  mepris 
pour  leur  general,  disaient  hautement  qu'ils  ne  passeraient 
pas  la  mer.  Cinna  voulut  faire  un  exemple  des  plus  mutins. 
Une  revolte  eclata,  et  il  fut  massacre.  Pour  eviter  un  pareil 
sort,  Carbon,  qui  vint  prendre  le  commandement,  s'empressa 
de  promettre  aux  rebelles  qu'ils  ne  quitteraient  pas  1'Italie. 

Sylla  debarqua  a,  Brindes  en  671,  a  la  tete  d'une  armSe  de 
quarante  mille  hommes,  composee  de  cinq  legions,  de  six 
mille  chevaux  et  des  contingents  du  Peloponnese  et  de  la 
Macedoine.  La  flotte  comptait  seize  cents  vaisseaux  (J).  n 
suivit  la  voie  Appienne,  et  atteignit  la  Campanie  apres  un 
seul  combat,  livre  non  loin  de  Canusium  (2).  II  apportait  1'or 
de  Mithridate  et  les  depouilles  des  temples  de  la  Grece, 
moyens  de  seduction  encore  plus  dangereux  que  son  habilete 
sur  le  champ  de  bataille.  A  peine  arrive  en  Italic,  il  avait 
rallie  les  proscrits  et  tous  ceux  qui  detestaient  le  gouverne- 
ment  inepte  et  cruel  des  successeurs  de  Marius.  Ce  qui 
restait  des  grandes  families  decimees  par  eux  accourut  a  son 
camp  comme  en  un  refuge  assure".  M.  Licinius  Crassus  de- 
vint  un  de  ses  plus  habiles  lieutenants,  et  ce  fut  alors  que 
Cn.  Pompee,  le  fils  de  Strabon,  general  a  vingt-trois  ans, 
leva  une  armee  dans  le  Picenum,  battit  trois  corps  ennemis, 
et  vint  offrir  a  Sylla  une  e'pee  deja,  redoutable. 

L'annee  672  commenpait  lorsque  Sylla  entra  dans  le  La- 
tium ;  il  defit  completement,  pres  de  Signia,  les  legions  du 
jeune  Marius,  que  son  nom  avait  porte  au  consulat.  Cette 
bataille  rendait  Sylla  maitre  de  Rome ;  mais,  au  nord,  dans 
la  Gaule  cisalpine  et  en  ^trurie,  Carbon,  malgre  de  fre- 
quentes  defaites,  disputait  avec  opiniatrete  le  terrain  a  Pom- 


(J)  Appien,  Guerres  dvilea,  I,  ix,  79. 
(a)  Appien,  Guerres  civiles,  I,  x,  95. 


236    .  TEMPS   ANTEKIEUKS   A   CESAR. 

pee  et  aux  autres  lieutenants  de  Sylla.  An  midi,  les  Sam- 
nites  avaient  mis  sur  pied  toutes  leurs  forces  et  se  disposaient 
a  secourir  Preneste,  assiegee  par  Sylla  en  personne  et  defen- 
due  par  le  jeune  Marius.  Pontius  Telesinus,  le  general  des 
Samnites,  impuissant  a  faire  lever  le  siege  de  la  place,  con9ut 
alors  1'idee  audacieuse  et  presque  desesperee  de  porter  toute 
son  armee  sur  Rome,  de  la  surprendre  et  de  la  saccager. 
"  Brulons  la  taniere  des  loups  (*),  disait-il  a  ses  soldats  :  tant 
"  qu'elle  existera,  il  n'y  aura  pas  de  liberte  en  Italic." 

Par  une  marche  de  nuit  rapide,  Telesinus  trompa  la  vigi- 
lance de  son  adversaire  ;  mais,  epuises  de  fatigue,  arrivant  au 
pied  des  remparts  de  Rome,  les  Samnites  ne  purent  donner 
1'assaut,  et  Sylla  cut  le  temps  d'accourir  avec  1'elite  de  ses 
legions. 

Une  bataille  sanglante  s'engagea  aux  portes  memes  de  la 
ville,  le  jour  des  calendes  de  novembre  672 ;  elle  se  prolongea 
fort  avant  dans  la  nuit.  L'aile  gauche  des  Romains  fut  battue 
et  prit  la  fuite,  malgre  les  efforts  de  Sylla  pour  la  rallier ; 
Telesinus  pent  dans  la  melee,  et  Crassus,  qui  command  ait 
1'aile  droite,  remporta  une  victoire  complete.  Au  jour  levant, 
les  Samnites  echappes  au  carnage  mirent  bas  les  armes  et  de- 
man  derent  quartier  (a). 

Plus  d'une  ann6e  encore  s'ecoula  avant  la  pacification 
complete  de  1'Italie,  et  on  n'y  parvint  que  par  les  mesures  les 
plus  violentes  et  les  plus  sanguinaires.  Sylla  fit  cette  decla- 
ration terrible,  qu'il  ne  pardonnerait  a  aucun  de  ses  ennemis. 
A  Preneste,  tous  les  senateurs  partisans  de  Marius  furent 

(')  Velleius  Paterculus,  II,  XXTII.  Les  Samnites  designaient  ainsi  les  Ro- 
mains, par  allusion  a  la  louve,  nourrice  du  fondateur  de  Rome.  Une  me'daille 
samnite  repre'sente  un  taureau,  symbole  de  1'Italie,  terrassant  un  loup.  Elle 
porte  le  nom  de  C.  Papius  Mutilus,  avec  le  titre  tfJEmbratur,  QVSRQ81H3, 
mot  osque  correspondant  au  latin  imperator. 

(2)  "  Ainsi  se  terminent  deux  guerres  des  plus  desastreuses :  Yitaligue,  ap- 
pelee  aussi  guerre  sociale,  et  la  guerre  civile  ;  elles  avaient  dure  dix  ans  1'une 
et  1'autre;  elles  moissonnerent  plus  de  cent  cinquante  mille  hommes,  dont 
vingt-quatre  avaient  ete  consuls,  sept  preteurs,  soixante  6diles,  et  pres  de  deux 
cents  s6nateurs."  (Eutrope,  V,  vi.) 


LTVKE  I,  CHAP.  VI. — LES  GKACQUES,  MAEIF8  ET  8TLLA.      237 

^gorges  et  les  habitants  passes  au  fil  de  I'SpSe.  Ceux  de 
Norba,  surpris  par  trahison,  plutot  que  de  se  rendre  s'enseve- 
lirent  sous  les  ruines  de  leur  cit6. 

Rien  n'avait  coute  a  Sylla  pour  arriver  au  pouvoir:  la 
demoralisation  des  armees  (*),  le  pillage  des  villes,  le  mas- 
sacre des  habitants  et  1'extermination  de  ses  ennemis ;  rien 
ne  lui  couta  non  plus  pour  s'y  maintenir.  II  inaugura  sa 
rentree  au  senat  par  1'egorgement,  pres  du  temple  de  Bel- 
lone,  de  trois  mille  Samnites  qui  s'etaient  rendus  (*).  Un 
notubre  considerable  d'habitants  de  1'Italie  furent  prives  du 
droit  de  cite  qu'on  leur  avait  accorde  apres  la  guerre  des 
allies  (3) ;  il  inventa  une  nouvelle  peine,  la  proscription  (*),  et, 
dans  Rome  seule,  il  bannit  quatre  mille  sept  cents  citoyens, 
parmi  lesquels  quatre-vingt-dix  senateurs,  quinze  consulaires, 
deux  mille  sept  cents  chevaliers  (6).  Sa  fureur  s'appesantit 
principalement  sur  les  Samnites,  dont  il  redoutait  1'esprit 
d'independance,  et  il  aneantit  presque  entierement  cette  na- 
tion (8).  Quoique  son  triomphe  ait  etc  une  reaction  centre 
le  parti  populaire,  il  traita  en  prisonniers  de  guerre  les  en- 
fants  des  families  les  plus  nobles  et  les  plus  considered,  et, 
par  une  innovation  monstrueuse,  les  femmes  memes  subirent 
un  sort  pareil  (').  Des  listes  de  proscription,  affichees  au 

(')  "  Sylla  fomenta  ces  d6sordres  en  faisant  a  ses  troupes  des  largesses  et 
des  profusions  sans  bornes,  afin  de  corrompre  et  d'attirer  a  lui  les  soldats  des 
partis  contraires."  (Plutarque,  Si/lla,  xvi.) 

(")  Dion-Cassius  (XXXIV,  CXXXTI,  §  1)  porte  ce  chifire  a  8,000 ;  Appien, 
a  3,000.  Valere  Maxime  parle  de  trois  legions  (IX,  n,  i). 

(3)  "Un  grand  nombre  d'allies  et  de  Latins  furent  prive's  par  un  seul 
homme  du  droit  de  cite  qu'on  leur  avait  donn6  pour  leurs  services  nombreux 
et  honorables."     (Discours  de  Lepidus,  Salluste,  Fragm.  I,  6.)  —  "  Nous  avons 
vu  le  peuple  remain,  sur  la  proposition  du  dictateur  Sylla,  Oter,  dans  les  cornices 
des  centuries,  le  droit  de  cite  a  plusieurs  villes  municipales  ;  nous  Pavons  vu 
les  priver  aussi  des  terres  qu'elles  possedaient.  .  .  Quant  au  droit  de  cite,  1'in- 
terdiction  ne  dura  pas  meme  aussi  longtemps  que  le  despotisme  militaire  du 
dictateur."     (Ciceron,  Discours  pour  sa  maison,  xxx.) 

(4)  Appien,  Guerrcs  civilet,  I,  xi,  95.  —  Velleius  Paterculus,  II,  XXTIII. 
(*)  Appien,  Guerres  civiles,  I,  xi,  95. 

(«)  Strabon,  V,  IT,  20Y. 

(')  Dion-Cassius,  XXXIY,  CXXXTII,  §  1. 


238  TEMPS   ANTEKEEUKS   A   CESAR. 

Forum  avec  les  noms  des  suspects,  jetaient  la  terreur  dans 
les  families ;  rire  ou  pleurer  en  y  arretant  les  regards  etait 
un  crime  (').  M.  Pletorius  fut  egorge  pour  s'etre  evanoui  a 
la  vue  du  supplice  inflige  au  preteur  M.  Marius  (J) ;  denoncer 
1'asile  des  proscrits,  les  mettre  a  mort,  etait  un  titre  &  des 
recompenses  payees  par  le  tresor  public  et  s'elevant  jusqu'a 
douze  mille  drachmes  (environ  11,640  fr.)  par  tete  (3) ;  leur 
venir  en  aide,  avoir  eu  des  liaisons  d'araitie  ou  des  relations 
quelconques  avec  les  ennemis  de  Sylla,  suffisait  pour  etre 
puni  de  la  peine  capitale.  D'un  bout  de  1'Italie  a  1'autre, 
tous  ceux  qui  avaient  servi  sous  les  ordres  de  Marius,  de 
Carbon,  de  Norbanus,  furent  massacres  ou  bannis,  et  leurs 
biens  vendus  &  1'encan.  On  voulut  les  frapper  jusque  dans 
leur  posterite :  on  6ta  aux  enfants  et  petits-enfants  des 
proscrits  le  droit  d'heriter  de  leurs  peres  et  de  pretendre 
aux  charges  publiques  (4).  Tous  ces  actes  d'une  impitoyable 
vengeance  avaient  ete  autorises  par  une  loi  dite  Valeria, 
promulgue'e  en  672,  et  qui,  en  nommant  Sylla  dictateur,  lui 
conferait  des  pouvoirs  illimites.  Cependant  quoique  Sylla 
conservat  la  supreme  puissance,  il  laissa  chaque  annee  nom- 
mer  les  consuls,  exemple  suivi  plus  tard  par  les  empereurs. 

Le  calme  retabli  dans  Rome,  une  constitution  nouvelle 
fut  promulguee,  qui  rendait  a  1'aristocratie  son  ascendant. 
L'illusion  du  dictateur  fut  de  croire  qu'un  systeme  fonde  par 
la  violence,  sur  des  interets  ego'istes,  pourrait  lui  survivre. 
II  est  plus  facile  de  changer  les  lois  que  d'arreter  le  cours  des 
idees. 

.  La  legislation  des  Gracques  fut  abolie.  Les  senateurs, 
par  la  loijudiciaria,  acquirent  de  nouveau  le  privilege  exclu- 
sif  des  fonctions  judiciaires.  La  colonie  de  Capoue,  creation 
populaire,  fut  detruite  et  rendue  au  domaine.  Sylla  s'attri- 
bua  un  des  premiers  privileges  de  la  censure,  qu'il  avait  sup- 
prime'e :  la  nomination  des  membres  du  senat.  II  fit  en- 

(')  Dion-Cassius,  XXXIV,  cxxxvu. 

(3)  Val^re  Maxime,  IX,  n,  1. 

(*)  Plutarque,  Caton  d'Utique,  xxi. 

(4)  App?en,  Guerres  civiles,  I,  zi,  96.  —  Tile-Live,  Epitome,  LXXXIX. 


LIVBE  I,  CHAP.  VI. LES  GRACQUES,  MAKTTTS  ET  SYLLA.      239 

trer  dans  cette  assemblee,  decimee  pendant  la  guerre  civile, 
trois  cents  chevaliers.  Par  la  loi  sur  le  sacerdoce,  il  enleva 
aux  votes  du  peuple  et  rendit  au  college  le  choix  des  pontifes 
et  du  souverain  pontife.  II  restreignit  le  pouvoir  des  tribuns, 
ne  leur  laissant  que  le  droit  d'assistance,  auxilium(l),  et  leur 
defendant  de  pretendre  aux  magistratures  superieures  (*).  II 
se  flattait  d'eloigner  ainsi  les  ambitieux  d'une  carriere  desor- 
mais  sans  issue. 

II  admit  dans  Rome  dix  mille  nouveaux  citoyens  (appeles 
corn'diens)  (*),  pris  parmi  les  esclaves  dont  les  maitres  avaient 
6te  proscrits.  Des  affranchissements  semblables  eurent  lieu 
dans  le  reste  de  1'Italie.  II  avait  presque  extermine  deux 
nations,  les  Etrusques  et  les  Samnites ;  il  repeupla  les  con- 
trees  desertes  en  repartissant  sur  les  proprietes  de  ses  adver- 
saires  un  nombre  considerable  de  ses  soldats,  qiie  quelques 
auteurs  elevent  au  chiffre  prodigieux  de  quarante-sept  16- 
gions  (4),  et  crea  pour  ses  veterans  vingt-trois  colonies  mi- 
litaires  sur  le  territoire  enleve  aux  villes  rebelles  ('). 

Toutes  ces  mesures  arbitraires  etaient  dictees  par  1'esprit 
de  reaction ;  mais  celles  qui  suivent  furent  inspirees  par  la 
pensee  de  retablir  1'ordre  et  la  hierarchic. 

On  en  revint  aux  regies  ante'rieurement  adoptees  pour  la 
succession  des  magistratures  (').  Personne  ne  put  pretendre 
au  consulat  avant  d'avoir  exerce  la  preture ;  a  la  pre'ture, 
avant  d'avoir  ete  questeur.  On  fixa  trente  ans  pour  la  ques- 
ture,  quarante  pour  la  preture,  quarante-trois  pour  le  con- 
sulat. La  loi  exigeait  un  intervalle  de  deux  ans  entre  1'exer- 
cice  de  deux  magistratures  difierentes,  et  de  dix  entre  la 

(')  Appien,  I,  xi,  100.  —  Velleiu3  Paterculus,  n,  xxxi.  —  Uauxilium  ^tait 
la  protection  accordee  par  le  tribun  du  peuple  a  celui  qui  la  r6clamait. 
(")  Appien,  Guerres  civiles,  I,  xi,  100  et  suiv. 

(3)  Appien,  Guerres  civiles,  I,  c.     (Voyez,  sur  une  inscription  plac6e  par 
ces   affranchis  en  I'honneur  du  dictateur,  et  qui  a  e'te'  decouverte  en  Italic, 
Mommsen,  Inscriptiones  latirue  antiquissima,  p.  168.) 

(4)  Tite-Live,  Epitome,  LXXXIX. 

(*)  Appien,  Guerres  civiles,  I,  xi,  100. 

(')  Appien,  Guerres  civiles,  I,  xi,  100.  —  En  674  on  avait  dej&  fix"6 1'age 
exig6  pour  les  diffe>entes  magistratures.  (Tite-Live,  XL,  XLIV.) 


240  TEMPS   ANTEKIETIRS   A   CESAR. 

meme  magistrature,  regie  si  severement  maintenue,  que, 
pour  1' avoir  bravee  en  briguant  le  consulat  ('),  Lucretius 
Ofella,  un  des  partisans  les  plus  devoues  de  Sylla,  fut  mis  a 
mort.  Le  dictateur  retira  aux  affranchis  le  droit  de  voter, 
aux  chevaliers  les  places  d'honneur  dans  les  spectacles ;  il 
fit  cesser  les  adjudications  confiees  aux  fermiers  generaux, 
les  distributions  de  ble,  et  supprima  les  corporations,  qui 
offraient  un  veritable  danger  pour  le  repos  public.  Enfin, 
pour  mettre  des  bornes  au  luxe,  des  lois  soraptuaires  furent 
promulgu6es  (a). 

Par  la  loi  de  provinciis  ordinances,  il  voulut  regler  le 
gouvernement  des  provinces  et  en  ameliorer  1'administration. 
La  gestion  des  affaires  civiles  retenait  a  Rome  les  deux  con- 
suls et  les  huit  preteurs  pendant  1'annee  de  leur  charge. 
Us  prenaiSnt  ensuite,  en  qualite  de  proconsuls  ou  de  pro- 
preteurs,  le  commandement  d'une  des  dix  provinces,  qu'ils 
exeryaient  durant  un  an ;  des  lors  une  nouvelle  loi  curiate 
devenait  inutile  pour  renouveler  Vimperium ;  ils  le  conser- 
vaient  jusqu'a  leur  retour  a  Rome.  Trente  jours  leur  etaient 
accordes  pour  quitter  la  province  apres  1'arrivee  de  leurs 
successeurs  (8).  Le  nombre  des  preteurs,  des  questeurs,  des 
pontifes  et  des  augures  fut  augmente  (*).  Tous  les  ans  vingt 
questeurs  durent  etre  nommes,  ce  qui  assurait  le  recrute- 
ment  du  senat,  puisque  cette  charge  y  donnait  entree.  Sylla 
multiplia  les  commissions  de  justice.  II  prit  des  mesures  pour 
mettre  un  terme  aux  meurtres  qui  desolaient  1'Italie  (lex  de 
sicariis)  et  proteger  les  citoyens  contre  les  outrages  (lex  de 
injuriis).  La  lex  majestatis  completait,  pour  ainsi  dire,  la 
precedente  (6).  Au  nombre  des  crimes  de  lese-majeste,  punis 

(')  Appien,  Guerres  civiles,  I,  xi,  101.  —  Tite-Live,  Epitome,  LXXXIX. 
(a)  Aulu-Gelle,  II,  XXIT. 

(3)  Cic6ron,  Lettres  familieres,  Til,  6,  8,  10. 

(4)  Tite-Live,  Epitome,  LXXXIX. — Tacite,  Annales,  XI,  xxn.  —  Aurelius 
Victor,  Hommes  illustres,  LXXV. 

(6)  Cic6ron,  De  fOrateur,  II,  xxxix  —  "  Loi  qui  chez  les  anciens  embras- 
eait  des  objets  differcnts :  trahisons  &  1'armee,  seditions  a  Home,  abaissement 


LIVKE  I,  CHAP.  VI. LE8  GRACQUES,  MAKIU8  ET  SYIXA.       241 

de  la  peine  capitalc,  se  trouvent  les  exces  des  magistrals 
charges  de  Tad  ministration  des  provinces.  Quitter  son  gou- 
vernement  sans  conge  du  senat,  conduire  une  armee  hors  des 
limites  de  sa  province,  entreprendre  une  guerre  sans  autorisa- 
tion,  traiter  avec  des  chefs  etrangers,  tels  furent  les  princi- 
paux  actes  qualities  de  crimes  centre  la  Republique.  II  n'y 
en  avait  pas  un  dont  Sylla  ne  se  fut  rendu  coupable. 

Sylla  abdiqua  en  675,  seule  action  extraordinaire  qui  lui 
restat  a  accomplir.  Lui  qui  avait  porte  le  deuil  chez  tant  de 
families,  il  rentra  seul  dans  sa  maison,  a  travers  une  foule 
respectueuse  et  soumise.  Tel  etait  1'ascendant  de  son  ancien 
po  avoir,  soutenu  d'ailleurs  par  les  dix  mille  corneliens  pre- 
sents dans  Rome  et  devoues  a  sa  personne  ('),  que,  redevenu 
simple  citoyen,  on  le  laissa  agir  en  maitre  absolu,  et,  la  veille 
meme  de  sa  mort,  arrivee  en  676,  il  se  rendait  1'executeur 
d-'une  impitoyable  justice,  en  osant  faire  impunement  egor- 
ger  sous  ses  yeux  le  preteur  Granius,  coupable  de  concus- 
sion ('). 

Ses  funerailles  furent  d'une  magnificence  inou'ie  ;  on  porta 
son  corps  au  Champ-de-Mars,  ou  jflsqu'alors  les  rois  seuls 
avaient  etc  inhumes  (s).  II  laissait  Htalie  domptee,  mais  non 
soumise ;  les  grands  au  pouvoir,  mais  sans  autorite  morale ; 
ses  partisans  enrichis,  mais  tremblants  pour  leurs  richesses  ; 
les  nombreuses  victimes  de  la  tyrannic  terrassees,  mais 
fremissantes  sous  1' oppression ;  enfin,  Rome  avertie  qu*elle 
est  d^sormais  sans  defense  contre  1'audace  d'un  soldat 
heureux  (4). 

Vin.  L'histoire  des  cinquante  dernieres  annees  et  surtout 

de  la  majcste  du  peuple  remain  par  la  mauvaise  gestion  d'un  magistral." 
(Tacite,  Annales,  I,  LXXII.) 

(')  Appien,  Guerres  civiles,  I,  xn,  104. 

(2)  II  attendait  la  mort  du  dictateur  pour  frustrer  le  tr^sor  d'une  somme 
qu'il  dcvait  a  1'Etat.  (Plutarque,  Sylla,  XLTI.) 

(8)  Appien,  Guerre*  civiles,  I,  xn,  106. 

(4)  Sylla  avait  pris  le  surnom  ft  Heureux  (Felix)  (ifommscn,  Inscripti  met 
latince  antiquissima;,  p.  168),  ou  de  Fausttts,  suivant  Velleius  Paterculus. 
16 


242  TEMPS   AOTERIEUKS   A   CESAB. 

la  dictature  de  Sylla  montrent  jusqu'd,  1'evidence  que  1'Italie 
demandait  un  maltre.  Partout  les  institutions 
dictature  de  flechissaient  devant  le  pouvoir  d'un  seul,  soutenu 
non-seulement  par  ses  propres  partisans,  mais  en- 
core par  la  foule  indecise  qui,  fatiguee  de  1'action  et  de  la 
reaction  de  tant  de  partis  opposes,  aspirait  a  1'ordre  et  au  re- 
pos.  Si  la  conduite  de  Sylla  eut  etc  moderee,  ce  qu'on  nomma 
1'Empire  eut  probablement  commence  avec  lui  ;  mais  son 
pouvoir  fut  si  cruel  et  si  partial,  qu'apres  sa  mort  on  oublia 
les  abus  de  la  liberte  pour  ne  se  souvenir  que  des  abus  de  la 
tyrannic.  Plus  1'esprit  democratique  avait  pris  d'extension, 
et  plus  les  anciennes  institutions  perdaient  de  leur  prestige. 
En  effet,  comme  la  democratic,  confiante  et  passionnee,  croit 
toujours  ses  interets  mieux  represented  par  un  seul  que  par  un 
corps  politique,  elle  etait  sans  cesse  disposee  &  remettre  son 
avenir  a  celui  qui  s'elevait,  par  son  merite,  au-dessus  des 
autres.  Les  Gracques,  Marius  et  Sylla  avaient  tour  £  tour 
dispose  a  leur  gre  des  destinees  de  la  Republique,  foule 
impunement  aux  pieds  les  anciennes  institutions  et  les  an- 
ciennes coutumes ;  mais  leur  regne  fut  6phemere  ('),  car  ils 
ne  representaient  que  des  factions.  Au  lieu  d'embrasser 
dans  leur  ensemble  les  voeux  et  les  interets  de  toute  la  penin- 
sule  italique,  ils  favorisaient  exclusivement  telle  ou  telle 
classe  de  la  societe.  Les  uns  voulaient  avant  tout  assurer  le 
bieir-etre  des  proletaires  de  Rome  ou  1'emancipation  des 
Italiotes,  ou  la  preponderance  des  chevaliers ;  les  autres,  les 
privileges  de  1'aristocratie.  Us  echouerent. 

Pour  fonder  un  ordre  de  choses  durable,  il  fallait  un 
homme  qui,  s'elevant  au-dessus  des  passions  vulgaires,  reunit 
en  lui  les  qualitds  essentielles  et  les  idees  justes  de  chacun  de 
ses  devanciers,  et  evitat  leurs  defauts  comme  leurs  erreurs. 
A  la  grandeur  d'ame  et  a  1'amour  du  peuple  de  certains  tri- 
buns,  il  fallait  joindre  le  genie  militaire  des  grands  goneraux 

(*)  "  On  ne  peut  nier  que  Sylla  n'ait  eu  alors  la  puissance  d'un  roi,  quoiqu'iJ 
ait  petabli  la  R6publique."  (Cic6ron,  Discours  sur  la  reponse  des  aruspices, 

XXT.) 


LIVBE  I,  CHAP.  VI. LE8  GBACQUES,  MABIUS  ET  STLLA.      243 

et  le   sentiment    profond  du   dictateur  pour  1'ordre   et  la 
hierarchic. 

L'homme  capable  d'une  si  haute  mission  existait  deja; 
mais  peut-etre,  malgre  son  nom,  serait-il  reste  longtemps  en- 
core inconnu,  si  1'oeil  penetrant  de  Sylla  ne  1'eut  decouvert  au 
milieu  de  la  foule,  et,  par  la  persecution,  designe  a  1'attention 
publique.  Get  homme  etait  Cesar. 


LITRE    DEUXIEME. 

HISTOIRE    DE    JULES    CESAR. 


CHAPITRE    PREMIER. 

(654-684.) 

L  Yers   Pepoque   oh  Marius,  par  ses   victoires   sur  les 
Cimbres  et  les  Teutons,  sauvait  1'Italie  d'une  formidable  inva- 
sion, naissait  a  Rome  celui  qui  devait  un  jour,  en    premi^-san. 
domptant  de  nouveau  les  Gaulois  et  les  Germains,   ndes  de  C6Bar- 
retarder  de  plusieurs  siecles  1'irniption  des  Barbares,  donner 
aux  peuples  opprimes  la  conscience  de  Icars  droits,  assurer  a 
la  civilisation  romaine  sa  duree,  et  leguer  aux  chefs  future 
des  nations  son  nom  comme  embleme  consacre  du  pouvoir. 

Caius  Julius  Cesar  naquit  a  Rome  le  4  des  ides  de  quin- 
tilis  (12  juillet)  654  ('),  et,  en  son  honneur,  le  mois  de  quin- 

(')  Le  cclebre  auteur  allemand  Moramsen  (Histoire  romaine,  HI,  15) 
n'admet  pas  la  date  de  654.  II  propose,  mais  avec  reserve,  la  date  de  652, 
par  la  raison  que,  depuis  Sylla,  1'age  requis  pour  les  grandes  magistratures  6tait 
trente-sept  ans  pour  I'edilit6,  quarante  pour  la  preture,  quarante-trois  pour  le 
consulat,  et  comme  Cesar  avait  6te  edile  curule  en  689,  preteur  en  692,  consul 
en  695,  il  aurait,  s'il  etait  n6  en  654,  exerce  chacune  de  ces  magistratures  deux 
ans  avant  Page  legal. 

Cette  objection,  certes  assez  grave,  disparalt  a  nos  yeux  devant  d'autres 
temoignages  historiques.  D'ailleurs,  on  sait  qu'a  Rome  on  n'observait  guere 
la  loi,  quand  il  s'agissait  d'hommes  eminents.  Lucullus  fut  elev6  a  la  premiere 


Z4b  HISTOtKE   DE  JULES   CESAR. 

tills,  appele  Julius,  porte  depuis  1900  ans  le  nom  du  grand 
homme.  II  etait  fils  de  C.  Julius  Cesar  ('),  preteur,  mort 

magistrature  avant  1'age  exige,  et  Pompee  6tait  consul  &  trente-quatre  ans. 
(Appien,  Guerres  civiles,  I,  xrv.) —  Tacite,  a  ce  sujet,  s'exprime  en  ces  termes : 
"  Chez  nos  ancetres  cette  magistrature  (la  questure)  etait  le  prix  du  me"rite 
seul,  car  alors  tout  citoyen  avec  du  talent  avait  le  droit  de  pretendre  aux  hon- 
neurs ;  on  distinguait  meme  si  pen  Vdge  gu'une  extreme  jeunesse  n'excluait  ni 
du  consulat  ni  de  la  dictature."  (Annales,  XI,  xxn.)  —  Dans  tous  les  cas,  si 
1'on  admettait  1'opinion  de  M.  Mommsen,  il  faudrait  porter  la  naissance  de 
Ce"sar  non  pas  en  652,  mais  en  651.  En  effet,  s'il  6tait  n6  au  mois  de  juillet 
652,  il  nepouvait  avoir  quarante-trois  ans  qu'au  mois  de  juillet  695  ;  et,  comme 
la  nomination  des  consuls  pre'cedait  de  six  mois  leur  entre'e  en  charge,  c'est  au 
mois  de  juillet  694  qu'il  aurait  du  atteindre  1'age  legal,  ce  qui  reporterait  a 
l'anne"e  651  la  date  de  sa  naissance.  Mais  Plutarque  (Cesar,  LXIX),  Suetone 
(Cesar,  LXXXVIII),  Appien  (Guerres  civiles,  II,  CXLIX),  s'accordent  a  dire  que 
Cesar  avait  cinquante-six  ans  lorsqu'il  fut  assassine,  le  15  mars  710,  ce  qui  fixe 
sa  naissance  &  1'annee  654.  —  D'un  autre  cote,  suivant  Velleius  Paterculus  (II, 
xun),  Cesar,  sortant  a  peine  de  1'enfance,  fut  designe  flamine  de  Jupiter  par 
Marius  et  Cinna ;  or,  a  Rome,  1'enfance  finissait  a  quatorze  ans  environ,  et  le 
consulat  de  Marius  et  de  Cinna  6tant  de  668,  Cesar,  suivant  notre  calcul, 
serait  alors  entre"  en  effet  dans  sa  quatorzieme  anne'e.  Le  meme  auteur  ajoute 
qu'il  avait  environ  dix-huit  ans  lorsqu'en  672  51  s'eloigna  de  Rome  pour 
6 chapper  aux  proscriptions  de  Syila ;  nouvelle  raison  de  s'en  tenir  a  la  date 
pr6c6dente. 

Cdsar  fit  ses  premieres  armes  en  Asie,  a  la  prise  de  Mitylene,  en  674  (Tite- 
Live,  Epitome,  LXXXIX),  ce  qui  donne  vingt  ans  comme  date  de  son  entree 
au  service.  D'apres  Salluste  ( Catilina,  XLIX),  lorsque  Cesar  fut  nomm6  grand 
pontife,  en  concurrence  avec  Catulus,  il  e"tait  presque  adolescent  (adolescentu- 
IIM),  et  Dion-Cassius  le  dit  a  peu  pres  dans  les  mfcmes  termes.  Sans  doute  ils 
s'expriment  ainsi  a  cause  de  la  grande  disproportion  d'age  des  deux  candidats. 
L'expression  de  ces  auteurs,  quoique  impropre,  convient  mieux  neanmoins  a 
notre  systeme,  qui  attribue  trente-sept  ans  a  Cesar,  tandis  que  1'autre  lui  en 
donne  trente-neuf.  Tacite  egalement,  comme  on  le  verra  dans  la  note  5  de  la 
page  259,  en  parlant  de  1'accusation  contre  Dolabella,  tend  a  rajeunir  C6sar 
plutot  qu'a  le  vieillir. 

(')  La  famille  des  Julii  dtait  tres-ancienne,  et  1'on  trouve  des  pcrsonnages 
portant  ce  surnom  des  le  in8  siecle  de  Rome.  Le  premier  dont  1'histoire  fasse 
mention  est  C.  Julius  Julus,  consul  en  266.  II  y  eut  d'autres  consuls  de  la 
meme  famille,  en  272,  281,  en  307,  324 ;  des  tribuns  consulaires  en  330,  351, 
362,  367,  et  un  dictateur,  C.  Julius  Julus,  en  402 ;  mais  leur  filiation  est  peu 
connue.  La  gene"alogie  de  C6sar  ne  commence  en  ligne  directe  qu'a  partir  de 
Sextus  Julius  C6sar,  prdteur  en  646.  Nous  empruntons  a  1'histoire  de  Rome 


LIVEE  n,  CHAPITRE  i. — 654-684.  247 

subitement  &  Pise  vers  670  (1),  et  d'Aurelia,  issue  d'une  illus- 
tre  famille  plebeienne. 

Par  ses  ancetres  comme  par  ses  alliances,  Cesar  avait 

par  families,  du  savant  professeur  W.  Drumann  (t.  Ill,  p.  120  ;  Koenigsberg, 
1837),  la  genealogie  de  la  famille  des  Jules,  en  y  introduisant  une  seule  va- 
riante,  expliquee  dans  la  note  5  de  la  page  253. 


Sex.  Jul.  Ca-sar.    L.  Jul.  C*iar. 
Praetor  631.          —  Poplllia. 

L.  Jal.  Cam.        C.  Ja\.  C«war.  C.  Jul.  Ca»ar. 

Con.  —  664.              Strabon.  Prator. 

Cen«or.  ^diL  cur.  —  664.  —  Aurelia, 
—  Fttlvia. 


L.  Jnl.  Ca»ar.  Julia.  C.  Jul.  Casar.        Julia  major. 

Cot.  —  690.       —  M-Antonhu.          Dictator.        —  L.  Pinariua, 

I  —  P.  Lentulut.      —Cornelia.  --  Q.  Pedins. 


Julia. 


L.  JuL  Ca»ar.  —  Cn.  Pomp.  Mag. 

Cn.Poipeiu. 


L'opipion  la  plus  accreditee,  chez  les  anciens,  sur  1'origine  du  nom  de  Ce- 
sar, c'est  que  Julius  tua  un  elephant  dans  un  combat  En  langue  punique, 
ccesar  signifie  elephant.  Les  medailles  de  Cesar,  grand  pontife,  confirment 
cette  hypothese  :  au  revers  se  trouve  un  Elephant  foulant  aux  pieds  un  serpent. 
(Cohen,  Medailles  consulates,  pi.  XX,  10.)  On  sait  que  quelques  symboles 
des  medailles  romaines  sont  des  especes  d'armes  parlantes.  Pline  donne  une 
autre  etymologie  du  nom  de  Cesar  :  "  Primusque  Caesarum  a  caeso  matris  utero 
dictus,  qua  de  causa  et  Ccesones  appellati."  (Histoire  naturelle,  VH,  IT.)  — 
Festus  (p.  57)  s'exprime  ainsi:  "  Ccesar  a  ccesarie  dictus  est:  qui  scilicet  cum 
csesarie  natus  est,"  et  p.  45  :  "  ccEsariati  (comati)."  —  Enfin  Spartianus  (  Vie 
<F-/Elius  Vents,  u)  resume  en  ces  tennes  la  plupart  des  Etymologies  :  "  Cce- 
sarem  vel  ab  elephanto  (qui  lingua  Maurorum  ccesar  dicitur)  in  praelio  cseso,  eum 
qui  primus  sic  appellatus  est,  doctissimi  et  eruditissimi  viri  putant  dictum  ;  rel 
quia  mortua  matre,  ventre  casso  sit  natus;  vel  quod  cum  magnis  crinibus  sit 
utero  parentis  effusus  ;  vel  quod  oculis  caesiis  et  ultra  humanum  morem  vigu- 
erit."  —  (Voir  Isidore,  Origines,  IX,  HI,  12.  —  Servius,  Commentaire  sur 
rtineide,  I,  290,  et  Constantin  Manasses,  p.  71.) 

(')  Pluie,  Histoire  naturelle,  VII,  LIII.  —  "  Cesar  etait  dans  sa  seizieme 
annee  lorsqu'il  perdit  son  pere."  (Suetone,  i.) 


248  HISTOIKE   DE   JULES   CESAK. 

herite  du  double  prestige  que  donnent  une  origine  ancienne 
et  une  illustration  recente. 

D'un  cote,  il  pretendait  descendre  d'Anchise  et  de  Ve- 
nus (') ;  de  1'autre,  il  etait  neveu  du  celebre  Marius,  qui  avait 
epouse  sa  tante  Julie.  Lorsque  la  veuve  de  ce  grand  eapi- 
taine  mourut,  en  686,  Cesar  prononya  son  oraison  funebre,  et 
tra9a  ainsi  sa  propre  genealogie:  "Ma  tante  Julie,  par  le 
"  cote  maternel,  est  issue  des  rois ;  par  le  cote  paternel,  elle 
"  descend  des  dieux  immortels,  car  sa  mere  etait  une  Mar- 
"  cia  (*),  et  les  Marcius  Rex  sont  issus  d'Ancus  Marcius.  La 
"  famille  Julia,  a  laquelle  j'appartiens,  descend  de  Venus  elle- 
"  meine.  Ainsi  notre  maison  reunit  au  caractere  sacre  des 
"  rois,  qui  sont  les  plus  puissants  parmi  les  homines,  la  saintete 
"  reveree  des  dieux,  qui  tiennent  les  rois  eux-memes  dans  leur 
"d(jpendance(3)." 

Cette  orgueilleuse  glorification  de  sa  race  atteste  le  prix 
qu'on  mettait,  a  Rome,  &  1'anciennete  de  1'origine ;  mais 
Cesar,  issu  de  cette  aristocratic  qui  avait  produit  tant 
d'hommes  illustres,  et  impatient  de  marcher  sur  leurs  traces, 
montra,  des  son  jeune  age,  que  noblesse  oblige,  au  lieu 
d'imiter  ceux  dont  la  conduite  laissait  croire  que  noblesse 
dispense. 

Aurelia,  femme  d'un  caractere  eleve  et  de  mceurs  se- 
veres  (4),  contribua  surtout  a  developper,  par  une  direction 
sage  et  eclairee,  ses  heureuses  dispositions,  et  le  prepara  a 
se  rendre  digne  du  role  que  lui  reservait  la  destinee  (5).  Cette 

(])  "  n  6tait  issu  de  la  noble  famille  des  Jules,  et,  suivant  une  opinion 
accredited  depuis  longtemps,  il  tirait  son  origine  de  V6nus  et  d'Anchise." 
(Velleius  Paterculus,  II,  XLI.) 

(*)  En  effet,  la  gen*  Marcia,  une  des  plus  illustres  families  patriciennes  de 
Rome,  comptait  parmi  scs  ancetres  Numa  Marcius,  qui  avait  epouse  Pompilia, 
fille  de  Numa  Pompilius,  dont  il  avait  eu  Ancus  Marcius,  qui  fut  roi  de  Rome 
apres  la  mort  de  Tullus  Hostilius.  (Plutarque,  Coriolan,  i.  Numa,  xxvi.) 

(3)  Suetone,  Cesar,  vi.     Ce  passage,  tel  qu'on  le  traduit  ordinairement,  est 
inintelligible,  parce  que  les  traducteure  ont  rcndu  les  mots  Martii  Regcs  par  let 
rois  Mart'ms,  au  lieu  de  la  famille  des  Marcius  Rex. 

(4)  Plutarque,  Char,  x. 

(')  "Ainsi  Cornelie,  mere  des  Gracques;  ainsi  Aurelie,  mere  de  Cesar; 


LIVKE   H,    CHAPITRE   I. 654r-684.  249 

premiere  Education,  donnee  par  tme  mere  tendre  et  vertueuse, 
a  toujours  autant  d' influence  sur  notre  avenir  que  les  qualites 
naturelles  les  plus  precieuses.  Cesar  en  recueillit  les  fruits. 
II  re9ut  aussi  des  leyons  du  Gaulois  3V1*.  Antonius  Gniphon, 
philosophe  et  maitre  d'eloquence,  d'un  esprit  distingue,  d'une 
vaste  erudition,  tres-verse  dans  les  lettres  grecques  et  latines, 
qu'il  avait  cultivees  a  Alexandrie  (1). 

La  Grece  etait  toujours  la  patrie  des  sciences  et  des  arts, 
et  la  langue  de  Demosthene  familiere  a  tout  Remain  lettre  (*). 
Aussi  le  grec  et  le  latin  pouvaient-ils  <2tre  appeles  les  deux 
langues  de  1'Italie,  comme  ils  le  furent  plus  tard  par  1'em- 
pereur  Claude  (3).  Cesar  les  parlait  toutes  les  deux  avec  la 
meme  facilite,  et,  en  tombant  sous  le  poignard  de  Brutus,  il 
pronon9a  en  grec  les  derniers  mots  sortis  de  sa  bouche  (4). 

Quoique  avide  de  plaisirs,  il  ne  negligea  rien,  dit  Suetone, 
pour  acquerir  les  talents  qui  conduisaient  aux  honneurs 
publics.  Or,  selon  les  habitudes  romaines,  on  ne  parvenait 
aux  premieres  magistratures  que  par  la  reunion  des  merites 
les  plus  divers.  La  jeunesse  patricienne,  digne  encore  de  ses 
ancelres,  ne  restait  pas  oisive ;  elle  recherchait  les  charges 
religieuses  pour  dominer  les  consciences,  les  emplois  adminis- 
tratifs  .pour  agir  sur  les  interets,  les  discussions  et  les  discours 
publics  pour  capter  les  esprits  par  1'eloquence,  enfin  les 
travaux  militaires  pour  frapper  les  imaginations  par  1'eclat 
de  la  gloire.  Jaloux  de  se  distinguer  entre  tous,  Cesar  ne 
s'etait  pas  borne  a  1'etude  des  lettres :  il  avait  compose  de 
bonne  heure  des  ouvrages,  parmi  lesquels  on  cite  les  Louanges 
d'JETercule,  une  tragedie  d'  (Edipe,  un  Recueil  de  mots 

ainsi  Atia,  mere  d'Auguste,  prfeidfcrent,  nous  dit-on,  &  1'^ducation  de  leurs  en 
fants,  dont  elles  firent  de  grands  hommes."  (Tacite,  Dialogue  des  orateurs, 
XZTUI.) 

(')  "  Ingenii  magni,  memoriae  singularis,  nee  minus  grsece  quam  latine 
doctus."  (Suetone,  Sur  les  grammairiens  illustrcs,  vn.) 

(2)  "  A  sermone  graeco  puerum  incipere  malo."  (Quintilien,  Institution  ora- 
tmre,  I,  i.)» 

(s)  Claude,  s'adressant  a  un  Stranger  qui  parlait  grec  et  latin,  lui  dit: 
"  Puisque  tu  possedes  nos  deux  langues."  (Suetone,  Claude,  xui.) 

(4)  Kat  ai,  riicvov  !     (Suetone,  Cesar,  LXXXII.) 


250  HISTOIEE   DE   JTJLE8   CESAE. 

choisis  ('),  un  livre  sur  la  Divination  (°).  II  parait  que  ces 
ouvrages  etaient  ecrits  d'un  style  si  pur  et  si  correct,  qu'ils 
lui  valurent  la  reputation  d'ecrivain  eminent,  grams  auctor 
linguae,  latince  (3).  'II  fut  moins  heureux  dans  1'art  de  la 
poesie,  si  1'on  en  croitTacite  (*).  Cependant  il  nous  est  reste 
quelques  vers  adresses  a  la  m6moire  de  Terence  qui  ne  man- 
quent  pas  d'elegance  (*). 

L'education  avait  done  fait  de  Cesar  un  homme  distingue, 
avant  qu'il  fut  un  grand  homme.  II  reunissait  a  la  bonte  du 
coeur  une  haute  intelligence,  a  un  courage  invincible  (')  une 
eloquence  entralnante  (T),  une  memoire  remarquable  ('),  une 
generosite  sans  bornes ;  enfin  il  possedait  une  qualite  bien 
rare,  le  calme  dans  la  colere  (9).  "  Son  affabilite,  dit  Plutar- 

(')  Su6tone,  Cesar,  LVI. 

(")  "  Fort  jeune  encore,  il  parait  s'etre  attach^  au  genre  d'dloquence  adopte 
par  Strabon  C6sar,  et  meme  il  a  fait  entrer  mot  a  mot,  dans  sa  Divination, 
plusieurs  passages  du  discours  de  cet  orateur  pour  les  Sardiens."  (Su6tone, 
Cesar,  LV.) 

(3)  Aulu-Gelle,  IV,  xvi. 

(4)  "  Car  Cesar  et  Brutus  ont  aussi  fait  des  vers  et  les  ont  places  dans  les 
bibliotheques  publiques.     Poetes  aussi  faibles  que  Ciceron,  mais  plus  heureux 
que  lui,  parce  que  moins  de  personnes  surent  qu'ils  en  firent."     (Tacite,  Dia- 
logue des  orateurs,  xxi.) 

(')  Tu  quoque,  tu  in  summis,  o  dimidiate  Menander, 

Poneris,  et  merito,  puri  sermonis  amator. 
Lenibus  atque  utinam  scriptis  adjuncta  foret  vis, 
Comica  ut  sequato  virtus  polleret  honore 
Cum  Greeds ;  neque  in  hac  despectus  parte  jaceres ! 
Unum  hoc  maceror  et  doleo  tibi  deesse,  TerentS. 

(Su6tone,  Vie  de  Terence,  III,  v.) 

(8)  "  Liberal  jusqu'a  la  profusion  et  d'un  courage  au-dessus  de  la  nature 
humaine  et  meme  de  Timagination."  (Velleius  Paterculus,  II,  XLI.) 

(7)  "  H  tenait,  sans  contredit,  le  second  rang  parmi  les  orateurs  de  Rome." 
(Plutarque,  Cesar,  in.) 

(8)  "  Nam  cui  Hortensio,  LucuUove,  vel  Ccesari,  tarn  parata  unquam  adfuit 
recordatio,  quam  tibi  sacra  mens  tua  loco  momentoque,  quo  jusseris,  reddit 
omne  depositum  ?  "     (Latinus  Pacatus,  Panegyricus  in  77ieodosium,  xvm,  3.) 
—  Pline,  Hlstoire  naturelle,  VII,  xxv. 

(')  "  Quamvis  moderate  soleret  irasci,  maluit  tamen  non  posse."  (S6neque, 
Traite  de  la  colere,  IT,  xxm.) 


LIVKE  n,  CHAPITKE  i. — 654^684.  251 

"  que,  sa  politesse,  son  accueil  gracieux,  qualites  qu'il  avait 
"  a  un  degre  au-dessus  de  son  age,  lui  meritaient  1' affection 
"  du  peuple  (')." 

Deux  anecdotes  d'une  date  posterieure  doivent  trouver  ici 
leur  place.  Plutarque  rapporte  que  Cesar,  pendant  ses  can> 
pagnes,  surpris  un  jour  par  un  violent  orage,  se  refugia  dans 
une  chaumiere  ou  se  trouvait  une  seule  chambre,  trop  petite 
pour  plusieurs  personnes.  II  s'empressa  de  1'offrir  &  Oppius, 
1'un  de  ses  officiers,  malade,  et  lui-meme  passa  la  nuit  en 
plein  air,  disant  &  ceux  qui  1'accompagnaient :  "  II  faut 
"  laisser  aux  grands  les  places  d'honneur,  mais  ceder  aux 
"  malades  celles  qui  leur  sont  necessaires."  Une  autre  fois, 
Valerius  Leo,  chez  lequel  il  dinait  a  Milan,  lui  ayant  fait 
servir  un  plat  mal  assaisonne,  les  compagnons  de  Cesar  se 
recrierent,  mais  il  leur  reprocha  viveraent  ce  defaut  d'egards 
envers  son  note,  disant  "  qu'ils  etaient  libres  de  ne  pas  man- 
"  ger  d'un  plat  qui  leur  deplaisait,  mais  que  s'en  plaindre 
"  hautement  etait  un  manque  de  savoir-vivre  (*)." 

Ces  faits,  peu  importants  en  eux-memes,  temoignent  ce- 
pendant  et  du  bon  cceur  de  Cesar  et  de  cette  delicatesse  de 
1'homme  bien  eleve,  qui  observe  partout  les  convenances. 

A  ses  qualites  naturelles,  developpees  par  une  education 
brillante,  venaient  s'ajouter  des  avantages  physiques.  Sa 
taille  elevee,  ses  membres  arrondis  et  bien  proportionnes, 
imprimaient  a  sa  personne  une  grace  qui  le  distinguait  de 
tous  (').  II  avait  les  yeux  noirs,  le  regard  penetrant,  le  teint 
d'une  couleur  mate,  le  nez  droit  et  assez  fort.  Sa  bouche, 
petite  et  reguliere,  mais  avec  des  levres  un  peu  grosses, 
donnait  au  bas  de  sa  figure  un  caractere  de  bienveillance, 
tandis  que  la  largeur  de  son  front  annon9ait  le  developpe- 
ment  des  facultes  intellectuelles.  Son  visage  etait  plein,  du 
moins  dans  sa  jeunesse,  car  sur  les  bustes,  faits  sans  doute 

('-)  Plutarque,  Cesar,  IT. 
(2)  Plutarque,  Cesar,  xix. 

(')  "A  dea  avantages  ext^rieurs  qui  le  distinguaient  de  tous  les  autrea 
citoyens,  Cesar  joignait  une  &me  imp6tueuse  et  forte."  (Yelleius  Paterculus, 

II,  XLI.) 


252  HISTOIEE   DE   JULES   CESAR. 

vers  la  fin  de  sa  vie,  ses  traits  sent  plus  amaigris  et  portent 
des  traces  de  fatigue  (').  II  avait  la  voix  sonore  et  vibrante, 
le  geste  noble  et  un  air  de  dignite  regnait  dans  toute  sa  per- 
sonne  (a).  Son  temperament,  d'abord  delicat,  devint  robuste 
par  un  regime  frugal,  et  par  1'habitude  de  s'exposer  a  1'in- 
temperie  des  saisons  (').  Adonne,  des  sa  jeunesse,  a  tous  les 
exercices  du  corps,  il  montait  a  cheval  avec  hardiesse  (*),  et 
supportait  sans  peine  les  privations  et  les  fatigues  (B).  Sobre 
dans  sa  vie  habituelle,  sa  sante  n' etait  alteree  ni  par  1'exces 
du  travail  ni  par  1'exces  des  plaisirs.  Cependant  dans  deux 
occasions,  la  premiere  a  Cordoue,  la  seconde  a  Thapsus,  il  fut 
pris  d'attaques  nerveuses,  confondues  a,  tort  avec  l'epilepsie('). 
.11  portait  une  attention  particuliere  a  toute  sa  personne, 
se  rasait  avec  soin  ou  se  faisait  epiler  la  barbe,  ramenait 
artistement  ses  cheveux  sur  le  devant  de  la  tete,  ce  qui  lui 
servit,  dans  un  age  plus  avance,  a  caeher  son  front  devenu 
chauve.  On  lui  reprochait  comme  une  affectation  de  se 
gratter  la  tete  avec  un  seul  doigt,  de  peur  de  deranger  sa 
coiffure  (T).  Sa  raise  etait  recherchee  ;•  sa  toge  etait  garnie 
ordinairement  d'un  laticlave  orne  de  franges  jusqu'aux  mains 
et  retenu  par  une  ceinture  nouee  nonchalamment  autour  des 
reins,  costume  qui  distinguait  la  jeunesse  elegante  et  effe- 
minee  de  cette  epoque.  Mais  Sylla  ne  se  trompait  pas  a  ces 
apparences  de  frivolite,  et  repetait  qu'il  fallait  prendre  garde 

(J)  Suetone,  Cesar,  XLV. 

(2)  "  II  tient  de  sa  voix,  de  son  geste,  de  1'air  grand  et  noble  de  sa  per- 
sonne, une  certaine  maniere  de  dire  toute  brillante  et  sans  le  moindre  artifice." 
(Cic6ron,  Brulvx,  LXXY,  copie  par  Suetone,  Cesar,  LY.) 

(3)  Plutarque,  Cesar,  xvin. 

(4)  "  II  eut,  des  sa  premiere  jeunesse,  une  grande  habitude  du  cheval,  et  il 
avait  acquis  la  facilite  de  courir  bride  abattue,  les  mains  jointes  derriere  le 
dos."     (Plutarque,  Cesar,  xvin.) 

(6)  "  II  prenait  ses  repas  et  ce'dait  au  sommeil  sans  en  gouter  le  plaisir,  et 
Beulement  pour  obuir  ^  la  n6cessite."     (Velleius  Paterculus,  II,  XLI.) 

(8)  Suetone,  Cesar,  LIII. — Plutarque,  Cesar,  xvin  et  LVIII. 

(7)  "  .  .  .  Et  quand  je  regardc,  disait  Ciceron,  ses  cheveux  si  artistement  dis- 
pos6s,  et  quand  je  le  vois  se  gratter  la  tete  d'un  seul  doigt,  je  ne  saurais  croire 
qu'un  tel  homme  puisse  concevoir  un  dessein  si  noir,  de  renverser  la  Repu- 
blique  romaine."     (Plutarque,  Cesar,  iv.) 


LITRE  n,  CHAPI-TEE  i. — 654-684.  253 

a  ce  jeune  homme  &  la  ceinture  relachee  (').  II  avait  le  gout 
des  tableaux,  des  statues,  des  bijoux,  et  portait  toujours  au 
doigt,  en  souvenir  de  son  origine,  un  anneau  stir  lequel  6tait 
gravee  la  figure  de  Venus  armee  (*). 

En  resume,  au  physique  et  au  moral,  on  trouvait  dans 
Cesar  deux  natiires  rarement  reunies  dans  la  memo  personne. 
II  joignait  la  delicatesse  aristocratique  du  corps  au  tempera- 
ment nerveux  de  1'homme  de  guerre,  les  graces  de  1'esprit  a 
la  profondeur  des  pensees,  1'amour  du  luxe  et  des  arts  &  la 
passion  de  la  vie  militaire  dans  toute  sa  sirnplicite  et  sa  ru- 
desse ;  en  un  mot,  il  alliait  1'elegance  des  formes,  qui  seduit, 
ii  1'energie  du  caractere,  qui  commande. 

II.  Tel  etait  Cesar  &  Page  de  dix-huit  ans,  quand  Sylla 
s'empara  de  la  dictature  (').  Deja,  il  attirait  les  regards  a 
Rome  par  son  notn,  son  esprit,  ses  manieres  affa- 

C^sar  persecute 

bles,  qui  plaisaient   aux  hommes,   et  peut-etre   parSyiia 
encore  plus  aux  femmes. 

L'influence  de  son  oncle  Marius  1'avait  fait  nommer,  a 
Page  de  quatorze  ans,  pretre  de  Jupiter,  flamen  dialis  ('). 
Fiance  a  seize  ans,  sans  doute  malgre  lui,  &  Cossutia,  fille 
d'un  riche  chevalier,  il  s'etait  degage  de  sa  promesse  (*)  des 

(')  Suetone,  Cesar,  XLV.  —  Cice'ron  disait  egalement:  "Je  me  suis  Iaiss6 
prendre  a  sa  maniere  de  se  ceindre,"  faisant  allusion  a  sa  robe  trainante,  qui 
lui  donnait  1'apparence  effemin^e.  (Macrobe,  Saturnales,  II,  in.) 

(a)  Dion-Cassius,  XLHI,  XLIII. 

(')  Velleius  Paterculus,  II,  XLI. 

(4)  Suetone  (Cesar,  i)  dit  que  C6sar  fut  designe  (destinatvs)  flamine ;  Vel- 
leius Paterculus  (II,  XLIII)  qu'il  fut  cree  flamine.  A  notre  avis,  il  avait  ete 
cree,  mais  non  inaugure  flamine ;  or,  tant  qu'on  n'avait  pas  accompli  cette 
formalite,  on  n'6tait  que  flamine  d6sign6.  Ce  qui  prouve  qu'il  n'avait  jamais 
6te  inaugure,  c'est  que  Sylla  put  le  r6voquer ;  et,  d'un  autre  cote,  Tacite  dit 
(Annales,  III,  LVIII)  qu'apres  la  mort  de  Cornelius  Merula  le  flaminat  de  Ju- 
piter 6tait  reste  vacant  pendant  soixante  et  douze  annees,  sans  que  le  culte 
special  de  ce  dieu  cut  ete  interrompu.  —  Ainsi  on  ne  comptait  pas  evidem- 
ment  comme  un  flaminat  reel  celui  de  C6sar,  puisqu'il  n'etait  jamais  entr6  en 
charge. 

(*)  "  Dimissa  Cossutia  ....  quae  prastextato  desponsata  fuerat."  (Suetone, 
Cesar,  i.)  Le  passage  de  Suetone  indique  clairement  qu'il  6tait  fianc6  et  non 


254:  HISTOHtE   DE   JULES   CESAK. 

la  mort  de  son  pere,  pour  resserrer,  une  annee  apres,  son  alli- 
ance avec  le  parti  populaire,  en  epousant,  en  671,  Cornelia, 
fille  de  L.  Cornelius  Cinna,  ancien  collegue  de  Marius  et  le 
representant  de  sa  cause.  De  ce  mariage  naquit,  1'annee  sui- 
vante,  Julie,  qui  plus  tard  fut  la  femme  de  Pompee  ('). 

Sylla  vit  avec  ombrage  ce  jeune  homme,  dont  on  s'occu- 
pait  deja,  quoiqu'il  n'eut  encore  rien  fait,  se  Her  plus  etroi- 
tement  a  ceux  qui  lui  etaient  opposes.  II  voulut  le  contrain- 
dre  a  repudier  Cornelia,  mais  il  le  trouva  inebranlable.  Lors- 
que  tout  flechissait  devant  sa  volonte,  que,  par  son  ordre, 
Pison  se  separait  d'Annia,  veuve  de  Cinna  ("),  et  que  Pompee 
chassait  ignominieusement  sa  femme,  fille  d'Antistius,  mort 
a  cause  de  lui  (3),  pour  epouser  £milie,  belle-fille  du  dictateur, 
Cesar  maintenait  son  independance  au  prix  de  sa  surete  per- 
sonnelle. 

Devenu  suspect,  il  fut  prive  de  son  sacerdoce  (4),  de  la  dot 
de  sa  femme,  et  declare  incapable  d'heriter  de  sa  famille. 
Oblige  de  se  cacher  aux  environs  de  Rome  pour  se  sous- 
traire  aux  persecutions,  il  changeait  de  retraite  chaque  nuit, 
quoique  malade  de  la  fievre;  mais,  arr6te  par  une  bande 
d'assassins  aux  gages  de  Sylla,  il  gagna  le  chef,  Cornelius 
Phagita,  en  lui  donnant  deux  talents  (environ  12,000  fr.)  (B), 
et  sa  vie  fut  preservee.  Notons  ici  que,  parvenu  a  la  souve- 
raine  puissance,  Cesar  rencontra  ce  meme  Phagita,  et  le 

marie  &  Cossutia,  car  Suetone  se  sert  du  mot  dimittere,  qui  veut  dire  liberer, 
et  non  du  mot  repudiare,  avec  son  veritable  sens ;  de  plus,  despoiisala,  qui 
signifie  fiancee.  —  Plutarque  dit  que  Cornelia  fut  la  premiere  femme  de  C6sar, 
quoiqu'il  pr6tende  qu'il  epousa  Pompeia  en  troisiemes  noces.  (Plutarque, 
Cesar,  v.) 

(')  Plutarque,  Cesar,  v. 

(')  Velleius  PateFculus,  II,  XLI. 

(3)  "  Quelle  indignite  d'introduire  dans  sa  maison  une  femme  enceinte,  du 
vivant  meme  de  son  mari,  et  d'en  chasser  ignominieusement,  cruellement,  An- 
tistia,  dont  le  pere  venait  de  perir  pour  le  mari  qui  la  repudiait !"    (Plutarque, 
Pompee,  vni.) 

(4)  Suetone,  Cesar,  i. 

(5)  Plutarque,  Cesar,  i.  —  Suetone,  Cesar,  LXXIV.  —  Sur  la  valeur  du  talent, 
voyez  page  100,  note  6. 


LIVKE  n,  CHAPITRE  i. — 654-684.  255 

traita  avec  indulgence,  sans  se  souvenir  du  passe  (').  Cepen- 
dant  il  errait  toujours  dans  la  Sabine.  Son  courage,  sa  con- 
stance,  sa  naissance  illtistre,  son  ancienne  qualite  de  flaraine, 
exciterent  un  interet  general.  Bientot  des  personnages  im- 
portants,  tels  qu'Aurelius  Cotta,  frere  de  sa  mere,  et  Mamer- 
cus  Lepidus,  allie  de  sa  famille,  intercederent  en  sa  faveur  (2). 
Les  vestales  aussi,  dont  la  seule  intervention  empe'chait  toute 
violence,  n'epargnerent  pas  leurs  prieres  (').  Vaincu  par 
tant  de  solicitations,  Sylla  ceda  enfin,  en  s'ecriant :  "  Eh 
"  bien,  soit,  vous  le  voulez  ;  mais  sachez  que  celui  dont  vous 
"  demandez  la  gr&ce  causera  un  jour  la  perte  du  parti  des 
"grands,  pour  lequel  nous  avons  combattu  ensemble,  car, 
"  croyez-moi,  il  y  a  dans  ce  jeune  homrae  plusieurs  Marius  (4)." 
Sylla  avait  devine  juste  ;  plusieurs  Marius  en  effet  se  ren- 
contraient  dans  Cesar ;  Marius  grand  capitaine,  mais  avec 
un  plus  vaste  genie  militaire ;  Marius  ennemi  de  1'oligarchie, 
mais  sans  passions  haineuses  et  sans  cruaute ;  Marius  enfin, 
non  plus  Fliomme  d'une  faction,  mais  1'homme  de  son  siecle. 

III.  Cesar  ne  voulut  pas  rester  froid  spectateur  du  regne 
sanguinaire  de  Sylla,  et  partit  pour  1'Asie,  ou  il  re9ut  1'hos- 
pitalite  de  Nicomede,  roi  de  Bithynie.     Peu  de   C5gar  en  ABie 
temps  apres,  il  prit  part  aux  hostilites  qui  con-   (678-674>- 
tinuaient  centre  Mithridate.      Les  jeunes  gens   de   grande 
famille  qui  desiraient  faire  leur  apprentissage  militaire  sui- 
vaient  un  general  a  1'armee.     Admis  dans  son  intimite,  sous 
le  nom  de  contubernales,  ils  4taient  attaches  a  sa  personne. 

(!)  Su6tone,  Cesar,  LXXIT. 

(2)  Suetone,  Cesar,  i. 

(3)  Les  vestales  jouissaient  de  grands  privileges  ;  venaient-elles  &  rencontrer 
fortuitement  un  criminel  qu'on  menait  au  supplice,  celui-ci  etait  mis  en  liberte. 
(Plutarque,  Numa,  xiv.)     Valere  Maxirae  (V,  iv,  6)  rapporte  le  fait  suivant : 
"  La  vestale  Claudia,  voyant  qu'un  tribun  du  peuple  s'appr&ait  a  arracher  par 
Tiolence  son  pere,  Appius  Claudius  Pulcher,  de  son  char  de  triomphe,  s'inter- 
posa  entre  le  tribun  et  ce  dernier,  en  vertu  du  droit  qu'elle  avait  de  s'opposer 
aux  violences."  —  Ciceron  (Diacours pour  Cceliu^xiv)  fait  egalement allusion 
a  cette  anecdote  celebre. 

(4)  Suetone,  Cesar,  i. 


256  HISTOIEE   DK  JULES   CESAK. 

C'est  en  cette  qualite  que  Cesar  accompagna  Ic  preteur  M. 
Minucius  Thermus^),  qui  1' envoy  a  vers  Nlcomede,  pour  re- 
clamer  sa  cooperation  au  siege  de  Mitylerie,  occupee  par  les 
troupes  de  Mithridate.  Cesar  reussit  dans  sa  mission,  et,  a 
son  retour,  il  concourut  a  la  prise  de  la  ville.  Ayant  sauve 
la  vie  a  un  soldat  remain,  il  re§ut  de  Thermus  une  cpuronne 
civique  (*). 

Peu  de  temps  apres,  il  retourna  en  Bithynie  pour  y  de- 
fendre  la  cause  d'un  de  ses  clients.  Sa  presence  frequente 
a  la  cour  de  Nicomede  servit  de  pretexte  a  une  accusation 
de  honteuse  condescendance.  Cependant  les  relations  de 
Cesar  avec  les  Bithyniens  s'expliquent  naturellement  par  les 
sentiments  de  reconnaissance  pour  1'hospitalite  qu'il  en  avait 
re§ue:  ce  fut  cette  raison  qui  1'engagea  a  deTendre  toujours 
leurs  interets  et  plus  tard  a  devenir  leur  patron,  comme  il 
resulte  du  fragment  d'un  discours  conserve  par  Aulu-Gelle  (3). 
Les  motifs  de  sa  conduite  furent  neanmoins  tellement  dena- 
tures, que  des  allusions  injurieuses  se  retrouvent  dans  cer- 
tains debats  du  senat  et  jusque  dans  les  chansons  des  soldats 
qui  suivaient  son  char  de  triomphe  (4).  Mais  ces  sarcasmes, 

(')  Suetone,  Cesar,  H. 

(•)  Suetone,  Cesar,  n.  —  Pline,  XVI,  IT.  —  Aulu-Gelle,  V,  vi. 

(3)  C.  Cesar,  grand  pontife,  dans  son  discours  pour  les  Bithyniens,  s'exprime 
ainsi  dans  son  exorde :  "  L'hospitalite  que  j'ai  re9ue  du  roi  Nicomede,  le  lien 
d'amitie  qui  m'unit  a  ceux  dont  la  cause  est  debattue,  ne  m'ont  pas  permis, 
Marcus  Juncus,  de  decliner. cette  charge  (celle  d'etre  Vavocat  des  Bithyniens) ; 
car  la  mort  ne  doit  pas  effacer  chez  leurs  proches  la  memoire  de  ceux  qui  out 
vecu,  et  Ton  ne  saurait,  sans  la  derniere  des  hontes,  abandonner  ses  clients, 
eux  a  qui  nous  devons  appui,  immediatement  apres  nos  proches."  (Aulu-Gelle, 
V,  xin.) 

(4)  "  Rien  ne  porta  prejudice  a  sa  reputation  sous  le  rapport  de  la  pudicite, 
dit  Suetone,  excepte  son  sejour  chez  Nicomede  ;  mais  1'opprobre  qui  en  rejaillit 
sur  lui  fut  grave  et  durable  ;  il  1'exposa  aux  railleries  de  tous.    Je  ne  dirai  rieu 
de  ces  rers  si  connus  de  Calvus  Licinius : 

Bithynia  quidquid 

Et  pedicator  Cassaris  unquam  habuit 

"  Je  tairai  les  discours  de  Dolabella  et  de  Curion  le  pere  ...  Je  ne  m'arreterai 
pas  non  plus  aux  edits  par  lesquels  Bibulus  affichait  publiquement  son  collegue, 
en  le  taxant  de  rcine  de  Bithynie  .  .  .  M.  Brutus  nous  apprend  qu'un  certain 


LIVBE  n,  CHAPITKE  i. — 654-684.  257 

oil  per9ait  plus  de  haine  que  de  verite,  comme  dit  Ciceron 
lui-mCme,  magis  odio  firmata  qicam  prcesidio  ('),  ne  furent 
repandus  par  ses  adversaires  que  bien  plus  tard,  c'est-a-dire 
ii  unc  de  ces  cpoques  d'effervesceuce  ou  les  partis  politiques, 
pour  se  decrier  mutuellement,  ne  reculent  devant  aucune 
calomnie  (*).  Malgre  le  relachement  des  moeurs,  rien  n'etait 
plus  capable  de  nuire  a  la  reputation  de  Cesar  que  cette  ac- 
cusation, car.  une  semblable  impudicite  non-seulement  etait 
frappee  de  reprobation  dans  les  rangs  de  Tarmee  ('),  mais, 
commise  avec  un  etranger,  elle  eut  ete  1'oubli  le  plus  degra- 
dant  de  la  dignite  romaine.  Aussi  Cesar,  que  son  amour 
pour  les  femmes  devait  mettre  a  1'abri  d'un  pareil  soup9on,  le 
repoussait-il  avec  une  juste  indignation  (4). 

Octavius,  que  le  derangement  de  sa  tete  autorisait  a  tout  dire,  se  trouvant  un 
jour  dans  une  assemble  nombreuse,  appela  Pompee  roi,  puis  salua  Cesar  du 
nom  de  reine.  C.  Memmius  aussi  lui  reproche  de  s'etre  mele  avec  d'autrea 
debauches  pour  presenter  a  Nicomede  les  vases  et  le  vin  de  la  table ;  et  il  cite 
le  nom  de  plusieurs  negociants  remains  qui  6taient  aunombre  des  convives.  .  . 
Ciceron  1'apostropha  un  jour  en  p'ein  senat  C6sar  y  defendait  la  cause  de  Nysa, 
fille  de  Nicomede ;  il  rappelait  les  obligations  qu'il  avait  a  ce  roL  "  Passons  sur 
"  tout  cela,  je  te  prie,  s'^cria  Ciceron ;  on  ne  salt  que  trop  ce  qu'il  t'a  donne  et 
"ce  qu'il  a  re9u  de  toi."  A  son  triomphe  sur  les  Gaules,  les  soldats,  parmi  les 
vers  satiriques  qu'ils  ont  coutume  de  chanter  en  suivant  le  char  du  general, 
r^peterent  ceux-ci,  qui  sout  fort  connus : 

Gallias  CfEsar  subegit,  Nicomedes  Caesarem. 
Ecce  Caesar  nunc  triumphat,  qui  subegit  Gallias  : 
Nicomedes  non  triumphat,  qui  subegit  Caesarem." 

(Suetone,  Cesar,  XLIX.) 

(J)  Ciceron,  Lettres  d  Aiticus,  H,  xix. 

(')  Ces  bruits,  comme  d'autres  calomnies,  furent  propages  par  les  ennemis 
de  Cesar,  tels  que  Curion  et  Bibulus,  et  rdp^tes  dans  les  annales  ridicules  de 
Tanusius  Geminus  (Suetone,  Cesar,  ix),  dont  Seneque  infirmait  1'autorite. 
"  Tu  sais  que  1'on  ne  fait  pas  cas  de  ces  annales  de  Tanusius  et  comment  on 
les  appclle."  (Seneque,  £pitre  93.)  Catulle  (xxxvi,  1)  nous  donne  ce  terme 
de  mepris,  auquel  Seneque  fait  allusion  (cacata  charta). 

(3)  "  Marius  avait  dans  son  armee  un  neveu  nomm6  Caius  Lucius,  qui,  ^pria 
d'uue  passion  honteuse  pour  un  de  ses  subordonnes,  se  porta  sur  lui  a  un  acte 
de  violence.    Celui-ci  lira  son  6pee  ct  le  tua.    Cit6  devant  le  tribunal  de  Marius, 
au  lieu  d'etre  puni,  il  fut  comble  d'eloges  par  le  consul,  qui  lui  donna  unc  de 
ces  couronnes  recompense  ordinaire  du  courage."    (Plutarque,  Mariut,  xv.) 

(4)  "  Cesar  n'etait  pas  fache  qu'on  1'accusat  d'avoir  aim6  Cleopatre,  mais  il  nc 

ir 


258  HISTOIEE   DE   JULES   CESAK. 

Apres  avoir  fait  ses  premieres  armes  au  siege  de  Mitylene, 
Cesar  servit  sur  la  flotte»du  proconsul  P.  Servilius  (676), 
charge  de  faire  la  guerre  aux  pirates  cilicieus,  et  qui  re9ut 
plus  tard  le  surnom  tflsauricus  pour  s'etre  empare  d'Isaura, 
leur  principal  repaire  ('),  et  avoir  fait  la  conquete  d'une  partie 
de  la  Cilicie.  Cependant  il  resta  peu  de  temps  avec  Servilius, 
et,  ay  ant  appris  la  mort  de  Sylla,  il  retourna  a  Rome  ("). 

TV.  La  Republique,  divisee  entre  deux  partis,  etait  &  la 
veille  de  retomber  dans  la  guerre  civile,  que  suscitait  la  di- 
vergence d'opinions  des  deux  consuls,  Lepidus  et 
tour  4  Rome  Catulus.  Us  etaient  prets  a  en  venir  aux  mains. 
Le  premier,  elev6  au  consulat  contre  1'avis  de 
Sylla,  mais  par  1'influence  de  Pompee,  fomentait  une  insurrec- 
tion. "  II  alluma,  dit  Florus,  le  feu  de  la  guerre  civile  au 
"  bucher  meme  du  dictateur  (')."  II  voulait  abroger  les  lois 
Corneliennes,  rendre  aux  tribuns  leur  puissance,  aux  proscrits 
leurs  droits,  aux  ajlies  leurs  terres  (4).  Ces  tentatives  contre 
le  regime  etabli  par  le  dictateur  s'accordaient  avec  les  idees 
de  -Cesar,  et  on  chercha  par  des  offres  seduisantes  a  le  meler 
aux  intrigues  qui  se  tramaient  alors,  mais  il  refusa  (5). 

Le  senat  parvint  a  faire  jiirer  aux  consuls  de  se  recon- 
cilier,  et  crut  assurer  la  paix  en  donnant  a  chacun  d'eux  un 
commandement  militaire.  Catulus  re9ut  le  gouvernement  de 
1'Italie,  et  Lepidus  celui  de  la  Gaule  cisalpine.  Ce  dernier, 
avant  de  se  rendre  dans  sa  province,  parcourut  I'^trurie, 
ou  les  partisans  de  Marius  vinrent  se  joindre  a  lui.  Le  senat, 
instruit  de  ces  tentatives,  le  rappela  a  Rome,  vers  la  fin  de 
1' an  nee,  pour  tenir  les  cornices  (').  Lepidus,  laissant  le  pre- 
teur  Brutus  canape  sous  Modene,  marcha  sur  Rome  a  la  tete 

pouvait  souffrir  qu'on  publiat  qu'il  avait  6te  aimd  de  Nicombde.     Iljurait  que 
c'etait  une  calomnie."     (Xiphilin,  Jules  Cesar,  p.  30,  6dit.  Paris,  1678.) 

(l)  Orose,  V,  xxm. 

(a)  Su6tone,  Cesar,  in. 

(*)  Florus,  III,  xxm. 

(4)  Appien,  I,  cvn. 

(')  Su6tone,  Cesar,  in. 

(')  Salluste,  Fragments,  I,  p.  363. 


LIVKE  n,  CHAPITKE  i. — 654-684.  259 

de  son  armee.  Battu  au  pont  Milvius  par  Catulus  et  Pompee, 
il  se  retira  sur  les  cotes  de  I'l^trurie,  et,  apres  une  nouvelle 
defaite,  s'enfuit  en  Sardaigne,  oil  il  termina  miserablement  sa 
carriere  (').  Perpenna,  son  lieutenant,  alia,  avec  les  debris 
de  ses  troupes,  rejoindre  Sertorius  en  Espagne. 

Cesar  avait  eu  raison  de  rester  Stranger  a  ces  mouve- 
ments,  car  non-seulement  le  caractere  de  Lepidus  ne  lui 
inspirait  aucune  confiance  (*),  mais  il  devait  penser  que  la 
dictature  de  Sylla  etait  trop  recente,  qu'elle  avait  inspire" 
trop  de  craintes,  cree  trop  d'interets  nouveaux,  pour  que  la 
reaction,  incomp!6te  dans  les  esprits,  put  deja  reussir  par  les 
armes.  II  fallait,  pour  le  moment,  se  borner  a  agir  sur  1'opi- 
nion  publique,  en  fletrissant  par  la  parole  les  instruments  de 
la  tyrannic  passee. 

Le  moyen  le  plus  ordinaire  d'entrer  dans  la  carriere  poli- 
tique  etait  de  susciter  un  proces  a  de  hauts  personnages  (s) ; 
le  succes  iraportait  peu ;  1'essentiel  etait  de  se  mettre  en  evi- 
dence par  quelque  discours  remarquable  et  de  faire  preuve  de 
patriotisrae. 

Cornelius  Dolabella,  un  des  amis  de  Sylla,  honore  du 
consulat  et  du  triomphe,  et  deux  ans  auparavant  gouverneur 
de  la  Macedoine,  fut  alors  accuse  par  Cesar  d'exces  commis 
dans  son  gouvernement  (677).  II  fut  absous  par  le  tribunal, 
compose  des  creatures  du  dictateur  (*) ;  1'opinion  publique 
n'en  loua  pas  moins  Cesar  d'avoir  ose  attaquer  un  homme 
que  soutenaient  des  personnages  eminents  et  que  defen- 
daient  des  orateurs  tels  que  Hortensius  et  L.  Aurelius  Cotta. 
D'ailleurs,  il  deploya  une  telle  eloquence,  qne  ce  premier 
discours  lui  valut  tout  d'abord  une  veritable  celebrite  (6). 

(')  Floras,  III,  xxni. 

(a)  Suetone,  Cesar,  in. 

(')  "  Les  Remains  regardaient  comme  honorables  les  accusations  qui  n'a- 
vaient  pas  pour  motif  des  ressentiments  particuliers,  et  Ton  aimait  que  les 
jeunes  gens  s'attachassent  a  la  poursuite  des  coupables  comme  des  chiens  g6- 
nereux  s'acharnent  sur  les  b6tes  sauvages."  (Plutarque,  Lucullw,  i.) 

(4)  Plutarque,  Cesar,  IT. — Asconius,  Ditcmirs  pour  Scaurus,  XVI,  n,  245, 
ed.  Schiitz. 

(6)  Valere  Maxime,  vm,  ix,  §  3.     "  Cesar  avait  vingt  et  un  ans  lorsqu'il 


260  HISTOIKE   DE   JULES   CESAK. 

Encourage  par  ce  succes,  Cesar  cita,  devant  le  preteur  M. 
Lucullus,  C.  Antonius  Hybrida,  pour  avoir,  a  la  tete  d'un 
corps  de  cavalerie,  pille  quelques  parties  de  la  Grece  lorsque 
Sylla  revenait  d'Asie  (1).  L'accuse  fut  egalement  absous, 
mais  la  popularite  de  1'accusateur  augmcnta  encore.  II  prit 
aussi  probablement  la  parole  dans  d'autres  causes  demeurees 
inconnues.  Tacite  parle  d'un  plaidoyer  de  Cesar  en  faveur 
d'un  certain  Decius  le  Samnite  (a),  le  meme  sans  doute  que 
nomme  Ciceron,  et  qui,  fuyant  la  proscription  de  Sylla,  avait 
ete  accueilli  avec  bienveillance  par  Aulus  Cluentius  (3). 
Ainsi  Cesar  se  presentait  hardiment  comme  le  defenseur 
des  opprimes  grecs  ou  samnites,  qui  avaient  tant  souffert 
du  regime  precedent.  II  s'etait  surtout  attire  la  bienveil- 
lance des  premiers,  dont  1'opinion,  d'une  grande  influence  a 
Rome,  contribuait  a  faire  les  reputations. 

Ces  attaques  etaient  bien  un  moyen  d'attirer  sur  lui  1'at- 
tention  publique,  mais  elles  annon9aient  aussi  du  courage, 
puisque  les  partisans  de  Sylla  etaient  encore  tous  au  pouvoir. 

V.  Malgre  la  celebrite   acquise   comme   orateur,  Cesar, 

decide  a  rester  etranger  aux  troubles  qui  agitaient  1'Italie, 

iugea  sans  doute  sa  presence  a  Rome  inutile  a  sa 

Cesar  se  rend        J    & 

a  Rhodes  cause  et  genante  pour  lui-meme.     Souvent  il  est 

avantageux  aux  bommes  politiques  de  disparaitre 

attaqua  Dolabella  par  un  discours  que  nous  lisons  encore  aujourd'hui  avec  ad- 
miration." (Tacite,  Dialogue  sur  les  orateurs,  xxxiv.) — D'apres  1'ordre  chro- 
nologique  que  nous  avons  adopte,  Cesar,  au  lieu  de  vingt  et  un  ans,  aurait  eu 
vingt-trois  ans ;  mais  comme  Tacite,  dans  la  meme  citation,  se  trompe  aussi  de 
deux  ans  en  dormant  a  Crassus,  qui  avait  accuse  Carbon,  dix-neuf  ans  au  lieu 
de  vingt  et  un,  on  peut  admettre  qu'il  a  commis  la  meme  erreur  pour  Cesar. 
En  effet,  Crassus  dit  lui-meme  son  age  dans  Ciceron  (De  f  Orateur,  III,  xx,  74): 
"  Quippe  qui  omnium  maturrime  ad  publicas  causas  accesserim  annosque 
natus  unum  et  viginti  nobilissimum  hominem  in  judicium  vocarim."  L'ora- 
teur  Crassus  6tait  n^  en  614.  H  accusa  Carbon  en  635,  date  donn^e  par  Cice- 
ron. (De  V  Orateur,  I,  xxvi,  121.) 

(')  Plutarque,  Cesar,  in. — Asconius,  Commentaircs  sur  le  discours  "In 
toga  Candida,"  p.  84,  89,  edit.  Orelli. 

(")  Dialogue  sur  les  oratcurs,  xxi. 

(3)  Ciceron,  Discours  pour  Cluentius,  LIX.  Les  manuscrits  de  Ciceron  por- 
tent On.  Decitius. 


LIVKE   H,    CHAPITRE   I.— 654-684.  261 

momentanement  de  la  scene ;  ils  evitent  ainsi  de  se  compro- 
mettre  dans  des  luttes  journalieres  sans  portee,  et  leur  repu- 
tation, au  lieu  de  s'aflaiblir,  grandit  par  1'absence.  Pendant 
1'hiver  de  678,  Cesar  quitta  done  de  nouveau  1'Italie,  dans 
1'intention  d'aller  a  Rhodes  perfectionner  ses  etudes.  Cette 
ile,  alors  le  centre  des  lumieres,  le  sejour  des  philosophes  les 
plus  celebres,  etait  1'ecole  des  jeunes  gens  de  bonne  famille ; 
Ciceron  lui-me'me  etait  alle  y  chercher  des  Ie9ons  quelques 
annees  auparavant. 

Pendant  la  traversee,  Cesar  fut  pris  par  des  pirates  pres 
de  Pharmacuse,  petite  ile  de  1'archipel  des  Sporades,  a  1'en- 
tree  du  golfe  d'lassus  (').  Ces  pirates,  malgre  la  campagne 
de  P.  Servilius  Isauricus,  infestaient  toujours  la  mer  avec 
des  flottes  nombreuses ;  ils  lui  demanderent  vingt  talents 
(116,420  francs)  pour  sa  ran9on.  II  en  offrit  cinquante 
(291,000  francs),  ce  qui  devait  naturellement  leur  donner 
une  haute  idee  de  leur  prisonnier  et  lui  assurer  un  meilleur 
traitement;  il  envoya  ses  affides,  et  entre  autres  £picrate, 
Tun  de  ses  esclaves  milesiens,  chercher  cette  somme  dans 
les  villes  voisines  (a).  Quoique  les  provinces  et  les  villes 
alliees  fussent,  en  ce  cas,  obligees  de  fournir  la  ranpon,  il  n'en 
est  pas  moins  curieux  de  voir,  comme  preuve  de  la  richesse 
de  ces  pays,  un  jeune  homme  de  vingt-quatre  ans,  arre'te  dans 
une  petite  ile  de  1'Asie  Mineure,  trouver  immediatement  a 
emprunter  une  somme  considerable. 

Reste  seul  avec  un  medecin  et  deux  esclaves  (s)  au  milieu 
de  ces  brigands  farouches,  il  leur  imposa  par  son  ascendant 
et  passa  pres  de  quarante  jours  a  leur  bord  sans  defaire 
jamais  ni  sa  chaussure  ni  sa  ceinture,  pour  eviter  tout  soup- 
9on  de  vouloir  s'echapper  a  la  nage  (').  11  semblait  moins  un 

(J)  Cette  ile,  appelee  aujourd'hui  Fermaco,  est  ^  1'entree  du  golfe  d'Assem- 
Kalessi.  Pline  et  Etienne  de  Byzance  tsont  les  seuls  geographes  qui  la  men- 
tionnent,  et  le  dernier  nous  apprend  en  outre  que  c'est  la  qu'Attale,  le  celebre 
lieutenant  de  Philippe  de  Macedoine,  fut  tue  par  ordre  d' Alexandra 

(2)  Polyen,  Stralagemes,  VII,  xxin. 

(3)  Suetone,  Cesar,  IT. 

(4)  Velleius  Paterculus,  II,  XLI. 


262  HISTOIRE   DE  JULES   CESAK. 

captif,  dit  Plutarque,  qu'un  prince  entoure  des  ses  gardes; 
tantot  jouant  avec  eux,  tantot  leur  recitant  des  poemes,  il 
s'en  faisait  aimer  et  craindre,  et  leur  disait  en  riant  qu'une 
fois  libre  il  les  ferait  mettre  en  croix  (').  Cependant  le  sou- 
venir de  Rome  revenait  a  son  esprit  et  lui  rappelait  les  luttes 
et  les  inimities  qu'il  y  avait  laissees.  Souvent  on  1'enten- 
dait  dire:  "Quel  plaisir  aura  Crassus  de  me  savoir  en  cet 
"etat(')!" 

Des  qu'il  eut  re9u  de  Milet  et  d'autres  villes  sa  ran9on,  il 
la  paya.  Debarque  sur  la  cote,  il  s'empressa  d'equiper  des 
navires,  impatient  de  se  venger.  Les  pirates,  surpris  a  1'ancre 
dans  la  rade  de  1'ile,  furent  presque  tous  faits  prisonniers,  et 
leur  butin  tomba  entre  ses  mains.  II  les  remit  en  depot  dans 
la  prison  de  Pergame,  pour  les  livrer  a  Junius  Silanus,  pro- 
consul d'Asie,  auquel  il  appartenait  de  les  punir.  Mais,  vou- 
lant  les  vendre  pour  en  tirer  profit,  Junius  repondit  d'une 
maniere  evasive.  Cesar  retourna  a  Pergame  et  les  fit  mettre 
en  croix  ('). 

II  alia  ensuite  a  Rhodes  suivre  les  lecons  d'Apollonius 
Molon,  le  plus  illustre  des  maitres  d' eloquence  de  cette  epo- 
que,  qui  deja  etait  venu  a  Rome,  en  672,  comme  ambassadeur 
des  Rhodiens.  Vers  le  meme  temps,  le  proconsul  M.  Aure- 
lius  Cotta,  un  de  ses  oncles,  avait  ete  nomine  gouverneur  de 
la  Bithynie,  leguee  par  Nicomede  au  peuple  romain,  et  charge 
avec  Lucullus  de  s'opposer  aux  nouveaux  envahissements  de 
Mithridate.  Cotta,  battu  sur  terre  et  sur  mer  pr6s  de  Chalce- 
doine,  se  trouvait  dans  de  grands  embarras,  et  Mithridate 
s'avan9ait  centre  Cyzique,  ville  alliee  que  delivra  plus  tard 
Lucullus.  D'un  autre  cot6,  un  lieutenant  du  roi  de  Pont, 
Eumaque,  ravageait  la  Phrygie,  ou  il  massacrait  tous  les  Ro- 
mains,  et  s'emparait  de  plusieurs  provinces  meridionales  de 
1'Asie  Mineure.  Les  bruits  de  guerre,  les  perils  que  couraient 

(])  Plutarque,  Cesar,  n. 

(a)  Plutarque,  Crassus,  vm. 

(*)  Sue*tone  signale  comme  un  acte  d'humanite*  que  leurs  cadavres  seuls 
aient  6te  mis  en  croix,  C6sar  les  ayant  fait  dtrangler  auparavant  pour  abreger 
leur  agonie.  (Sue"  tone,  Cesar,  LXXIV.  —  Velleiua  Paterculus,  II,  XLII.) 


LIVEE  n,  CHAPITKE  i.  —  654-684.  263 

les  allies,  enleverent  Cesar  a  ses  etudes.  II  passa  en  Asie,  leva 
des  troupes  de  sa  propre  autorite,  chassa  de  la  province  le 
gouverneur  du  Roi,  et  retint  dans  1'obeissance  les  cites  dont 
la  foi  etait  douteuse  ou  ebranlee  ('). 

VL  Pendant  qu'il  gu«rroyait  sur  les  cotes  d'Asie,  a  Rome 
ses  amis  ne  1'oubliaient  pas,  et,  penetres  de  1'importance  pour 
Cesar  d'etre  reve'tu  d'un  caractere  sacre,  Us  le 
firent  nommer  pontife  a  la  place  de  son  oncle  L. 


Aurelius  Cotta,  consul  en  680,  mort  subitement 
en  Gaule  1'annee  suivante  (*). 

Cette  circonstance  1'obligea  de  retourner  a  Rome.  La 
mer  continuait  a  etre  parcourue  par  les  pirates,  qui  devaient 
lui  en  vouloir  de  la  mort  de  leurs  compagnons.  Pour  leur 
echapper  plus  facilement,  il  traversa  le  golfe  Adriatique  sur 
une  barque  a  quatre  rames,  accompagne  seulement  de  deux 
amis  et  de  dix  esclaves  (').  Durant  le  trajet,  croyant  aperce- 
voir  des  voiles  a  1'horizon,  il  saisit  son  epee,  pret  a  vendre 
cherement  sa  vie  ;  mais  ses  craintes  ne  se  justifierent  pas,  et 
il  aborda  sain  et  sauf  en  Italie. 

A  peine  de  retour  a  Rome,  il  fut  elu  tribun  militaire,  et 
il  1'emporta  a  une  grande  majorit6  sur  son  concurrent, 
C.  Popilius  (4).  Ce  grade  deja  eleve,  puisqu'il  donnait  le 
commandement  d'environ  mille  hommes,  etait  le  premier 
echelon,  auquel  arrivaient  facilement  les  jeunes  gens  de  la 
noblesse,  soit  par  1'election,  soit  par  le  choix  des  generaux  ('). 
Cesar  ne  semble  pas  avoir  profite  de  cette  nouvelle  position 

(')  Suetone,  Cesar,  iv. 

(2)  Yelleius  Paterculus,  II,  XLIII.  —  Asconius,  Sur  le  discours  de  Ciceron 
"  In  Pisonem,"  6d.  Orelli. 

(s)  Velleius  Paterculus,  II,  LIII. 

(4)  Suetone,  Cesar,  v.  —  Plutarque,  Cesar,  v. 

(5)  Les  tribuns  a  la  nomination  du  g6n6ral  s'appelaient  ordinairement  ru- 
fuli,  parce  qu'ils  avaient  6te  ^tablis  par  la  loi  de  Rutilius  Rufus  ;  les  tribuns 
militaires  elus  par  le  peuple  se  nommaient  comitiati  ;  ils  6taient  reputes  de 
v6ritables  magistrals.     (Pseudo-Asconius,    Commentaire  stir  le  premier  dis- 
cours de  Ciceron  centre  Verres,  p.  142,  6d.  Orelli  ;  et  Festus,  au  mot  fiufuli, 
p.  261,  Miiller.) 


264:  HISTOIRE   DE   JULES   CESAK. 

pour  prendre  part  aux  guerres  importantes  dans  lesquelles 
etait  engagee  la  Republique.  Et  cependant  le  bruit  des  armes 
retentissait  de  toutes  parts. 

En  Espagne,  Sertorius  continuait  avec  succcs  la  guerre 
commences  depuis  674  centre  les  lieutenants' de  Sylla.  Re- 
joint,  en  677,  par  Perpenna,  a  la  tete  de  trente  cohortes  ('), 
il  avait  forme  une  armee  redoutable,  inaintenu  avec  energie 
le  drapeau  de  Marius,  et  donne  a  une  reunion  de  300  Remains 
le  nom  de  Senat.  Vainqueur  de  Metellus  pendant  plusieurs 
annees,  Sertorius,  doue  d'un  vaste  genie  militaire,  exeryant 
sur  les  Celtiberiens  et  les  Lusitaniens  une  grande  influence, 
maitre  des  defiles  (2),  songeait  alors  a  franchir  les  Alpes. 
Deja  les  Espagnols  lui  donnaient  le  nom  de  second  Annibal. 
Mais  Pompee,  envoye  en  toute  hate  en  Espagne,  vint  ren- 
forcer  1'armee  de  Metellus,  enlever  a  Sertorius  tout  espoir  de 
penetrer  en  Italic  et  le  repousser  meme  loin  des  Pyrenees. 
Les  efforts  reunis  des  deux  generaux  ne  reussirent  pas  cepen- 
dant a  soumettre  1'Espagne,  qui,  en  680,  avait  ete  presque 
entierement  reconquise  par  Sertorius.  Mais,  peu  apres  cette 
epoque,  ses  lieutenants  essuyerent  des  revers,  les  desertions 
se  mirent  dans  son  armee,  et  lui-meme  perdit  de  son  assu- 
rance. II  aurait  neanmoins  resiste  encore  longtemps,  si,  par 
une  infame  trahison,  Perpenna  ne  1'eut  fait  assassiner.  Le 
meurtre  ne  profita  pas  a  son  auteur.  Quoique  Perpenna  cut 
succede  a  Sertorius  dans  le  commandement  des  troupes,  il  se 
trouva  en  butte  a  leur  haine  et  a  leur  mepris.  Bientot,  defait 
et  pris  par  Pompee,  il  fut  egorge.  Ainsi  se  termina,  en  682, 
la  guerre  d'Espagne. 

En  Asie,  Lucullus  continuait  avec  succes  la  campagne 
centre  Mithridate,  qui  soutenait  courageusement  la  lutte  et 
etait  parvenu  a  nouer  des  intelligences  avec  Sertorius. 
Lucullus  le  battit  en  Cappadoce  (683),  et  le  for9a  de  se 
refugier  aupres  de  Tigrane,  son  gendre,  roi  d'Armenie,  qui 

(J)  Plutarque,  Sertorius,  xv,  xvf. 

(2)  "  L'ennemi  £tait  dej^  maitre  des  defiles  qui  menent  en  Italic ;  du  pied 
des  Alpes,  il  (Pompee)  1' avait  refou!6  en  Espagne."  (Salluste,  Lettre  de  Pompee 
au  Senat.) 


LIVBE   H,    CHAPITKE   I. 654-684:.  265 

bient6t  essuya  une  sanglante  defaite  et  perdit  sa  capitals, 
Tigranocerte. 

En  Orient,  les  barbares  infestaient  les  frontieres  de  la 
Macedoine ;  les  pirates  de  la.Cilicie  parcouraient  impunement 
toutes  les  mers,  et  les  Cretois  prenaient  les  armes  pour  de- 
fendre  leur  independance. 

L'ltalie  etait  dechiree  par  la  guerre  des  eselaves.  Cette 
classe  desheritee  se  soulevait  de  nouveau,  malgre  la  r6pres- 
sion  sanglante  de  1'insurrection  de  Sicile,  de  620  a  623.  Elle 
avait  acquis  le  sentiment  de  sa  force  par  cela  surtout  que, 
dans  les  troubles  civils,  chaque  parti,  pour  augmenter  le 
nombre  de  ses  adherents,  1'avait  tour  a  tour  appelee  a  la 
liberte.  En  681,  soixante  et  dix  gladiateurs,  entretenus  a 
Capoue,  se  revolterent ;  leur  chef  e"tait  Spartacus,  ancien 
soldat  fait  prisonnier,  puis  vendu  comme  esclave.  En  moins 
d'un  an,  sa  troupe  s' etait  tellement  grossie,  qu'il  fallut  des 
armees  consulaires  pour  le  combattre,  et  que,  vainqueur 
dans  le  Picenum,  il  eut  un  moment  la  pensee  de  marcher 
sur  Rome  a  la  tete  de  quarante  mille  hommes  (').  Force 
ne'anmoins  de  se  retirer  dans  le  midi  de  1'Italie,  il  lutta  deux 
ans  avec  succes  centre  les  forces  romaines,  lorsque  enfin,  en 
683,  Licinius  Crassus,  a  la  te'te  de  huit  legions,  le  defit  en 
Apulie.  Spartacus  perit  dans  le  combat ;  le  reste  de  1'armee 
des  eselaves  se  partagea  en  quatre  corps,  dont  1'un,  en  se  re- 
tirant  vers  la  Gaule,  fut  facilement  disperse  par  Pompee,  qui 
revenait  d'Espagne.  Les  six  mille  prisonniers  faits  dans  la 
bataille  livree  en  Apulie  furent  pendus  tout  le  long  de  la  route 
de  Capoue  a  Rome. 

Les  occasions  de  se  perfectionner  dans  le  metier  des 
armes  ne  manquaient  done  pas  a  Cesar  ;  mais  on  comprend 
son  inaction,  car  les  partisans  de  Sylla  etaient  seuls  a  la  te'te 
des  armees :  en  Espagne,  Metellus  et  Pompee  ;  le  premier, 
beau-frere  du  dictateur ;  le  second,  autrefois  son  meilleur 
lieutenant  5  en  Italic,  Crassus,  ennemi  de  Cesar,  egalement 

(J)  Vellcius  Paterculos,  D,  xxx ;  et  100,000  selon  Appien,  Guerres  civiles, 

I,  CXTII. 


266  HISTOERE   DE  JULES   CE6AK. 

devoue  au  parti  de  Sylla ;  en  Asie,  Lucullus,  ancien  ami  du 
dictateur,  qui  lui  avait  dedie  ses  Memoires  (').  Cesar  trouvait 
done  partout  ou  une  cause  qu'il  ne  voulait  pas  defendre,  on 
un  general  sous  lequel  il  ne  voulait  pas  servir.  En  Espagne, 
cependant,  Sertorius  representait  le  parti  qu'il  eut  le  plus 
volontiers  embrasse ;  mais  Cesar  avait  horreur  des  guerres 
civiles.  Tout  en  demeurant  fidele  a  ses  convictions,  il  semble, 
dans  les  premieres  annees  de  sa  carriere,  avoir  evite  avec 
soin  de  mettre  entre  ses  adversaires  et  lui  cette  barriere 
infranchissable  qui  separe  toujours,  apres  le  sang  vers£,  les 
enfants  d'une  meme  patrie.  II  avait  a  coeur  de  conserver  a 
ses  hautes  destinees  un  passe  pur  de  toute  violence,  afin 
que,  dans  1'avenir,  au  lieu  d'etre  I'homme  d'un  parti,  il  put 
rallier  a  lui  tous  les  bons  citoyens. 

La  Republique  avait  triomphe  partout,  mais  il  lui  restait 
a  compter  avec  les  generaux  vainqueurs  ;  elle  se  trouvait 
en  presence  de  Crassus  et  de  Pomp6e,  qui,  fiers  de  leurs 
succes,  s'avanjaient  vers  Rome,  a  la  tete  de  leurs  armees, 
pour  y  demander  ou  y  saisir  le  pouvoir.  Le  senat  devait  etre 
peu  rassure  sur  les  intentions  de  ce  dernier,  qui  naguere 
avait  envoye  d'Espagne  une  lettre  arrogante,  dans  laquelle 
il  menayait  sa  patrie  de  son  epee,  si  on  ne  lui  envoyait  pas 
les  ressources  necessaires  pour  soutenir  la  guerre  contre 
Sertorius  (s).  La  meme  ambition  animait  Pompee  et  Crassus; 
aucun  des  deux  ne  voulait  etre  le  premier  a  congedier  son 
armee.  Chacun,  en  effet,  amena  la  sienne  aux  portes  de  la 
ville.  £lus  consuls  1'un  et  1'autre,  admis  au  triomphe  et  forces 
par  les  augures  et  1'opinion  publique  de  se  reconcilier,  ils  se 
tendirent  la  main,  licencierent  leurs  troupes,  et,  pour  quelque 
temps,  la  Republique  recouvra  un  calme  inespere  ('). 

(')  Plutarque,  Lucullus,  TIII. 

(a)  SaUuste,  Fragments,  III,  258. 

(3)  Appien,  Gverres  civiles,  I,  xir,  121. 


CHAPITRE     DEUXIEHE. 

684-691. . 

I.  Lorsque  Pompee  et  Crassus  arriverent  an  consulat,  il 
y  avait  soixante-trois  ans  que  1'Italie  etait  en  proie  a  des 
luttes  intestines.     Mais,  malgre  le  repos  que  re"- 
clamait  la  societe  et  que  la  reconciliation  de  ces    pnbiique 
deux  rivaux  semblait  lui  promettre,  bien  des  pas- 
sions et  des  interets  contraires  fennentaient  encore  dans  son 
sein  ('). 

Sylla  avait  cm  retablir  la  Republique  BUT  ses  anciennes 
bases,  cependant  il  avait  tout  remis  en  question.  La  pro- 
priete,  la  vie  meme  de  chaque  citoyen  etaient  £  la  merci  du 
plus  fort ;  le  peuple  avait  perdu  le  droit  d'appel  et  sa  part 
legitime  dans  les  elections;  le  pauvre,  les  distributions  de 
ble ;  le  tribunat,  ses  privileges  scculaires ;  1'ordre  si  influent 
des  chevaliers,  son  importance  politique  et  financiere. 

A  Rome,  plus  de  garantie  pour  la  justice ;  en  Italie,  plus 
de  securite  pour  le  droit  de  cite,  si  cherement  conquis ;  dans 
les  provinces,  plus  de  managements  pour  les  sujets  et  les 
allies.  Sylla  avait  rendu  a  la  haute  classe  ses  prerogatives, 
sans  pouvoir  lui  rendre  son  ancien  prestige ;  n'ayant  mis  en 
ceuvre  que  des  elements  corrompus  et  fait  appel  qu'a  des 
passions  sordides,  il  laissait  apres  lui  une  oligarchic  impuis- 
sante  et  un  peuple  profondement  divise.  Le  pays  se  par- 
tageait  entre  ceux  que  la  tyrannic  avait  enrichis  et  ceux 
qu'elle  avait  depouilles :  les  uns  craignant  de  perdre  ce  qu'ils 

(')  "  La  Republique,  pour  ainsi  dire  bless^e  et  malade,  avait  besoin  de  re- 
pos, n'importe  ^  quel  prta."  (Salluste,  Fragments,  I,  68.) 


268  HISTOIBE  DE  JULES  CE8AK. 

venaient  d'acquerir,  les  autres  esperant  ressaisir  ce  qu'ils 
avaient  perdu. 

L'aristocratie,  fi£re  de  ses  richesses  et  de  ses  anc£tres, 
a"bfeorbee  par  toutes  les  jouissances  du  luxe,  ecartait  des  pre- 
mieres fonctions  les  hommes  nouveaux  ('),  et,  par  un  long 
exercice  du  pouvoir,  regard  ait  les  hautes  magistratures 
comme  sa  propriete.  Caton,  dans  un  discours  au  senat, 
s'ecriait :  "  Au  lieu  des  vertus  de  nos  ancetres,  nous  avons 
"  le  luxe  et  1'avarice ;  la  pauvrete"  de  1'^tat,  1'opulence  des 
"  particuliers ;  nous  vantons  la  richesse,  nous  cherissons 
"  1'oisivete ;  entre  les  bons  et  les  mediants,  nulle  distinction ; 
"  toutes  les  recompenses  dues  au  merite  sont  le  prix  de  1'in- 
"trigue.  Pourquoi  s'en  Conner,  puisque  chacun,  s'isolant 
"  des  autres,  ne  consulte  que  son  interest  ?  Chez  soi,  esclaves 
"  des  volupte"s ;  ici,  des  richesses  ou  de  la  faveur  (*)." 

Les  elections  etaient  depuis  longtemps  le  resultat  d'un 
trafic  sans  pudeur,  et  pour  parvenir  tout  moyen  paraissait 
bon.  Lucullus  lui-meme,  pour  obtenir  le  gouvernement  de 
1'Asie,  ne  rougit  pas  de  recourir  a  1'entremise  d'une  courti- 
sane,  maitresse  de  Cethegus  (').  L'achat  des  consciences  etait 
tellement  passe  dans  les  mceurs,  que  les  divers  instruments 
de  la  corruption  electorate  avaient  des  fonctions  et  des  titres 
presque  reconnus :  on  appelait  divisores  ceux  qui  se  char- 
geaient  d'acheter  les  voix;  interpretes,  les  entremetteurs;  se- 
questres,  ceux  chez  lesquels  on  deposait  la  somme  a  payer  (4). 

(J)  "Nous  voyons  jusqu'oxi  vont  la  jalousie  et  I'animosit6  qu'allument  dans 
le  coeur  de  certains  nobles  la  vertu  et  1'activite  des  hommes  nouveaux.  Pour 
peu  que  nous  detournions  les  yeux,  que  de  pi6ges  ils  nous  tendent !  .  .  .  On  di- 
rait  qu'ils  sont  d'une  autre  nature,  d'une  autre  espece,  tant  leurs  sentiments  et 
leurs  volontes  sont  en  opposition  avec  les  notres."  (Cic6ron,  Deuxieme  action 
contre  Verres,  V,  71.)  —  "  La  noblesse  se  transmettait  de  main  en  main  cette 
dignite1  suprfeme  (le  consulat),  dont  elle  ^tait  exclusivement  en  possession.  Tout 
homme  nouyeau,  quels  qu»  fiissent  sa  renomme'e  et  l'6clat  de  ses  actions, 
paraissait  indigne  de  cet  honneur ;  il  etait  comme  souille  par  la  tache  de  sa 
naissance."  (Salluste,  Juffurtha,  LXIII.) 

(*)  Salluste,  Catilina,  ui. 

(*)  Plutarque,  Lucullus,  ix. 

(4)  Cjcdron,  Premiere  action  contre  Verrh,  8,  9,  12 ;  Deuxtime  action, 


LIVKE   H,   CHAPITBE   H. 684-691.  269 

H  s'6tait  forme  de  nombreuses  societes  secretes  pour  1'exploi- 
tation  du  droit  de  suffrage;  elles  se  divisaient  en  decuries, 
dont  les  chefs  particuliers  obeissaient  a  un  chef  supreme,  qui 
traitait  avec  les  candidats  et  leur  vendait  les  votes  de  ses  as- 
socies,  soit  pour  de  1'argent,  soit  en  stipulant  a  leur  profit  ou 
au  sien  certains  avantages.  Ces  socie'tes  faisaient  la  plupart 
des  elections,  et  Ciceron  lui-meme,  qui  se  vanta  si  souvent  de 
1'unaniraite  avec  laquelle  il  avait  ete  nomine  consul,  leur  dut 
une  grande  partie  des  suffrages  qu'il  obtint  (1). 

Toutes  les  sentences  des  tribunaux  composes  de  senateurs 
etaient  dictees  par  une  venalite  si  flagrante,  que  Ciceron  la 
fletrit  en  ces  termes  :  "  Je  demontrerai  par  des  prcuves  cer- 
"  taines  les  coupables  intrigues,  les  infamies  qui  ont  souille  les 
"  pouvoirs  judiciaires  depuis  dix  ans  qu'ils  sont  confies  au  se- 
"  nat.  Le  peuple  romain  apprendra  de  moi  comment  1'ordre 
"  des  chevaliers  a  rendu  la  justice  pendant  pres  de  cinquante 
"  annees  consecutives,  sans  que  le  plus  leger  soupcon  d'avoir 
"  repu  de  1'argent  pour  un  jugement  prononce  ait  pese  sur 
"  aucun  de  ses  membres ;  comment,  depuis  que  les  senateurs 
"  seuls  composent  nos  tribunaux,  depuis  qu'on  a  depouille  le 
"  peuple  du  droit  qu'il  avait  sur  chacun  de  nous,  Q.  Calidius 
"  a  pu  dire,  apres  sa  condamnation,  qu'on  ne  pouvait  honn^te- 
"  ment,  pour  condamner  un  preteur,  exiger  moins  de  300,000 


I,  29.  —  Pseudo-Asconius,  Sur  la  premiere  action  centre  Verrh,  p.  145,  ed. 
OrelH.  Les  discours  de  Ciceron  sont  remplis  d'allusions  a  ces  agents  pour 
1'achat  des  votes  et  des  juges. 

(')  "  Dans  ces  demifcres  annees,  des  hommes  qui  font  me'tier  d'intriguer  dans 
les  61ections  sont  parrenus,  a  force  de  soins  et  d'adresse,  a  se  faire  accorder 
par  les  citoyens  de  leurs  tribus  tout  ce  qu'ils  pourraient  leur  demander.  Tachez, 
par  quelque  moyen  que  ce  soit,  d'obtenir  que  ces  hommes  vous  servent  since- 
rement  et  avec  la  ferme  volonte  de  reussir.  Vous  1'obtiendriez  si  1'on  6tait 
aussi  reconnaissant  qu'on  doit  1'etre ;  ct  vous  1'obtiendrez,  j'en  suis  assure,  car, 
depuis  deux  ans,  quatre  socie'te's  des  plus  influentcs  dans  les  elections,  celles  de 
Marcus  Fundanius,  de  Quintus  Gallius,  de  Gaius  Cornelius  et  de  Gaius  Orci- 
vius,  se  sont  engagees  avec  vous.  J'etais  present  lorsqu'on  vous  confia  les 
causes  de  ces  hommes,  et  je  sais  ce  qui  vous  a  ete  promis  et  quelles  garanties 
vous  ont  et6  donndes  par  leurs  associeV  (Sur  la  petition  au  Consulat  adrestee 
d  Ciceron  par  sonfrere  Quintus,  v.) 


270  HISTOIRE  DE  JULES  CESAK. 

"  sesterces ;  comment,  le  senateur  P.  Septimius  reconnu  cou- 
"  pable  de  concussion  devant  le  preteur  Hortensius,  on  com- 
"prit  dans  1' amende  1'argent  qu'il  avait  re9u  en  qualite  de 
"  juge ;  comment  C.  Herennius  et  C.  Popilius,  tous  deux  sena- 
"  teurs,  ayant  ete  convaincus  du  crime  de  peculat,  et  M.  Ati- 
"  lius  du  crime  de  lese-majeste,  il  fut  prouve  qu'ils  avaient 
"  re9U  de  1'argent  pour  prix  d'une  de  leurs  sentences ;  com- 
"  ment  il  s'est  trouve  des  senateurs  qui,  des  que  leur  nom  fut 
"  sorti  de  1'urne  que  tenait  C.  Verres,  alors  preteur  urbain, 
"  al!6rent  sur-le-champ  donner  leur  voix  centre  1'accuse,  sans 
"  avoir  entendu  la  cause ;  comment  enfin  on  a  vu  un  senateur, 
"  juge  dans  cette  meme  cause,  recevoir  1'argent  de  1'accuse 
"pour  le  distribuer  aux  autres  juges,  et  1'argent  de  1'accusa- 
"teur  pour  condamner  1'accuse.  Pourrai-je  alors  assez  de- 
"  plorer  cette  tache,  cette  honte,  cette  calamite  qui  pese  sur 
"  1'ordre  entier  (')  ?  " 

Malgre  la  severite  des  lois  contre  1'avidite  des  generaux 
et  des  publicains,  malgre  le  patronage  des  grands  de  Rome, 
les  peuples  soumis  (a)  etaient  toujours  en  butte  aux  exactions 
des  magistrats,  et  Verres  fut  le  type  de  1'immoralite  la  plus 
ehontee,  ce  qui  arrache  a  Ciceron  cette  exclamation: 
"  Toutes  les  provinces  gemissent ;  tous  les  peuples  libres 
"  se  plaignent ;  tous  les  royaumes  reclament  contre  notre 
"  cupidite  et  nos  violences.  II  n'est  pas,  entre  1'Ocean  et 
"  nous,  un  lieu  si  eloigne,  ou  si  peu  connu,  dans  lequel  de 
"nos  jours  1'injustice  et  la  tyrannic  de  nos  concitoyens 
"  n'aient  penetre"  (")."  Les  habitants  des  pays  etrangers,  soit 
pour  satisfaire  aux  exigences  immode'rees  des  gouverneurs  et 

C)  Cicdron,  Premiere  action  contre  Verres,  13. 

(")  "  Toutes  les  cit^s  des  peuples  soumis  ont  un  patron  &  Home."  (Appien, 
Guterres  civiles,  II,  IT.) 

(8)  Ciceron,  Deuxieme  action  contre  Verres,  III,  89.  Ciceron  ajoute  dans 
une  lettre :  "  On  peut  juger,  par  les  souffrances  de  nos  propres  concitoyens,  de 
ce  que  les  habitants  des  provinces  ont  &  endurer  de  la  part  des  fermiers  publics. 
Lorsqu'on  supprima  plusieurs  plages  en  Italic,  les  reclamations  s'adressaient 
moins  au  principe  de  1'impot  qu'aux  abus  de  la  perception,  et  les  cris  des 
Remains  sur  le  sol  de  la  patrie  ne  disent  que  trop  ce  que  doit  6tre  le  sort  des 
allies  aux  extremite's  de  1'empire."  (Lettres  d  Quintus,  I,  MI.) 


LTVEE  n,  CHAPITRE  n. — 684r-691.  271 

de  leur  suite,  soit  pour  payer  les  fermiers  des  revenus  publics, 
e"taient  obliges  d'emprunter.  Or,  les  capitaux  se  trouvant 
seulement  a  Rome,  ils  ne  pouvaient  se  les  procurer  qu'A,  un 
taux  excessif ;  et  les  grands,  se  livrant  a  1'usure,  tenaient  les 
provinces  dans  leur  dependance. 

L'armee  elle-me'me  avait  ete  demoralisee  par  les  guerres 
civiles,  et  les  chefs  ne  faisaient  plus  observer  la  discipline . 
"  Flamininus,  Aquilius,  Paul-simile,  dit  Dion-Cassius,  com- 
"mandaient  a  des  hommes  bien  disciplines  et  qui  avaient 
"  appris  a  executer  en  silence  les  ordres  de  leurs  generaux. 
"  La  loi  etait  leur  regie :  avec  une  ame  royale,  simples  dans 
"  leur  vie,  renfermant  leurs  depenses  dans  des  limites  rai- 
"sonnables,  ils  regardaient  comme  plus  honteux  de  flatter 
"  les  soldats  que  de  craindre  les  ennemis.  Du  temps  de  Sylla, 
"  au  contraire,  les  generaux,  redevables  du  premier  rang  & 
"  la  violence  et  non  au  merite,  forces  de  tourner  leurs  armes 
"les  uns  centre  les  autres  plutot  que  centre  les  ennemis, 
"  etaient  reduits  a  courir  apres  la  popularite.  Charges  du 
"  commandement,  ils  prodiguaient  1'or  pour  procurer  des 
"jouissances  &  une  armee  dont  ils  payaient  cher  les  fatigues: 
"  ils  rendaient  leur  patrie  venale,  sans  y  prendre  garde,  et 
"se  faisaient  eux-memes  les  esclaves  des  hommes  les  plus 
"  pervers,  pour  soumettre  a  leur  autorite  ceux  qui  valaient 
"mieux  qu'eux.  Voila  ce  qui  chassa  Marius  de  Rome  et 
"  ce  qui  Py  ramena  centre  Sylla ;  voilH  ce  qui  fit  de  Cinna 
"le  meurtrier  d'Octavius,  et  de  Fimbria  le  meurtrier  de 
"  Flaccus.  Sylla  fut  la  principale  cause  de  ces  maux,  lui  qui, 
"  pour  seduire  les  soldats  enroles  sous  d'autres  chefs  et  les 
"  attirer  sous  ses  drapeaux,  repandit  1'or  a  pleines  mains  dans 
«  son  armee  (1)." 

On  etait  loin  de  ces  temps  ou  le  soldat,  apres  une  courte 
campagne,  deposait  ses  armes  pour  reprendre  la  charrue ; 
mais  depuis,  retenu  sous  les  drapeaux  pendant  de  longues 
annees,  et  revenant,  &  la  suite  d'un  general  victorieux,  voter 
dans  le  Champ-de-Mars,  le  citoyen  avait  disparu ;  restait 
1'hoinme  de  guerre  avec  la  seule  inspiration  des  camps.  Au 

(')  Dion-Cassius,  LXXXTI,  Fragm.  ccci,  ed.  Gros. 


272  HISTOERE   DE  JULES   CE8AB. 

terme  des  expeditions,  on  licenciait  lea  armees,  et  1'Italie  se 
trouvait  ainsi  couverte  d'un  nombre  immense  de  veterans, 
reunis  en  colonies  ou  disperses  sur  le  territoire,  plus  disposes 
a  suivre  un  homme  qu'a  obeir  a  la  loL  C'etait  par  centaines 
de  mille  qu'il  fallait  compter  les  veterans  des  anciennes  legions 
de  Marius  et  de  Sylla. 

Un  IStat,  d'ailleurs,  s'affaiblit  souvent  par  Fexageration 
du  principe  sur  lequel  il  repose.  Et,  comme  a  Rome  la 
guerre  etait  la  principale  preoccupation,  toutes  les  institu- 
tions avaient,  des  1'origine,  un  caractere  militaire.  Les 
consuls,  premiers  magistrats  de  la  Republique,  elus  par  les 
centuries,  c'est-a-dire  par  le  peuple  votant  sous  les  armes, 
commandaient  les  troupes.  L'armee,  composee  de  ce  qu'il 
y  avait  de  plus  honorable  dans  la  nation,  ne  pretait  pas 
serment  a  la  Republique,  mais  au  chef  qui  la  recrutait  et  la 
conduisait  a  Fennemi ;  ce  serment,  tenu  religieusement, 
rendait  les  generaux  maltres  absolus  de  leurs  soldats,  qui, 
a  leur  tour,  apres  une  victoire,  leur  decernaient  le  titre 
dtlmperator.  Quoi  done  de  plus .  naturel,  meme  apres  la 
transformation  de  la  societe,  que  ces  soldats  se  crussent 
toujours  le  vrai  peuple,  et  les  generaux  elus  par  eux  les  chefs 
legitimes  de  la  Republique  ?  Tout  abus  a  de  longues  racines 
dans  le  passe,  et  on  peut  retrouver  la  cause  originelle  de  la 
puissance  des  pretoriens  sous  les  empereurs  dans  1'organisa- 
tion  primitive  et  les  attributions  des  centuries  etablies  par 
Servius  Tullius. 

Quoique  1'armee  n'eut  pas  encore  acquis  cette  preponde- 
rance, elle  pesait  pourtant  d'un  grand  poids  dans  les  decisions 
du  Forum.  A  cote  des  homines  habitues  aux  nobles  hasards 
des  combats,  existait  une  veritable  armee  de  1'emeute,  entre- 
tenue  aux  frais  de  1'^tat  ou  des  particuliers,  dans  les  villes 
principales  de  1'Italie,  surtout  a  Capoue :  c'etaient  les  gladia- 
teurs,  prets  sans  cesse  a  tout  entreprendre  en  faveur  de  ceux 
qui  lespayaient,  soit  dans  les  luttes  electorales  Q,  soit,  comme 
soldats,  en  temps  de  guerre  civile  (*). 

(')  Cicdron,  Des  Devoirs,  II,  17  ;  —  Lettres  d  Quintus,  II,  vi.  —  Plutarque, 
Brutus,  xiv. 

Q  Floras,  HI,  xxi. 


LIVBE  n,  CHAPITKE  H. — 684-691.  273 

Ainsi  tout  e"tait  frappe  de  decadence.  La  force  brutale 
donnait  le  pouvoir,  et  la  corruption  les  magistratures.  L'em- 
pire  n'appartenait  plus  au  senat,  mais  aux  commandants  des 
armees ;  les  armees  n'appartenaient  plus  a  la  Republique, 
mais  aux  chefs  qui  les  conduisaient  a  la  victoire.  De  nom- 
breux  elements  de  dissolution  travaillaient  la  societe :  la  ve- 
nalite  des  juges,  le  trafic  des  elections,  1'arbitraire  du  senat, 
la  tyrannic  de  la  richesse,  qui  opprimait  le  pauvre  par  1'usure 
et  bravait  la  loi  par  1'impunite*. 

Rome  se  trouvait  divisee  en  deux  opinions  bien  tranche*es : 
les  uns,  ne  voyant  de  salut  que  dans  le  passe,  s'attachaient 
aux  abus  par  la  crainte  que  le  deplacement  d'une  seule  pierre 
ne  fit  ecrouler  1'edifice  ;  les  autres  voulaient  le  consolider  en 
rendant  la  base  plus  large  et  le  sommet  moins  chancelant.  Le 
premier  parti  s'appuyait  sur  les  institutions  de  Sylla ;  le  se- 
cond avait  pris  le  nom  de  Marius  comme  symbole  de  ses  espe- 
rances. 

II  faut  aux  gran  des  causes  une  figure  historique  qui  per- 
sonnifie  leurs  interets  et  leurs  tendances.  L'homme  une  fois 
adopte,  on  oublie  ses  defauts,  ses  crimes  memes,  pour  ne 
se  souvenir  que  de  ses  grandes  actions.  Ainsi,  a  Rome,  les 
vengeances  et  les  massacres  de  Marius  4taient  sortis  de  la 
memoire.  On  se  rappelait  seulement  ses  victoires,  qui 
avaient  preserve  1'Italie  de  1'invasion  des  Cimbres  et  des 
Teutons ;  on  plaignait  ses  malheurs,  on  vantait  sa  haiue 
contre  1'aristocratie.  Les  preferences  de  1'opinion  publique 
se  manifestaient  clairement  par  le  langage  des  orateurs, 
menie  les  plus  favorables  au  senat.  Ainsi  Catulus  et  Ciceron, 
venant  a  parler  de  Sylla  ou  de  Marius,  dont  au  fond  la 
tyrannic  avait  ete  presque  egalement  cruelle,  se  croyaient 
obliges  de  glorifier  1'un  et  de  fletrir  1'autre  (*) ;  cependant  la 

(')  "  Le  nom  de  C.  Marius,  de  ce  grand  homme  que  nous  pouvons  &  juste 
litre  appeler  le  pere  de  la  patrie,  le  regen6rateur  de  notre  liberte,  le  sauveur 
de  la  Republique."  (Ciceron,  Discours  pour  Rabirius,  x.)  "  J'en  ai  pour 
garant  yotre  indignation  contre  Sylla."  (Dion-Cassius,  XXXVI,  xvn,  Discours 
de  Catulus  au  S&nat.)  "  Ou  trouvcrait-on  un  personnage  (Marius)  plus  grave, 
plus  ferme,  plus  distingu6  par  son  courage,  sa  circonspection,  sa  conscience  ?  " 
13 


274:  HISTOIRE  DE   JULES   CE8AK. 

legislation  de  Sylla  etait  encore  en  vigueur,  son  parti  tout- 
puissant,  celui  de  Marius  disperse  et  sans  force  (1). 

La  lutte  qui  depuis  soixante-trois  ans  continuait  centre  le 
senat  avec  la  meme  perseverance  n'avait  jamais  reussi, 
parce  que  la  defense  du  peuple  ne  s'etait  jamais  trouvee 
dans  des  mains  ou  assez  fermes  ou  assez  pures.  Aux  Grac- 
ques  avait  manque  une  armee,  a  Marius  un  pouvoir  moins 
avili  par  les  exces,  a  la  guerre  des  allies  un  caractere  inoins 
hostile  a  1'unite  nationale  dont  Rome  etait  le  representant. 
Quant  a  Spartacus,  soulevant  les  esclaves,  il  allait  au  dela 
du  but,  et  son  succes  mena9ait  la  societe  tout  entiere  :  il  fut 
aneanti  Pour  triompher  des  prejuges  accumules  centre  elle 
depuis  si  longtemps,  il  fallait  a  la  cause  populaire  un  chef 
d'un  merite  transcendant  et  un  concours  de  circonstances 
difficiles  a  prevoir.  Mais  alors  le  genie  de  Cesar  ne  s'etait 
pas  encore  revele,  et  le  vainqueur  de  Sertorius  etait  le  seul 
qui  dominat  la  situation  par  ses  antecedents  et  ses  hauts 
faits. 

IE.  Par  une  conduite  tout  opposee  a  celle  de  Cesar,  Pom- 

p6e  avait  grandi  dans  les  guerres  civiles.     Des  1'age  de  vingt- 

trois  ans,  il  avait  re9u  de  Sylla  le  titre  di!lmperar 

Pompee  et  de      tor  et  le  nom  de  Grand  (2) ;  il  passait  pour  le 

Crassus.  \'  ' 

premier  homme  de  guerre  de  son  temps,  et  s  etait 
distingue  en  Italic,  en  Sicile  et  en  Afrique,  centre  les  parti- 
sans de  Marius,  qu'il  fit  massacrer  impitoyablement  (').  Le 
sort  Tavait  sans  cesse  favorise.  En  Espagne,  la  mort  de 

Sertorius  lui  avait  rendu  la  victoire  facile ;  a  son  retour,  la 

• 

(Cic6ron,  Discours  pour  Balbus,  xx.)  '.'  Non-seulement  nous  subissons  ses 
actes  (de  Sylla),  mais,  pour  prevenir  de  pires  inconv6nients,  de  plus  grands 
maux,  nous  leur  donnons  la  sanction  de  1'autorite  publique."  (Ciceron, 
Deuxieme  action  contre  Verres,  III,  36.) 

(')  Plutarque,  Cesar,  TI. 

(")  Plutarque,  Pompee,  xii. 

(')  Pompee  fit  tuer  Carbon,  Perpenna  et  Brutus,  le  pere  de  1'assassin  de 
Cesar,  qui  s'etaient  rendus  a  lui ;  le  premier  avait  proteg6  sa  jeunesse  et  sauv6 
eon  patrimoine.  (Valere  Maxime,  V,  in,  5.) 


LIVEE  H,   CHAPITEE   H. 684-691.  275 

defaite  fortuite  des  restes  fugitifs  de  1'armee  de  Spartacus  lui 
permit  de  s'attribuer  1'honneur  d'avoir  mis  fin  &  cette  redou- 
table  insurrection  ;  bientot,  centre  Mithridate,  il  profitera  des 
succes  dejii,  obtenus  par  Lucullus.  Aussi  un  ecrivain  distin- 
gue a-t-il  pu  dire,  avec  raison,  que  Pompee  arrivait  toujours  a 
temps  pour  terminer  a  sa  propre  gloire  les  guerres  qui  allaient 
finir  &  la  gloire  d'autrui  ('). 

Le  vulgaire,  qui  salue  le  bonheur  a  1'egal  du  genie,  en- 
tourait  alors  le  vainqueur  de  1'Espagne  de  ses  hommages,  et 
lui-meme,  d'un  esprit  mediocre  et  vaniteux,  rapportait  &  son 
seul  merite  les  faveurs  de  la  fortune.  Recherchant  le  pouvoir 
pour  s'en  parer  plutot  que  pour  s'en  servir,  il  le  convoitait, 
non  dans  1'espoir  de  faire  triompher  une  cause  ou  un  prin- 
cipe,  mais  afin  d'en  jouir  paisiblement  en  menageant  les  dif- 
ferents  partis.  Ainsi,  tandis  que  pour  Cesar  la  puissance 
etait  un  moyen,  pour  lui  elle  n'etait  qu'un  but.  Honnete, 
mais  indecis,  il  etait,  sans  le  savoir,  ^instrument  de  ceux  qui 
le  flattaient.  Ses  manieres  prevenantes,  les  apparences  du 
desinteressement,  qui  deguisaient  son  ambition,  eloignaient 
de  lui  tout  soup9on  d'aspirer  au  pouvoir  supreme  (*).  Gene- 
ral habile  dans  les  temps  ordinaires,  il  fut  grand  tant  que  les 
evenements  ne  furent  pas  plus  grands  que  lui.  Neanmoins 
il  jouissait  alors  a  Rome  de  la  plus  haute  renommee. 
Par  ses  antecedents,  il  etait  plutot  le  representant  du 
parti  de  1'aristocratie,  mais  le  desir  de  se  concilier  la 
faveur  publique  et  sa  propre  intelligence  lui  faisaient  com- 
prendre  la  necessite  de  certaines  modifications  dans  les 
lois;  aiissi,  avant  d'entrer  dans  Rome  pour  celebrer  son 
triomphe  sur  les  Celtiberes,  il  maftifesta  1'intention  de  reta- 
blir  les  prerogatives  des  tribuns,  de  Taire  cesser  la  devasta- 
tion et  1'oppression  des  provinces,  de  rendre  a  la  justice 
son  impartialite,  aux  juges  leur  consideration  (*).  II  e'tait 

(')  Cto  Franz  de  Champagny,  Les  Cesars,  t.  I  ,  p.  50. 

(*)  "  H  6tait  dans  son  caractfere  de  t6moigner  peu  d'empreasement  pour  ce 
qu'il  ambitionnait."  'Dion-Cassias,  XXXVI,  TII.)  "Pomp6e,  au  coeur  aussi 
pervers  que  son  visage  etait  modeste."  (Salluste,  Fragm.  II,  176.) 

(*)  "  Enfin,  lorsque  Pomp4e,  haranguant  pour  la  premiere  fois  le  peuple  aux 


276  HISTOIBE   DE  JULES   CESAK. 

alors  consul  designe ;  ses  promesses  exciterent  le  plus  vif 
enthousiasme,  car  c'etait  surtout  la  mauvaise  administration 
des  provinces  et  la  venalite  des  senateurs  dans  leurs  fonctions 
judiciaires  qui  faisaient  redemander  si  vivement  par  le  peuple 
le  retablissement  des  privileges  du  tribunat,  malgre  les  abus 
qu'ils  avaient  amenes  (*).  Des  exces  du  pouvoir  nait  toujours 
un  desir  immodere  de  liberte". 

En  faisant  connaitre,  avant  son  entree  dans  Rome  et  de 
son  propre  mouvement,  le  programme  de  sa  •  conduite,  Pom- 
pee  ne  ceda  pas,  comme  1'ont  pretendu  plusieurs  historiens, 
a  une  seduction  habilement  exercee  par  Cesar :  il  obeissait 
a  une  impulsion  plus  forte,  celle  de  1' opinion  publique.  Les 
grands  lui  reprocherent  d'abandonner  leur  cause  (*),  mais  le 
parti  populaire  fut  satisfait,  et  Cesar,  voyant  le  nouveau 
consul  prendre  a  co3ur  ses  idees  et  ses  sentiments,  resolut 
de  le  soutenir  avec  energie  (*).  II  jugea  sans  doute  qu'avec 
tant  d'elements  de  corruption,  tant  de  mepris  des  lois,  tant 
de  rivalites  jalouses  et  d'ambitions  demesurees,  1'ascendant 
de  celui  que  la  fortune  elevait  si  haut  pouvait  seul,  pour  le 
moment,  assurer  les  destinees  de  la  Republique.  £tait-ce  un 
concours  loyal  ?  Nous  le  croyons,  mais  il  n'excluait  pas  une 

portes  de  la  ville,  en  qualite  de  consul  designe,  vint  a  traiter  le  point  qui  sem- 
blait  devoir  etre  le  plus  vivement  attendu,  et  fit  comprendre  qu'il  retablirait 
la  puissance  tribunitienne,  il  fut  accueilli  par  un  leger  bruit,  un  leger  murmure 
d'assentiment ;  mais  quand  il  ajouta  que  les  provinces  etaient  devastees  et 
opprimees,  les  tribunaux  fletris,  les  juges  sans  pudeur,  qu'il  voulait  veiller  a 
ces  abus  et  y  mettre  ordre,  alors  ce  ne  fut  pas  par  un  simple  munnure,  mais 
par  des  acclamations  unanimes,  que  le  peuple  t6moigna  ses  desirs."  (Ciceron, 
Premiere  action  contre  Verres,  15.) 

(1)  Catulus,  a  qui  on  demandait  son  avis  sur  le  re"tablissement  de  la  puis- 
sance tribunitienne,  commenca  par  ces  paroles  pleines  d'autorite  :  "  Les  peres 
consents  administrent  mal  et  scandaleusement  la  justice ;  et  s'ils  eussent,  dans 
les  tribunaux,  voulu  repondre  a  1'attente  du  peuple  remain,  la  puissance  des 
tribuns  n'aurait  pas  etc  si  vivement  regrettee."    (Ciceron,  Premiere  action 
contre  Verres,  15.) 

(2)  "  Ses  ennemis  n'eurent  plus  a  lui  reprocher  que  la  preference  qu'il  don- 
nait  au  peuple.  sur  le  sdnat."    (Plutarque,  Pompee,  xx.) 

(3)  "  II  seconda  de  tout  son  pouvoir  ceux  qui  voulurent  retablir  la  puissance 
tribunitienne."     (Su6tone,  Cesar,  v.) 


LITRE   H,   CHAPITRE   n.— 684r-691.  277 

noble  rivalite,  et  Cesar  n'avait  pas  a  craindre  d'aplanir  a 
Pompee  le  terrain  sur  lequel  ils  devaient  se  rencontrer  un 
jour.  L'homme  qui  a  la  conscience  de  sa  valeur  n'eprouve 
pas  un  sentiment  perfide  de  jalousie  centre  ceux  qui  1'ont 
devance  dans  la  carriere ;  il  leur  vient  plutot  en  aide,  car 
alors  il  a  plus  de  gloire  a  les  rejoindre.  Oil  serait  1'emulation 
de  la  lutte  si  1'on  etait  seul  a  pouvoir  atteindre  au  but  ? 

Pompee  avait  pour  collegue  M.  Licinius  Crassus.  Get 
homme  remarquable,  on  1'a  vn,  s'etait  distingue  comme 
general,  mais  son  influence  lui  venait  bien  plus  de  ses 
richesses  et  de  son  caractere  aimable  et  prevenant.  Enrichi 
sous  Sylla  par  1'achat  des  biens  des  proscrits,  il  possedait 
des  quartiers  entiers  de  la  ville  de  Rome,  reconstruits  apres 
plusieurs  incendies ;  sa  fortune  s'elevait  a  plus  de  quarante 
millions  de  francs  ('),  et  il  pretendait  que,  pour  £tre  riche, 
il  fallait  pouvoir  entretenir  a  ses  frais  une  armee  (*).  Quoique 
sa  premiere  passion  fut  1'amour  de  1'or,  1'avarice  n'excluait 
pas  chez  lui  la  liberalite.  II  pretait  sans  interests  a  tous  ses 
amis,  et  repandait  quelquefois  ses  largesses  avec  profusion. 
Verse  dans  les  lettres,  doue  d'une  rare  eloquence,  il  se 
chargeait  avec  empressement  de  toutes  les  causes  que  Pom- 
pee,  Cesar  et  Ciceron  dedaignaient  de  defendre  ;  par  son 
empressement  a  obliger  tous  ceux  qui  reclamaient  ses  ser- 
vices, soit  pour  emprunter,  soit  pour  parvenir  a  quelques 
charges,  il  acquit  une  puissance  qui  balanpait  celle  de 
Pompee.  Celui-ci  avait  accompli  de  plus  grands  exploits ; 
mais  ses  airs  de  grandeur  et  de  dignite,  son  habitude  de 
fair  la  foule  et  les  spectacles,  lui  alienaient  la  multitude ; 
tandis  que  Crassus,  d'un  acces  facile,  toujours  au  milieu  du 
public  et  des  affaires,  1'emportait  par  ses  manieres  affa- 
bles  (').  On  ne  trouvait  en  lui  de  sentiments  bien  arretes  ni 
dans  la  vie  politique,  ni  dans  la  vie  privee ;  et  il  n? etait  ni 
ami  constant,  ni  ennemi  irr&conciliable  (4).  Plus  propre  a 

(J)  7,100  talents.     (Plutarque,  Crassw,  i.) 

('J)  Plutarque,  Crassus,  n.  —  Ciceron,  Des  Devoirs,  I,  TIII. 

(s)  Plutarque,  Crassus,  vu. 

(4)  Plutarque,  Crassus,  vm. 


278  HISTOEBE   DE  JULES   CESAJS. 

servir  d'instnunent  a  1'elevation  d'un  autre  qu'a  s' clever 
lui-meme  au  premier  rang,  il  fut  tres-utile  a  Cesar,  qui  mit 
tous  ses  soins  a  gagner  sa  corifiance.  "II  existait  alors  a 
"  Rome,  dit  Plutarque,  trois  factions,  qui  avaient  pour  chefs 
"  Pompee,  Cesar  et  Crassus ;  Caton,  dont  le  pouvoir  n'egalait 
"  pas  la  gloire,  etait  plus  admire  que  suivi.  La  partie  sage 
"  et  moderee  des  citoyens  etait  pour  Pompee ;  les  gens  vifs, 
"  entreprenants  et  hardis  s'attachaient  aux  esperances  de  Ce- 
"  sar ;  Crassus,  qui  tenait  la  milieu  entre  ces  deux  factions, 
"  se  servait  de  1'une  et  de  1'autre  (1)." 

Pendant  son  premier  consulat,  Crassus  semble  ne  s'Stre 
occupe  que  d'extravagantes  depenses  et  avoir  conserve  une 
neutralite  prudente.  II  fit  un  grand  sacrifice  a  Hercule  et  lui 
consacra  la  dixieme  partie  de  ses  revenus  ;  il  offrit  au  peuple 
un  immense  festin  dresse  sur  dix  mille  tables,  et  douna  a 
chaque  citoyen  du  ble  pour  trois  mois  ("). 

Pompee  s'occupa  de  choses  plus  s£rieuses,  et,  soutenu  par 
Cesar,  il  favorisa  1'adoption  de  plusieurs  lois,  qui  toutes  an- 
non9aient  une  reaction  centre  le  systeme  de  Sylla. 

La  premiere  eut  pour  efiet  de  donner  de  nouveau  aux  tri- 
buns  le  droit  de  presenter  des  lois  et  d'en  appeler  au  peuple  ; 
deja  on  leur  avait  rendu,  en  679,  la  faculte  de  parvenir  aux 
autres  magistratures. 

La  seconde  avait  rapport  a  la  justice.  Au  lieu  de  laisser 
au  senat  seul  le  pouvoir  judiciaire,  le  preteur  Aurelius  Cotta, 
oncle  de  Cesar,  proposa  une  loi  qui  devait  concilier  tous  les 
intere'ts,  en  autorisant  a  prendre  les  juges  par  tiers  dans  les 
trois  classes,  c'est-a-dire  dans  le  senat,  dans  1'ordre  equestre 
et  parmi  les  tribuns  du  tresor,  la  plupart  plebeiens  (8). 

Mais  la  mesure  qui  contribua  le  plus  a  cicatriser  les  plaies 
de  la  Republique  fut  le  projet  d'amnistie  du  tribun  Plotius  en 
faveur  de  tous  ceux  qui  avaient  pris  part  a  la  guerre  civile. 

(')  Plutarque,  Crassus,  Tin. 

(a)  Plutarque,  Crassus,  i  et  xvi. 

(s)  "  Cotta  judicandi  munus,  quod  C.  Gracchus  ereptum  senatui,  ad  equitea, 
Sylla  ab  illis  ad  senatum  transtulerat,  aequaliter  inter  utrumque  ordinem  par 
titus  est."  (Velleius  Paterculus,  II,  xxxn.) 


LIVEE  H,   CHAPITEE  II.— 684-691.  279 

Dans  ce  nombre  etaient  compris  lea  debris  de  1'armee  de  Le- 
pidus  restes  en  Espagne  depuis  la  defaite  de  Sertorius,  et 
parmi  lesquels  se  trouvait  L.  Cornelius  Cinna,  beau-frere  de 
Cesar.  Ce  dernier,  dans  des  discours  qui  ne  nous  sont  pas 
parvenus,  mais  cites  par  differents  auteurs,  n'epargna  rien 
pour  assurer  devant  le  peuple  le  succes  de  la  proposition  ('). 
"  II  insista  sur  la  convenance  de  decider  promptement  cette 
mesure  de  reconciliation,  et  jit  observer  que  le  moment  de  la 
prendre  ne  pouvait  etre  plus  opportun  (*)."  Elle  fut  adoptee 
sans  difficulte.  Tout  semblait  favoriser  le  retour  aux  institu- 
tions anciennes.  La  censure,  interrompue  pendant  dix-sept 
ans,  fut  retablie,  et  L.  Gellius  et  C.  Lentulus,  nommes  cen- 
seurs,  exercerent  leur  charge  avec  tant  de  severite,  qu'ils 
rayerent  du  senat  soixante-quatre  de  ses  membres,  probable- 
ment  creatures  de  Sylla.  Au  nombre  des  exclus  figurerent 
Caius  Antonius,  precedemment  accuse  par  Cesar,  et  Publius 
Lentulus  Sura,  consul  de  1'annee  683. 

Tous  ces  changements  avaient  etc  proposes  ou  acceptes 
par  Pompee,  bien  plus  pour  plaire  a  la  multitude  que  pour 
obeir  a  des  convictions  arretees.  II  avait  par  la  perdu  ses 
veritables  appuis,  residant  dans  les  hautes  classes,  sans 
acquerir  dans  le  parti  oppose  la  premiere  place,  deja  occu- 
pee  par  Cesar.  Mais  Pompee,  aveugle  sur  sa  propre  valeur, 
s'imaginait  alors  que  nul  ne  pouvait  1'emporter  sur  lui  en 
influence ;  toujours  favorise  par  les  evenements,  il  avait  ete 
habitue  a  voir  ceder  devant  lui  et  1' arrogance  de  Sylla  et  la 
majeste  des  lois.  Malgre  un  premier  refus  du  dictateur,  il 
avait  obtenu  a  vingt-six  ans  les  honneurs  du  triomphe,  sans 
avoir  rempli  aucune  des  conditions  legales.  Malgre  les  lois, 
un  second  triomphe  lui  avait  ete  accorde,  ainsi  que  le  con- 
sulat,  quoique  hors  de  Rome  et  sans  avoir  suivi  la  hierar- 

(')  "  Equidem  mihi  videor  pro  nostra  necessitate,  non  labore,  non  opera, 
non  industria  defuisse."  (Certes,  je  crois  avoir  ddploy^  tout  le  zele,  tous  les 
efforts,  toute  1'habilete'  que  reclamait  notre  parent<5.)  C6sar  cit6  par  Aulu-Gelle, 
XIII,  in.  —  Nonius  Marcellus,  De  la  signification  diverse  des  mots,  au  mot 
Necessitas. 

(3)  Salluste,  Fragments,  I,  68. 


280  HISTOIKE   DE   JULES   CE8AB. 

chie  obligee  des  magistratures.  Plein  de  presomption  par 
les  exemples  du  passe,  plein  de  confiance  dans  1'avenir  par 
les  adulations  du  present,  il  pensait  pouvoir  blesser  les  grands 
dans  leurs  interns  sans  se  les  aliener,  et  flatter  les  gouts  et 
les  passions  du  peuple  sans  rien  perdre  de  sa  dignite.  Vers 
la  fin  de  son  consulat,  lui,  le  premier  magistrat  de  la  Repu- 
blique,  lui  qui  se  croyait  au-dessus  de  tous,  il  se  presenta 
comme  simple  sold  at  a  la  revue  annuelle  des  chevaliers. 
L'effet  momentane  fut  immense,  lorsque  les  censeurs,  assis  sur 
leur  tribunal,  virent  Pompee  traverser  la  foule,  precede  de 
tout  1'appareil  du  pouvoir  consulaire,  et  amener  devant  eux 
son  cheval,  qu'il  tenait  par  la  bride.  La  foule,  silencieuse 
jusque-la,  eclata  en  transports,  saisie  d'admiration  a  1'aspect 
d'un  si  grand  homme  se  glorifiant  d'etre  simple  chevalier  et 
se  soumettant  modestement  aux  prescriptions  legales.  Mais  a 
la  demande  des  censeurs,  s'il  avait  fait  toutes  les  campagnes 
exigees  par  la  loi,  il  repondit :  "  Oui,  je  les  ai  toutes  faites, 
"  n'ayant  jamais  eu  que  moi  pour  general  (1)."  L'ostentation 
de  la  reponse  montre  que  la  demarche  de  Pompee  etait  une 
fausse  modestie,  forme  la  plus  insupportable  de  1'orgueil,  sui- 
vant  1'expression  de  Marc-Aurele. 

III.  Cesar  ne  dedaignait  point  non  plus  les  ceremonies, 
mais  il  cherchait  a  leur  donner  une  signification  qui  fit  im- 
c^sar  qnesteur  pression  sur  les  esprits.  L'occasion  se  presenta 
bientot.  Peu  de  temps  apres  avoir  etc  nomme  ques- 
teur  et  admis  au  senat,  il  perdit  sa  tante  Julie  et  sa  femme 
Cornelie,  et  s'empressa  de  faire  de  leur  oraison  funebre  une 
veritable  manifestation  politique  (").  C'etait  la  coutume  a 
Rome  de  prononcer  1'eloge  des  femmes,  mais  seulement  lors- 
qu'elles  mouraient  dans  un  age  avance.  Cesar,  en  derogeant 
a  1'usage  a  1'egard  de  sa  jeune  femme,  obtint  1'approbation 
pub li que;  on  y  vit,  selon  Piutarque  (3),  une  preuve  de  sensi- 
bilite  et  de  douceur  de  moeurs ;  mais  pn  n'applaudissait  pas 

(*)  Piutarque,  Pompee,  xxi. 

(")  Piutarque,  Cesar,  T.  —  Sue'tone,  Cesar,  VI. 

(8)  Piutarque,  Cesar,  v. 


LIVKE   n,   CHAPITEE   II.— 684-691.  281 

seulement  au  sentiment  de  famille,  on  glorifiait  bien  plus 
1'inspiration  de  Thomme  politique  qui  avait  ose"  faire  le  pa- 
negyrique  du  rnari  de  Julie,  le  celebre  Harms,  dont  Pimage 
en  cire,  portee  par  1'ordre  de  Cesar  dans  la  procession  fu- 
nebre,  reparaissait  pour  la  premiere  fois  depuis  les  proscrip- 
tions de  Sylla  ('). 

Apres  avoir  rendu  les  derniers  devoirs  a  sa  femme,  il 
accompagna,  en  qualite  de  questeur,  le  preteur  Antistius 
Vetus,  envoy e  dans  1'Espagne  ulterieure  (a).  La  Peninsule 
etait  aloi-s  divisee  en  deux  grandes  provinces :  1'Espagne 
citerieure,  appelee  depuis  Tarraconnaise,  et  1'Espagne  ul- 
terieure, comprenant  la  Betique  et  la  Lusitanie  (').  Les 
limites  des  frontieres,  on  le  pense  bieu,  n'etaient  pas  exac- 
tement  determinees,  mais,  a  cette  epoque,  on  considerait 
comme  telles  entre  ces  deux  provinces  le  saltus  Castulo- 
nensis,  qui  repond  aux  sierras  Nevada  et  Cazorla  (4).  Au 
nord,  la  delimitation  ne  pouvait  pas  etre  plus  precise,  les 
Astures  n'ayant  point  etc  encore  completement  soumis.  La 
capitale  de  1'Espagne  ulterieure  etait  Cordoue,  ou  residait  le 
preteur  (*). 

Les  villes  principales,  liees  sans  doute  deja  entre  elles  par 
des  routes  militaires,  formaient  autant  de  centres  de  reunions 
generales,  qui  tenaient  des  assises  pour  le  jugement  des 
affaires.  Ces  reunions  s'appelaient  conventus  civium  romano- 
rum  (6),  parce  que  les  membres  qui  les  composaient  etaient 
des  citoyens  remains  residant  dans  le  pays.  Le  pr6teur  ou 
son  delegue  les  presidait  une  fois  par  an  (T).  Chaque  pro- 

(J)  Les  images  d'^nde,  de  Romulus  et  des  rois  d'Albe  la  Longue  figuraient 
aussi  aux  convois  funebres  de  la  famille  Julia.  (Tacite,  Anncdes,  IV,  ix.) 

(2)  Plutarque,  Cesar,  v.  —  Velleius  Paterculus,  II,  XLIII. 

(3)  Ciceron,  Discours  pour  la  loi  Manilla,  xn ;  — pour  Fonteius,  n. 

(4)  Cesar,  Guerre  civile,  I,  XXXYIII. 

(6)  "  Sextus  Pompeius  Cordubam  tenebat,  quod  ejus  provincise  caput  esse 
cxistimabatur."  (Cesar,  Gutrre  d'Espagne,  in.)  —  Plutarque,  Cesar,  XTII. 

(*)  Ciceron,  Deuxieme  action  conire  Verres,  II,  13.  — Paul  Diacre,  au  mot 
Conventus,  Miiller,  p.  41. 

(T)  Ciceron,  Deuxieme  action  conire  Verres,  n,  20,  24,  30 ;  IV,  29 ;  — 
Leitres  familieres,  XV,  iv. 


282  HISTOIKE   DE  JTJLE8   CESAR. 

vince  de  1'Espagne  en  avait  plusieurs.  Au  ier  siecle  de  notre 
ere,  il  s'en  trouvait  trois  pour  la  Lusitanie,  et  quatre  pour  la 
Betique  (1). 

Cesar,  delegue  du  preteur,  parcourut  ces  villes,  presidant 
les  assemble es  et  rendant  la  justice.  II  se  fit  remarquer  par 
son  esprit  de  conciliation  et  d'equite  (2),  et  montra  aux  Es- 
pagnols  une  vive  sollicitude  pour  leurs  interets  (').  Comme 
le  caractere  des  hommes  illustres  se  revele  dans  les  moindres 
actions,  il  n'est  pas  indifferent  de  signaler  la  reconnaissance 
que  conserva  Cesar  pour  les  bons  precedes  de  Vetus.  Plu- 
tarque  nous  apprend  qu'une  etroite  union  regna  depuis  con- 
stamment  entre  eux,  et  Cesar  s'empressa  de  nomnaer  le  fils  de 
Yetus  questeur,  quand  il  fut  lui-meme  eleve  a  la  preture  (4), 
aussi  sensible  a  1'amitie  qu'il  fut  plus  tard  oublieux  des  in- 
jures. 

Cependant  1'amour  de  la  gloire  et  la  conscience  de  ses 
hautes  facultes  le  faisaient  aspirer  a  un  role  plus  important. 
II  en  manifesta  bientot  1'impatient  desir,  lorsqu'un  jour  il 
visita  a  Gades,  comme  1'avaient  fait  jadis  Annibal  et  Sci- 
pion  (6),  le  fameux  temple  d'Hercule.  A  la  vue  de  la  statue 
d'Alexandre,  il  deplora  en  soupirant  de  n'avoir  encore  rien 
fait,  a  un  age  ou  ce  grand  homme  avait  deja  soumis  toute  la 
terre  (").  En  effet,  CSsar  avait  alors  trente-deux  ans,  a  peu 
pres  1'jige  auquel  mourut  Alexandre.  Ayant  obtenu  son  rap- 
pel  a  Rome,  il  s'arreta,  a  son  retour,  dans  la  Gaule  transpa- 
dane  (T)  (687).  Les  colonies  fondees  dans  cette  contree  posso 

(')  Pline,  Histoire  naturelle,  III,  i,  et  IV,  xxxv.  Les  trois  conventus  de  la 
Lusitanie  se  tenaient  £  Emerita,  Pax  Julia,  aujourd'hui  Bcja,  et  a  Scalabis  ; 
les  quatre  de  la  Betique  6taient  Gades,  Corduba,  Astigi,  Hispalis,  aujourd'hui 
Cadix,  Cordoue,  Ecija  et  Seville. 

(5)  Dion-Cassius,  XLIV,  xxxix,  XLI. 

(*)  "  Des  le  commencement  de  ma  questure  j'ai  t^moigne  a  cette  province 
une  affection  particuliere."  (Discours  de  Cesar  aux  Espagnols,  a  Hispalis. 
Commentaires,  Guerre  d'Espagne,  XLII.) 

(4)  Plutarque,  Cesar,  \. 

(*)  Tite-Live,  XXI,  xxi.  —  Floras,  II,  xvn. 

(6)  Plutarque,  Parallels  d'Alexandre  et  de  Cesar,  v.  —  Suetone,  Cesar,  vu. 
(*)  Suetone,  Cesar,  Tin. 


LITRE  n,  CHAPITKE  n.— 684r-691.  283 

daient  deja  le  droit  latin  (jus  Z<atii),  que  leur  avait  accord^ 
Pompee  Strabon,  mais  elles  demandaient  vainement  le  droit 
de  cite  romaine.  La  presence  de  Cesar,  deja  connu  par  ses 
opinions  favorables  aux  provinces,  excita  une  yive  emotion 
parmi  les  habitants,  qui  voyaient  en  Ini  un  representant  de 
leurs  interests  et  de  leur  cause.  L'enthousiasme  fut  tel,  que 
le  senat,  effraye,  se  crut  oblige  de  retenir  quelque  temps  en 
Italic  les  legions  destinees  a  1'armee  d'Asie  ('). 

L'ascendant  de  Pompe'e  durait  toujours,  quoique  depuis 
son  consulat  il  fut  reste  sans  commandement,  s'etant  en- 
gage, en  684,  a  n' accepter  le  gouvernement  d'aucune  pro- 
vince a  1'expiration  de  sa  magistrature  (2) ;  mais  sa  popu- 
larite  commenpait  a  inquieter  le  senat,  tant  il  est  dans  1'es- 
sence  de  1'aristocratie  de  se  defier  de  ceux  qui  s'elevent  et 
puisent  leurs  forces  en  dehors  d'elle.  C'etait  un  motif  de 
plus  pour  Cesar  de  se  Her  davantage  avec  Pompee ;  aussi  le 
seconda-t-il  de  toute  son  influence,  et,  soit  pour  cimenter  ce 
rapprochement,  soit  par  inclination  pour  une  personne  belle 
et  gracieuse,  il  epousa,  peu  de  temps  apres  son  retour, 
Pompeia,  parente  de  Pompee  et  petite-fille  de  Sylla.(3).  II 
etait  alors  tout  a  la  fois  1'arbitre  de  1'elegance,  1'espoir  du 
parti  dernocratique,  et  le  seul  homme  public  dont  les  opinions 
et  la  conduite  n'eussent  jamais  varie. 

IV.  La  decadence  d'un  corps  politique  est  evidente  lors- 
que,  au  lieu  de  venir  de  son  initiative  prevoyante,  les  mesures 
les  plus  utiles  ;\  la  gloire  du  pays  sont  provoquees   Ij0l  Q^^^ 
par  des  hommes  obscurs  et  souvent  decries,  or-   (687)- 
ganes  fideles,  mais  fletris,  de  1'opinion  publique.     Ainsi  les 
propositions  faites  a  cette  epoque,  loin  d'etre  inspirees  par  le 
senat,  furent  mises  en  avant  par  des  individus  peu  consideres 
et  imposees  par  1'attitude  violente  du  peuple.     La  premiere 
cut  rapport  aux    pirates  qui,   soutenus  et   encourages  par 

(')  Su^tone,  Cesar,  vm. 
(2)  Velleius  Paterculus,  H,  xxxi. 

(8)  FiUe  de  Q.  Pompeius  Rufus  et  de  Fausta,  fille  de  Sylla.  —  Plutarque, 
Cesar,  v.  —  Suetone,  Cesar,  TI. 


284  HISTOIRE  DE  JULES  CESAE. 

Mithridate,  infestaient  depuis  longtemps  les  mers  et  rava- 
geaient  toutes  les  cotes ;  une  repression  energique  6tait  in- 
dispensable. Oes  audacieux  aventuriers,  dont  les  guerres 
civiles  avaient  beaucoup  accru  le  nombre,  etaient  devenus 
une  veritable  puissance.  Partant  de  la  Cilicie,  leur  centre 
commun,  ils  armaient  des  flottes  entieres  et  trouvaient  un 
refuge  dans  les  villes  importantes  (').  Us  avaient  pille  le  port 
si  frequente  de  Gae'te,  ose  descendre  a  Ostie  et  emmener  les 
habitants  en  esclavage,  coule  en  pleine  raer  une  flotte  romaine 
sous  les  ordres  d'un  consul,  et  fait  prisonniers  deux  preteurs  ("). 
Non-seulement  des  etrangers  deputes  vers  Rome,  mais  des 
ambassadeurs  de  la  Republique,  etaient  tombes  entre  leurs 
mains,  et  elle  avait  subi  la  honte  de  les  racheter  (').  Enfin 
les  pirates  interceptaient  les  arrivages  de  ble,  indispensables 
a  1'approvisionneraent  de  la  ville.  Pour  remedier  a  un  £tat 
de  choses  si  humiliant,  le  tribun  du  peuple  Aulus  Gabinius 
proposa  de  confier  la  guerre  centre  les  pirates  a  un  seul  gene"- 
ral,  de  lui  donner  pour  trois  ans  des  pouvoirs  etendus,  des 
forces  considerables,  et  de  placer  plusieurs  lieutenants  sous 
ses  ordres  (4).  L'assemblee  du  peuple  accepta  a  1'instant  cette 
proposition,  malgre  le  caractere  peu  estim6  de  son  auteur,  et 
le  nom  de  Pompee  fut  dans  toutes  les  bouches ;  mais  "  les 
"  senateurs,  dit  Dion-Cassius,  auraient  mieux  aime  souffrir  les 
"  plus  grands  maux  de  la  part  des  pirates  que  d'investir  Pom- 
"  pee  d'un  tel  pouvoir  (s) ; "  peu  s'en  fallut  qu'ils  ne  missent 
a  mort,  dans  la  curie  meme,  le  tribun  auteur  de  la  motion.  A 
peine  la  multitude  eut-elle  connu  1' opposition  des  senateurs, 
qu'elle  accourut  en  foule,  envahit  le  lieu  de  la  seance,  et  les 
eut  massacres  s'ils  ne  se  fussent  soustraits  a  sa  fureur  (8). 

(')  Les  vaisseaux  des  corsaires  montaient  a  plus  de  mille,  et  les  villes  dont 
ils  s'6taient  empares  a  quatre  cents.    (Plutarque,  Pompee,  xxiu.) 
(a)  Plutarque,  Pompee,  xxiv. 

(3)  Ciceron,  Discoura  pour  la  loi  Manilla,  xu. 

(4)  "  Aulus  Gabinius  etait  un  tres-mauvais  citoyen,  nullement  inspir6  par 
1'amour  du  bien  public."     (Dion-Cassius,  XXXVI,  vi.) 

(6)  Dion-Cassius,  XXXVI,  vn. 
(')  Plutarque,  Pompee,  XXTI. 


LIVKE  n,  CHAPITBE  IT. — 684-691.  285 

Le  projet  de  loi  soumis  aux  suffrages  du  peuple,  attaqu6 
par  Catulus  et  Q.  Hortensius,  energiquement  appuye  par 
Cesar,  est  alors  adopte,  et  1'on  contere  pour  trois  ans  a 
Pompee  1'autorite  proconsulaire  sur  toutes  les  mers  et  sur 
toutes  les  cotes  jusqu'a  cinquante  milles  dans  1'interieur ;  on 
lui  accorde  6,000  talents  (35  millions)  (*),  vingt-cinq  lieute- 
nants, et  la  faculte  de  prendre  les  vaisseaux  et  les  troupes 
qu'il  jugerait  n£cessaires.  Les  allies,  les  Strangers  et  les 
provinces  furent  appeles  a  concourir  a  1'expedition.  On 
equipa  cinq  cents  navires,  on  leva  cent  vingt  mille  hommes 
d'infanterie  et  cinq  mille  chevaux.  Le  senat  sanctionna  mal- 
gre  lui  les  dispositions  de  cette  loi,  dont  1'utilite  fut  si  mani- 
feste,  qu'il  suffit  de  sa  publication  pour  faire  a  1'instant  baisser 
le  prix  du  ble  dans  toute  1'Italie  (*). 

Pompee  adopta  un  plan  habile  pour  aneantir  la  piraterie. 
II  divisa  les  cotes  de  la  Mediterranee,  depuis  les  colonnes 
d'Hercule  jusqu'a  1'Hellespont,  et  les  cotes  meridionales  de 
la  met  Noire,  en  dix  commandements  separes  (*)  ;  a  la  tete 
de  chacun  de  ces  commandements,  il  mit  un  de  ses  lieute- 
nants. Lui-meme,  se  reservant  la  surveillance  generale,  se 
rendit  en  Cilicie  avec  le  reste  de  ses  forces.  Ce  vaste  plan 
protegeait  toutes  les  cotes,  ne  lassait  aucun  refuge  aux  pi- 
rates et  permettait  a  la  fois  de  detruire  leur  flotte  et  de  les 
atteindre  dans  leurs  repaires.  En  trois  mois  Pompee  r^tablit 
la  seourite  des  mers,  s'empara  de  mille  chateaux  ou  places 
fortes,  detruisit  trois  cents  villes,  prit  huit  cents  navires  et  fit 
vingt  mille  prisonniers,  qu'il  transfera  dans  1'interieur  des 
terres  de  1'Asie,  oil  il  les  etnploya  a  la  fondation  d'une  ville 
qui  re9ut  le  nom  de  Pompeiopolis  (4). 

(')  Dion-Cassius,  XXXVI,  xr.  —  Appien,  Guerre  de  Mithridate,  xcrv. 

(J)  Plutarque,  Pompee,  XXTII.  "  Le  jour  mfeme  ou  vous  mites  sous  ess 
ordres  vos  ann6es  navales,  le  prix  du  t>16,  alors  excessif,  tomba  tout  a  coup  si 
bas,  que  la  plus  riche  recolte,  au  milieu  d'une  longue  paix,  aurait  produit  a 
peine  une  si  heureuse  abondance."  (Ciceron,  Sur  la  loi  Jfanilia,  xv.) 

(')  Floras  et  Appien  ne  s'accordent  pas  completement  sur  la  division  de  ces 
commandements.  (Appien,  Guerre  de  Mithridate,  xcr.  —  Floras,  III,  vi.) 

(4)  Velleius  Paterculus,  H,  ixxii.  —  Plutarque,  Pompee,  xxix. 


286  HI8TODSE  DE  JULES   CESAK. 

V.  A  ces  nouvelles,  1'enthousiasme  redoubla  pour  Pompee, 
alors  dans  1'ile  de  Crete,  et  1'on  songea  a  remettre  entre  ses 
Lot  Manilla  mains  le  sort  d'une  autre  guerre.  Quoique  Lucul- 
(688).  jus  eut  obtenu  de  brillants  succes  contre  JVlithri- 

date  et  Tigrane,  sa  position  militaire  en  Asie  commen9ait  a 
etre  compromise.  II  a\>ait  eprouve  des  revers,  1'insubordina- 
tion  regnait  parmi  ses  soldats  ;  sa  severite  excitait  leurs 
plaintes,  et  la  nouvelle  de  1'arrivee  des  deux  proconsuls  de 
Cilicie,  Acilius  Glabrion  et  Marcius  Rex,  designes  pour  com- 
mander une  partie  des  provinces  jusque-la  sous  ses  ordres, 
avait  affaibli  le  respect  de  son  autorite  (1).  Ces  circonstances 
determinerent  Manilius,  tribun  du  peuple,  a  faire  la  proposi- 
tion de  donner  a  Pompee  le  gouvernement  des  provinces  con- 
fiees  a  Lucullus,  en  y  joignant  la  Bithynie,  et  en  lui  conser- 
vant  le  pouvoir  qu'il  exe^ait  deja  sur  toutes  les  mers. 
"C'etait,  dit  Plutarque,  soumettre  a  un  seul  homme  tout 
"  1'empire  romain  et  priver  Lucullus  des  fruits  de  ses  vic- 
"  toires  (*)."  Jamais,  en  effet,  on  n'avait  confere  une  telle 
puissance  a  un  citoyen,  ni  au  premier  Scipion  pour  abattre 
Carthage,  ni  au  second  pour  detruire  Numance.  Le  peuple 
s'habituait  de  plus  en  plus  a  considerer  la  concentration  des 
pouvoirs  dans  une  seule  main  comme  1'unique  moyen  de  salut. 
Le  senat,  taxant  ces  propositions  d'ingratitude,  les  combattit 
avec  force^;  Hortensius  pretendait  que  si  1'on  devait  confier 
toute  1'autorite  a  un  homme,  personne  n'en  etait  plus  digne 
que  Pompee,  mais  qu'il  ne  fallait  pas  accumuler  sur  un  seul 
tant  d' autorite  (*).  Catulus  s'ecriait  que  e'en  etait  fait  de  la 
liberte,  et  que  dorenavant,  pour  en  jouir,  on  serait  force  de  se 
retirer  dans  les  bois  et  sur  les  montagnes  (4).  Ciceron,  au 
contraire,  inaugurait  son  entree  au  senat  par  un  magnifique 
discours  qui  nous  a  ete  conserve ;  il  montrait  que  1'interet 
bien  entendu  de  la  Republique  obligeait  de  remettre  le  soin 
de  cette  guerre  a  un  capitaine  dont  les-hauts  faits  passes, 

(')  Dion-Cassius,  XXXV,  xiv  et  XT. 

(a)  Plutarque,  Pompee,  xxxi. 

(')  Cic6ron,  Discours  pour  la  loi  Manilla,  XTII. 

(4)  Plutarque,  Pompee,  xxxi. 


LIVEE  n,  CHAPITKE  n. — 684-691.  287 

la  moderation,  1'integrite,  repondaient  de  1'avenir.  "Tant 
"  d'autres  generaux,  disait-il  en  terminant,  ne  partent  pour 
"  une  expedition  qu'avec  1'espoir  de  s'enrichir  !  L'ignorent- 
"  ils,  ceux  qui  pensent  qu'il  ne  faut  point  deferer  tous  les 
"  pouvoirs  &  un  seul  homme,  et  ne  voyons-nous  pas  que  ce 
"  qui  rend  Pompce  si  grand,  ce  ne  sont  pas  seulement  ses 
"  vertus,  mais  les  vices  des  autres  (')  ?  "  Quant  a  Cesar,  il 
seconda  de  tous  ses  moyens  les  efforts  de  Ciceron  (2)  pour 
1'adoption  de  la  loi,  qui,  soutenue  par  le  sentiment  public  et 
soumise  aux  suffrages  des  tribus,  fut  adoptee  a  I'unanimite. 

Certes,  Lucullus  avait  bien  merite  de  la  patrie,  et  il  etait 
cruel  de  lui  enlever  la  gloire  de  terminer  une  guerre  qu'il 
avait  heureusement  commencee  (') ;  mais  le  succes  definitif 
de  la  campagne  exigeait  son  remplacement,  et  1'instinct  du 
peuple  ne  s'y  trompait  pas.  Souvent,  dans  les  occasions 
difficiles,  il  voit  plus  juste  qu'une  assemblee,  preoccupee 
d'interets  de  caste  ou  de  personnes,  et  les  evenements  lui 
donnerent  bientot  raison. 

Lucullus  avait  annonce"  a  Rome  la  fin  de  la  guerre ;  Mi- 
thridate  cependant  etait  loin  d'etre  abbattu.  Cet  ennemi 
acharne  des  Romains,  qui  continuait  la  lutte  depuis  vingt- 
quatre  anne"es,  et  que  la  mauvaise  fortune  n'avait  pu  de- 
courager,  ne  voulait  traiter,  malgre  ses  soixante-quatre  ans 
et  de  recents  revers,  qu'a  des  conditions  inacceptables  pour 
les  Romains.  La  renommee  de  Pomp^e  n'etait  done  pas 
inutile  contre  un  pareil  adversaire.  Son  ascendant  pouvait 
seul  ramener  la  discipline  dans  1'armee  et  intimider  les  enne- 
mis.  En  effet,  sa  presence  suffit  pour  retablir  1'ordre  et  re- 
tenir  sous  les  drapeaux  les  vieux  soldats,  qui  avaient  obtenu 
leurs  conges  et  voulaient  rentrer  dans  leurs  foyers  (4) ;  ils 

(l)  Ciceron,  Discours  pour  la  loi  Manilla,  xxni. 

(')  Dion-Cassius,  XXXVI,  xxvi.  —  Plutarque,  Jbucullus,  L,  in. 

(3)  "  Le  tribun  Manilius,  &me  vfeale  et  lache  instrument  de  1'ambition  des 
autres."    (Velleius  Paterculus,  n,  xxxni.) 

(4)  "  Quant  aux  Valeriens,  informes  que  lee  magistrate  de  Rome  leur  avaient 
accorde  leurs  conges,  ils  abandonnerent  tout  a  fait  les  drapeaux."    (Dion- 
Cassius,  XXXV,  XY.) 


288  HISTOIKE   DE  JULES   CESAK. 

formaient  1'elite  de  1'armee,  et  ^talent  connus  sous  le  nom 
de  Valeriens  (').  D'un  autre  c6t6,  Tigrane,  instruit  de  1'ar- 
rivee  de  Pompee,  abandonna  le  parti  de  son  beau-pere,  de- 
clarant que  ce  general  etait  le  seul  auquelil  se  serait  rendu  ('), 
tant  le  prestige  d'un  hoimne,  dit  Dion-Cassius,  1'emporte  sur 
celui  d'un  autre  (3). 

Manilius  demanda  aussi  le  rappel  de  la  loi  de  Caius  Grac- 
ehus,  en  vertu  de  laquelle  la  centurie  prerogative,  au  lieu 
d'etre  tiree  au  sort  dans  les  premieres  classes  des  tribus, 
etait  prise  indistinctement  dans  toutes  les  classes,  ce  qui  fai- 
sait  disparaitre,  dans  les  elections,  les  distinctions  de  rang 
et  de  fortune  et  privait  les  plus  riches  de  leurs  privileges 
electoraux  (4). 

C'etaient  ordinairement,  on  le  voit,  les  tribuns  du  peuple 
qui,  obeissant  a  1'inspiration  de  grands  personnages,  pre- 
naient  1'initiative  des  mesures  les  plus  populaires.  Mais  la 
plupart,  sans  desinteressement  ni  moderation,  compromet- 
taient  souvent,  par  leur  intempestive  ardeur  ou  leurs  opi- 
nions subversives,  ceux  qui  avaient  recours  a  leurs  services. 
Manilius  reprit  tout  a  coup,  en  688,  une  question  qui  causait 
toujours  une  grande  agitation  a  Rome :  c'etait  1'emancipa- 

(J)  On  appelait  Valeriens  les  soldats  de  Valerius  Flaccus  qui,  passes  sous  le 
commandement  de  Fimbria,  avaient  abandon^  en  Asie  leur  gen6ral  pour  se 
joindre  a  Sylla.  "  Ces  memes  soldats,  sous  les  ordres  de  Pompee  (car  il  enrola 
de  nouveau  les  Valeriens),  ne  songerent  meme  pas  a  se  re"  volter,  tant  un  homme 
1'emporte  sur  un  autre."  (Dion-Cassius,  XXXV,  xvi.) 

(2)  "  H  n'y  avait  point  de  honte,  disait-il,  a  se  soumettre  a  celui  que  la  for 
tune  eTevait  au-dessus  de  tous  les  autres."    (Velleius  Paterculus,  II,  xxxvu.) 

(3)  Dion-Cassius,  XXXV,  XYI. 

(4)  Cela  ressort  d'un  passage  de  Cice>on,  compar6  a  un  autre  de  Salluste. 
En  effet,  Cicoron,  dans  son  Discowrs  pour  Murena  (xxni),  s'exprime  ainsi : 
"  Confusioncm  suffragwrum  flagitasti,  prorogationem  legis  Maniliae,  aequa- 
tionem  gratiae,  dignitatis,  su|Tragiorum."     II  est  clair  que  Ciceron  ne  pouvait 
pas  faire  allusion  a  la  loi  Manilia  sur  les  affranchis,  mais  a  celle  de  Caius 
Gracchus,  puisque  Salluste  emploie,  a  propos  de  cette  loi,  a  peu  pres  les  memes 
termes,  en  disant :  "  Sed  de  magistratibus  creandis  baud  mihi  quidem  absurde 
placet  lex,  quam  C.  Gracchus  in  tribunatu  promulgaverat :  ut  ex  confusis  guin- 
que  classibus  sorte  centuriae  vocarentur.    Ita  cocequati  dignitate  pecunia,  virtute 
anteire  alius  alium  properabit."    (Salluste,  Lettres  d  Cesar,  vn.) 


LTVTRE  n,  CHAPITEE  n. — 084r-691.  289 

tion  politique  des  affranchis.  II  fit  adopter  par  surprise  le 
rappel  de  la  loi  Sulpicienne,  qui  donnait  le  vote  aux  affran- 
chis en  les  distribuant  dans  les  trente-cinq  tribus,  et  pr4ten- 
dit  qu'il  avait  le  consentement  de  Crassus  et  de  Pompee. 
Mais  le  senat  revoqua  la  loi  quelque  temps  apres  son  adop- 
tion, d'accord  en  cela  avec  les  chefs  du  parti  populaire,  qui 
ne  la  croyaient  pas  reclamee  par  1' opinion  publique  (*). 

YI.  Tandis  que  toutes  les  faveurs  semblaient  s'accumuler 
sur  Fidole  du  moment,  Cesar,  reste  a  Rome,  avait  ete  nomine 
inspecteur  (curator)  de  la  voie  Appienne  (687)  (*).  C6sar  ^}e  m, 
L'entretien  des  routes  ^attirait  a  ceux  qui  s'en  rnle(689X 
chargeaient  avec  desinteressement  une  grande  popularite: 
celle  de  Cesar  y  gagna  d'autant  plus,  qu'il  contribua  large- 
ment  a  la  depense,  et  y  compromit  meme  sa  fortune. 

Deux  ans  apres  (689),  nomine  edile  curule  avec  Bibulus, 
il  deploya  une  magnificence  qui  excita  les  acclamations  de 
la  foule,  toujours  avide  de  spectacles.  La  place  nominee 
Comitium,  le  Forum,  les  basiliques,  le  Capitole  meme,  furent 
decorcs  avec  luxe.  Des  portiques  provisoires  s'eleverent, 
sous  lesquels  il  exposa  une  foule  d'objets  precieux  (3).  Ces 
depenses  n'etaient  point  insolites ;  depuis  le  triomphe  du 
dictateur  Papirius  Cursor,  tous  les  ediles  avaient  1'habitude 
de  contribuer  a  1'embellissement  du  Forum  (*).  Cesar  fit 
celebrer  avec  la  plus  grande  pompe  les  jeux  remains,  la  fete 
de  Cybele,  et  donna  les  plus  beaux  spectacles  .qu'on  eut  vus 
jusqu'alors  de  betes  sauvages  et  de  gladiateurs  (e).  Le  nom- 
bre  des  coinbattants  s'eleva,  selon  Plutarque,  jusqu'a  trois 
cent  vingt  couples,  expression  mepnsante,  qui  prouve  le  peu 
de  cas  qu'on  faisait  de  la  vie  de  ces  hommes.  Ciceron, 
ecrivant  a  Atticus,  en  parle  comme  nous  parlerions  au- 

(')  Dion-Cassius,  HI,  xxxvi,  XL. 
(a)  Plutarque,  Cesar,  Y. 
(')  Su^tone,  Cesar,  x.  —  Plutarque,  Cesar,  r. 
(4)  Tite-Live,  IX,  XL. 
(§)  Dion-Cassius,  XXXVH,  Tin. 
19 


290  HISTOIRE  DE  JULES   CESAK. 

jourd'hui  de  chevaux  de  course  (a)  ;  et  le  grave  Atticus  avait 
lui-meme  des  gladiateurs,  ainsi  que  la  plupart  des  grands 
personnages  de  son  temps.  Ces  jeux  sanglants,  qui  nous 
paraissent  si  inhumains,  conservaient  encore  le  caractere  re- 
ligieux  qu'ils  avaient  eu  exclusivement  dans  -le  principe ;  on 
les  celebrait  en  1'honneur  des  morts  (") ;  Cesar  les  donnait 
comme  un  sacrifice  a  la  memoire  de  son  pere,  et  y  deployait 
un  luxe  inaccoutume  (*).  Le  nombre  des  gladiateurs  qu'il 
reunit  effraya  le  senat,  et,  a  1'avenir,  il  fut  defendu  de  depas- 
ser  un  certain  chiffre.  Bibulus,  son  collegue,  etait,  il  est 
vrai,  de  moitie  dans  les  depenses ;  le  public  cependant  rap- 
portait  a  Cesar  tout  le  merite  de  ce  deploiement  fastueux 
des  devoirs  de  leur  charge.  Aussi  Bibulus  disait-il  qu'il  en 
etait  de  lui  comme  du  temple  de  Castor  et  Pollux,  lequel, 
dedie  aux  deux  freres,  n'etait  jamais  appele  que  temple  de 
Castor  (4). 

Les  grands  ne  voyaient  dans  la  somptuosite  de  ces  jeux 
qu'une  vaine  ostentation,  un  desir  frivole  de  briller ;  ils  se 
felicitaient  de  la  prodigalite  de  1'edile,  et  presageaient  dans 
sa  ruine  prochaine  un  terme  a  son  influence ;  mais  Cesar, 
en  depensant  des  millions  pour  amuser  la  foule,  ne  faisait 
pas  de  cet  enthousiasme  passager  le  seul  point  d'appui  de 
sa  popularite ;  il  1'etablissait  sur  une  base  plus  solide,  en 
reveillant  dans  le  peuple  des  souvenirs  de  gloire  et  de 
liberte. 

(')  "  Les  gladiateurs  que  vous  avez  achetes  sont  une  tres-belle  acquisition. 
On  dit  qu'ils  sont  tres-bien  exerc,6s,  et  si  vous  les  aviez  voulu  louer  dans  les 
deux  dernieres  occasions,  vous  auriez  retire  ce  qu'ils  vous  ont  coute."  (Cice'- 
ron,  Lettres  d  Atticus,  IV,  iv.) 

(a)  Servius,  Commentaire  sur  le  livre  III,  vers  67,  de  FlZneide.  —  TertiUlien, 
Sur  les  spectacles,  v.  —  Tite-Live,  XXIII,  xxx ;  XXIX,  XLVI.  —  Valere  Maxime, 
II,  IT,  §7. 

(3)  "  Quand  C6sar,  depuis  dictateur,  mais  alors  edile,  donna  des  jeux  fune- 
bres  en  1'honneur  de  son  pere,  tout  ce  qui  devait  servir  dans  1'arene  e"tait 
d'argent ;  des  lances  d'argent  brillaient  dans  les  mains  des  criminels,  et  per- 
9aient  les  betes  farouches,  exemples  qu'imitent  maintenant  de  simples  villes 
municipales."     (Pline,  Histaire  naturelle,  XXXIII,  in.) 

(4)  Suetone,  Cesar,  x. 


LIVBE   H,    CHAPITKE   n. — 684-691.  291 

Non  content  d'avoir  contribue  a  plusieurs  mesures  repa- 
ratrices,  d'avoir  gagne  Pompee  a  ses  opinions,  et  tente  une 
premiere  fois  de  faire  revivre  la  memoire  de  Marius,  il  voulut, 
par  une  manifestation  eclatante,  sonder  1'opinion  punlique. 
Au  moment  ou  la  splendeur  de  son  e'dilite  produisait  sur  la 
foule  1'impression  la  plus  favorable,  il  fit  retablir  secretement 
les  trophees  de  Marius  autrefois  renverses  par  Sylla,  et  donna* 
1'ordre  de  les  placer  pendant  la  nuit  au  Capitole  (l).  Le  len- 
demain,  quand  on  vit  ces  images  etincelantes  d'or,  ciselees 
avec  un  art  infini  et  ornees  descriptions  qui  rappelaient  les 
victoires  remportees  sur  Jugurtha,  sur  les  Cimbres  et  sur  les 
Teutons,  les  grands  se  mirent  a  murmurer,  bldmant  Cesar 
d'oser  ressusciter  des  emblemes  seditieux  et  des  souvenirs 
proscrits ;  mais  les  partisans  de  Marius  accoururent  en  grand 
nombre  au  Capitole,  faisant  retentir  ses  voutes  sacr£es  de 
leurs  acclamations.  Beaucoup  versaient  des,  larmes  d'atten- 
drissement  en  voyant  les  traits  veneres  de  leur  ancien 
general,  et  proclamaient  Cesar  le  digne  successeur  de  ce 
grand  capitaine  ("). 

Inquiet  de  ces  demonstrations,  le  senat  s'assembla,  et 
Lutatius  Catulus,  dont  le  pere  avait  ete  une  des  victimes  de 
Marius,  accusa  Cesar  de  vouloir  renverser  la  Republique, 
"  non  plus  secretement  par  la  mine,  mais  ouvertement,  en  la 
"  battant  en  breche  (.')."  Cesar  repoussa  cette  attaque,  et  ses 
partisans,  heureux  de  ce  succes,  s'ecriaient  a  1'envi  "  qu'il 
"  1'emporterait  sur  tous  ses  rivaux,  et  qu'avec  Pappui  du  peu- 
"  pie  il  occuperait  le  premier  rang  dans  la  Republique  (')." 
Desormais  le  parti  populaire  avait  un  chef. 

Le  temps  de  son  edilite  expire,  Cesar  sollicita  la  mission 
d'aller  transformer  I'lSgypte  en  province  romaine  (6).  II  s'agis- 
sait  de  faire  executer  un  testament  du  roi  Ptolemee  Alexas 


(')  Su6tone,  Cesar,  xi. 
(a)  Plutarque,  Cesar,  vi. 

(3)  Plutarque,  Cesar,  vi. 

(4)  Plutarque,  Cesar,  TI. 

(6)  Sue  tone,  Cesar,  xi.  —  Cice"ron,  Premier  discours  siir  la  lot  ayraire,  i,  16. 


292  HISTOIRE   DE   JULES   CESAR. 

ou  Alexandra  ('),  qui,  a  1'exemple  d'autres  rois,  avait  laisse 
ses  £tats  au  peuple  romain.  Mais  1'existence  du  testament 
etait  revoquee  en  doute  (*),  et  il  semble  que  le  senat  (")  recula 
devant  la  prise  de  possession  d'une  si  riche  contree,  craignant, 
comme  plus  tard  Auguste,  de  rendre  trop  puissant  le  procon- 
sul qui  la  gouvernerait.  La  mission  de  reduire  I'lCgypte  en 
province  romaine  etait  "brillante  et  fructueuse.  Elle  cut  donno 
a  ceux  qui  en  auraient  6te  charges  un  pouvoir  militaire  etendu 
et  la  disposition  de  grandes  ressources.  Crassus  se  mit  aussi 
sur  les  rangs ;  mais,  apres  de  longs  debats,  le  senat  fit  eehouer 
les  pretentious  rivales  (4). 

Yers  le  meme  temps,  alors  que  Crassus  s'effo^ait  de  faire 
admettre  les  habitants  de  la  Gaule  transpadane  aux  droits 
de  citoyens  remains,  le  tribun  du  peuple  Caius  Papius  fit 
adopter  une  loi  pour  1'expulsion  de  Rome  de  tous  les  etran- 
gers  (5).  Or,  dans  leur  orgueil,  les  Remains  qualifiaient  ainsi 
ceux  qui  n'etaient  pas  Latins  d'origine  (').  Cette  mesure  de- 
vait  surtout  atteindre  les  Transpadans,  devoues  a  Cesar,  qui 
avait  deja  pro  mis  de  leur  faire  accorder  le  titre  de  citoyens, 
qu'on  leur  refusait.  On  craignait  qu'ils  ne  s'introduisissent 
dans  les  cornices,  car  depuis  1'emancipation  des  Italiotes  il 
etait  difficile  de  distinguer  ceux  qui  avaient  le  droit  de  voter, 

(')  Justin,  xxxix,  6.  —  Scholiaste  de  Bobbio,  sur  le  Discours  de  Ciceron 
"  De  rege  Alexandrine,"  p.  880,  6d.  Orelli. 

(2)  Ciceron,  Deuzidme  discours  contre  la  loi  agraire,  xvi. 

(3)  "  Auguste,  parmi  d'autres  maximes  d'Etat,  s'en  fit  une  de  sequestrer 
.1'Egypte,  en  defendant  aux  senateurs  et  aux  chevaliers  remains  du  premier  rang 

d'y  aller  jamais  sans  sa  permission.  II  craignait  que  I'ltalie  ne  fut  affam6e  par 
le  premier  ambitieux  qui  s'emparerait  de  cette  province,  ou,  tenant  les  clefs  de 
la  terre  et  de  la  mer,  il  pourrait  se  defendre,  avec  trSs-peu  de  soldats,  contre 
de  grandes  armees."  (Tacite,  Annales,  IT,  LIX.) 

(4)  Su6tone,  Cesar,  xi. 

(5)  Dion-Cassius,  XXXVII,  ix. 

(8)  "  Vous  me  qualifiez  d'etranger  parce  que  je  sors  d'une  ville  municipale. 
Si  vous  nous  regardcz  comme  des  etrangers,  quoique  d6ja  notre  nom  et  notre 
rang  soient  bien  assez  dtablis  dans  Rome  et  dans  1'opinion  publique,  combicn 
done,  a  vos  yeux,  doivent-ils  etre  des  dtrangers  ces  comp6titeurs,  1'elite  de 
I'ltalie,  qui  viennent  de  tous  cotes  vous  disputer  les  magistratures  et  les 
honneurs  ?  "  (Ciceron,  Discours  pour  P.  Sylla,  vm.) 


LIVKE   H,    CHAPITKE   H.— 684r-691.  293 

puisque  souvent  meme  les  esclaves  participaient  frauduleuse- 
tnent  aux  elections  ('). 

VII.  Cesar  reprit  bientot  la  lutte  politique  engagee  au  de- 
but de  sa  carriere  centre  les  instruments  encore 
vivants  de  1' oppression  des  temps  passes.     II  ne   quo- 
negligea  aucune  occasion  d'appeler  sur  eux  les  ri- 
gueurs  de  la  justice  ou  la  fletrissure  de  1'opinion. 

La  longue  duree  des  troubles  civils  avait  donne  naissance 
a  une  espece  de  malfaiteurs  appeles  sicarii  ('),  commettant 
toute  sorte  de  meurtres  et  de  brigandages.  Des  674,  Sylla 
avait  rendu  centre  eux  edit  severe,  qui  exceptait  toute-fois 
les  executeurs  de  ses  vengeances  soldes  par  le  tresor  (').  Ces 
derniers  etaient  en  butte  a  1'animadversion  publique,  et,  quoi- 
que  Caton  cut  obtenu  la  restitution  des  sommes  allouees 
comme  prix  de  la  tete  des  proscrits  (4),  personne  n'avait  en- 
core ose  les  traduire  en  justice  (').  Cesar,  malgre  la  loi  de 
Sylla,  les  mit  en  accusation. 

Sous  sa  presidence,  en  qualite  dejud&c  qucestionis,  L.  Lus- 
cius,  qui,  par  ordre  du  dictateur,  avait  fait  p6rir  trois  pro- 
scrits, et  L.  Bellienus,  oncle  de  Catilina  et  meurtrier  de 
Lucretius  Ofella,  furent  mis  en  jugement  et  condamn6s  (6). 
Catilina,  accuse  a  1'instigation  de  L.  Lucceius,  orateur  et  his- 
torien,  ami  de  Cesar,  pour  avoir  tue  le  celebre  M.  Marius 
Gratidianus,  fut  absous  (T). 

(')  Voy.  Drumann,  Julii,  147.  • 

(2)  J.  Paul,  Sentences,  V,  4,  p.  417,  &1.  Huschke.  —  Justinien,  Inttitutet, 
IV,  xvin,  §  5.  — Ulpien,  Sur  T  office  dv>  proconsul,  vii. 

(3)  "  Puis  dans  I'instruction  dirigee  centre  les  sicaires,  et  les  exceptions  pro- 
posees  par  la  loi  Cornelia,  il  rangea  parmi  ces  malfaiteurs  ceux  qui,  pendant  la 
proscription,  avaient  re?u  de  1'argent  du  tr&sor  public  pour  avoir  rapporte  a 
Sylla  les  tetes  des  citoyens  romains."    (Suetone,  Cesar,  xi.) 

(4)  Plutarque,  Caton,  xxi.  —  Dion-Cassius,  XLVII,  vi. 
(*)  Cicdron,  Troisieme  discours  sur  la  loi  agraire,  iv. 

(8^  Dion-Cassius,  XXXVII,  x.  —  Asconius,  Commentaire  sur  le  discours  de 
Ciceron  "  In  toga  Candida,"  p.  91,  92,  ed.  Orelli. 
(7)  Asconius  "  In  toga  Candida,"  p.  91. 


294:  HISTOIKE  DE  JULES   CESAK. 

VIIL  Tandis  que  Cesar  s'effo^ait  de  reagir  legale»ient 

centre  le  systeme  de  Sylla,  un  autre  parti,  compose  d'am- 

bitieux  et  de  mecontents  perdus  de  dettes,  tentait 

Consplrations 

contre  le  s6nat  depuis  longtemps  d  arnver  au  pouvoir  par  les 
complots.  De  ce  nombre  avaient  ete,  des  688, 
Cn.  Pison,  P.  Sylla,  P.  Autronius  et  Catilina.  Ces  hommes, 
avec  des  antecedents  divers  et  des  qualites  differentes,  etaient 
egalemeut  decries,  et  cependant  ils  ne  manquaient  pas  d'ad- 
herents  dans  la  classe  inferieure,  dont  ils  flattaient  les  pas- 
sions ;  dans  la  classe  elevee,  dont  ils  servaient  la  politique  ou 
les  rancunes.  P.  Sylla  et  Autronius,  apres  avoir  ete  designes 
consuls  en  688,  avaient  ete  raycs  pour  brigue  de  la  liste  du 
senat.  La  rumeur  publique  me*la  a  leurs  sourdes  manoeuvres 
les  noms  de  Crassus  et  de  Cesar ;  mais  etait-il  probable  que 
ces  deux  hommes,  dans  des  positions  si  opposees,  et  meme 
divises  entre  eux,  se  fussent  entendus  pour  entrer  dans  un 
complot  vulgaire;  et  n'etait-ce  pas  une  nouvelle  inconse- 
quence de  la  calomnie  d'associer  dans  la  meme  conspiration 
Cesar,  a  cause  de  ses  immenses  dettes,  et  Crassus,  a  cause  de 
ses  immenses  richesses  ? 

Remarquons,  d'ailleurs,  que  chacune  des  factions  qui  s'agi- 
taient  alors  devait  chercher  a  compromettre,  pour  se  1'appro- 
prier,  un  personnage  tel  que  Cesar,  en  evidence  par  son  nom, 
sa  generosite  et  son  courage. 

Une  affaire  restee  obscure,  mais  qui  fit  alors  grand  bruit, 
montra  le  progres  des  idees  de  desordre.  Tin  des  conjures, 
Cn.  Pison,  avait  pris  part  aux  tentatives  d'assassinat  centre 
les  consuls  Cotta  et  Torquatus ;  il  obtint  pourtant,  par  le 
credit  de  Crassus,  d'etre  envoye  comine  questeur  pro  prcetore 
dans  1'Espagne  citerieure ;  le  senat,  pour  s'en  debarrasser,  ou 
dans  le  douteux  espoir  de  trouver  en  lui  un  appui  contre 
Pompee,  dont  la  puissance  commenjait  a  paraitre  redoutable, 
avait  consent!  a  lui  accorder  cette  province.  Mais,  en  691, 
a  son  arrivee  en  Espagne,  il  fut  tue  par  son  escorte,  d'autres 
disent  par  de  secrets  emissaires  de  Pompee  (').  Quant  a 

(')  Salluste,  Catilina,  xix. 


LIVKE  n,  CHAPITEE  H. — 684-691.  295 

Catilina,  il  n'etait  pas  homme  a  flechir  sous  le  poids  des  mal- 
heurs  de  ses  amis  ou  de  ses  propres  echecs ;  il  mit  une  nou- 
velle  ardeur  a  braver  les  perils  d'une  conjuration  et  a  poursui- 
vre  les  honneurs  du  consulat.  C'etait  pour  le  senat  1'adver- 
saire  le  plus  dangereux.  Cesar  appuyait  sa  candidature. 
Dans  un  esprit  d' opposition  evident,  il  soutenait  tout  ce  qui 
pouvait  nuire  a  ses  ennemis  et  favoriser  un  changement  de 
systeme.  D'ailleurs  tous  les  partis  etaient  contraints  de 
transiger  avec  ceux  qui  jouissaient  de  la  faveur  populaire. 
Les  grands  accepterent  comme  candidat  C.  Antonius  Hybri- 
da,  homme  sans  valeur,  capable  settlement  de  se  vendre  et  de 
trahir  (').  Ciceron,  en  690,  avait  promis  a  Catilina  de  le  de- 
fendre  (*),  et,  une  annee  auparavant,  le  consul  Torquatus,  un 
des  chefs  les  plus  estimes  du  senat,  plaida  pour  le  ,meme  indi- 
vidu,  accuse  de  concussion  ('). 

IX.  On  le  voit,  le  malheur  des  temps  obligeait 

•  t  /  Difflculte  de 

les  hommes  les  plus  considerables  a  compter  avec   constuuer  un 

,  ,    ,  ,  i  i    •  parti  nou vcau. 

ceux  que  leurs  antecedents  semblaient  vouer  au 
mepris. , 

Aux  epoques  de  transition,  et  c'est  la  1'ecueil,  lorsqu'il 
faut  choisir  entre  un  passe  glorieux  et  un  avenir  inconnu,  les 
hommes  audacieux  et  sans  scrupules  se  mettent  seuls  en 
avant ;  les  autres,  plus  timides  et  esclaves  de  prejuges,  res- 
tent  dans  1'ombre  ou  font  obstacle  au  mouvement  qui  en- 
traine  la  societe  dans  de  nouvelles  voies.  C'est  toujours  un 
grand  mal  pour  un  pays  en  proie  aux  agitations  quand  le 
parti  des  honnetes  gens  ou  celui  des  bons,  comme  1'appelle 
Ciceron,  n'embrasse  pas  les  idees  nouvelles  pour  les  diriger 
en  les  moderant.  De  la  des  divisions  profondes.  D'un  cote, 
des  gens  souvent  sans  aveu  s'emparent  des  passions  bonnes 

* 

(')  Plutarque,  Ciceron,  xv. 

(*)  "  Je  me  prepare  en  ce  moment  4  deTendre  Catilina,  mon  comp^titeur. 
J'espere,  si  j'obtiens  son  acquittement,  le  trouver  dispos6  a  s'entendre  avec 
moi  sur  nos  demarches  ;  s'il  en  est  autrement,  je  prendrai  mon  parti."  (Cic6- 
ron,  Lettres  d  Atticus,  I,  n.) 

(3)  Ciceron,  Pour  P.  Sylla,  xxix,  81. 


296  HISTOIEE   DE  JULES    CESAK. 

ou  mauvaises  de  la  foule;  de  1'autre,  les  gens  honorables, 
immobiles  ou  hargneux,  s'opposent  a  tout  progres  et  susci- 
tent  par  leur  resistance  obstinee  des  impatiences  legitimes  et 
des  violences  regrettables.  L'opposition  de  ces  derniers  a  le 
double  inconvenient  de  laisser  le  champ  libre  a  ceux  qui  va- 
lent  moins  qu'eux  et  d'entretenir  le  doute  dans  1'esprit  de 
cette  masse  flottante  qui  juge  les  partis  bien  plus  par  1'hono- 
rabilite'  des  hommes  que  par  la  valeur  des  idees. 

Ce  qui  se  passait  alors  a  Rome  en  offre  un  exemple  frap- 
pant.  N'etait-il  pas  juste,  en  effet,  qu'on  hesitat  a  preferer  a 
la  faction  qui  avait  a  sa  tete  des  personnages  illustres  tels 
qu'Hortensius,  Catulus,  Marcellus,  Lucullus  et  Caton,  celle 
qui  comptait  pour  soutiens  des  individus  tels  que  Gabinius, 
Maniiius,  Catilina,  Vatinius  et  Clodius  ?  Quoi  de  plus  legi- 
time,  aux  yeux  des  descendants  des  anciennes  families,  que 
cette  resistance  a  tout  changement  et  cette  disposition  a  con- 
siderer  toute  reforme  comme  une  utopie  et  presque  comme 
un  sacrilege  ?  Quoi  de  plus  logique  pour  eux  que  d'admirer 
la  fermete  d'ame  de  Caton,  qui,  jeune  encore,  se  laisse  mena- 
cer  de  mort  plutot  que  d'admettre  la  possibilite  de  ,devenir 
un  jour  le  defenseur  de  la  cause  des  allies  reclamant  les 
droits  de  citoyens  remains  (')  ?  Comment  ne  pas  compren- 
dre  les  sentiments  de  Catulus  et  d'Hortensius  defendant 
avec  obstination  les  privileges  de  1'aristocratie  et  manifestant 
leurs  craintes  devant  cet  entrainement  general  a  concentrer 
les  pouvoirs  dans  les  mains  d'un  seul? 

Et  cependant  la  cause  soutenue  par  de  tels  hommes  etait 
condamnee  a  perir  comme  toute  chose  qui  a  fait  son  temps. 
Malgre  leurs  vertus,  ils  n'etaient  qu'un  obstacle  de  plus  a  la 
marche  reguliere  de  la  civilisation,  parce  qu'il  leur  manquait 
les  qualites  les  plus  essentielles  dans  les  temps  de  revolution, 
la  juste  appreciation  des  besoins  du  moment  et  des  problemes 
de  1'avenir.  Au  lieu  de  chercher  ce  qu'on  pouvait  sauver 
du  naufrage  de  1'ancien  regime  venant  se  briser  contre  un 
ecueil  redoutable,  la  corruption  des  mo3urs  politiques,  ils  se 

(J)  Plutarquc,  Caton,  in. 


LIVEE  n,  CHAPITRE  n. — 684-691.  297 

refusaient  &  admettre  que  les  institutions  auxquelles  la  Re- 
publique  avait  du  sa  grandeur  amenassent  alors  sa  deca- 
dence. Effrayes  de  toute  innovation,  ils  confondaient  dans 
le  meme  anatheme  les  entreprises  seditieuses  de  quelques 
tribuns  et  les  justes  reclamations  des  peuples.  Mais  leur 
influence  etait  si  considerable,  et  des  idees  consacrees  par  le 
temps  ont  un  tel  empire  sur  les  esprits,  qu'ils  eussent  encore 
empeche  le  triomphe  de  la  cause  populaire,  si  Cesar,  en  se 
mettant  a  sa  tete,  ne  lui  eut  donne  un  nouvel  eclat  et  une 
force  irresistible.  Un  parti,  comme  une  armee,  ne  peut 
vaincre  qu'avec  un  chef  digne  de  le  commander,  et  tous 
ceux  qui,  depuis  les  Gracques,  avaient  arbore  1'etendard  des 
reformes,  1'avaient  souille  dans  le  sang  et  compromis  dans 
les  emeutes.  Cesar  le  releva  et  le  purifia.  Pour  constituer 
son  parti,  il  recourut  quelquefois,  il  est  vrai,  a  des  agents  peu 
estimables ;  le  meilleur  architecte  ne  peut  batir  qu'avec  les 
materiaux  qu'il  a  sous  la  main ;  mais  sa  constante  pre"occupa- 
tion  fut  de  s'associer  les  hommes  les  plus  recommandables, 
et  il  n'epargna  aucun  effort  pour  s'adjoindre  tour  a  tour 
Pompee,  Crassus,  Ciceron,  Servilius  Ca?pion,  Q.  Fufius  Ca- 
lenus,  Sery.  Sulpicius  et  tant  d'autres. 

Dans  les  moments  de  transition,  lorsque  le  vieux  systeme 
est  a  bout  et  que  le  nouveau  n'est  point  assis,  la  plus  grande 
diificult6  ne  consiste  pas  a  vaincre  les  obstacles  qui  s'op- 
posent  a  1'avenement  d'un  regime  appele  par  les  vceux  du 
pays,  mais  a  1'etablir  solidement,  en  le  fondant  sur  le  con- 
cours  d'hommes  honorables,  penetres  des  idees  nouvelles  et 
fermes  dans  leurs  principes. 


CHAPITRE    TROISIEME. 

(691-695.) 

I.  Dans  1'annee  690,  les  candidats  au  consulat  etaient 
Ciceron,  C.  Antonius  Hybrida,  L.  Cassius  Longinus,  Q.  Cor- 

nificius,  C.  Lucinius  Sacerdos,  P.  Sulpicius  Galba 
tonius,  consuls  et  Catilina  (').  Instruit  des  trames  ourdies  depuis 

si  longtemps,  le  senat  se  decida  a  combattre  les 
menees  de  ce  dernier  en  portant  toutes  les  voix  dont  il  dis- 
posait  sur  Ciceron,  qui  fut  elu  a  1'unanimite1,  et  prit  possession 
de  sa  charge  au  commencement  de  691.  Ce  choix  suppleait 
a  la  mediocrite  de  son  collegue  Antonius. 

L'orateur  illustre,  dont  la  parole  eut  tant  d'autorite,  etait 
ne  a  Arpinum,  de  parents  obscurs;  il  avait  serri  quelque 
temps  dans  la  guerre  des  allies  (J)  ;  puis,  ses  discours  lui 
valurent  une  grande  reputation,  entre  autres  la  defense  du 
jeune  Roscius,  que  le  dictateur  voulait  depouiller  de  1'heri- 
tage  paternel.  Apres  la  mort  de  Sylla,  il  fut  nomme  questeur 
et  envoye  en  Sicile.  En  684,  il  poursuivit  de  sa  parole  im- 
placable les  atrocites  deVerres;  enfin,  en  688,  il  obtint  la 
preture,  et  montra  dans  cette  charge  les  sentiments  de  haute 
probite  et  de  justice  qui  le  distinguerent  pendant  toute  sa 
carriere.  Mais  1'estime  de  ses  concitoyens  n'eut  pas  suffi, 
dans  les  temps  ordinaires,  pour  le  faire  arriver  a  la  premiere 
magistrature.  "  La  crainte  de  la  conjuration,  dit  Salluste,  fut 
"  cause  de  son  dlevation.  En  d'autres  circonstances,  1'orgueil 

(')  Asconius,  Argument  du  discours  de  Ciceron  "  In  toga  Candida,"  p.  82, 
6d.  Orelli. 

(")  Plutarque,  Ciceron,  in. 


LIVEE  n,  CHAPITEE  m. — 691-695.  299 

"de  la  noblesse  se  serait  revolte  d'un  pareil  choix.  Elle 
"  aurait  cm  le  consulat  profane,  si,  meme  avec  un  me"rite 
"  superieur,  un  homme  nouveau  (l)  1'avait  obtenu ;  mais,  a 
"  1'approche  du  pe"ril,  1'envie  et  1'orgueil  se  turent  (')."  L'aris- 
tocratie  romaine  devait  avoir  bien  perdu  de  son  influence, 
puisque,  dans  un  moment  critique,  elle  supposait  a  un  homme 
nouveau  plus  d'autorite  sur  le  peuple  qu'a  un  homme  sorti  de 
son  sein. 

Par  sa  naissance,  par  ses  instincts,  Ciceron  appartenait  au 
parti  populaire  ;  toutefois  I'irre'solution  de  son  esprit,  sensible 
a  la  flatterie,  la  crainte  des  innovations,  1'avaient  conduit  a 
servir  tour  a  tour  les  rancunes  des  grands  ou  celles  du  peu- 
ple (').  D'un  coeur  droit,  mais  pusillanime,  il  ne  voyait  juste 
que  lorsque  son  amour-propre  n'etait  pas  en  jeu  ou  son  interet 
en  peril.  £lu  consul,  il  se  rangea  du  cot6  du  senat,  et  s'op- 
posa  a  toutes  les  propositions  avantageuses  a  la  multitude. 
Cesar  estimait  son  talent,  mais  avait  peu  de  confiance  dans 
son  caractere  ;  aussi  fut-il  contraire  a  sa  candidature  et  hostile 
pendant  tout  son  consulat. 

II.  A  peine  Ciceron  etait-il  entre   en  fonctions,  que.  le 
tribun  P.  Servilius  Rullus  renouvela  un  de  ces  projets  qui, 
depuis  des  siecles,  avaient  pour  effet  d'exciter  au   j^j  a^j^  de 
plus  haut  degre  et  1'avidite  des  proletaires  et  les   EulluB- 
coleres  du  senat :  c'etait  une  loi  agraire. 

Elle  contenait  les  dispositions  suivantes  :  vendre,  sauf 

(')  On  appelait  hommes  nouveaux  ceux  qui,  parmi  leurs  ancfetres,  n'en 
comptaient  aucun  ayant  exerce  une  magistrature  61ev6e.  (Appien,  Guerre* 
civiles,  II,  n.)  Ciceron  confirme  aussi  ce  fait :  "  Je  suis  le  premier  homme 
nouveau  que,  depuis  un  grand  nombre  d'ann6es,  on  se  rappelle  vous  avoir  vus 
nommer  consul ;  et  ce  poste  Eminent,  oii  la  noblesse  s'etait  en  quelque  sorte 
retranch4e,  et  dont  elle  avait  ferm6  toutes  les  avenues,  vous  en  avez,  pour 
me  placer  a  votre  tete,*forc6  les  barrieres ;  vous  avez  voulu  que  le  m6rite 
les  trouvat  desormais  ouvertes."  (Cic6ron,  Deuxieme  discours  sur  la  loi 
agraire,  i.) 

(2)  Salluste,  Catilina,  xxin. 

(3)  "  Ciceron  favorisait  tant6t  les  uns,  tantot  les  autres,  pour  etre  recherch6 
par  les  deux  partis."    (Dion-Cassius,  XXXVI,  xxvi.) 


300  HI8TOIEE  DE  JULES   CE8AK. 

certaines  exceptions  ('),  les  territoires  recemment  conquis, 
et  quelques  autres  domaines  peu  productifs"  pour  l'£tat ;  en 
consacrer  le  prix  a  acheter  a  1'amiable  en  Italic  des  terres 
qui  seraient  partagees  entre  les  citoyens  indigents  ;  faire 
nommer,  suivant  le  mode  usite  pour  1' election  du  grand  pon- 
tife,  c'est-a-dire  par  dix-sept  tribus  tirees  au  sort  sur  les 
trente-cinq,  dix  commissaires  ou  decemvirs,  auxquels  serait 
laissee  pendant  cinq  ans  la  faculte  absolue  et  sans  controle 
de  distribuer  ou  d'aliener  les  domaines  de  la  Republique  et 
les  proprietcs  privees  partout  ou  ils  le  voudraient.  Nul  ne 
pouvait  etre  nomme  s'il  n'ctait  present  a  Rome,  ce  qui  ex- 
cluait  Pompee,  et  1'autorite  des  decemvirs  devait  ^tre  sanc- 
tionnee  par  une  loi  curiate.  A  eux  seuls  on  confiait  le  droit 
de  decider  ce  qui  appavtenait  a  1'^tat  et  aux  particuliers. 
Les  terres  du  domaine  public  qui  ne  seraient  point  alienees 
etaient  frappees  d'un  impot  considerable  (2).  Les  decemvirs 
avaient  aussi  le  pouvoir  de  faire  rendre  compte  a  tous  les 
generaux,  Pompee  excepte,  du  butin,  de  1'argent  re9u  pen- 
dant la  guerre,  mais  non  encore  verse  au  tresor,  ou  non 
employe  a  quelque  monument.  II  leur  etait  permis  de  fonder 
des  colonies  partout  ou  ils  le  jugeraient  a  propos,  particu- 
lierement  sur  le  territoire  de  Stella  et  dans  Yager  de  Cam- 
panie,  ou  cinq  mille  citoyens  romains  devaient  etre  etablis. 
En  un  mot,  1'administi'ation  des  revenus  et  des  ressources 
de  1'Etat  se  trouvait  presque  tout  entiere  entre  leiirs  mains  ; 
on  leur  donnait  de  plus  des  licteurs ;  ils  pouvaient  prendre 
les  auspices,  et  choisir  parmi  les  chevaliers  deux  cents  per- 
sonnes  pour  faire  executer  dans  les  provinces  leurs  ordon- 
nances,  qui  etaient  sans  appel. 

Ce  projet  oifrait  des  inconvenients,  mais  aussi  de  grands 
avantages  :  Rullus,  certes,  avait  tort  de  ne  pas  designer 
tous  les  endroits  oil  il  voulait  etablir  des  colonies,  de  faire 

(')  Deuxieme  discours  mr  la  loi  affraire,  XXT. 

(*)  Les  territoires  conc6des  par  un  traite  6taient  excepies,  ce  qui  affran- 
chissait  de  cette  obligation  le  territoire  africain,  devenu,  depuis  Scipion, 
domaine  de  la  Republique,  et  donne  par  Pompee  a  Hicmpsal.  En  Campanie, 
chaque  colon  devait  avoir  dix  jugera,  et,  sur  le  territoire  de  Stella,  douze. 


LIVEE  n,  CHAPITBE  HI.— 691-695.  301 

deux  exclusions,  1'une  favorable,  1'autre  defavorable  i 
Pompee,  d'attribuer  aux  decemvirs  des  pouvoirs  trop 
etendus,  pretant  a  des  actes  arbitraires  et  a  des  specula- 
tions; neanmoins  son  projet  avait  un  but  politique  important. 
Le  domaine  public,  envahi  par  des  usurpations  ou  par  les 
colonies  de  Sylla,  avait  presque  disparu.  La  loi  le  reconsti- 
tuait  au  moyen  de  la  vente  des  territoires  conquis.  D'uu 
autre  cote,  les  terres  confisquees  en  grand  nombre  par  Sylla, 
et  donnees  ou  vendues  a  vil  prix  a  ses  partisans,  avaient  subi 
une  depreciation  generale,  car  la  propriete  en  etait  sujette  a 
contestation,  et  elles  ne  trouvaient  plus  d'acquereurs.  La 
Republique,  tout  en  venant  au  secours  de  la  classe  pauvre, 
avait  done  interet  a  relever  le  prix  de  ces  terres  et  &  rassurer 
les  detenteurs.  Le  projet  de  Rullus  etait,  en  fait,  une  veri- 
table loi  d'indemnite.  II  y  a  de  ces  injustices  qui,  sanctionnees 
par  le  temps,  doivent  1'etre  aussi  par  la  loi,  afin  d'eteindre 
les  causes  de  dissensions  en  rendant  aux  existences  leur  secu- 
rite,  aux  proprieties  leur  valeur. 

Si  le  grand  orateur  avait  su  s'elever  au-dessus  des  ques- 
tions de  personnes  et  de  parti,  il  aurait,  comme  Cesar, 
appuye  la  proposition  du  tribun,  sauf  :i  1'amender  dans  ce 
qu'elle  avait  de  trop  absolu  ou  de  trop  vague  ;  mais,  circon- 
venu  par  la  faction  des  grands  et  desirant  plaire  aux  che- 
valiers, dont  la  loi  lesait  les  interets,  il  1'attaqua  avec  sa 
faconde  ordinaire,  en  exagerant  ses  cot6s  defectueux.  Elle 
ne  profiterait,  disait-il,  qu'a  un  petit  nombre  de  personnes. 
En  paraissant  favoriser  Pompee,  elle  lui  otait,  &  cause  de 
son  absence,  la  chance  d'etre  choisi  pour  decemvir.  Elle 
permettait  a  quelques  individus  de  disposer  de  royaumes 
comme  l'£gypte  et  des  immenses  territoires  de  1'Asie;  Ca- 
poue  deviendrait  la  capitale  de  1'Italie,  et  Rome,  entouree 
d'une  ceinture  de  colonies  militaires  devouees  a  dix  nouveaux 
tyrans,  perdrait  son  independance.  Acheter  des  terres  au 
lieu  de  partager  Yager  publicus  etait  une  monstruosite,  et  il 
ne  pouvait  admettre  qu'on  engageat  la  population  a  abandon- 
ner  la  capitale  pour  aller  languir  dans  les  campagnes.  Puis, 
faisant  ressortir  le  double  interet  personnel  de  1'auteur  de  la 


302  HISTOIRE   DE  JULES   CESAB. 

loi,  il  rappela  que  le  beau-pere  de  Rullus  s'etait  enrichi  des 
depouilles  des  proscrits,  et  que  Rullus  lui-meme  se  reservait 
la  faculte  d'etre  nomine  decemvir. 

Ciceron  neanmoins  signale  clairement  le  caractere  poli- 
tique  du  projet,  tout  en  le  blamant,  lorsqu'il  dit :  "  La  nou- 
"  velle  loi  enrichit  ceux  qui  occupaient  les  terres  domaniales, 
"  et  les  soustrait  a  1'indignation  publique.  Que  de  gens  sont 
"  embarrasses  de  leurs  vastes  possessions,  et  ne  peuvent  sup- 
"  porter  la  haine  attachee  aux  largesses  de  Sylla  !  Combien 
"  voudraient  les  vendre  et  ne  trouvent  point  d'acbeteurs ! 
"  Combien  cliercbent  un  moyen,  quel  qu'il  soit,  de  s'en  dessai- 
"  sir !  .  .  .  Et  vous,  Remains,  vous  irez  vendre  ces  revenus 
"  que  vos  a'ieux  vous  ont  acquis  au  prix  de  tant  de  sueurs  et 
"  de  sang,  pour  augmenter  la  fortune  et  assurer  la  tranquillite 
"  des  possesseurs  des  biens  confisques  par  Sylla  (')  !  " 

On  le  voit,  Ciceron  semble  nier  la  necessite  de  faire  cesser 
les  inquietudes  des  nouveaux  et  nombreux  acquereurs  de  cette 
sorte  de  biens  nationaux  ;  et  cependant,  lorsque  peu  de  temps 
apres  un  autre  tribun  proposa  de  relever  de  la  degradation 
civique  les  fils  des  proscrits,  il  s'y  opposa,  non  que  cette  re- 
paration lui  parut  injuste,  mais  par  la  crainte  que  la  rehabili- 
tation dans  les  droits  politiques  n'entrainat  la  reintegration 
dans  les  proprietes,  mesure  qui  eut,  selon  lui,  bouleverse  tous 
les  interets  (2).  Ainsi,  par  une  etrange  inconsequence,  Cice- 
ron combattit  ces  deux  lois  de  conciliation  :  1'une  parce  qu'elle 
rassurait,  1'autre  parce  qu'elle  inquietait  les  detenteurs  des 
biens  des  proscrits.  Pourquoi  faut-il  que,  chez  des  hommes 
superieurs,  mais  sans  convictions,  le  talent  ne  serve  trop  sou- 
vent  qu'a  soutenir  avec  la  meme  facilite  les  causes  les  plus 
opposees !  L'opinion  de  Ciceron  triompba  neanmoins,  grace 
a  son  eloquence,  et  le  projet,  malgre  la  vive  adhesion  du  peu- 

(')  Ciceron,  Deuxibne  discours  sur  la  loi  affraire,  XXTI. 

(2)  Ciceron,  Lettres  d  Atticus,  II,  1.  —  Plutarque,  Ciceron,  xvn.  — 
"  Lorsque  de  jeunes  Romains  remplis  de  m6rite  et  d'honneur  se  trouvaient 
dans  une  position  telle,  que  leur  admissibilite  aux  magistratures  eut  aniene  le 
boulevenement  de  1'Etat,  j'osai  braver  leur  iuimitie,  leur  faire  interdire  I'accfes 
aux  cornices  et  aux  honneurs."  (Cic6ron,  Discours  centre  L.  Pison,  u.) 


LIVKE  n,  CHAPCTKE  m.— 691-695.  303 

pie,  rencontra  dans  le  senat  une  telle  resistance,  qu'il  iut 
abandonne  avant  d'avoir  6te  renvoye  aux  cornices. 

Cesar  appuya  la  loi  agraire,  parce  qu'elle  relevait  la  valeur 
du  sol,  faisait  cesser  la  defaveur  attachee  aux  biens  nationaux, 
augmentait  les  ressources  du  tresor,  empechait  les  dilapida- 
tions des  generaux,  delivrait  Rome  d'une  populace  turbulente 
et  dangereuse  en  l'arrachant  a  1'abrutissement  et  &  la  misere. 
II  soutint  la  rehabilitation  des  enfants  des  proscrits,  parce  que 
cette  mesure,  profondement  reparatrice,  mettait  un  terme  a 
1'une  des  grandes  iniquites  du  regime  passe. 

II  y  a  des  victoires  qui  affaiblissent  le  vainqueur  plus  que 
le  vaincu.  Tel  fut  le  succes  de  Ciceron.  Le  rejet  de  la  loi 
agraire  et  de  la  reclamation  des  fils  des  proscrits  augmenta 
considerablement  le  norabre  des  mecontents.  Une  foule  de 
citoyens,  pousses  par  les  privations  et  par  un  deni  de  justice, 
allerent  grossir  les  rangs  des  conspirateurs  qui,  dans  1'ombre, 
preparaient  une  revolution,  et  Cesar,  blesse  de  voir  le  senat 
meconnaitre  cette  sage  et  ancienne  politique  qui  avait  sauve 
Rome  de  tant  d' agitations,  resolut  de  saper  par  tous  les  moyens 
son  autorite.  Dans  ce  but,  il  engagea  le  tribun  T.  Labienus, 
le  merne  qui  fut  plus  tard  un  de  ses  meilleurs  lieutenants,  £  sou- 
lever  une  accusation  criminelle  qui  etait  une  attaque  directe 
contre  1'abus  de  1'une  des  prerogatives  du  gouvernement  ('). 

in.  Depuis  lougtemps,  lorsque  des  troubles  interieurs  ou 
exte"rieurs  etaient  a  craindre,  on  mettait,  pour  ainsi  dire, 
Rome  en  etat  de  siege  par  la  formule  sacramen- 
telle  d'apres  laquelle  il  etait  enjoint  aux  consuls 
de  veiller  d  ce  gue  la  jRepublique  ne  repdt  aucun 
dommage  ;  alors  le  pouvoir  des  consuls  etait  sans  limites  (*), 
et  sou  vent,  dans  des  seditions,  le  senat  avait  profite  de  cette 

(')  "  On  veut  oter  &  la  R6publique  tout  refuge,  toute  garantie  de  salut  en 
des  conjonctures  difficiles."  (Ciceron,  Discours  pour  Jfabirius,  n.) 

(2)  "  Cette  puissance  supreme  que,  d'apres  les  institutions  de  Rome,  le  s6- 
nat  confere  aux  magistrats  consiste  4  lever  des  troupes,  a  faire  la  guerre,  a 
contenir  dans  le  devoir,  par  tous  les  moyens,  les  allies  et  les  citoyens ;  A  escr- 
cer  souverainement,  tant  a  Rome  qu'au  dehors,  1'autorite  civile  et  militaire. 


304:  HISTOIKE   DE   JULES   CESAR. 

omnipotence  pour  se  defaire  de  certains  factieux  sans  obser- 
ver les  formes  de  la  justice.  Plus  les  agitations  etaient 
devenues  frequentes,  plus  on  avait  use  de  ce  remede  extreme. 
Les  tribuns  protestaient  toujours  inutilement  centre  une 
mesure  qui  suspendait  toutes  les  lois  etablies,  legitimait  les 
assassinats,  faisait  de  Rome  un  champ  de  bataille.  La- 
bienus  tenta  de  nouveau  d'emousser  dans  les  mains  du  senat 
une  arme  si  redoutable. 

Trente-sept*  annees  auparavant,  on  s'en  souvient,  Satur- 
ninus,  promoteur  violent  d'une  loi  agraire,  s'etait,  a  la  faveur 
d'une  emeute,  empare  du  Capitole";  la  patrie  avait  ete  de- 
claree  en  danger.  Le  tribun  perit  dans  la  lutte,  et  le  sena- 
teur  C.  Rabirius  se  vanta  de  1'avoir  tue.  Malgre  ce  long 
intervalle  de  temps,  Labienus  accusa  Rabirius  d'apres  une 
vieille  loi  de  perduellion,  qui  ne  laissait  pas  au  coupable, 
comme  la  loi  de  lese-majeste,  la  faculte  de  1'exil  volontaire, 
et,  en  le  -declarant  ennemi  public,  autorisait  centre  lui  des 
supplices  cruels  et  ignominieux  (l).  Cette  poursuite  provo- 
qua  une  vive  agitation ;  le  senat,  qui  sentait  1'atteinte  portee 
a  ses  privileges,  ne  voulait  pas  qu'on  mit  quelqu'un  en  cause 
pour  1'execution  d'un  acte  autorise  par  lui-meme.  Le  peuple 
et  les  tribuns,  au  contraire,  insistaient  pour  que  1'inculpe  fut 
traduit  devant  un  tribunal.  Toutes  les  passions  etaient  en 
jeu.  Labienus  pretendait  venger  un  de  ses  oncles,  massacre 
avec  Saturninus,  et  il  avait  eu  1'audace  d'exposer  au  Champ- 
de-Mars  le  portrait  du  tribun  factieux,  sans  se  soucier  de 
1'exemple  de  Sextus  Titius,  condamne  autrefois  pour  le  seul 
fait  d'avoir  conserve  chez  lui  1'image  de  Saturninus  (3). 
L'affaire  fut  portee,  selon  1'ancien  usage,  devant  les  duum- 
virs. Cesar  et  son  cousin  Lucius  Cesar  furent  designes  par 
le  preteur  pour  remplir  les  fonctions  de  juges.  La  violence 
meme  de  1'accusation  ('),  en  presence  de  1' eloquence  des  de- 
Dans  tout  autre  cas,  sans  1'ordre  exprds  du  peuple,  aucune  de  ces  prerogatives 
n'est  attribuee  aux  consuls."  (Salluste,  Catilina,  xxix.) 

(»)  Salluste,  Catilina,  LIX. 

(a)  Cice'ron,  Discours  pour  Rabirius,  ix. 

(')  Su6tone,  Cesar,  xn. 


LIVBE  n,  CHAPITEE  m. — 691-695.  305 

fenseurs  Hortensius  et  Ciceron,  fit  ecarter  la  fonnule  de 
perduellion.  N6anmoins  Rabirius,  condamne,  en  appela  au 
peuple ;  mais  I'animositc  etait  si  grande  centre  lui,  que  la 
sentence  fatale  allait  etre  irrevocablement  prononcee,  lors- 
que  le  preteur  Metellus  Celer  s'avisa  d'un  Btratageme 
pour  arreter  le  cours  de  la  justice:  il  enleva  le  drapeau 
plante  au  Janicule  (1).  Ce  drapeau  abattu  annon9ait  autre- 
fois  une  invasion  dans  la  campagne  de  Rome.  Des  lors 
toute  deliberation  cessait,  et  le  peuple  courait  aux  armes. 
Les  Romains  etaient  grands  formalistes ;  et  d'ailleurs,  comme 
cette  coutume  laissait  aux  magistrats  la  possibilite  de  dis- 
soudre  a  leur  volonte  les  cornices,  on  avait  eu  des  motifs 
puissants  pour  la  conserver.  L'assemblee  se  se'para  aussitot, 
et  1'affaire  ne  fut  pas  reprise.  C6sar,  neanmoins,  esperait 
avoir  atteint  son  but.  H  ne  demandait  point  la  tete  de  Ra- 
birius, que  plus  tard,  etant  dictateur,  il  traita  avec  bien veil- 
lance;  il  voulait  seulement  montrer  au  senat  la  force  du 
parti  populaire,  et  1'avflrtir  que  desormais  il  ne  lui  serait  plus 
permis,  comme  du  temps  des  Gracques,  de  faire  immoler  ses 
adversaires  au  nom  du  salut  public. 

Si,  d'un  cote,  Cesar  ne  laissait  echapper  aucune  occasion 
de  fletrir  le  regime  passe,  de  1'autre  il  etait  le  defenseur  eni- 
presse  des  provinces,  qui  attendaient  vainement  de  Rome 
justice  et  protection.  On  le  vit,  par  exemple,  la  meme 
annee,  accuser  de  concussion  C.  Calpurnius  Pison,  consul 
en  687,  et  depuis  gouverneur  de  la  Gaule  transpadane,  et 
le  poursuivre  pour  avoir  fait  executer  arbitrairement  un 
habitant  de  ce  pays.  L'accuse  fut  absous  par  1'influence  de 
Ciceron ;  mais  Cesar  avait  prouve  aux  T^anspadans  qu'il 
^tait  toujours  le  representant  de  leurs  interets  et  leur  patron 
vigilant. 

IV.  II  re9ut  bientot  une  preuve  eclatante  de  la  popularite 
dont  il  jouissait. 

La  dignite  de  souverain  pontife,  une  des  plus  importantes 

O  Dion-Cassius,  XXXVII,  xxvi,  XXTII. 
20 


306  HISTOIBE  DE  JULES  CESAK. 

de  la  Republique,  etait  a  vie  et  donnait  une  grande  influence 
c^sar  grand  a  celui  qui  en  etait  rev6tu,  car  la  religion  se 
pontife  (691).  melait  a  toutes  les  actions  publiques  ou  privees 
des  Remains. 

Metellus  Pius,  souverain  pontife,  e"tant  mort  en  691,  les 
citoyens  les  plus  illustres,  tels  que  P.  Servilius  Isauricus,  et 
Q.  Lutatius  Catulus,  prince  du  senat,  se  mirent  sur  les  rangs 
pour  le  remplacer.  Cesar  brigua  aussi  cette  charge,  et,  vou- 
lant  prouver  qu'il  en  6tait  digne,  il  publia,  sans  doute  &  cette 
epoque,  un  traite"  de  droit  augural  fort  etendu,  et  un  autre 
d'astronomie,  destine  a  faire  connaltre  en  Italic  les  decouver- 
tes  de  1'ecole  d'Alexandrie  (x). 

Servilius  Isauricus  et  Catulus,  coraptant  sur  leurs  ante- 
cedents et  sur  1'estime  dont  ils  jouissaient,  se  croyaient 
d'autant  plus  surs  d'etre  elus  que,  depuis  Sylla,  le  peuple 
n'intervenant  plus  dans  la  nomination  du  grand  pontife,  le 
college  en  faisait  seul  1' election.  Labienus,  pour  faciliter  a 
Cesar  1'acces  de  cette  haute  dignite,^fit  passer  un  plebiscite 
qui  remettait  la  nomination  aux  suffrages  du  peuple.  Cette 
manoBuvre  deconcerta  les  autres  concurrents  sans  les  de- 
courager,  et,  suivant  1'habitude,  ils  entreprirent  de  seduire 
les  electeurs  &  prix  d'argent.  Tout  ce  qui  tenait  au  parti  des 
grands  se  reunit  contre  Cesar ;  celui-ci  combattit  la  brigue 
par  la  brigue,  et  soutint  la  lutte  a  1'aide  d'emprunts  consi- 
derables ;  il  gut  interesser  a  son  succes,  selon  Appien,  et  les 
pauvres  qu'il  avait  pay^s,  et  les  riches  auxquele  il  avait  em- 
prunte  (2).  Catulus,  sachant  Cesar  tres-obere  et  se  meprenant 
sur  son  caractere,  lui  fit  proposer  une  forte  somme  s'il  se  de- 
sistait.  Celui-cHui  repondit  qu'il  en  emprunterait  une  bien 
plus  forte  encore  pour  appuyer  sa  candidature  (s). 

(')  Macrobe,  Saturnales,  I,  xvi.  —  Priscien,  VI,  p.  716,  £d.  Putsch.— 
Macrobe  (1.  c.)  cite  le  XVI*  livre  du  traitd  de  Cesar  sur  les  auspices.  —  Dion- 
Cassius,  XXXVII,  xxxvn,  s'exprime  ainsi:  "Surtout  parce  qu'il  avait  soutenu 
Labienus  contre  Rabirius  ct  n'avait  point  vote  la  mort  de  Lentulus."  Mais 
1'auteur  grec  se  trompe,  la  nomination  de  Cesar  au  grand  pontificat  cut  lieu 
avant  la  conjuration  de  Catilina.  (Voy.  Velleius  Paterculus,  n,  XLIII.) 

(2)  Appien,  Gucrres  civiles,  H,  I,  Tin,  xiv. 

(3)  Plutarque,  Cesar,  vii. 


LTVBE  n,  CHAPITKE  m. — 691-695.  307 

Enfin  arriva  le  grand  jour  qui  allait  decider  de  1'avenir  de 
Cesar.  Lorsqu'il  partit  pour  se  rendre  aux  cornices,  les  pen- 
sees  les  plus  sombres  agitaient  son  ame  ardente,  et,  calcu- 
lant  que,  s'il  ne  reussissait  pas,  ses  dettes  le  contraindraient 
peut-etre  a  s'exiler,  il  Tiit  a  sa  mere  en  1'embrassant  : 
"  Aujourd'hui  tu  me  verras  grand  pontife  ou  fugitif  (1)."  Le 
succes  le.  plus  brillant  viut  couronner  ses  efforts,  et,  ce  qui 
augmenta  sa  joie,  ce  fut  d'obtenir  plus  de  voix  dans  les  tri- 
bus  de  ses  adversaires  que  ceux-ci  n'en  eurent  dans  toutes 
les  tribus  prises  ensemble  (2). 

Une  telle  victoire  fit  craindre  au  senat  que  Cesar,  fort  de 
son  ascendant  sur  le  peuple,  ne  se  portat  aux  plus  grands 
exces ;  niais  sa  conduite  resta  la  meme. 

Jusqu'alors  il  avait  habite  une  maison  fort  modeste,  dans 
le  quartier  appele  Subura ;  nomme  souverain  pontife,  il  fut 
loge  dans  un  batiment  public  sur  la  voie  Sacree  (').  Cette 
nouvelle  position  devait  1'obliger,  en  effet,  a.  une  vie  somp- 
tueuse,  si  Ton  en  juge  par  le  luxe  deploye  pour  la  reception 
d'un  simple  pontife,  a  laquelle  il  assistait  comme  roi  des 
sacrifices,  et  dont  Macrobe  nous  a  conserve  les  curieux  de- 
tails (4).  De  plus,  il  se  fit  batir  une  superbe  villa  sur  le  lac 
de  Nemi,  pres  d'Aricia. 

(')  Plutarque,  Cesar,  TIT. 

(»)  Snetone,  Cesar,  xm. 

(*)  Suetone,  Cesar,  XLTI. 

(4)  "  Le  23  aout,  jour  de  1'inauguration  de  Lentulus,  flamine  de  Mare,  la 
maison  fut  decode,  et  des  lits  d'ivoire  furent  dresses  dans  les  triclinia.  Dans 
les  deux  premieres  salles  e"taient  les  pontifes  Q.  Catulus,  M.  ^milius  Lepidos, 
D.  Silanus,  C.  Cesar,  roi  des  sacrifices,  et .  .  .  .  L.  Julius  Cesar,  augure.  La 
troisieme  re9ut  les  vestales.  Le  repas  fut  ainsi  compost :  pour  entr6e,  h6ris- 
sons  de  mer,  huitres  crues  a  discretion,  pelourdes  (espece  d'huitres  d'une  gros- 
seur  extraordinaire),  spondyles  (coquillage  du  genre  de  1'hultre),  grives,  asperges, 
poule  grasse,  et,  en  dessous,  pat6  d'huitres  et  de  pelourdes,  glands  de  mer 
noirs  et  blancs  (coquillage  de  mer  et  de  riviere,  suivant  Pline),  encore  des  spon- 
dyles, glycomarides  (autre  coquillage  mentionno  par  Pline),  orties  de  mer,  bec- 
figues,  filets  de  chevreuil  et  de  sanglier,  volailles  grasses  saupoudr6es  de  farine, 
becfigues,  murex  et  ursins  (coquillage  herisSe  de  pointes  qui  donnait  la  pourpre 
aux  anciens).  Second  service,  tetines  de  truie,  hure  de  sanglier,  pate  de  pois- 
son,  pate  de  tetines  de  truie,  canards,  sarcelles  bouillies,  lievres,  volailles 


308  IIISTOIKE   DE   JULES   CESAR. 

Y.  Catilina,  dont  il  &  deji\  ete  question,  avait  echoue  deux 
fois  dans  ses  pretentious  au  consulat ;  il  le  brigua  de  nouveau 
Conjuration  de  Pour  I'annee  692,  sans  abandonner  ses  projets  de 
Catilina.  conjuration.  Le  moment  semblait  favorable. 

Pompee  se  trouvant  en  Asie,  1'Italie  etait  privee  de  troupes  ; 
Antonius,  affilie  au  complot,  partageait  le  consulat  avec  Cice- 
ron.  Le  calme  existait  a  la  surface,  cependant  de*  passions 
mal  eteintes,  des  interets  froisses,  offraient  au  premier  auda- 
cieux  de  nombreux  moyens  de  perturbation  (*).  Les  homines 
que  Sylla  avait  depouilles,  comme  ceux  qu'il  avait  enrichis, 
mais  qui  avaient  dissipe  les  fruits  de  leurs  immenses  rapines, 
etaient  <3galement  mecontents ;  de  sorte  que  1'on  voyait  s'unir 
dans  la  meme  pensee  de  bouleversernent  et  les  victimes  et  les 
complices  de  1'oppression  passee. 

Porte  aux  exces  de  tout  genre,  Catilina  revait,  au  milieu 
des  orgies,  le  renversement  de  1' oligarchic ;  mais  il  est  permis 
de  douter  qu'il  voulut  mettre  tout  a  feu  et  a  sang,  comme  le 
dit  Ciceron,  et  comme  I'ont  repete,  d'apres  lui,  la  plupart  des 
historiens.  D'une  naissance  illustre,  questeur  en  677,  il  s'etait 
distingue,  en  Macedoine,  dans  1'armee  de  Curion ;  il  avait  ete 
preteur  en  686,  et  gouverneur  de  PAfrique  I'annee  suivante. 
On  lui  reprochait  d'avoir,  au  temps  de  sa  jeuntfsse,  trempe 
dans  les  meurtres  de  Sylla,  de  s'etre  associe  aux  horames  les 
plus  mal  fames,  et  rendu  coupable  d'incestes  et  d'autres  crimes : 
il  n'y  aurait  aucune  raison  de  1'en  disculper,  si  1'on  ne  savait 
combien  les  partis  politiques  qui  triomphent  sont  prodigues 
de  calomnies  envers  les  vaincus.  D'ailleurs,  il  faut  bien  en 
convenir,  les  vices  dont  on  se  plaisait  a  le  charger  lui 
etaient  communs  avec  beaucoup  de  personnages  de  cette 
epoque,  entre  autres  avec  Antonius,  collegue  de  Ciceron, 
que  celui-ci  defendit  plus  tard.  Doue  d'une  haute  intelli- 

roties,  farines  (c'est  la  farine  que  1'on  obtient  a  la  manifcre  de  1'araidon,  sans 
mouture ;  on  en  faisait  plusieurs  sortes  de  cremes,  amylaria),  pains  du  Pice- 
num."  (Macrobe,  JSaturnales,  II,  ix.) 

(a)  "  C' etait  au  point  qu'il  ne  'fallait  plus  pour  renverser  le  gouvernement 
malade  qu'une  legere  impulsion  du  premier  audacieux  venu."  (Plutarque, 
Ciceron,  XT.) 


LIV§E  n,  CHAPHEE  m.— 691-695.  309 

gence,  d'une  rare  e"nergie,  Catilina  ne  portrait  me"diter  une 
chose  aussi  insensee  que  le  massacre  et  1'incendie.  C'et\t  Ste" 
vouloir  regner  sur  des  ruines  et  des  tombeaux.  La  verit6  se 
presentera  mieux  dans  le  portrait  suivant,  trace  par  Ciceron, 
sept  ans  apres  la  mort  de  Catilina,  alors  que,  revenu  a  une 
appreciation  plus  calme,  le  grand  orateur  peignait  sous  des 
couleurs  moms  sombres  celui  qu'il  avait  tant  defigure :  "  Ce 
"  Catilina,  vous  n'avez  pu  Poublier,  je  pense,  avait,  sinon  la 
"  realite,  du  moins  1'apparence  des  plus  grandes  vertus.  H 
"faisait  sa  societe  d'une  foule  d'hommes  pervers,  mais  il 
"  affectait  d'etre  devoue  aux  homines  les  plus  estimables.  Si, 
"  pour  lui,  la  debauche  avait  de  jmissants  attraits,  il  ne  se 
"  portait  pas  avec  moins  d'ardeur  au  travail  et  aux  affaires. 
"  Le  feu  des  passions  devorait  son  creur,  mais  il  avait  aussi  du 
"  gout  pour  les  travaux  guerriers.  N"on,  je  ne  crois  pas  qu'il 
"  ait  jamais  existe  sur  la  terre  un  homme  qui  offrit  un  assem- 
"  blage  aussi  monstrueux  de  passions  et  de  qualites  si  diverses, 
"  si  contraires  et  en  lutte  continuelle  (')." 

La  conjuration,  conduite  par  1'esprit  aventureux  de  son 
chef,  avait  pris  un  developpenient  considerable.  Des  sena- 
teurs,  des  chevaliers,  de  jeunes  patriciens,  un  grand  nombre 
de  citoyens  notables  des  villes  alliees,  y  participaient. 
Ciceron,  instruit  de  ces  menees,  reunit  le  senat  au  temple  de 
la  Concorde  et  lui  fait  part  des  renseignements  qu'il  avait 
recus  ;  il  lui  apprend  que  le  5  des  calendes  de  novembre  un 
soulevement  devait  avoir  lieu  en  3£trurie,  que  le  lendemain 
une  emeute  eclaterait  dans  Rome,  que  la  vie  des  consuls  etait 
menacee,  que  partout  enfin  des  amas  d'armes  de  guerre  et  des 
tentative  pour  embaucher  des  gladiateurs  indiquaient  des 
preparatifs  effrayants.  Catilina,  interpelle  par  le  consul, 
s'ecrie  que  la  tyrannic  de  quelques  hommes,  leur  avarice,  leur 
inhumanit«3,  sont  les  veritables  causes  du  malaise  qui  tour- 
mente  la  Republique ;  puis,  repoussant  avec  mepris  les  pro- 
jets  de  revolte  qu'on  lui  pretait,  il  termine  par  cette  figure 

(-)  Cic6ron,  Discours  pour  M.  Cceliu*,  v.  Ce  discours  fut  prononc6  en  Fan 
698. 


310  HISTOIRE   DE  JULES   DEBAR.  fc 

mena9ante :  "  Le  peuple  remain  est  un  corps  robuste,  mais 
"sans  t6te:  je  serai  cette  tete  (')."  II  sortit  a  ces  mots, 
laissant  le  senat  inde"cis  et  tremblant.  L'assemblee  cependant 
rendit  le  decret  accoutume  qui  enjoignait  aux  consuls  de 
veiller  d  ce  que  la  Republique  ne  repttt  aucun  dommage. 

L'election  des  consuls  pour  1'annee  suivante,  jusque-la 
differee,  cut  lieu  le  21  octobre  691,  et  Silanus  ayant  etc" 
nomme  avec  Murena,  Catilina  se  trouva,  une  troisieme  fois, 
Evince.  II  envoya  alors  en  differentes  parties  de  1'Italie  des 
affides,  et,  entre  autres,  C.  Mallius  en  fitrurie,  Septimius  dans 
le  Picenum,  et  C.  Julius  en  Apulie,  pour  organiser  la  re- 
volte  (").  A  1'embouchure  du  Tibre,  une  division  de  la  flotte 
autrefois  employee  contre  les  pirates  etait  prete  a  seconder 
ses  projets  (3).  A  Rome  m&ne  1'assassinat  de  Ciceron  etait 
audacieusement  tente. 

Le  senat  fut  convoque  de  nouveau,  le  8  novembre. 
Oatilina  avait  ose  venir  sieger  au  milieu  de  ses  collogues. 
Ciceron,  dans  une  harangue  devenue  celebre,  1'apostropha 
avec  1'accent  de  la  plus  vive  indignation,  et,  par  une  denon- 
ciation  foudroyante,  le  for9a  de  s'eloigner  (4).  Catilina, 
accompagne  de  trois  cents  de  ses  adherents,  partit  le  len- 
demain  meme,  et  alia  rejoindre  Mallius  (6).  Les  jours  sui- 
vants,  des  nouvelles  alarmantes  repandues  de  toutes  parts 
jeterent  Rome  dans  la  plus  vive  anxiete.  La  stupeur  y  re- 
gnait.  Au  mouvement  des  f«§tes  et  des  plaisirs  avait  succede 
tout  a  coup  un  morne  silence.  On  leve  des  troupes ;  des 
postes  armes  sont  places  sur  differents  points.  Q.  Marcius 
Rex  est  envoye  a  Fesules  (Fiesole) ;  Q.  Metellus  Creticus, 

(1)  Plutarque,  Ciceron,  xix. 

(2)  Salluste,  Catilina,  xxvn,  XXTIII. 

(3)  Cela  ressort  de  ce  que  Floras  (III,  vi)  dit  du  commandement  de  la  flotte 
qu'avait  L.  Gellius  et  d'un  passage  de  Cice'ron  (Premier  discours  apres  son  re- 
tour,  TII).     L.  Gellius  s'exprima  clairement  sur  le  danger  qu'avait  couru  la  R4- 
publique,  et  proposa  de  faire  decerner  une  couronne  civique  a  Cic6ron.     (Cice- 
ron, Lettrcs  d  Atticus,  XII,  xxi;  —  Discours  contre  Pison,  in. — Aulu-Gelle, 
V,  vi.) 

(4)  Cic6ron,  Premtere  Catilinaire,  i;  —  Seconde  Catilinaire,  I. 
(6)  Su'.Iuste,  Catena,  xxxn. 


LIVKE  n,  CHAPITEE  m. — 691-695.  311 

dans  1'Apulie  ;  Pomponius  Rufus,  a  Capoue  ;  Q.  Metellus 
Celer,  dans  le  Picenum,  et  enfm  le  consul  C.  Antonms  con- 
duit une  armee  en  £trurie.  Ciceron  avait  detache  ce  dernier 
de  la  conjuration  en  lui  cedant  le  gouvernement  lucratif  de  la 
Mace"doine  (').  II  avait  accepte  en  echange  celui  de  la  Gaule, 
auquel  il  renonpa  aussi  plus  tard,  ne  voulant  pas,  apres  son 
consulat,  quitter  la  ville  et  partir  comme  proconsul.  Les 
principaux  conjures,  a  la  te'te  desquels  se  trouvaient  le 
preteur  Lentulus  et  Cethegus,  etaient  reste's  a  Rome.  Us 
continuerent  avec  ardeur  les  preparatifs  de  1'insurrection 
et  nouerent  des  intelligences  avec  les  envoy^s  allobroges. 
Ciceron,  secretement  informe"  par  ses  espions,  entre  autres 
par  Curius,  epiait  leurs  demarches,  et,  quand  il  eut  des 
preuves  irrecusables,  il  les  fit  arreter,  convoqua  le  sSnat  et 
exposa  le  plan  de  la  conjuration. 

Lentulus  fat  oblige  de  se  dSmettre  de  la  preture.  .Sur 
neuf  conjures  convaincus  d'attentat  -  centre  la  Republique, 
cinq  seulement  ne  purent  echapper:  ils  furent  confies  a  la 
garde  des  magistrats  designes  par  le  consul.  On  remit  Len- 
tulus a  son  parent  Lentulus  Spinther ;  L.  Statilius,  a  C6sar  • 
Gabinius,  a,  Crassus  ;  Cethegus,  a  Cornificius,  et  Cseparius,  qu* 
venait  d'etre  saisi  dans  sa  fuite,  au  senateurCn.  Terentius  (*). 
Le  senat  allait  entamer  un  proces  ou  toutes  les  formes  de  la 
justice  seraient  violees.  Les  jugemejnts  criminels  n'etaient 
pas  de  sa  competence,  et  ni  le  consul  ni  1'assemble'e  n'avaient 
le  droit  de  condamner  un  citoyen  remain  sans  le  concours 
du  peuple.  Quoi  qu'il  en  soit,  les  senateurs  s'assemblerent 
une  derniere  fois  le  5  decembre  pour  deliberer  sur  la  peine  a 
porter  centre  les  conjures ;  ils  etaient  moins  nombreux  que 
les  jours  precedents.  Beaucoup  d'entre  eux  r^pugnaient  a 
rendre  une  sentence  de  mort  centre  des  citoyens  appartenant 
a  de  grandes  maisons  patriciennes.  Plusieurs,  cependant, 
opinerent  pour  la  peine  capitale,  malgre  la  lei  Porcia.  Apres 
eux,  Cesar  pronon9a  le  discours  suivant,  dont  la  portee  me- 
rite  une  attention  particuliere : 

(')  Salluste,  Catilina,  xxx,  xxxi.  —  Plutarque,  Ciceron,  XTII 
(*)  Salluste,  Catilina,  XLVII. 


312  HISTOEBE   DE  JULES   CESAR. 

"  Peres  consents,  tous  ceux  qui  deliberent  sur  des  affaires 
"douteuses  doivent  6tre  exempts  de  haine,  d'affection,  de 
"  colere  et  de  pitie.  Anime  de  ces  sentiments,  on  parvient 
"  difficilement  a  demeler  la  verit4,  et  jamais  personne  n'a 
"  pu  a  la  fois  servir  sa  passion  et  ses  interets.  Degagez 
"  votre  raison  de  ce  qui  1'offusque,  et  vous  serez  forts  ;  si  la 
"  passion  s'empare  de  votre  esprit  et  le  domine,  vous  serez 
"  sans  force.  Ce  serait  ici  1'occasion,  Peres  consents,  de  rap- 
"  peler  combien  de  rois  et  de  peuples,  entraines  par  la  colere  ou 
"  la  pitie,  ont  pris  de  funestes  resolutions  ;  mais  j'aime  mieux 
"  rapporter  ce  que  nos  ancetres,  en  resistant  a  la  passion,  ont 
"  su  faire  de  bon  et  de  juste.  Dans  notre  guerre  de  Mace- 
"  doine  centre  le  roi  Persee,  la  republique  de  Rhodes,  puis- 
"  sante  et  fiere,  qui  devait  sa  grandeur  a  1'appui  du  peuple 
"  remain,  se  montra  deloyale  et  hostile ;  mais,  lorsque,  la 
"  guerre  termin.ee,  on  delibe'ra  sur  le  sort  des  Rhodiens,  nos 
"  ancetres  les  laisserent  impunis,  afin  que  personne  n'attribuat 
"la  cause  de  la  guerre  a  leurs  richesses  plutot  qu'a  leurs 
"  torts.  De  meme,  dans  toutes  les  guerres  puniques,  quoique 
"  les  Carthaginois  eussent  souvent,  soit  pendant  la  paix,  soit 
"  pendant  les  treves,  commis  d'atroces  perfidies,  jamais  nos 
"  peres,  malgre  1'occasion,  ne  les  imiterent,  plus  soucieux  de 
"  leur  honneur  que  d'une  juste  vengeance. 

"  Et  vous,  Peres  consents,  prenez  garde  que  le  crime  de 
"  P.  Lentulus  et  de  ses  complices  ne  1'emporte  sur  le  senti- 
"  ment  de  votre  dignite,  et  ne  consultez  pas  votre  colere 
"  plutot  que  votre  reputation.  En  effet,  s'il  se  trouve  une 
"  peine  egale  a  leurs  forfaits,  j'approuverai  la  mesure  nou- 
"  velle ;  si,  au  contraire,  la  grandeur  du  crime  surpasse  tout 
"  ce  qu'on  peut  imaginer,  il  faut,  je  le  pense,  s'en  tenir  a  ce 
"  qui  a  ete  prevu  par  les  lois. 

"  La  plupart  de  ceux  qui  ont  enonce  avant  moi  leur  opi- 
"  nion  ont  deplore  en  termes  etudies  et  pompeux  le  malheur 
"  de  la  Republique ;  ils  ont  enumere  les  horreurs  de  la  guerre 
"  et  les  maux  des  vaincus,  le  rapt  des  jeunes  filles  et  des 
"jeunes  gar9ons,  les  enfants  arraches  des  bras  de  leurs 
"  parents,  les  meres  livr^es  aux  caprices  du  vainqueur,  le 


LIVEE  n,  CHAPITEE  m. — 691-695.  313 

"  pillage  des  temples  et  des  inaisons,  le  carnage,  Pincendie, 
"partout  enfin  les  arraes,  les  cadavres,  le  sang  et  le  deuil. 
"  Mais,  par  les  dieux  immortels,  a  quoi  tendent  ces  discours  ? 
"  A  vous  faire  detester  la  conjuration  ?  Eh  quoi !  celui 
"  qu'un  attentat  si  grand  et  si  atroce  n'a  pas  emu,  un  discours 
"  1'enflammera !  Non,  il  n'en  est  pas  ainsi ;  jamais  les 
"  homines  ne  trouvent  legeres  leurs  injures  personnelles ; 
"  beaucoup  les  ressentent  trop  vivement.  Mais,  Peres 
"  consents,  ce  qui  est  permis  aux  uns  ne  1'est  pas  aux  autres. 
"  Ceux  qui  vivent  humblement  dans  1'obscurite  peuvent 
"  faillir  par  emportement,  peu  de  gens  le  savent ;  tout  est 
"  egal  chez  eux,  renommee  et  fortune  ;  mais  ceux  qui,  revetus 
"  de  hautes  dignites,  passent  leur  vie  en  Evidence,  ne  font 
"  rien  dont  chaque  mortel  ne  soit  instruit.  Ainsi,  plus  haute 
"  est  la  fortune  et  moins  grande  est  la  liberte  ;  moins  il  con- 
"  vient  d'etre  partial,  haineux  et  surtout  colere.  Ce  qui 
"  chez  les  autres  se  nomme  emportement,  chez  les  hommes  du 
"  pouvoir  s'appelle  orgueil  et  cruaute. 

"  Je  pense  done,  Peres  consents,  que  toutes  les  tortures 
"  n'egaleront  jamais  les  forfaits  des  conjures ;  mais,  chez  la 
"  plupart  des  mortels,  ce  sont  les  dernieres  impressions  qui 
"  restent,  et  on  oublie  les  crimes  des  plus  grands  coupables, 
"  pour  ne  se  souvenir  que  du  chatiment,  s'il  a  ete  trop 
"  severe. 

"  Ce  qu'a  dit  D.  Silanus,  homme  ferme  et  courageux,  lui 
"  a  ete  inspire,  je  le  sais,  par  son  zele  pour  la  Republique, 
"  et,  dans  une  affaire  si  grave,  il  n'a  obei  ni  a  1'affection  ni 
"  a  la  haine.  Je  connais  trop  la  sagesse  et  la  moderation  de 
"cet  illustre  citoyeu.  Toutefois  son  avis  me  parait,  je  ne 
"  dis  pas  cruel  (car  peut-on  etre  cruel  envers  de  pareils 
"homines?),  mais  contraire  a  1'esprit  de  notre  gouverne- 
"  ment.  Certes,  Silanus,  ou  la  crainte  ou  1'indignation  vous 
"  aura  force,  vous,  consul  designe,  a  adopter  un  nouveau 
"  genre  de  peine.  Quant  a  la  crainte,  il  est  inutile  d'en 
"parler,  lorsque,  grace  a  1'active  prevoyance  de  notre 
"  illustre  consul,  tant  de  gardes  sont  sous  les  armes.  Quant 
"  au  chatiment,  il  nous  est  bien  permis  de  dire  la  chose  tellc 


314  HISTOIKE   DE   JULES   CESAE. 

"  qu'elle  est :  dans  1'affliction  et  dans  1'infortune  la  mort  est 
"  le  terme  de  nos  peines  et  non  un  supplice ;  elle  emporte 
"  tous  les  maux  de  I'humanite ;  au  dela  plus  de  soucis  ni  de 
"joie.  Mais,  au  nom  des  dieux  immortels!  pourquoi  n'ajou- 
"tiez-vous  pas  a  votre  opinion,  Silanus,  qu'ils  seraient 
"  d'abord  battus  de  verges  ?  Est-ce  parce  que  la  loi  Porcia 
"  le  defend  ?  Mais  d'autres  lois  aussi  defendent  d'oter  la  vie 
"a  des  citoyens  condamnes,  et  prescrivent  1'exil.  Est-ce 
"  parce  qu'il  est  plus  cruel  d'etre  frappe  de  verges  que  d'etre 
"  mis  a  mort  ?  Mais  y  a-t-il  rien  de  trop  rigoureux,  de  trop 
"  cruel,  envers  des  hommes  convaincus  d'un  si  noir  attentat? 
"  Si  done  cette  peine  est  trop  legere,  convient-il  de  respecter 
"  la  loi  sur  un  point  moins  essentiel,  pour  1'enfreindre  dans 
"  ce  qu'elle  a  de  plus  grave  ?  Mais,  dira-t-on,  qui  blamera 
"  votre  d6cret  contre  les  parricides  de  la  Republique  ?  Le 
"  temps,  la  circonstance,  la  fortune,  dont  le  caprice  gou- 
"  verne  le  monde.  Quoi  qu'il  leur  arrive,  ils  1'auront  merite. 
"Mais  vous,  Senateurs,  consid£rez  1'influence  que,  pour 
"d'autres  accuses,  peut  avoir  votre  decision.  Les  abus 
"  naissent  souvent  d'exemples  bons  dans  le  principe ;  mais, 
"  des  que  le  pouvoir  tombe  entre  les  mains  d'hommes  moins 
"  eclaires  ou  moins  honnetes,  un  precedent  juste  et  raison- 
"nable  re9oit  une  application  contraire  a  la  justice  et  a  la 
"  raison. 

"  Les  Laeedemoniens  imposerent  a  Athenes  vaincue  un 
"  gouvernement  de  trente  chefs.  Ceux-ci  commencerent  par 
"  faire  perir  sans  jugement  tous  ceux  que  leurs  crimes  signa- 
"  laient  a  la  haine  publique  ;  le  peuple  de  se  rejouir  et  de  dire 
"  que  c'etait  bien  fait  Plus  tard,  lorsque  s'accrurent  les  abus 
"  de  ce  pouvoir,  bons  et  mechants  furent  egalement  immoles 
"  au  gre"  du  caprice ;  le  reste  etait  dans  la  terreur.  Ainsi 
"Athenes,  accablee  sous  la  servitude,  expia  cruellement  sa 
"joie  insense"e.  De  nos  jours,  lorsque  Sylla,  vainqueur,  fit 
"  egorger  Damasippe  et  d'autres  hommes  de  cette  espece, 
"  parvenus  aux  dignites  pour  le  malheur  de  la  Republique, 
"  qui  ne  louait  point  une  pareille  action  ?  Ces  scelerats,  ces 
"factieux,  dont  les  seditions  avaient  bouleverse  la  Rcpu- 


LIVKE  n,  CHAPITRE  m. — 691-695.  315 

"  blique,  avaient,  disait-on,  merite  de  perir.  Mais  ce  fut  le 
"  signal  d'un  grand  carnage.  Car  quelqu'un  convoitait-il  la 
"  maison  ou  la  terre  d'autrui,  ou  seulement  un  vase,  un  vete- 
"  ment,  on  s'arrangeait  de  maniere  a  le  faire  mettre  au  nom- 
"bre  des  proscrits.  Ainsi,  ceux  pour  qui  la  mort  de 
"  Damasippe  avait  ete  un  sujet  de  joie  furent  bientot  eux- 
"  memes  traines  au  supplice,  et  les  massacres  ne  cesserent 
"  que  lorsque  Sylla  eut  gorge  tous  les  siens  de  richesses. 

"  Certes,  je  ne  redoute  rien  de  semblable,  ni  de  M.  Tullius, 
"  ni  des  circonstances  actuelles ;  mais,  dans  un  grand  l£tat, 
"  il  y  a  tant  de  natures  differentes !  Qui  sait  si,  a  une  autre 
"epoque,  sous  un  autre  consul,  raaitre  d'une  armee,  un 
"  complot  imaginaire  ne  serait  pas  cru  veritable  ?  Et  si  un 
"  consul,  fort  de  cet  exemple  et  d'un  decret  du  senat,  tire  une 
"  fois  le  glaive,  qui  1'arretera,  qui  le  raoderera  ? 

"  Nos  ancetres,  Peres  conscrits,  ne  manquerenf  jamais  de 
"  prudence  ni  de  decision,  et  1'orgueil  ne  s'opposait  point  ii  ce 
"  qu'ils  adoptassent  les  usages  etrangers,  quand  ils  leur  pa- 
"  raissaient  bons.  Aux  Samnites  ils  emprunterent  leurs  armes 
"  offensives  et  defensives ;  aux  3£trusques,  la  plupart  des  in- 
"  signes  de  nos  magistrats  ;  enfin  tout  ce  qui,  chez  leurs  allies 
"ou  leurs  ennemis,  leur  paraissait  utile,  ils  mettaient  une 
"  ardeur  extreme  a  se  1'approprier,  aimant  mieux  imiter  les 
"  bons  exemples  que  d'en  etre  jaloux.  A  la  ineme  epoque, 
"  adoptant  un  usage  de  la  Grece,  ils  infligerent  les  verges  aux 
"  citoyens  et  le  dernier  supplice  aux  condamnes.  Plus  tard 
"la  Republique  s'agrandit;  1'agglomeration  des  citoyens 
"donna  aux  factions  plus  d'importance,  1'innocent  fut  op- 
"  prime  ;  on  se  porta  a  bien  des  exces  de  ce  genre.  Alors  la 
"loi  Porcia  et  beaucoup  d'autres  lois  furent  promulguees, 
"qui  n'autorisent  que  1'exil  centre  les  condamnes.  Cette 
"  consideration,  Peres  conscrits,  est,  a  mon  avis,  la  plus  forte 
"  pour  faire  rejeter  1'innovation  proposee.  Certes  ils  nous 
"  etaient  superieurs  en  vertu  et  en  sagesse  ces  hommes  qui, 
"  avec  de  si  faibles  moyens,  ont  eleve  un  si  grand  empire, 
"  tandis  que  nous  conservons  a  peine  un  heritage  si  glorieuse- 
"^ment  acquis.  Faut-il  done  mettre  en  liberte  les  coupables, 


316  HISTOIRE   DE   JULES   CESAK. 

"  et  en  grossir  1'armee  de  Catilina  ?  Nullement ;  mais  je  vote 
"  pour  que  leurs  biens  soient  confisques,  eux-memes  empri- 
"  sonnes  dans  les  municipes  les  mieux  pourvus  de  force  armee, 
"afin  qu'on  ne  puisse  jamais,  par  la  suite,  proposer  leur  reha- 
"  bilitation,  soit  au  senat,  soit  au  peuple ;  que  quiconque  con- 
"  treviendra  a  cette  mesure  soit  declare  par  le  senat  ennemi 
"  de  1'^tat  et  du  repos  public  (1)." 

A  ce  noble  langage,  qui  revele  1'homme  d'fitat,  com- 
parons  les  discours  declamatoires  des  orateurs  qui  concluaient 
a  la  peine  de  mort :  "  Je  veux,  s'ecrie  Ciceron,  arracher  aux 
"  massacres  vos  ferames,  vos  enfants  et  les  saintes  pretresses 
"  de  Vesta ;  aux  plus  affreux  outrages,  les  temples  et  les 
"  sanctuaires ;  notre  belle  patrie,  au  plus  horrible  incendie ; 
"  1'Italie,  a  la  devastation  (*)...  Les  conjures  veulent  tout 
"  egorger,  afin  qu'il  ne  reste  plus  personne  pour  pleurer  la 
"  Republique  et  se  lamenter  sur  la  ruine  d'un  si  grand 

"  empire  (3) "  Et  quand  il  parle  de  Catilina :  "  Est-il  dans 

"  toute  1'Italie  un  empoisonneur,  est-il  un  gladiateur,  un 
"  brigand,  un  assassin,  un  parricide,  un  fabricateur  de  testa- 
"  ments,  un  suborneur,  un  debauche,  un  dissipateur,  un 
"  adultere ;  est-il  une  femme  decriee,  un  corrupteur  de  la 
"  jeunesse,  un  homme  tare,  un  scelerat  enfin,  qui  n'avoue  avoir 
"  vecu  •  avec  Catilina  dans  la  plus  grande  familiarite  (*)  ?  " 
Certes,  ce  n'est  point  la  le  langage  froid  et  impartial  qui 
convient  au  juge. 

Ciceron  fait  bon  marche  de  la  loi  et  des  principes ;  il  lui 
faut,  avant  tout,  des  arguments  pour  sa  cause,  et  il  va 
chercher  dans  Phistoire  les  faits  qui  peuvent  1'autoriser  a 
mettre  a  mort  des  citoyens  remains.  II  vante,  comme  un 
exemple  a  suivre,  le  meurtre  de  Tiberius  Gracchus  par 
Scipion  Nasica,  celui  de  Caius  Gracchus  par  le  consul 
Lucius  Opimius  (6),  oubliant  que  naguere,  dans  une  harangue 

(')  Salluste,  Catilina,  LI.  —  Appien,  Guerres  civiles,  II,  TI. 
(*)  Ciceron,  Qualrieme  Caiilinaire,  i. 
(*)  Ciceron,  Quatrieme  Catilinaire,  n. 
(*)  Deuxieme  Catilinaire,  ir. 
(•)  Premitre  Catilinaire,  i,  n. 


LIVEE   H,    CHAPITRE  HI. 691-695.  317 

fameuse,  il  appelait  les  deux  celebres  tribuns  les  plus 
brillants  genies,  les  vrais  amis  du  peuple  ('),  et  que  les 
meurtriers  des  Gracques,  pour  avoir  fait  massacrer  des 
personnages  inviolables,  furent  en  butte  &  la  haine  et  au 
mepris  de  leurs  concitoyens.  Ciceron  lui-meme  payera  bien- 
tot  de  1'exil  sa  rigueur  enrers  les  complices  de  Catilina. 

Le  discours  de  Cesar  avait  fait  une  telle  impression  sur 
1'assemblee,  que  plusieurs  senateurs,  entre  autres  le  frere  de 
Ciceron,  se  rallierent  a  son  avis  (*).  Decimus  Silanus,  consul 
designs,  modifia  le  sien,  et  Ciceron  enfin  semblait  pret  a 
degager  sa  responsabilite  en  disant :  "  Si  vous  adoptez  1'opi- 
"  nion  de  Cesar,  comrae  il  s'est  toujours  attache  au  parti  qui 
"  passe  dans  la  Republique  pour  etre  celui  du  peuple,  il  est 
"  probable  qu'une  sentence  dont  il  sera  1'auteur  et  le  garant 
"  m'exposera  a  moins  d'orages  populaires  (')."  Cependant  il 
persevera  dans  la  demande  de  la  rnise  a  mort  immediate  des 
accuses.  Mais  Caton  surtout  rafiermit  la  majorite  chancelante 
du  senat  par  les  paroles  les  plus  capables  d'influencer  son 
auditoire;  loin  de  faire  vibrer  les  sentiments  eleves  et  le 
patriotisme,  il  en  appelle  aux  interets  ego'istes  et  a  la  peur. 
"  Au  nom  des  dieux  immortels,  s'ecrie-t-il,  je  vous  adjure, 
"  vous,  pour  qui  vos  maisons,  vos  terres,  vos  statues,  vos 
"tableaux,  ont  toujours  etc  d'un.plus  grand  prix  que  la  Re- 
"  publique,  si  ces  biens,  de  quelque  nature  qu'ils  soient,  vous 
"voulez  les  conserver;  si  a  vos  jouissances  vous  voulez 
"  menager  un  loisir  necessaire,  sortez  enfin  de  votre  engour- 
"  dissement  et  prenez  en  main  la  chose  publique  (*) ; "  ce  qui 
veut  dire,  en  d'autres  termes :  "  Si  vous  voulez  jouir  paisi- 
"blement  de  vos  richesses,  condamnez  les  accuses  sans  les 
"  entendre."  C'est  ce  que  fit  le  senat. 

Un  incident  singulier  vint  inontrer,  au  milieu  de  ces 
debats,  a  quel -point  Cesar  eveillait  les  soup9ons.  Au  moment 
le  plus  anime  de  la  discussion,  on  lui  apporte  un  billet.  H  le 

(')  Deuxieme  Discaurs  sur  la  lot  ayraire,  T. 

(*)  Su6tone,  Cesar,  xiv. 

(*)  Ciceron,  Quatrieme  Discours  contre  Catilina,  T. 

(4)  Salluste,  Catilina,  m. 


318  HISTOIEE   DE   JULES   CESAB. 

lit  avec  empressement.  Caton  et  d'autres  senateurs,  suppo- 
sant  un  message  de  1'un  des  conjures,  veulent  en  exiger  la 
lecture  devant  le  senat.  Cesar  remet  le  billet  a  Caton,  place 
pres  de  lui.  Celui-ci  reconnalt  une  lettre  d'amour  de  sa  sceur 
Servilie,  la  rejette  avec  indignation,  s'ecriant :  "  Tiens, 
"  ivrogne  (') ;  "  injure  gratuite,  puisqu'il  rendait  lui-meme 
justice  &  la  temperance  de  Cesar,  le  jour  ou  il  disait  que,  de 
tous  les  hommes  qui  avaient  renverse  l'£tat,  c'etait  le  seul 
qui  1'eut  fait  a  jeun  (*).  Caton  exprime  encore  avec  plus  de 
force  les  apprehensions  de  son  parti,  en  disant :  "  Si,  au  milieu 
"  d'alarmes  si  grandes  et  si  generales,  Cesar  seul  est  sans 
"  crainte,  c'est  pour  vous  comme  pour  moi  un  motif  de  crain- 
"  dre  daVantage  (3)."  Caton  alia  plus  loin.  Apres  la  con- 
damnation  a  mort  des  accuses,  il  essaya  de  pousser  a  bout 
Cesar  en  tournant  centre  eux  une  opinion  que  celui-ci  avait 
emise  dans  leur  interet :  il  proposa  de  confisquer  leurs  biens. 
Le  debat  prit  alors  une  vivacite  nouvelle.  Cesar  declara  que 
c'etait  une  indignite,  apres  avoir  rejete  ce  que  son  avis  avait 
d'humain,  d'en  adopter  la  disposition  rigoureuse,  d'aggraver 
le  sort  des  condamnes  et  d'ajouter  a  leur  supplice  (4).  Comme 
sa  protestation  ne  rencontrait  pas  d'echo  dans  le  senat,  il 
adjura  les  tribuns  d'user  de  leur  droit  d'intercession,  mais 
ceux-ci  resterent  sourds  a  son  appel.  L'agitation  etait  a  son 
eomble,  et,  pour  y  mettre  fin,  le  consul,  presse  de  terminer 
une  lutte  dont  Tissue  pouvait  devenir  douteuse,  consentit  a 
ce  que  la  confiscation  ne  fut  pas  mentionnee  dans  le  senatus- 
consulte. 

Tandis  qu'au  dehors  la  populace,  excitee  par  les  amis  des 
conjures,  faisait  entendre  des  clameurs  seditieuses,  les  cheva- 
liers qui  formaient  la  garde  autour  du  temple  de  la  Concorde, 
exasperes  du  langage  de  Cesar  et  de  la  lenteur  des  debats, 
firent  irruption  dans  1'assemblee;  Us  entourerent  Cesar  en 

(')  Plutarque,  Colon,  xxvm.  —  Voy.  le  Parallele  cFAlexandre  et  de  Cesar, 
Til. 

(*)  Su6tone,  Cesar,  un. 

(')  Salluste,  Catilina,  LII. 

(4)  Plutarque,  Citeron,  XXTIII. 


LIVKE  n,  CHAPITKE  HI. — 691-695.  319 

proferant  des  menaces,  et,  malgre  sa  qualite  de  grand  pontife 
et  celle  de  proteur  designe,  ils  dirigerent  centre  lui  leurs 
(Specs,  que  M.  Curion  et  Ciceron  detournerent  avec  genero- 
site  (').  Leur  protection  lui  permit  de  regagner  sa  demeure : 
il  declara  toutefois  qu'il  ne  reparaitrait  au  senat  que  lorsque 
de  nouveaux  consuls  sauraient  y  assurer  1'ordre  et  la  liberte 
des  deliberations. 

Ciceron,  sans  perdre  de  temps,  alia  avec  les  preteurs  cher- 
cher  les  condamnes  et  les  conduisit  dans  la  prison  du  Capi- 
tole,  oil  ils  furent  immediatement  executes.  Alors  la  foule 
inquiete,  ignorante  de  ce  qui  se  passait,  demandant  ce  qu'e- 
taient  devenus  les  prisonniers,  Ciceron  repondit  ces  simples 
mots :  "  Ils  ont  vecu  (')." 

II  est  facile  de  se  convaincre  que  Cesar  n'etait  point  un 
conspirateur ;  mais  cette  accusation  s'explique  par  la  pusil- 
lanimite  des  uns  et  la  rancune  des  autres.  Qui  ne  sait  que, 
dans  les  temps  de  crise,  les  gouvernements  faibles  taxent 
toujours  de  complicite  la  sympathie  pour  les  prevenus  et  ne 
menagent  point  la  calomnie  a  leurs  adversaires  ?  Q.  Catulus 
ct  C.  Pison  etaient  animes  centre  lui  d'une  haine  si  ardente, 
qu'ils  avaient  obsede  le  consul  pour  qu'il  I'impliquat  dans  les 
poursuites  dirigees  centre  les  complices  de  Catilina.  Ciceron 
avait  resiste.  Le  bruit  de  sa  participation  au  complot  ne  s'en 
etait  pas  moins  repandu,  et  il  avait  etc  accueilli  avec  em- 
pressement  par  la  foule  des  envieux  (3).  Cesar  n'etait  pas  du 
nombre  des  conjures;  s'il  en  cut  e"te,  son  influence  aurait 
suffi  pour  les  faire  absoudre  en  triomphe  (*}.  II  avait  une  trop 
haute  idue  de  lui-meme,  il  jouissait  d'une  trop  grande  con- 
sideration, pour  penser  arriver  au  pouvoir  par  une  voie  sou- 
terraine  et  des  moyens  reprouves.  Quelque  ambitieux  que 

(')  SaUuste,  Catilina,  XLIX. 

(a)  Suetone,  Cesar,  Tin. 

(3)  SaUuste,  Catilina,  XLIX. 

(')  "  On  craignait  son  pouvoir  et  le  grand  nombre  d'amis  dout  il  e*tait 
Boutenu,  car  tout  le  monde  etait  persuade  que  les  accuses  seraicnt  enveloppds 
dans  1'absolution  de  Cesar,  bien  plutfit  que  Cesar  dans  leur  chatiment."  (Plu- 
tarque,  Ciceron,  xxvn.) 


320  HISTOIKE   DE   JULES   CESAK. 

soit  un  homme,  il  ne  conspire  pas  lorsqu'il  peut  atteindre  son 
but  par  des  moyens  legaux.  Cesar  etait  bien  stir  d'etre  porte 
au  consulat,  et  jamais  son  impatience  ne  trahit  son  ambition. 
De  plus,  il  avait  constamment  montre  une  aversion  prononcee 
pour  la  guerre  civile ;  et  comment  se  serait-il  jete  dans  une 
conspiration  vulgaire  avec  des  individus  decries,  lui  qui  refusa 
de  participer  aux  tentatives  de  Lepidus,  alors  a  la  tete  d'une 
armee  ?  Si  Ciceron  avait  cru  Cesar  coupable,  aurait-il  hesite 
a  1'accuser,  quand  il  n'avait  pas  craint  de  compromettre,  a 
1'aide  d'un  faux  temoin,  un  personnage  aussi  important  que 
Licinius  Crassus  (:)  ?  Comment,  la  veille  de  la  condamna- 
tion,  aurait-il  confie  a  Cesar  la  garde  d'un  des  conjures  ? 
L'aurait-il  disculpe  lui-me'me  dans  la  suite,  lorsque  1'accusa- 
tion  fut  renouvelee  ?  Enfin,  si  Cesar,  comme  on  le  verra  plus 
loin,  d'aprcs  Plutarque,  preferait  etre  le  premier  dans  une 
bourgade  des  Alpes  que  le  second  dans  Rome,  comment 
aurait-il  consent!  a  Stre.le  second  de  Catilina  ?. 

L'attitude  de  Cesar  dans  ce  proces  n'a  done  rien  qui  ne  se 
puisse  expliquer  simplement.  Tout  en  blamant  la  conjura- 
tion, il  ne  voulait  pas  qu'on  s'ecartat,  pour  la  reprimer,  des 
regies  eternelles  de  la  justice.  II  rappelle  a  des  hommes 
aveugles  par  la  passion  et  la  crainte  que  les  violences  inutiles 
ont  toujours  amene  des  reactions  funestes.  Les  exemples 
tires  de  1'histoire  lui  servent  a  prouver  que  la  moderation  est 
toujours  la  meilleure  conseillere.  II  est  clair  aussi  que,  tout 
en  meprisant  la  plupart  des  auteurs  du  complot,  il  n'etait  pas 
sans  sympathie  pour  une  cause  qui  se  rapprochait  de  la  sienne 
par  des  instincts  et  des  ennemis  communs.  Dans  les  pays 
livres  aux  divisions  des  partis,  combien  n'y  a-t-il  pas  de  gens 
qui  souhaitent  le  renversement  du  gouvernement  existant, 
sans  cependant  vouloir  prendre  part  a  une  conspiration  ?  Telle 
etait  la  position  de  Cesar. 

La  conduite,  au  contraire,  de  Ciceron  et  du  senat  ne  peut 
gnere  etre  justifiee.  Violer  la  loi  etait  pent-etre  une  neces- 

(')  "  Et  j'ai  moi-m6me  entcndu  plus  tard  Crassus  dire  hautement  qu'un  si 
cruel  affront  lui  avait  6t6  menag6  par  Ciceron."  (Salluste,  Catilina,  XLVIII.) 


LIVKB  n,  CHAPITRE  m. — 691-695.  321 

site ;  mais  denaturer  la  sedition  pour  la  rendre  odieuse,  re- 
courir  a  la  calomnie  pour  avilir  les  accuses,  les  condamner  a 
mort  sans  leur  permettre  de  se  defendre,  c'etait  une  preuve 
evidente  de  faiblesse.  En  effet,  si  les  intentions  de  Catilina 
n'eussent  pas  ete  travesties,  1'Italie  entiere  aurait  repondu  a 
son  appel,  tant  on  etait  fatigue  du  joug  humiliant  qui  pesait 
sur  Rome ;  mais  on  le  signala  comme  meditant  1'incendie,  le 
meurtre,  le  pillage.  "  Dejii,  disait-on,  les  torches  sont 
"  allumees,  les  assassins  sont  a  leurs  postes,  les  conjures 
"  boivent  du  sang  humain  et  se  disputent  les  lambeaux  d'un 
"  bomme  qu'ils  ont  egorge  (1)."  C'est  par  ces  bruits  habile- 
ment  repandus,  par  ces  exagerations  dont  Ciceron  se  moqua 
lui-meme  plus  tard  (3),  que  les  dispositions  du  peuple,  d'abord 
favorables  a  la  re  volte,  se  tournerent  bientot  contre  elle  (s). 

Que  Catilina  se  soit  associe,  comme  tous  les  promoteurs 
de  revolutions,  a  des  hommes  qui  n'avaient  rien  a  perdre  et 
avaient  tout  a  gagner,  on  ne  saurait  le  contester ;  mais  com- 
ment croire  que  la  majorite  de  ses  complices  fut  composee  de 
criminels  charges  de  vices  ?  De  1'aveu  de  Ciceron,  beaucoup 
d'individus  honorables  figuraient  parmi  les  conjures  (4).  Des 

C)  On  peut  lire  dans  les  historiens  du  temps  le  re'cit  des  fables  invente"es  & 
plaisir  pour  perdre  les  conjurds.  Ainsi  Catilina,  voulant  lier  par  un  serment  les 
complices  de  son  crime,  aurait  fait  passer  a  la  ronde  des  coupes  remplies  de 
sang  humain  et  de  vin.  (Salluste,  Catilina,  ,xxn.)  Selon  Plutarque,  Us  au- 
raient  egorge  un  homme,  et  tous  auraient  mang6  de  sa  chair.  (Plutarque, 
Ciceron,  xiv.  —  Floras,  IV,  i.) 

(2)  Ciceron  avoua  Iui-m6me  que  ces  accusations  6taient  des  lieux  commune 
pour  le  besoin  de  la  cause.    Dans  une  lettre  a  Atticus,  il  ddcrit  unc  scene  qui 
se  passa  au  s6nat  peu  de  temps  apres  le  retour  de  Pompe'e  a  Rome.    D  nous 
dit  que  ce  gen6ral  se  contenta  de  louer  tous  les  actes  du  s6nat,  sans  rien  ajouter 
de  personnel  a  lui,  Ciceron  ;  "  mais  Crassus,  continuc-t-il,  se  leva  et  en  parla 
avec  beaucoup  d'eloquence.  .  .  Bref,  il  aborda  tout  ce  lieu  commun  defer  et  de 
flamme,  que  j'ai  coutume  de  trailer,  vous  savez  de  combien  de  manieres, 
dans  mes  harangues,  dont  vous  etes  le  souverain  critique."     (Ciceron,  Lettret 
d  Atticu*,  I,  xiv.) 

(3)  "  La  populace,  qui  d'abord,  par  amour  de  la  nouveaute",  n'avait  ^t6  que 
trop  portee  pour  cette  guerre,  change  de  sentiment,  maudit  1'entreprise  de 
Catilina,  et  61eve  Ciceron  jusqu'aux  nucs."     (Salluste,  Catilina,  XLVIII.) 

(*)  Salluste.  Catilina,  xxxix.  —  Dion-Cassius,  XXXVII,  xxxvi. 
21 


322  HISTOIRE  DE   JULES   CESAK. 

habitants  des  colonies  et  des  municipes,  tenant  aux  premieres 
fils  de  senateurs,  et  entre  autres  Aulus  Fulvius  ('),  furent 
families  de  leur  pays,  vinrent  se  joiridre  a  Catilina.  Plusieurs 
arretes  au  moment  ou  ils  allaient  passer  aux  insurges,  et  mis 
a  mort  par  les  ordres  de  leur  pere.  Presque  toute  la  jeunesse 
romaine,  dit  Salluste,  favorisait  alors  les  desseins  du  hardi 
conspirateur ;  et,  d'un  autre  cote,  dans  tout  1'empire,  la 
populace,  avide  de  ce  qui  est  nouveau,  approuvait  son  entre- 
prise('). 

Que  .Catilina  ait  ete  un  homme  pervers  et  cruel  dans  le 
genre  de  Marius  et  de  Svlla,  cela  est  probable  ;  qu'il  ait  voulu 
arriVer  au  pouvoir  par  la  violence,  cela  est  certain ;  mais  qu'il 
eut  gagne  a  sa  cause  tant  d'individus  importants,  qu'il  les  eut 
fanatises,  qu'il  eut  si  profondement  agite  les  peuples  d'ltalie, 
sans  avoir  proclame  une  idee  grande  et  genereuse,  c'est  ce 
qui  n'est  pas  vraisemblable.  En  effet,  quoique  attache  au 
parti  de  Sylla  par  ses  antecedents,  il  savait  que  le  seul  dra- 
peau  capable  de  rallier  de  nombreux  partisans  etait  celui  de 
Marius.  Aussi  conservait-il  depuis  longtemps  chez  lui,  avec 
un  soin  religieux,  1'aigle  d'argent  qui  avait  guide  les  legions 
de  cet  illustre  capitaine  (*).  Ses  discours  viennent  encore 
confirmer  cette  appreciation ;  en  s'adressant  &  ses  complices, 
il  se  plaint  de  voir  les  destinees  de  la  Republique  dans  les 
mains  d'une  faction  qui  exclut  le  plus  grand  nombre  de  toute 
participation  aux  honneurs  et  aux  richesses  (4).  II  ecrit  & 
Catulus,  personnage  des  plus  respectes,  avec  lequel  il  etait 
reste  en  relation,  la  lettre  suivante,  qui  ne  manque  ni  de  sim- 
plicite,  ni  d'une  cei-taine  grandeur,  et  dont  le  calme  offre  un 
contraste  frappant  avec  la  vehemence  de  Ciceron. 

(')  "  Plusieurs  jeunes  gens  estimables  6taient  attaches  h  cet  hommc  mechant 
et  corrompu."  (Ciceron,  Discours  pour  M.  Coelius,  iv.)  "  II  avait  reuni 
autour  de  lui  des  hommes  pervers  et  audacieux,  en  memo  temps  qu'il  s'etait 
attache  nombre  de  citoyens  vertueux  et  fermes,  par  les  faux  semblants  d'une 
vertu  affecte'e."  (Ciceron,  ibidem,  vi.) 

(2)  Salluste,  Catilina,  xvn. 

(3)  "  .  .  .  et  cette  aigle  d'argent,  a  laquelle  il  avait  consacr6  dans  sa  maison 
un  autel."     (Cic6ron,  Deuxieme  Catilinaire,  vi.) 

(4)  Salluste,  Calilina,  xx. 


LIVEE  n,  CHAPITEE  in.— 691-695.  323 

"L.  Catilina  a  Q.  Catulus,  salut.  Ton  amitie  e'prouve'e, 
"qui  m'a  toujours  etc  precieuse,  me  donne  1'assurance  que 
"  dans  mon  malheur  tu  ecouteras  ma  priere.  Je  ne  veux 
"  point  justifier  le  parti  que  je  viens  de  prendre.  Ma  con- 
"  science  ne  me  reproche  rien,  et  je  veux  seulement  t'exposer 
"mes  motifs,  que  certes  tu  trouveras  legitimes.  Pousse  a 
"  bout  par  les  insultes  et  les  injustices  de  mes  ennemis, 
"  prive  de  la  recompense  due  a  mes  services,  enfin  desespe- 
"  rant  d'obtenir  jamais  la  dignite  a  laquelle  j'avais  droit,  j'ai 
"  pris  en  main,  selon  ma  coutume,  la  cause  commune  de 
"  tous  les  malheureux.  On  me  repre"sente  comme  entraine 
"  par  mes  dettes  a  cette  audacieuse  resolution :  c'est  une 
"calomnie.  Mes  biens  personnels  suffisent  pour  acquitter 
"  mes  engagements ;  et  Ton  sait  que,  grace  &  la  generosite" 
"de  ma  femme  et  de  sa  fille,  j'ai  fait  honneur  a  d'autres 
"  engagements  qui  m'etaient  etrangers.  Mais  je  ne  puis  voir 
"  de  sang-froid  des  homines  indignes  au  faite  des  honneurs, 
"  tandis  qu'on  m'en  ecarte  par  de  vaines  accusations.  Dans 
"  1'extremite  ou  1'on  m'a  reduit,  j'embrasse  le  seul  parti  qui 
"  reste  a  un  homme  de  cceur  pour  defendre  sa  position  poli- 
"  tique.  Je  voudrais  t'en  e"crire  davantage,  mais  j'apprends 
"  qu'on  prepare  centre  moi  les  dernieres  violences.  Je  te 
"  recommande  Orestilla  et  la  confie  a  ta  foi.  Protege-la,  je 
"  t'en  supplie  par  la  tete  de  tes  enfants.  Adieu." 

Les  memes  sentiments  animaient  les  insurges  sous  les 
ordres  de  Mallius.  Us  se  revelent  par  ces  paroles :  "  Nous 
"  prenons  les  dieux  et  les  hommes  a  temoin  que  ce  n'est  ni 
"  contre  la  patrie  que  nous  avons  saisi  les  annes,  ni  centre  la 
"  surete  de  nos  concitoyens.  Nous  voulons  seulement  ga- 
"  rantir  nos  personnes  de  1'oppression,  nous,  malheureux 
"  indigents,  qui,  grace  aux  violences  et  a  la  cruaute  des 
"usuriers,  sommes  la  plupart  sans  patrie,  tous  voues  au 
"  mepris  et  a  la  pauvrete.  Nous  ne  demandons  ni  le  pouvoir 
"  ni  les  richesses,  ces  grandes  et  eternelles  causes  de  guerres 
"  et  de  dissensions  entre  les  humains ;  nous  ne  voulons  que  la 
"  libertc,  a  laquelle  tout  homme  de  bien  ne  renonce  qu'avec 


324  HISTOIEE   DE  JULES   CESAB. 

"  la  vie.     Nous  vous  en  conjurons,  vous  le  Senat,  prenez  en 
"pitie  de  malheureux  concitoyens  (1)." 

Ces  citations  indiquent  assez  le  veritable  caractere  de 
1'insurrection,  et  ce  qui  prouve  que  les  partisans  de  Catilina 
n'etaient  pas  si  dignes  de  mepris,  c'est  leur  perseverance  et 
leur  determination.  Le  senat,  ay  ant  declare  Catilina  et  Mal- 
lius  ennemis  de  la  patrie,  promit  une  amnistie  entiere  et 
deux  cent  inille  sesterces  (")  a  quiconque  abandonnerait  les 
rangs  ennemis  ;  "  or  il  ne  se  trouva  pas,  dit  Salluste  ('),  un 
"  seul  homme  dans  une  si  grande  multitude,  que  1'appat  de 
"  la  recompense  determinat  a  reveler  la  conjuration,  pas  un 
"  qui  desertat  le  camp  de  Catilina,  tant  etait  fort  le  mal  qui, 
"  comme  une  contagion,  avait  infect  e  Fame  de  la  plupart 
"  des  citoyens."  Ce  qui  prouve  que  Catilina,  quoique  sans 
scrupules  et  sans  principes,  avait  cependant  la  conscience 
de  defendre  une  cause  qu'il  voulait  ennoblir,  c'est  que,  loin 
d'appeler.les  esclaves  a  la  liberte,  comme  1'avaient  fait  Sylla, 
Marius  et  Cinna,  exemple  seduisant  pour  un  conspirateur,  il 
refusa  de  s'en  servir  (*),  malgre  les  conseils  de  Lentulus,  qui 
lui  faisait  dire  ces  mots  significatifs :  "J)6clare  ennemi  de 
"  Rome,  dans  quel  but  Catilina  ref  userait-il  les  esclaves  (6)  ?  " 
Enfin,  ce  qui  prouve  que,  parmi  ces  revokes  qu'on  nous 
presente  comme  un  ramassis  de  bandits,  prets  a  se  disperser 
sans  resistance  ('),  il  existait  cependant  une  foi  ardente  et  un 
veritable  fanatisme,  c'est  I'heroisme  de  la  lutte  supreme. 

(l)  Salluste,  Catilina,  xxxm,  Discours  des  deputes  envoyes  par  Jfattius  d 
Marcius  Rex. 

(5)  Salluste,  Catilina,  xxx. 
\3)  Salluste,  Catilina,  XXXTI. 

(4)  "En  attendant,  il  refusait  des  esclayes  qui,  des  le  commencement, 
n'avaient  cess6  de  venir  le  joindre  par  troupes  nombreuses.  Plein  de  confiance 
dans  les  ressources  de  la  conjuration,  il  regardait  comme  contraire  a  sa  poli- 
tique  de  paraitre  rendre  la  cause  des  citoyens  commune  a  celle  des  esclaves." 
(Salluste,  Catilina,  LVI.) 

(6)  Salluste,  Catilina,  XLIV. 

(6)  "  Gens  qui  tomberont  a  nos  pieds,  si  je  leur  montre,  jc  ne  dis  pas  la 
pointe  de  nos  armes,  mais  1'edit  du  preteur."  (Ciceron,  Deuxieme  Catili- 
naire,  in.) 


LIVRE   H,    CHAPITRE   HI. — 691-695.  325 

Les  deux  armees  se  rencontrent  dans  la  plaine  de  Pistoia  le  5 
Janvier  692 ;  un  combat  terrible  s'engage,  et,  1'espoir  de 
vaincre  perdu,  aucun  des  soldats  de  Catilina  ne  recule. 
Tous,  a  1'exemple  de  leur  chef,  se  font  tuer,  les  armes  a  la 
main ;  tous  sont  retrouves  sans  vie,  mais  a  leurs  rangs,  groupes 
aiitour  de  1'aigle  de  Marius,  relique  glorieuse  de  la  guerre 
contre  les  Cimbres,  insigne  venere  de  la  cause  populaire  (l). 

Certes  Catilina  e*tait  coupable  de  tenter  le  renversement 
des  lois  de  son  pays  par  la  violence ;  mais  il  ne  faisait  que 
suivre  les  exemples  de  Marius  et  de  Sylla.  II  revait  une  dic- 
tature  revolutionnaire,  la  mine  du  parti  oligarchique,  et, 
comme  le  dit  Dion-Cassius,  le  changement  de  la  constitution 
de  la  Republique  et  le  soulevement  des  allies  (*).  Son  succes 
neaninoins  cut  ete  un  malheur;  un  bien  durable  ne  peut 
jamais  sortir  de  mains  impures  ('). 

VI.  Ciceron  croyait  avoir  detruit  tout  un  parti,  il  se 
trompait :  il  n'avait  fait  que  dejouer  une  conspiration  et  de- 
gager  une  grande  cause  des  imprudents  qui  la  ErrenrdeCico- 
compromettaient ;  la  mort  illegale  des  conjures  ron- 
rehabilita  leur  memoire,  et  on  trouva  un  jour  le  tombeau  de 
Catilina  convert  de  flours  (4).  On  peut  legitimement  violer 
la  legalite,  lorsque,  la  societe  courant  a  sa  perte,  un  remede 
hero'ique  est  indispensable  pour  la  sauver,  et  que  le  gouverne- 
ment,  soutenu  par  la  masse  de  la  nation,  se  fait  le  represen- 
tant  de  ses  interets  et  de  ses  desirs.  Mais,  au  contraire,  lors- 
que, dans  un  pays  divise  par  les  factions,  le  gouvernement  ne 
represente  que  1'une  d'elles,  il  doit,  pour  dejouer  un  complot, 
s'attacher  au  respect  le  plus  scrupuleux  de  la  loi,  car  alors 

O  Salluste,  Catilina,  LXI. 

(»)  Dion-Cassius,  XXXVII,  x. 

(*)  L'Empereur  Napoleon,  dans  le  Memorial  de  Sainte-Hetine,  traite  aussi 
de  fable  cette  opinion  des  historiens  qui  pretendent  que  Catilina  voulait  bruler 
Rome  et  la  livrer  au  pillage,  pour  gouverner  ensuite  sur  des  ruines.  L'Empe- 
reur pensait,  dit  M.  de  Las-Cases,  que  c'etait  plutot  quelque  nouvelle  faction, 
a  la  fa9on  de  Marius  et  de  Sylla,  qui,  ayant  e'choue',  avait  TU  accumuler  sur  son 
chef  toutes  les  accusations  banales  qu'on  eleve  en  pareil  cas. 

(4)  Ciceron,  Discours  pour  Flaccus,  XXXTIII. 


326  HISTOJRE   DE   JULES  CESAK. 

toute  mesure  extra-legale  parait  inspiree  non  par  un  interet 
general,  mais  par  un  sentiment  ego'iste  de  conservation,  et  la 
"majorite  du  public,  indifierente  ou  hostile,  est  toujours  dispo- 
see  a  plaindre  1'accuse,  quel  qu'il  soit,  et  a  blamer  la  severite 
de  la  repression. 

Ciceron  fut  enivre  de  son  succes  ;  la  vanite  le  rendit  ridi- 
cule (').  II  se  crut  aussi  grand  que  Pompee,  lui  ecrivit  avec 
la  fierte  d'un  vainqueur,  n'en  re$ut  qu'une  froide  reponse  (2), 
et  vit  bientot  s'accomplir  les  paroles  prophetiques  de  Cesar : 
"  On  oublie  les  fautes  des  plus  grands  criminels,  pour  ne  se 
"  souvenir  que  du  chatiment,  s'il  a  ete  trop  severe  (3)." 

Avant  meme  la  bataille  de  Pisto'ia,  quand  les  poursuites 
contre  les  partisans  de  Catilina  se  continuaient  encore,  le 
sentiment  general  etait  deja  hostile  a  celui  qui  les  avait  pro- 
voquees,  et  Metellus  Nepos,  envoye  recemment  d'Asie  par 
Pompee,  blamait  ouvertement  la  conduite  de  Ciceron.  Lors- 
qu'au  sortir  de  ses  fonctions  celui-ci  voulut  haranguer  le  peu- 
ple,  afin  de  glorifier  son  consulat,  Metellus,  nomine  tribun,  lui 
ferma  la  bouche  en  s'ecriant :  "  L'homme  qui  n'a  pas  perrnis 
"  aux  accuses  de  se  defendre  ne  se  defendra  pas  lui-mome." 
Et  il  lui  ordonna  de  se  borner  au  serment  d'usage,  qu'il 
n'avait  rien  fait  de  contraire  aux  lois.  "  Je  jure,  repartit 
"  Ciceron,  que  j'ai  sauve  la  Republique."  Cette  exclamation 
orgueilleuse  a  beau  etre  applaudie  par  Caton  et  les  assistants, 
qui  le  saluent  du  nom  de  Pere  de  la  patrie,  cet  enthousiasme 
n'aura  qu'une  duree  ephemere  (4). 

(J)  "  H  excita  Panimadversion  publique,  non  par  une  mauvaise  action,  mais 
par  1'habitude  de  se  vanter  Iui-m6me.  II  n'allait  jamais  au  senat,  aux  assem- 
bles du  peuple,  aux  tribunaux,  qu'il  n'eut  sans  cesse  a  la  bouche  les  noms  de 
Catilina  et  de  Lentulus."  (Plutarque,  Ciceron,  xxxi.) 

(2)  Cic6ron,  Lettres  familitres,  V,  vn  ;  Lettre  d  Pompee. 

(*)  Voy.  le  Discours  de  Cesar  cit6  plus  haut. 

(4)  H  n'est  pas  sans  interet  de  reproduire  ici,  d'apres  les  lettres  de  Ciceron, 
la  liste  des  discours  qu'il  a  prononces  pendant  1'annee  de  son  consulat :  "  J'ai 
voulu,  moi  aussi,  avoir  (comme  D6mosthene)  mes  harangues  politiques,  qu'on 
peut  nommer  coiisulaircs.  La  premiere  et  la  seconde  sont  sur  la  loi  agraire : 
1'une,  dans  le  senat,  aux  calendes  de  Janvier ;  1'autre,  devant  le  peuple ;  la 
troisieme,  sur  Othon ;  la  quatrieme,  pour  Kabirius ;  la  cinquiSrne,  sur  les 


LIVEE   H,   CHAPITBE   HI. — 691-695.  327 

VII.  Cesar,  designe  preteur  urbanus  I'ann6e  pre'cedente, 
prit  en  692  possession  de  sa  charge.  Bibulus,  son  ancien 
collegue  dans  1'edilite  et  son  adversaire  declare,  Q^  pr6tenr 
lui  fut  adjoint.  Plus  son  influence  augmentait,  (692)> 
plus  il  semble  1'avoir  mise  au  service  de  Pompee,  qui,  depuis 
son  depart,  etait  reste  1'objet  des  esperances  du  parti  popu- 
laire.  II  contribua  plus  que  tout  autre  a  faire  decerner  au 
vainqueur  de  Mithridate  des  honneurs  inusites  ('),  tels  que  le 
privilege  d'assister  aux  jeux  du  cirque  avec  la  robe  triomphale 
et  une  couronne  de  laurier,  et  aux  representations  theatrales 
avec  la  pretexte,  insigne  des  magistrate  (").  Bien  plus,  il  fit 
tous  ses  efforts  pour  reserver  a  Pompee  une  de  ces  satisfac- 
tions d'amour-propre  auxquelles  les  Remains  attachaient  un 
grand  prix. 

Les  personnes  chargees  de  reedifier  un  monument  public 
obtenaient,  a  la  fin  des  travaux,  1'honneur  d'y  graver  leur 
nom.  Catulus  avait  fait  inscrire  le  sien  sur  le  temple  de 
Jupiter,  incendie  au  Capitole  en  671,  et  dont  la  reconstruc- 
tion lui  avait  6t6  confiee  par  Sylla.  Ce  temple  n'ctait  pas 
entierement  termine.  C6sar  reclama  centre  cette  illegalite, 
accusa  Catulus  d'avoir  detourrie  une  partie  de  1'argent  des- 
tine a  cette  restauration,  et  proposa  de  charger  Pompee,  a 
son  retour,  d'achever  I'oeuvre,  d'y  mettre  son  nom  a  la  place 
de  celui  de  Catulus,  et  d'en  faire  la  dedicace  (").  3S"on-seule- 
ment'Cesar  donnait  par  la  un  temoignage  de  deference  a 
Pompee,  mais  il  voulait  plaire  a  la  multitude  en  portant 
une  action  centre  un  des  chefs  les  plus  estimes  du  parti 
aristocratique. 

La  nouvelle  de  cette  accusation  mit  le  senat  en  emoi,  et 

enfants  des  proscrits ;  la  sbriSme,  sur  mon  d6sistcment  de  ma  province ;  la 
septifeme  est^  celle  qui  a  chass6  Catilina ;  la  huiticme  a  et6  prononc6e  devant 
le  peuple  le  lendemain  de  sa  fuite  ;  la  neuvieme,  a  la  tribune,  le  jour  ou  les 
Allobroges  sont  venus  deposer ;  la  dixieme,  au  senat,  le  5  ddcembre.  H  y  en 
a  encore  deux,  moins  longues,  qui  sont  comme  des  annexes  des  deux  pre- 
mieres sur  la  loi  agraire."  (Ciceron,  Lettres  d  Attiats,  II,  i.) 

(')  Velleius  Patcrculus,  II,  XL.  —  Dion-Cassius,  XXXVII,  xxi. 

(2)  Suetone,  Cesar,  XLVI. 

(')  Dion-Cassius,  XXXVII,  TLIT  ;  XLIII,  xiv. 


328  HI8TOIEE   DE   JULES   CESAE. 

Pempressement  des  grands  &  accourir  au  Forum  pour  rejeter 
la  proposition  fut  telle,  qu'ils  negligerent  ce  jour-la  d'aller, 
suivant  la  coutume,  feliciter  les  nouveaux  consuls  ('),  preuve 
que,  dans  cette  circonstance  encore,  il  s'agissait  bien 
d'une  lutte  de  partis.  Catulus  se  defendit  lui-meme,  sans 
pouvoir  toutefois  aborder  la  tribune,  et,  le  tumulte  aug- 
mentant,  Cesar  dut  ceder  a 'la  force.  L' affaire  n'eut  pas 
d'autres  suites  (a). 

Le  sentiment  public  continuait  a  reagir  centre  la  conduite 
du  senat,  et  n'hesitait  pas  a  1'accuser  hautement  du  meurtre 
des  complices  de  Catilina.  Metellus  Nepos,  soutenu  par  les 
amis  des  conjures,  par  les  partisans  de  son  patron  et  ceux 
de  Cesar,  prit  1'initiative  d'une  loi  pour  rappeler  Pompee 
avec  son  arinee,  afin,  disait-il,  de  maintenir  1'ordre  dans 
la  ville,  de  proteger  les  citoyens  et  d'empecher  qu'ils  ne 
fussent  mis  a  mort  sans  jugement.  Le  senat,  et  surtout 
Caton  et  Q.  Minucius,  offusques  deja  des  succes  de  1'ar- 
mee  d'Asie,  opposerent  a  ces  propositions  une  resistance 
absolue. 

Le  jour  du  vote  des  tribus,  les  scenes  les  plus  tumul- 
tueuses  eurent  lieu.  Caton  alia  s'asseoir  entre  le  preteur 
Cesar  et  le  tribun  Metellus,  pour  les  empe'cher  de  commu- 
niquer  ensemble.  On  en  vint  aux  coups,  on  tira  les  £pees  ('), 
et  les  deux  factions  $e  chasserent  tour  a  tour  du  Forum, 
jusqu'a  ce  qu'enfin  le  parti  du  senat  1'emporta.  Metellus, 
oblige  de  s'enfuir,  declara  qu'il  cedait  a  la  force  et  qu'il  allait 
retrouver  Pompee,  qui  saurait  bien  les  venger  tons  deux. 
C'etait  le  premier  exemple  d'un  tribun  abandonnant  Rome 
pour  se  refugier  dans  le  camp  d'un  general.  On  le  destitua 
de  ses  fonctions  et  Cesar  de  celles  de  preteur  (4).  Ce  dernier 
n'en  tint  pas  compte,  garda  ses  licteurs  et  continua  a  rendre 
la  justice  ;  mais,  averti  qu'on  voulait  employer  contre  lui  des 

(J)  SuStone,  Cesar,  xv. 
(*)  Su6tone,  Cesar,  xvi. 

(s)  Dion-Cassius,  XXXVH,  XLIII.  —  Su^tone,  Cesar,  XTI.  —  Ciceron,  Dis- 
eours  pour  Sextius,  xxix. 
(4)  Suetone,  Cesar,  xvi. 


LIVBE   H,   CHAPITEE   HI.  -  691-695.  329 

mcsures  coercitives,  il  se  demit  volontairement  de  sa  charge 
et  se  renferma  dans  sa  maison. 

Cependant  cet  outrage  aux  lois  ne  fut  pas  pris  avec  indif- 
ference. Deux  jours  apres  un  attroupement  se  forma  devant 
la  demeure  de  Cesar  ;  on  le  pressait  a  grands  cris  de  ressaisir 
sa  dignite  ;  il  engagea  la  foule  a  rester  dans  le  devoir.  Le 
senat,  qui  s'etait  reuni  au  bruit  de  cette  emeute,  le  fit  appeler, 
le  remercia  de  son  respect  pour  les  lois,  et  le  reintegra  dans 
la  preture.  . 

Ainsi  Cesar  se  tenait  dans  la  legalite  et  obligeait  le  senat 
d'en  sortir.  Ce  corps,  jadis  si  ferme,  mais  si  modere,  ne 
reculait  plus  devant  des  coups  d'autorite1  :  en  meme  temps  un 
tribun  et  un  preteur  etaient  contraints  de  se  derober  a  ses 
actes  arbitraires.  C'etaient,  depuis  les  Gracques,  les  memes 
scenes  de  violence,  tantot  de  la  part  des  grands,  tantot  de  la 
part  du  peuple. 

La  justice  que  la  crainte  d'un  mouvement  populaire  venait 
de  faire  rendre  a  Cesar  n'avait  pas  decourage  la  haine  de  ses 
ennemis.  Us  tenterent  de  renouveler  contre  lui  1'accusation 
de  complicite  dans  la  conspiration  de  Catilina.  A  leur 
instigation,  Vettius,  employe  autrefois  par  Ciceron,  comme 
espion,  a  la  decouverte  du  complot,  le  cita  devant  le  questeur 
Novius  Niger  ('),  et  Curius,  auquel  des  recompenses  pu- 
bliques  avaient  ete  decernees,  1'accusa  devant  le  senat.  Tous 
deux  attestaient  son  affiliation  aux  conjures,  pretendant  tenir 
ce  fait  de  la  bouche  meme  de  Catilina.  Cesar  se  defendit 
sans.peine  et  invoqua  le  temoignage  de  Ciceron,  qui  n'hesita 
pas  a  le  disculper.  La  seance  neanmoins  s'etant  prolongee, 
le  bruit  de  1'accusation  se  repandit  dans  la  ville  ;  la  foule, 
inquiete  du  sort  de  Cesar,  vint  en  masse  le  redemander  ;  elle 
se  montrait  si  irritee,  que,  pour  la  calmer,  Caton  jugea 
necessaire  de  proposer  au  senat  un  decret  ordonnant  des  dis- 
tributions de  ble  aux  pauvres  ;  ce  qui  greva  le  tresor  de  plus 
de  1,250  talents  par  an  (7,276,250  francs)  (*). 


(')  Ciceron,  Lettrcs  d  Atticus,  II,  XXIT. 
(a)  Plutarque,  Cesar,  ix. 


330  HISTOIRE  DE   JULES   CESAK. 

On  se  hata  de  declarer  1'accusation  calomnieuse ;  Curius 
se  vit  prive  de  la  recompense  promise ;  Vettius,  conduit  en 
prison,  faillit  £tre  mis  en  pieces  devant  les  rostres  (').  Le 
questeur  Novius  fut  egalement  arrete  pour  avoir  permis  qu'on 
accusat  devant  son  tribunal  un  preteur,  dont  1'autorite  etait 
superieure  a  la  sienne  ('). 

N"on  content  de  se  concilier  la  faveur  populaire,  Cesar 
s'attirait  la  bienveillance  des  premieres  dames  romaines ; 
et,  malgre  sa  passion  prononcee  pour  les  femmes,  il  est 
impossible  de  ne  pas  apercevoir  dans  le  choix  de  ses' mat- 
tresses un  but  politique,  puisque  toutes  tenaient  par  diffe- 
rents  liens  a  des  homines  qui  jouaient  ou  furent  appeles  a 
jouer  un  role  important.  II  avait  eu  des  relations  intimes  avec 
Tertulla,  femme  de  Crassus :  Mucia,  femme  de  Pompee ; 
Lollia,  fille  d'Aulus  Gabinius,  qui  fut  consul  en  696 ;  Postu- 
mia,  femme  de  Servius  Sulpicius,  eleve  au  consulat  en  703, 
et  attire  dans  le  parti  de  Cesar  par  1'influence  de  celle-ci ; 
mais  la  femme  qu'il  prefera  fut  Servilie,  soaur  de  Caton  et 
m6re  de  Brutus,  a  laquelle  il  donna,  pendant  son  pre- 
mier consulat,  une  perle  evaluee  six  millions  de  sesterces 
(1,140,000  francs)  (') ;  cette  liaison  rend  peu  probables  les 
bruits  qui  coururent,  que  Servilie  favorisait  une  intrigue 
amoureuse  entre  lui  et  sa  fille  Tertia  (*).  Est-ce  par  1'entre- 
mise  de  Tertulla  que  Crassus  se  reconcilia  avec  Cesar,  ou 
bien  y  etait-il  porte  par  les  injustices  du  senat  et  par  sa 
propre  jalousie  contre  Pompee?  Quelle  qu'ait  etc  la  cause 
de  ce  rapprochement,  Crassus  semble  avoir  fait  cause  com- 
mune avec  lui  dans  toutes  les  questions  qui  Tinteressaient, 
des  le  consulat  de  Ciceron. 

VIII.  A  cette  epoque  survint  un  grand  scandale.  Clo- 
dius,  jeune  et  riche  patricien,  ambitieux  et  violent,  6tait  epris 

(')  Suetone,  Cesar,  XTII. 
(a)  Suetone,  Cesar,  xvu. 
(')  Suetone,  Cesar,  L. 
(4)  Suetone,  Cesar,  L. 


LIVEE  n,  CHAPITEE  m. — 691-695  331 

de  Pompcia,  femme  de  Cesar;  mais  I'extre'me  Attcntatde 
vigilance  d'Aurelia,  belle-mere  de  Pompeia,  ren-  Clodlus  C692)- 
dait  difficiles  les  occasions  de  la  voir  en  particnlier(1).  Clo- 
dius,  deguise'  en  femme,  choisit  pour  s'introduire  dans  la  mai- 
son  le  moment  ou,  avec  les  matrones,  elle  celebrait,  la  nuit, 
des  mysteres  en  1'honneur  du  peuple  romain  (').  Or  il  etait 
interdit  a  tout  homme  d'assister  a  ces  ceremonies  religieuses, 
que  sa  presence  seule  aurait  souillees.  Decouvert  par  une 
esclave,  Clodius  fut  chasse  ignominieusement.  Les  pontifes 
crierent  au  sacrilege,  et  les  vestales  durent  recommencer  les 
myst6res.  Les  grands,  qui  avaient  deja  rencontre  un  ennemi 
dans  Clodius,  virent  la  un  moyen  de  1'abattre  et  de  creer  a 
Cesar  une  position  embarrassante.  Celui-ci,  sans  vouloir  exa- 
miner si  Pompeia  etait  ou  non  coupable  la  repudia.  Un  se 
natus-consulte,  approuve  par  quatre  cents  voix  contre  quinze, 
mit  Clodius  en  accusation  (*).  II  se  defendait  par  1'allegation 
d'un  alibi,  et,  excepte  Aurelia,  aucun  temoin  a  charge  ne  se 
presentait ;  Cesar  lui-meme,  interroge,  declara  ne  rien  savoir, 
et,  pour  expliquer  sa  conduite,  il  repondit,  sauvegardant  a  la 
fois  son  honneur  et  ses  interets :  "  La  femme  de  Cesar  ne  doit 
"  pas  meme  etre  soupyonnee."  Mais  Ciceron,  cedant  aux  in- 
spirations mesquines  de  Terentia,  sa  femme,  vint  certifier  que 
le  jour  de  1'evenement  il  avait  vu  Clodius  a  Rome  (4).  Le 

(J)  Plutarque,  Cesar,  x. 

(J)  Suetone,  Cesar,  i.  —  Plutarque,  Ciceron,  xxvn  ;  —  Char,  x.  "  Ce 
sacrifice  cst  offert  par  les  rierges  vestales  ;  offert  pour  le  peuple  romain,  dans 
la  maison  d'un  magistral  qui  possede  1'imperium,  avcc  des  c^r6monies  qu'on 
ne  peut  reveler ;  offert  a  une  deesse  dont  le  nom  m6me  est  un  mystere  impene- 
trable pour  tous  les  hommes  et  que  Oodius  nomme  la  Bonne  Deesse,  parce 
qu'elle  lui  a  pardonne  un  pareil  attentat."  (Ciceron,  Sur  la  reponse  des 
aruspices,  xvn.)  La  Bonne  Deesse  e"tait,  comme  la  plupart  des  divinites  de 
la  terre  chez  les  anciens,  regardee  comme  une  sorte  de  fee  bienfaisante  veillant 
a  la  fertilite  des  champs  et  a  k  conception  des  femmes.  Le  sacrifice  nocturne 
etait  cel6bre,  1'un  des  premiers  jours  de  decembre,  dans  la  maison  du  consul 
ou  du  preteur,  par  1'epouse  de  ce  dignitaire  et  par  les  vestales.  Pour  commencer 
la  fete  on  faisait  le  sacrifice  propitiatoire  d'un  pore,  et  1'on  rdcitait  des  prifcrea 
pour  la  prosp6rite'  du  peuple  romain. 

(')  Ciceron,  Lettres  d  Atticus,  I,  xiv. 

(*)  Cicdron,  Lcttres  d  Atticus,  I,  xvi. 


332  HISTOIKE   DE   JTJLE8   CESAK. 

peuple  se  montrait  favorable  a  ce  dernier,  soit  que  le  crime 
ne  parut  pas  meriter  un  chatiment  exemplaire,  soit  que  la 
passion  politique  1'emportat  sur  les  scrupules  religieux. 
Crassus,  de  son  cote,  conduisit  toute  1'intrigue  et  preta  a 
1'accuse  1'argent  necessaire  pour  acheter  ses  juges,  qui  1'ac- 
quitterent.  La  majorite  fut  de  trente  et  une  yoix  centre 
vingt-cinq  (J). 

l£mu  de  cette  prevarication,  le  senat  rendit,  a  1'instigation 
de  Caton,  un  decret  d'information  contre  les  juges  prevenus 
de  s'etre  laisse  corrompre  (*).  Or,  ceux-ci  se  trouvant  com- 
poses de  chevaliers,  1'ordre  equestre  prit  fait  et  cause  pour 
ses  membres  et  se  separa  ouvertement  du  senat.  Ainsi  1'at- 
tentat  de  Clodius  eut  deux  graves  consequences :  la  pre- 
miere, de  donner  une  preuve  eclatante  de  la  venalite  de  la 
justice ;  la  seconde,  de  rejeter  encore  une  fois  les  chevaliers 
dans  le  parti  populaire.  Mais  on  fit  bien  plus  pour  les  indis- 
poser:  les  publicains  reclamaient  une  reduction  sur  le  prix 
des  fermages  de  1'Asie,  qui  leur  avaient  ete  adjuges  a  un 
taux  devenu  trop  eleve  par  suite  des  guerres ;  1'opposition  de 
Caton  fit  repousser  leur  demande.  Ce  refus,  legal  sans  doute, 
etait,  dans  ces  circonstances,  souverainement  impolitique. 

IX.  Tandis  qu'a  Rome  les  dissensions  renaissaient  a  tout 
propos,  Pompee  venait  de  terminer  la  guerre  d'Asie.  Vain- 

queur  de  Mithridate  en  deux  rencontres,  il  1'avait 
omphe  de  Pom-  oblige  de  s'enfuir  vers  les  sources  de  1'Euphrate,  de 

passer  dans  le  nord  de  I'Armenie ;  enfin,  de  la  en 
Colchide,  a  Dioscurias,  sur  la  cote  orientale  de  la  mer  Noire  (s). 
Pompee  s'etait  avance  jusqu'au  Caucase,  oil  il  avait  defait 
deux  peuples  de  ces  montagnes,  les  Albaniens  et  les  Iberiens, 
qui  s'opposaient  a  son  passage.  Apres  etre  parvenu  a  trois 
jours  de  marche  de  la  mer  Caspienne,  ne  redoutant  plus  Mi- 
thridate, rejete  parmi  les  barbares,  il  commenya  sa  retraite  a 
travers  I'Armenie,  ou  Tigrane  vint  se  mettre  a  sa  discretion  ; 

(')  Ciceron,  Lettres  d  Alticus,  I,  XVH. 
(a)  Ciceron,  Lettres  d  Atticus,  I,  xvi. 
(*)  Appien,  Guerre  de  Mithridate,  ci. 


LIVKE  n,  CHAPITKE  in. — 691-695.  333 

ensuite,  se  dirigeant  vers  le  sud,  il  passa  le  mont  Taurus, 
attaqua  le  roi  de  Commagene,  combattit  le  roi  des  Medes, 
envahit  la  Syrie,  fit  alliance  avec  les  Parthes,  re9ut  la  sou- 
mission  des  Arabes  nabateens,  celle  d'Aristobule,  roi  des 
Juifs,  et  prit  Jerusalem  (*). 

Pendant  ce  temps,  Mithridate,  dont  1'energie  et  les  vues 
semblaient  grandir  avec  les  dangers  et  les  revers,  executait 
un  plan  hardi :  faisant  le  tour  oriental  de  la  mer  Noire, 
s'alliant  avec  les  Scythes  et  les  peuples  de  la  Crimee,  il  etait 
arrive  sur  les  bords  de  1'IIellespont  cimmerien  ;  mais  il  me- 
ditait  de  plus  vastes  desseins.  Apres  avoir  noue  des  intelli- 
gences avec  les  Celtes,  il  voulait  parvenir  au  Danube,  tra- 
verser  la  Thrace,  la  Macedoine  et  1'Illyrie,  franchir  les 
Alpes,  et,  comme  Annibal,  tomber  en  Italic.  Seul  il  etait  a 
la  hauteur  de  cette  entreprise,  mais  il  dut  y  renoncer :  son 
armee  1'abandonna ;  Pharnace,  son  fils,  le  trahit,  et  il  se 
donna  la  mort  a  Panticapee  (KertscJi).  Pompee  put  disposer 
alors  a  son  gre  des  vastes  et  riches  contrees  qui  s'etendent 
depuis  la  mer  Caspienne  jusqu'a  la  mer  Rouge.  Pharnace 
re9ut  le  royaume  du  Bosphore.  'Tigrane,  prive  d'une  partie 
de  ses  £tats,  ne  conserva  que  1'Armenie.  Le  tetrarque  de 
Galatie,  Dejotarus,  obtint  des  accroissements  de  territoire, 
et  Ariobarzane  l'agrandissement  du  royaume  de  Cappadoce, 
retabli  en  sa  faveur.  Divers  petits  princes  devoues  aux 
Remains  furent  dotes,  trente-neuf  villes  rebaties  ou  fondees. 
Enfin  le  Pont,  la  Cilicie,  la  Syrie,  la  Phenicie,  declarees 
provinces  romaines,  durent  accepter  le  regime  que  le  vain- 
queur  leur  imposa.  Ces  contrees  repurent  des  institutions 
qu'elles  conserverent  plusieurs  siecles  (*).  Toutes  les  cotes 
de  la  Mediterranee,  excepte  l'£gypte,  devinrent  tributaires 
de  Rome. 

La  guerre  terminee  en  Asie,  Pompee  s' etait  fait  devancer 
par  son  lieutenant,  Pupius  P'son  Calpurnianus,  qui  briguait 
le  consulat,  et,  a  cet  effet,  demand  ait  1'ajournement  des 

(')  Appien,  Guerre  de  Mthridate,  cvi. 
(')  Dion-Cassius,  XXXVU,  xx. 


834  HISTOIRE   DE   JULES   CESAK. 

.cornices.  Get  ajournement  fut  accorde,  et  Pison  nomrae 
consul  &  1'unanimite  (*),  avee  M.  Valerius  Messala,  pour 
1'annee  693,  tant  la  crainte  qu'inspirait  Pompee  rendait 
chacun  docile  a  ses  desirs,  car  on  ignorait  ses  intentions,  et 
on  redoutait  qu'a  son  retour  il  ne  marchat  de  nouveau  sur 
Rome  a  la  tete  de  son  armee  yictorieuse  ;  mais  Pompee, 
ayant  debarque  a  Brindes  vers  le  mois  de  Janvier  693, 
congedia  ses  troupes,  et  arriva  a  Rome  sans  autre  escorte 
que  celle  des  citoyens  qui  etaient  alles  en  foule  a  sa  ren- 
contre (*). 

Apres  la  premiere  manifestation  de  la  reconnaissance 
publique,  il  ne  trouva  plus  1'accueil  sur  lequel  il  comptait, 
et  des  chagrins  domestiques  vinrent  augmenter  ses  decep- 
tions. II  avait  appris  la  conduite  scandaleuse  tenue  par  sa 
femme  Mucia  pendant  son  absence,  et  il  se  decida  a  la 
repudier  (3). 

L'envie,  ce  fleau  des  republiques,  se  dechaina  centre  lui. 
Les  nobles  ne  cachaient  pas  leur  jalousie ;  ils  serablaient  se 
venger  de  leurs  propres  apprehensions,  auxquelles  venaient 
encore  se  joindre  des  ressentiments  personnels.  Lucullus  ne 
lui  pardonnait  pas  de  1'avoir  frustre  du  commandement  de 
1'armee  d'Asie.  Crassus  etait  envieux  de  sa  celebrite  ; 
Caton,  toujours  ennemi  de  ceux  qui  s'elevaient  au-dessus  des 
autres,  ne  pouvait  lui  6tre  favorable,  et  lui  avait  mesme 
refuse  la  main  de  sa  niece ;  Metellus  Creticus  conservait  un 
souvenir  amer  des  efforts  tentes  pour  lui  contester  la  con- 
que~te  de  File  de  Crete  (4),  et  Metellus  Celer  etait  blesse  de  la 
repudiation  de  sa  soeur  Mucia  (B).  Quant  a  Ciceron,  dont 
Fopinion  sur  les  hommes  variait  suivant  leur  plus  ou  moins 

(')  Dion-Cassius,  XXXVH,  XLIT.— Contrairement  ^  d' autres  auteurs,  Dion- 
Cassius  affinne  que  les  cornices  ont  ete  retardes.  (Plutarque,  Pompee,  XLV.) 

(3)  "  Plus  on  6tait  alarm6,  plus  on  fut  satisfait  de  voir  Pompee  rentrer  dans 
sa  patrie  comme  simple  citoyen."  (Velleius  Patereulus,  II,  XL.) 

(3)  Ciceron,  litres  d  Atticus,  I,  xii. 

(4)  Metellus  faisait  la  conquete  de  la  Crete,  lorsque  Pompe"e  envoya  un  de 
ees  lieutenants  pour  le  d6poss6der,  sous  pr6texte  que  cette  ile  etait  comprise 
dans  son  grand  commandement  maritime. 

(B)  Dion-Cassius,  XXXVII,  XLIX. 


LIVEE  n,  CHAPITEE  m. — 691-695.  335 

de  deference  pour  son  merite,  il  trouvait  son  heros  d'autre- 
fois  sans  droiture  et  sans  elevation  (').  Pressentant  le  mau- 
vais  vouloir  qu'il  allait  rencontrer,  Pompee  nrit  tout  en 
ceuvre  et  depensa  beaucoup  d'argent  pour  faire  arriver  au 
consulat  Afranius,  un  de  ses  anciens  lieutenants ;  il  comp- 
tait  sur  lui  pour  obtenir  les  deux  choses  auxquelles  il  tenait 
le  plus :  1' approbation  generale  de  tons  ses  actes  en  Orient 
et  une  distribution  de  terres  a  ses  veterans.  Malgre  de  vives 
oppositions,  t.  Afranius  fut  nomme  avec  Q.  Metellus  Celer. 
Mais,  avant  de  presenter  les  lois  qui  1'interessaient,  Pompee, 
qui  jusque-la  n'etait  pas  rentre  dans  Rome,  demanda  le 
triomphe.  On  le  lui  accorda  seulement  pour  deux  jours  ;  la 
ceremonie  n'en  fut  pas  moins  remarquable  par  sa  magnifi- 
cence. Elle  eut  lieu  le  29  et  le  30  septembre  693. 

On  portait  devant  lui  des  ecriteaux  ou  etaient  inscrits : 
les  noms  des  pays  conquis,  depuis  la  Judee  jusqu'au  Cau- 
case,  et  des  bords  du  Bosphore  jusqu'aux  rives  de  1'Eu- 
phrate ;  les  noms  des  villes  et  le  nombre  des  vaisseaux  pris 
sur "  les  pirates ;  le  nom  de  trente-neuf  villes  repeuplees ; 
le  denombrement  des  richesses  versees  dans  le  tresor ;  elles 
e"taient  evaluees  a  20,000  talents  (plus  de  115  millions),  sans 
compter  les  liberalites  a  ses  soldats,  dont  le  moins  recom- 
pense avait  touche  1,500  drachmes  (1,455  francs)  (2)  ;  les 
revenus  publics,  qui  n'etaient,  avant  Pompee,  que  de  50 
millions  de  drachmes  (48  millions  et  demi),  atteignirent 
le  chiffre  de  81  millions  et  demi  (79  millions).  Parmi  les 
objets  precieux  qui  furent  exposes  aux  regards  des  Remains, 
on  remarquait  la  Dactyliotheque  (collection  de  pierres  gra- 
vees)  du  roi  de  Pont  (s) ;  uu  echiquier  fait  de  deux  seules 
pierres  precieuses,  ayant  cependant  quatre  pieds  de  long 
sur  trois  de  large,  orne  d'une  lune  en  or,  du  poids  de  trente 
livres ;  trois  lits  pour  les  repas,  d'une  valeur  immense ;  des 
vases  d'or  et  de  pierres  precieuses  en  assez  grand  nombre 

(:)  "  Jamais  de  droiture  ni  de  candeur,  pas  un  mobile  honorable  dans  sa 
politique ;  rien  d'Sleve,  de  fort,  de  genereux."  (Cicdron,  LeUres  d  Atticut,  I, 
xm). 

(")  Plutarque,  Pompee,  XLVII. 

(8)  Pline,  XXXYII,  v. 


336  HISTOIKE   DE   JULES   CESAR. 

pour  garnir  neuf  buffets ;  trente-trois  couronnes  en  perles ; 
trois  statues  d'or,  representant  Minerve,  Mars  et  Apollon  ; 
une  montagne  du  meme  metal,  a  base  carree,  decoree  de 
fruits  de  toutes  sortes  et  de  figures  de  cerfs  et  de  lions,  le 
tout  environne  par  un  cep  de  vigne  d'or,  cadeau  du  roi 
Aristobule ;  un  petit  temple  dedie  aux  Muses,  garni  d'une 
horloge ;  un  lit  de  repos  en  or,  ay  ant  appartenu,  disait-on, 
a  Darius,  fils  d'Hystaspe ;  des  vases  murrhins  (') ;  la  statue 
d'argent  du  roi  de  Pont  Pharnaee,  le  vainqueur  de  Sinope, 
contemporain  de  Philippe  III,  de  Macedoine  (2) ;  la  statue 
d'argent  du  dernier  Mithridate  et  son  buste  colossal  en  or, 
haut  de  huit  coudees,  ainsi  que  son  trone  et  son  sceptre ;  des 
chars  armes  de  faux  et  garnis  d'ornements  dores  (3) ;  puis  le 
portrait  de  Pompee  lui-meme,  brode  en  perles.  Enfin  des 
arbres  appanirent  pour  la  premiere  fois  comme  objets  rares 
et  precieux:  c'etaient  1'ebenier  et  1'arbuste  qui  fournit  le 
baume  (4).  On  voyait,  precedant  son  char,  les  Cretois  Lasthe- 
nes  et  Panares,  enleves  au  triomphe  de  Metellus  Creticus  (6) ; 
les  chefs  des  pirates,  le  fils  de  Tigrane,  roi  d'Armenie,  sa 
femme  et  sa  fille ;  la  veuve  du  vieux  Tigrane,  appelee  Zosime ; 
Olthaces,  le  chef  des  Colchidiens ;  Aristobule,  roi  des  Juifs ; 
la  sceur  de  Mithridate,  avec  cinq  de  ses  fils ;  les  femmes  des 
chefs  de  Scythie ;  les  otages  des  Ibe"riens  et  des  Albaniens ; 
ceux  des  rois  de  Commagene.  Pompee  etait  sur  un  char 
orne  de  pierreries  et  revetu  du  costume  d'Alexandre  le 
Grand  (*) ;  et,  comme  deja  il  avait  obtenu  trois  fois  les  hon- 
ueurs  du  triomphe  pour  ses  succes  en  Afrique,  en  Europe  et 
en  Asie,  on  portait  un  grand  trophee,  avec  cette  inscription: 
£ur  le  monde  entier  (7). 

(J)  Vases  tr^s-recherchds  qui  venaient  de  la  Carmanie.  Us  refletaient  les 
conleurs  de  1'arc-en-ciel,  et,  suivant  Pline,  un  seul  vase  se  vendit  70  talents 
(plus  de  300,000  francs).  (Pline,  XXXVII,  vn  et  vin.) 

(-)  Pline,  XXXIII,  LIV.  —  Strabon,  XII,  546. 

(3)  Appien,  Guerre  de  Mithridate,  CXTI. 

(4)  Pline,  Eistoire  naturelte,  XH,  ix  et  LIT. 

(8)  Dion-Cassius,  XXXVI,  n.  —  Velleius  Paterculus,  H,  xxxiv,  XL. 

(')  Appien,  Guerre  de  Mithridate,  CXTII. 

C)  Plutarque,  Pompee,  XLTII.  —  Dion-Cassius,  XXXVII,  xxi. 


LIVEE   H,    CHAPITKE   HI. 691-695.  337 

Tant  de  splendeur  flattait  1'orgueil  national  sans  desarmer 
les  envieux.  Les  victoires  en  Orient  ayant  toujours  ete  obte- 
nues  sans  d'immenses  efforts,  on  en  rabaissait  le  merite,  et 
Caton  avait  ete  jusqu'a  dire  qu'en  Asie  les  generaux  n'avaient 
eu  a  combattre  que  des  femmes  (').  Au  senat,  Lucullus  et 
d'autres  consulaires  importants  firent  repousser  1'approbation 
de  tous  les  actes  de  Pompee.  Et  cependant,  ne  ratifier  ni  les 
traites  conclus  avec  les  rois,  ni  1'echange  des  provinces,  ni 
les  impositions  des  tributs,  c'etait  tout  remettre  en  question. 
On  alia  encore  plus  loin. 

Vers  le  mois  de  Janvier  694  (2),  le  tribun  L.  Flavius  pro- 
posa  de  racheter  et  d'affecter  aux  veterans  de  Pompee,  pour 
y  etablir  des  colonies,  le  territoire  declare  domaine  public  en 
521,  et  vendu  depuis ;  de  partager  entre  les  citoyens  pauvres 
Yager  publicus  de  Volateme  et  d'Arretium,  en  Etrurie,  con- 
fisque  par  Sylla  et  non  encore  distribue  (').  Les  depenses 
qu'entraineraient  ces  mesures  devaient  6tre  couvertes  par 
cinq  annees  du  revenu  des  provinces  conquises  (*).  Ciceron, 
qui  desirait  plaire  a  Pompee  sans  nuire  aux  interets-de  ceux 
qu'il  appelait  ses  riches  amis  (6),  proposa  de  ne  pas  toucher  a, 
Vager  publicus,  mais  d'acquerir  d'autres  terres  avec  lesmemes 
ressources.  Neanmoins  il  approuvait  alors  la  fondation  de 
colonies,  lui  qui,  deux  ans  auparavant,  appelait  1'attention  de 
ses  auditeurs  sur  le  danger  de  pareils  etablissements ;  il 
avouait  qu'il  fallait  eloigner  de  Rome  cette  populace  dange- 
reuse,  sentina  urbis,  lui  qui  autrefois  avait  engage  cette 
menie  populace  a  rester  a  Rome  pour  jouir  des  fetes,  des 
jeux,  des  droits  dc  suffrage  (°).  Enfin,  il  proposa  d'acheter 
des  proprietes  particulieres  en  laissant  Yager  pubttcus  in- 
tact, tandis  que  dans  son  discours  contre  Rullus  il  avait 
blame,  comme  une  derogation  a  toute  coutume,  la  fonda- 

(')  Ciceron,  Discours  pour  Murena,  HT. 
(*)  Ciceron,  Lettres  d  Atlicus,  I,  xvm. 
(*)  Dion-Cassius,  XXXVH,  L. 
(4)  Ciceron,  Lettres  d  Atticus,  I,  xix. 
(6)  Ciceron,  Lettres  d  Atticus,  I,  xlx. 

(8)  Cic6ron,  Deuxieme  discours  contre  la  loi  agrairet  xxni. 
22 


338  HISTOIRE   DE  JULES   CESAK. 

tion  de  colonies  sur  des  proprietes  achetees  a  des  par- 
ticuliers  (').  L'eloquence  de  1'orateur,  si  preponderante  pour 
faire  rejeter  la  loi  de  Rullus,  ne  reussit  pas  a  faire  adopter 
celle  de  Flavius :  elle  fut  attaquee  avec  une  telle  violence  par 
le  consul  Metellus,  que  le  tribun  le  fit  raettre  en  prison  ;  mais, 
cet  acte  de  rigueur  ayant  souleve  une  reprobation  generate, 
Pompee  eut  peur  du  scandale :  il  fit  dire  a  Flavius  de  remet- 
tre  le  consul  en  liberte  et  abandonna  la  loi.  Blesse  alors  de 
tant  d'injustices,  voyant  son  prestige  diminue,  le  vainqueur 
de  Mithridate  regretta  d'avoir  licencie  son  armee,  et  resolut 
de  s'entendre  avec  Clodius,  qui  jouissait  d'une  grande  popu- 
larite  ('). 

Vers  la  meme  epoque,  Metellus  N"epos,  revenu  une  seconde 
fois  en  Italic  avec  Pompee,  fut  nomine  preteur,  et  fit  abolir 
par  une  loi  tous  les  peages  de  1'Italie,  dont  la  perception  ex- 
citait  de  vives  reclamations.  Cette  mesure,  inspiree  probable- 
ment  par  Pompee  et  Cesar,  fut  approuvee  par  tous ;  cepen- 
dant  le  senat  tenta,  mais  vainement,  d'eflfacer  de  la  loi  le  nom 
de  son  auteur,  ce  qui  montre,  suivant  Dion-Cassius,  que  cette 
assemblee  n'acceptait  rien  de  ses  adversaires,  pas  meme  un 
bienfait  ('). 

X.  Ainsi  toutes  les  forces  de  la  societe,  paralysees  pai 

les  divisions  intestines,  impuissantes  a  produire  le  bien,  sem- 

blaient  ne  se  ranimerque  pour  lui  faire  obstacle: 

Marchefatale  .  .  •,,,-,  -, 

desev^ne-  la  gloire  militaire  comme  1  eloquence,  ces  deux 
instruments  de  la  puissance  romaine,  n'inspiraient 
plus  que  defiance  et  jalousie.  Le  triomphe  des  generaux 
semblait  bien  moins  un  succes.  pour  la  Republique  qu'une 
satisfaction  personnelle.  Le  talent  de  la  parole  exergait  en- 

(J)  "  CTest  que  vos  ancfetres  ne  vous  ont  point  donn6  1'exemple  d'acheter 
des  terres  aux  particuliere  pour  y  envoyer  le  peuple  en  colonies.  Toutes  les 
lots,  jusgu^d  present,  rCen  ont  etabli  que  sur  lea  domaines  de  la  JRepubliqut." 
(Ciceron,  Deuxieme  discours  oontre  la  loi  agraire,  xxv.) 

(")  Plutarque,  Caton  d'Utigue,  xxxn. 

(s)  Dion-Cassius,  XXXVH,  LI. 


LIVEE  n,  CHAPITEE  m.— 691-695.  339 

core  tout  son  empire,  tant  que  1'orateur  6tait  a  la  tribune; 
mais  a  peine  en  etait-il  descendu  que  le  prestige  s'evanouis- 
sait,  et  le  sentiment  public  restait  indifferent  a  de  magni- 
fiques  artifices  de  langage  employes  a  favoriser  des  passions 
ego'istes,  et  non  a  defendre,  comme  autrefois,  les  grands  inte- 
rets  de  la  patrie. 

Chose  digne  de  remarque !  lorsque  le  destin  pousse  une 
societe  vers  un  but,  tout  y  concourt  fatalement,  autant  les 
attaques  et  les  esperances  de  ceux  qui  desirent  un  change- 
ment  que  la  crainte  et  la  resistance  de  ceux  qui  voudraient 
tout  arreter.  Apres  la  mort  de  Sylla,  Cesar  seul  tenta  avec 
perseverance  de  relever  le  drapeau  de  Marius.  Des  lors,  rien 
de  plus  naturel  que  ses  actions  et  ses  discours  eussent  la  meme 
tendance.  Mais  ce  qui  doit  fixer  I'attention,  c'est  de  voir  les 
partisans  de  la  resistance  et  du  systeme  de  Sylla,  les  adver- 
saires  de  toute  innovation,  amener  a  leur  insu  les  evenements 
qui  aplanirent  a  Cesar  la  voie  au  pouvoir  supreme. 

Pompee,  le  representant  de  la  cause  du  senat,  porte  le 
coup  le  plus  sensible  a  1'ancien  regime,  par  le  retablisse- 
ment  du  tribunat.  La  faveur  qui  s'attachait  a  ses  prodigieux 
succes  en  Orient  1'avait  elev6  au-dessus  de  tous ;  par  nature 
comme  par  ses  antecedents,  il  penchait  du  cote  de  1'aristo- 
cratie ;  la  jalousie  des  nobles  le  rejette  dans  le  parti  populaire 
et  dans  les  bras  de  Cesar. 

De  son  cote  le  senat,  qui  pretend  conserver  intactes 
toutes  les  anciennes  institutions,  les  abandonne  en  face  du 
danger ;  par  jalousie  envers  Pompee,  il  laisse  aux  tribuns 
1'initiative  de  toutes  les  lois  d'intere~t  general ;  par  crainte 
de  Catiliua,  il  abaisse  les  barrieres  qui  interdisaient  aux 
hommes  nouveaux  I'acces  au  consulat  et  y  fait  arriver 
Ciceron.  Dans  le  proces  des  complices  de  Catilina,  il  viole 
a  la  fois  et  les  formes  de  la  justice  et  la  premiere  garantie 
de  la  liberte  des  citoyens,  le  droit  d'appel  au  peuple.  Au 
lieu  de  se  souvenir  que  la  meilleure  politique,  dans  les  cir- 
constances  graves,  est  d'accorder  aux  hommes  importants 
un  temoignage  eclatant  de  reconnaissance  pour  les  services 
rendus  dans  la  bonne  comme  dans  la  mauvaise  fortune,  au 


340  HISTOIRE   DE  JULES   CE8AK. 

lieu  de  suivre  apres  la  victoire  1'exemple  donne  apres  la 
defaite  par  1'ancien  senat,  qui  remerciait.  Varron  de  n'avoir 
pas  d6sespere  du  salut  de  la  Republique,  le  senat  se  montre 
ingrat  envers  Pompee,  ne  lui  tient  aucun  compte  de  sa 
moderation ;  et,  quand  il  peut  le  compromettre,  1'enchainer 
me"me  par  les  liens  de  la  reconnaissance,  il  repousse  ses 
plus  legitimes  demandes,  et  ce  refus  apprend  aux  generaux 
a  venir  que,  lorsqu'ils  retourneront  a  Rome  apres  avoir 
agrandi  le  territoire  de  la  Republique,  apres  avoir  double 
les  revenus  de  1'lStat,  s'ils  congedient  leur  armee,  on  leur 
contestera  1'approbation  de  leurs  actes,  et  on  marchandera 
aux  soldats  la  recompense  due  &  leurs  glorieux  travaux. 

Ciceron,  lui-meme,  qui  veut  maintenir  1'ancien  etat  de 
choses,  vient  le  saper  par  sa  parole.  Dans  ses  harangues 
centre  Verres,  il  signale  et  la  venalite  du  se'nat,  et  les  exac- 
tions dont  se  plaignent  les  provinces  ^  dans  d'autres,  il 
devoile  de  la  maniere  la  plus  effrayante  la  corruption  des 
mffiurs,  le  trafic  des  emplois  et  le  defaut  de  patriotisme 
parmi  les  hautes  classes ;  en  parlant  pour  la  loi  Manilla,  il 
soutient  qu'il  faut  un  pouvoir  fort  dans  les  mains  d'un  seul, 
afin  d'assurer  1'ordre  en  Italie  et  la  gloire  a  1'exterieur,  et 
c'est  lorsqu'il  a  employe  toute  son  eloquence  a  montrer 
1'exces  du  mal  et  1'efficacite  du  rem6de,  qu'il  croit  pouvoir 
arreter  1' opinion  publique  par  le  froid  conseil  de  1'immobilite*. 

Caton  declarait  ne  vouloir  aucune  espece  d'innovations, 
et  il  les  rendait  plus  indispensables  par  sa  propre  resis- 
tance ;  non  moins  que  Ciceron,  il  jetait  le  blame  sur  les  vices 
de  la  societe ;  mais,  tandis  que  celui-ci  variait  souvent  par 
Tinconstance  de  son  esprit,  Caton,  avec  la  te"nacite  syste- 
matique  d'un  stoicien,  demeurait  inflexible  dans  1'applica- 
tion  de  principes  absolus ;  il  combattait  meme  les  projets 
les  plus  utiles,  et,  empechant  toute  concession,  rendait  les 
names  comme  les  factions  irreconciliables.  II  avait  separe 
Pompee  du  senat  en  faisant  rejeter  toutes  ses  propositions ; 
il  lui  refusa  sa  niece  malgre  1'avantage,  pour  son  parti, 
d'une  alliance  qui  aurait  entrave  les  projets  de  Cesar  ('). 

(')  Plutarque,  Caton,  xxxv. 


LIVEE   H,    CHAPITEE   HI. 691-695.  341 

Sans  egard  pour  les  consequences  politiques  d'un  rigorisme 
outre,  il  avait  fait  deposer  Metellus,  tribun,  et  Cesar, 
preteur;  mettre  en  accusation  Clodius,  ouvrir  une  enquete 
centre  les  juges,  ne  prevoyant  pas  les  suites  funestes  d'un 
proces  oil  1'honneur  d'un  ordre  entier  etait  mis  en  question. 
Ce  zele  irreflechi  avait  rendu  les  chevaliers  hostiles  au  senat ; 
ils  le  devinrent  encore  davantage  par  1'opposition  de  Caton 
a  la  reduction  du  taux  des  fermes  de  1'Asie  (').  Aussi, 
appreciant  alors  les  choses  a  leur  veritable  point  de  vue, 
Ciceron  ecrivait  a  Atticus  :  "  Avec  les  meilleures  intentions, 
"  notre  Caton  gate  toutes  les  affaires ;  il  opine  comme  dans 
"  la  republique  de  Platon,  et  nous  sommes  la  lie  de  Romu- 
lus  (').» 

Rien  n'arretait  done  le  cours  des  eVenements  ;  le  parti  de 
la  resistance  les  precipitait  plus  que  tout  autre.  Evidem- 
ment  on  marehait  vers  une  revolution ;  or  une  revolution, 
c'est  un  fleuve  qui  renverse  et  inonde.  Cesar  voulait  lui 
creuser  un  lit ;  Pompee,  assis  fierement  au  gouvernail, 
croyait  commander  aux  flot$  qui  1'entrainaient.  Ciceron, 
toujours  irresolu,  tantot  se  laissait  aller  au  courant,  tantot 
croyait  pouvoir  le  remonter  sur  une  barque  fragile.  Caton, 
inebranlable  comme  un  roc,  se  flattait  de  resister  a  lui  seul 
au  cours  irresistible  qui  emportait  la  vieille  societe  romaine. 

(')  "  On  vilipende  le  s^nat,  1'ordre  des  chevaliers  s'en  separe.  Ainsi  cette 
annee  aura  vu  renverser  a  la  fois  les  deux  bases  solides  sur  lesquelles  j'avais, 
a  moi  seul,  assis  la  Republique,  c'est-a-dire  1'autorit^  du  s^nat  et  l'union  dea 
deux  ordres."  (Cicdron,  Leitres  d  Atticus,  I,  XTIII.) 

C)  Cic6ron,  Lettres  d  Atticus,  I,  I. 


CHAPITRE    QUATRIEME. 

(693-695.) 

L  Tandis  qu'a  Rome  les  anciennes  reputations  s'abais- 
Baient  dans  des  luttes  sans  grandeur  et  sans  patriotisme, 

d'autres  s'elevaient,  au  contraire,  dans  les  camps 
teur,  en  ES-  par  1'eclat  de  la  gloire  militaire.  Cesar,  au  sortir 

de  sa  preture,  s'etait  rendu  dans  1'Espagne  ulte- 
rieure,  qui  lui  etait  assignee  par  le  sort;  vainement  ses 
creanciers  avaient  cherche  a  retarder  son  depart :  il  avait  eu 
recours  au  credit  de  Crassus,  qui  lui  servit  de  caution  pour  la 
somme  de  830  talents  (pres  de  5  Trillions  de  francs)  (*).  II  n' avait 
meme  pas  attendu  les  instructions  du  senat  (2),  qui,  d'ailleurs, 
ne  pouvaient  etre  prates  de  longtemps,  1'assemblee  ayant 
remis  les  afiaires  concernant  les  provinces  consulaires  apres  le 
proces  de  Clodius,  termine  seulement  en  avril  693  (3).  Get 
empressement  a  rejoindre  son  poste  ne  pouvait  done  avoir 
pour  raison  la  crainte  de  nouvelles  poursuites,  comme  on  1'a 
suppose,  mais  il  etait  motive  par  le  desir  de  porter  secours 
aux  allies,  qui  imploraient  la  protection  romaine  centre  les 
montagnards  de  la  Lusitanie.  Toujours  devoue  sans  reserve 
a  ses  proteges  (4),  il  emmenait  avec  lui  en  Espagne  un  jeune 
Africain  de  grande  naissance,  Masintha,  son  client,  qu'il 
avait  defendu  recemment  a  Rome,  avec  une  extreme  ardeur, 

(')  Plutarque,  Cesar,  xii.  —  Appien,  Guerres  civiles,  II,  n,  8,  parle  de 
25  millions  de  sesterces,  ce  qui  fait  4  millions  750,000  francs.  i 

(")  Sudtone,  Cesar,  xvni. 

(*)  Cic^ron,  Lettres  d  Atticus,  I,  xiv  et  xvi. 

(4)  "  Des  pa  jeunesse  il  se  montra  zele  et  fidMe  envers  ses  clients."  (Sn6- 
tone,  Cetar,  LXXI. 


LIVEE   II,   CHAPITBE   IV. — 693-695.  34:3 

et'  cache  dans  sa  maison  apres  la  condamnation  (1),  pour  le 
soustraire  aux  persecutions  de  Juba,  fils  d'Hiempsal,  roi  de 
Numidie. 

On  raconte  qu'en  traversant  les  Alpes,  Cesar  s'etant 
arrete  dans  un  village,  ses  officiers  lui  demanderent  en  riant 
s'il  croyait  qu'il  y  eut  meme  dans  ce  coin  de  terre  des 
brigues  et  des  rivalites  pour  les  emplois.  II  repondit  serieu- 
sement :  "  J'aimerais  mieux  etre  le  premier  parmi  ces  bar- 
"  bares  que  le  second  dans  Rome  (4)."  On  repete  cette  anec- 
dote, plus  ou  moius  authentique,  comme  une  preuve  de 
1'ambition  de  Cesar.  Qui  doute  de  cette  ambition  ?  L'essen- 
tiel  est  de  savoir  si  elle  etait  legitime,  si  elle  devait  s'exercer 
pour  le  salut  ou  pour  la  ruine  du  monde  remain.  N'est-il  pas 
plus  honorable,  apres  tout,  d'avouer  avec  franchise  les  senti- 
ments qui  nous  animent  que  de  cacher,  comme  Pompee, 
1'ardeur  du  dusir  sous  1'apparence  du  dedain  ? 

Arrive  en  Espagne,  il  leva  promptement  dix  nouvelles 
cohortes,  qui,  jointes  aux  vingt  autres  dej^,  dans  le  pays, 
lui  donnerent  trois  legions,  forces  suffisantes  pour  pacifier 
bientot  la  province  (*).  La  tranquillite  en  etait  sans  cesse 
troublee  par  les  incursions  des  habitants  du  mont  Hernii- 
nium  (4),  qui  ravageaient  la  plaine.  II  exigea  d'eux  qu'ils 
vinssent  s'y  etablir:  ils  refuserent.  Cesar  alors  commenya 
une  rude  guerre  de  montagnes  et  parvint  a  les  soumettre. 
Effrayees  de  cet  exemple  et  craignant  le  meme  sort,  les  peu- 
plades  voisines  transporterent  au  dela  du  Durius  (JDouro) 
leui*s  families  et  tout  ce  qu'elles  avaient  de  plus  precieux.  Le 
general  remain  s'empressa  de  profiter  de  1'occasion,  penetra 
dans  la  vallee  du  Mondego  pour  s'emparer  des  villes  aban- 

(')  Su^tone,  Cesar,  LXXI. 

(a)  Plutarque,  Cesar,  xn. 

(")  Plutarque,  Cesar,  xn. 

(*)  Chaine  de  montagnes  du  Portugal,  appelee  aujourd'hui  serra  da  JSstrella, 
et  qui  separe  le  bassin  du  Tage  de  la  vallee  du  Mondego.  D'apres  Cellarius 
(Geographic  antique,  I,  LX),  le  mont  Herminium  s'appelle  encore  Arminno. 
\loppidum  principal  des  populations  de  ces  montagnes  parait  avoir  et6  Medo- 
brega  (Membrio),  dont  il  est  fait  mention  dans  les  Comrnentaires  de  Cesar, 
Guerre  d^Alexandrie,  XLVIII. 


344  mSTOIRE  DE  JULES   CESAB. 

donnees,  et  se  mit  a  la  poursuite  des  fiiyards.  Ceux-ci,  pres 
d'etre  atteints,  se  retournerent  et  resolurent  d'accepter  la 
bataille  en  poussant  devant  eux  leurs  troupeaux,  dans  1'espoir 
que,  par  cette  ruse,  les  Remains,  occupes  a  s'emparer  du 
butin,  se  debanderaient  et  seraient  plus  faciles  a  vaincre ; 
mais  Cesar  n' etait  pas  homme  a  se  laisser  prendre  a  ce  piege 
grossier :  il  negligea  les  troupeaux,  alia  droit  a  1'ennemi  et  le 
dispersa.  Pendant  qu'il  etait  occupe  a  combattre  dans  le 
nord  de  la  Lusitanie,  il  apprit  que,  sur  ses  derrieres,  les  habi- 
tants du  mont  Herminium  s'etaient  revoltes  de  nouveau  pour 
lui  fermer  la  route  par  laquelle  il  etait  venu.  II  en  prit  alors 
une  autre ;  mais  ceux-ci  tenterent  encore  de  lui  barrer  le  pas- 
sage en  se  pla9ant  dans  le  pays  situ6  entre  la  Serra  Albar- 
dos  (')  et  la  mer ;  vaincus,  et  leur  retraite  coupee,  ils  furent 
forces  de  s'enfuir  vers  1'Ocean,  et  se  refugierent  dans  une  lie 
appelee  aujourd'hui  Peniche  de  Cima  (voyez  planche  IV], 
laquelle,  n'etant  plus  completement  detachee  du  continent, 
est  devenue  une  presqu'ile.  Elle  est  situee  a  environ  vingt- 
cinq  lieues  au  nord  de  Lisbonne  (3).  Cesar  n'avait  pas  de 

(')  Probablement  dans  la  province  actuelle  de  Leyria. 

(a)  D'apres  une  reconnaissance  faite,  en  aout  1861,  par  le  due  de  Bellune, 
il  n'y  a  aucun  doute  que  la  presqu'ile  de  Peniche  n'ait  jadis  forme  une  ile. 
Suivant  la  tradition  des  gens  du  pays,  1'Ocean  allait,  dans  les  temps  auciens, 
jusqu'a  la  ville  d'Atoguia ;  mais,  puisque  Dion-Cassius  parle  de  la  maree  inon- 
tante  qui  aurait  englouti  des  soldats,  il  faut  croire  qu'il  existait  quelques  gues  i 
maree  basse.  Nous  donnons  ici  les  extraits  de  divers  auteurs  portugais  qui 
ont  6crit  a  ce  sujet 

Bernard  de  Brito  (MonarcMe  porlugaise,  t.  I,  p.  429,  Lisbonne,  1790) 
s'exprime  ainsi :  "  Comme  sur  toute  la  cote  du  Portugal  nous  ne  voyons  pas, 
de  notre  temps,  une  ile  plus  confonne  aux  conditions  de  celle  oii  Cesar  voulait 
abbrder,  que  la  peninsule  oii  se  trouve  une  localite  qui,  prenant  le  nom  de  la 
situation  qu'elle  a,  s'appelle  Peniche,  nous  dirons,  avec  notre  Resende,  que 
c'est  d'elle  que  parlent  tous  les  auteurs.  Et  je  ne  crois  pas  qu'il  soit  possible 
d'en  trouver  une  plus  confonne  en  tout  que  celle-la,  parce  que,  outre  qu'elle 
est  unique  et  peu  distante  de  la  terre  fenne,  nous  voyons  qu'a  la  mer  basse  on 
peut  traverser  a  sec  le  d6troit  qui  la  separe,  et  avec  bien  plus  de  facilite  encore 
qu'on  n'aurait  pu  le  faire  dans  les  temps  antiques,  par  la  raison  que  la  mer  a 
ensab!6  une  grande  partie  de  cette  cote,  et  produit  ce  r6sultat  que  la  maree 
Occupe  ce  terrain  avec  moina  d' Elevation ;  mais,  toutefois,  cette  Elevation  n'est 


LIVRE  n,  CHAPITKE  iv. — 693-695.  34:5 

barques ;  il  fit  construire  des  radeaux,  sur  lesquels  passerent 
quelques  troupes ;  les  autres  crurent  pouvoir  s'aventurer  sur 
des  bas-fonds  qui,  a  mer  basse,  formaient  un  gue ;  mais,  vive- 
ment  attaquees  par  les  ennemis,  dans  leur  retraite,  elles  furent 
englouties  par  la  raaree  montante.  Un  seul  homme  se  sauva, 
Publius  Scaevius,  leur  chef,  qui,  malgre  ses  blessures,  parvint 
a  gagner  la  terre  femie  a  la  nage.  Plus  tard,  Cesar  fit  venir 
des  navires  de  Cadix,  passa  dans  File  avec  son  armee  et  defit 

pas  si  petite  que,  lorsque  la  mar^e  monte,  il  ne  soit  n£cessaire  de  se  servir 
d'embarcations  pour  arriver  a  1'ile,  et  cela  eur  un  espace  de  cinq  cents  pas 
environ  d'eau  qui  separe  File  de  la  terre  forme." 

Voici  le  passage  de  Resende :  "  Sed  quaerendum  utrobique  quaenam  insula 
ista  fuerit  terrse  contigua,  ad  quam  sive  pedibus  sive  natatu  profugi  transire 
potuerint,  ad  quam  similiter  et  milites  trajicere  tentarint  ?  Non  fuisse  Londo- 
brin,  cujus  meminit  Ptolomaeus  (Berligam  modo  dicimus),  indicio  est  distantia 
a  continente  non  modica.  Et  quum  alia  juxta  Lusitanise  totius  littus  nulla 
nostro  sevo  exstet,  haec  de  qua  Dion  loquitur,  vel  incumbenti  violentius  man 
abrasa,  vel  certe  peninsula  ilia  oppidi  Peniche  juxta  Atonguiam,  erit  intelli- 
genda.  Nam  etiam  nunc  alveo  quingentis  passibus  lato  a  continente  sejungitur, 
qui  pedibus  sestu  cedente  transitur,  redeunte  vero  insula  plane  fit,  neque  adiri 
vado  potest.  Et  forte  illo  saeculo  fuerit  aliquanto  major."  (L.  Andre  de  Re- 
sende, De  Antiquitatibus  Lusitanice  cceteraque  historica  qua:  cxstant  opera. 
Conimbricse,  1790,  t.  I,  p.  77.) 

Antonio  Carvalho  (Da  costa  corografia  Portuguesa,  t.  II,  p.  144.  Lisboa, 
1712)  expose  les  memes  idees. 

Les  renseignements  precedents  sont  confirmds  par  la  lettre  suivante  d'un 
eveque  anglais  qui  faisait  partie  de  Fexpedition  des  croises,  au  temps  de  la 
prise  de  Lisbonne,  sous  le  regne  d' Alfonso  Henrique,  en  1147  : 

"  Die  vero  quasi  decima,  impositis  sarcinis  nostris  cum  cpiscopis  velificare 
incepimus  iter  prosperum  agentes.  Die  vero  postera  ad  insulam  Phenicis 
(vulgo  Peniche)  distantis  a  continente  quasi  octingentis  passibus  feliciter 
applicuimus.  Insula  abundat  cervis  et  maxime  cuniculis :  liquiricium  (lege 
glycyrrbizum)  habet.  Tyrii  dicunt  earn  Erictream,  Peni  Gaddis,  id  est  septem, 
ultra  quam  non  est  terra  ;  ideo  extremus  noti  orbis  terminus  dicitur.  Juxta 
hanc  sunt  dua3  insulae  quae  vulgo  dicuntur  Berlinges,  id  est  Baleares  lingua 
corrupta,  in  una  quarum  est  palatium  admirabilis  architecture  et  multa  oflSci- 
narum  diversoria  regi  cuidam,  ut  aiunt,  quondam  gratissimum  sccretale  hos- 
picium."  (Crucesignati  Anglici  epistola  de  expugnatione  Olisiponis,  dans: 
Portugallun  momimcnta  historica  a  saculo  octavo  post  Christvm  usque  ad 
quiiitiim,  decimum,jussit  Academice  scientiarum  Olisiponciisis  edita.  Volumen 
I,  fasciculus  in,  Olisiponcs,  MDCCCLXI,  p.  395.) 


346  HISTOIKE   DE  JULES   CESAK. 

les  Barbares.  De  la  il  se  dirigea  avec  sa  flotte  vers  Brigan- 
tium  (aujourd'hui  la  Corogne),  dont  les  habitants,  effrayes  a 
la  vue  des  vaisseaux,  qui  leur  etaient  inconnus,  se  soumirent 
volontairement  (]).  Toute  la  Lusitanie  devint  tributaire  des 
Remains. 

Cesar  re9ut  de  ses  soldats  le  titre  d'imperator.  Lorsque 
les  nouvelles  de  ses  succes  parvinrent  a  Rome,  le  senat 
decreta  en  son  honneur  un  jour  de  fete,  et  lui  accorda  le 
droit  de  triompher  a  son  retour  (").  L'expedition  terminee, 
le  vainqueur  des  Lusitaniens  s'occupa  de  I'adininistration,  et 
fit  regner  dans  sa  province  la  justice  et  la  concord e.  II 
merita  la  reconnaissance  des  Espagnols  en  supprimant  le 
tribut  etabli  par  Metellus  Pius  pendant  la  guerre  de  Serto- 
rius  (').  II  s'appliqua  surtout  a  mettre  un  terme  aux  diffe- 
rende  qui  s'elevaient  chaque  jour  entre  les  creanciers  et  les 
debiteurs,  en  ordonnant  que  ceux-ci  consacreraient,  tous 
les  ans,  les  deux  tiers  de  leurs  revenus  a  1'amortissement 
de  leurs  dettes,  ce  qui,  selon  Plutarque,  lui  fit  un  grand 
honneur  (*).  Cette  mesure,  en  eflet,  etait  un  acte  conserva- 
toire de  la  propriete  ;  elle  empechait  les  usuriers  remains  de 
s'emparer  de  tout  le  capital  pour  e~tre  rembourses,  et  on 
verra  qu'il  la  rendit  generale  pendant  sa  dictature  (B).  Eofin, 
apres  avoir  apaise  les  dissensions,  il  combla  de  bienfaits 
les  habitants  de  Cadix,  leur  laissa  des  lois  dont  1'heureuse 
influence  se  fit  sentir  longtemps,  et  abolit  chez  les  peuples 
de  la  Lusitanie  les  usages  barbares,  dont  quelques-uns  allaient 

(')  Dion-Cassius,  XXXVII,  LII-LIII.  —  "  Cesar  battit,  des  son  arrivee,  les 
Lusitaniens  et  les  Gallaques  (habitants  de  la  Galice),  et  s'avan9a  jusqu'£  la  mer 
ext^rieure,  soumit  ainsi  aux  Remains  des  peuples  qui  n'avaient  point  encore 
reconnu  leur  autorite,  et  revint  de  ce  gouvernement  charge  de  gloire  et  de 
richesses,  dont  il  donna  une  partie  a  ses  soldats."  (Zonare,  Annales,  X,  vi.) 

(2)  Appien,  Qmrres  civiles,  II,  vm. 

(3)  C6sar,  Guerre  d'Espagne,  XLU. 

(4)  Plutarque,  Cesar,  xn. 

(*)  "  Une  16gion  d'accusateurs  se  dechaina  contre  ceux  qui  s'enrichissaient 
par  1'usure,  au  mepris  d'une  loi  du  dictateur  Cesar  sur  la  proportion  des 
cr6ances  et  des  possessions  en  Italic,  loi  depuis  longtemps  mise  en  oubli  par 
I'inter&t  des  particuliers."  (Tacite,  Annales,  VI,  XTI.  —  Suetone,  XLII.) 


LIVEE  n,  CHAPITBE  iv. — 693-695.  34:7 

jusqu'a  sacrifier  des  victimes  humaines  (').  C'est  la  qu'il  se 
lia  d'amitie  avec  un  homme  important  de  Cadix,  L.  Cornelius 
Balbus,  qui  devint  son  magister  fabrum  pendant  les  guerres 
des  Gaules,  et  que  defendit  Ciceron  lorsque  le  droit  de  citoyen 
remain  lui  fut  conteste  (a). 

Tout  en  administrant  sa  province  avec  la  plus  grande 
equite,  il  avait,  pendant  la  campagne,  recueilli  un  riche  bu- 
tin,  qui  lui  servit  a,  recompenser  ses  soldats  et  a  verser  dans 
le  tresor  des  sommes  considerables,  sans  etre  accuse  de  con- 
cussion ni  d'actes  arbitraires.  Sa  conduite  comme  propre- 
teur  en  Espagne  (3)  fut  louee  de  tous,  et,  entre  autres,  par 
Marc-Antoine,  dans  un  discours  prononce"  apres  la  mort  de 
Cesar. 

Ce  n'est  done  pas,  ainsi  que  le  pretend  Suetone,  en  men- 
diant  des  subsides  (4) :  on  ne  mendie  guere  a  la  t6te  d'une 
armee ;  ce  n'est  pas  davantage  en  abusant  de  sa  force,  qu'il 
amassa  de  si  grandes  richesses :  il  les  obtint  par  les  contribu- 
tions de  guerre,  par  une  bonne  administration,  par  la  recon- 
naissance meme  de  ceux  qu'il  avait  gouvernes. 

(')  "  Je  ne  rappellerai  pas  toutes  les  distinctions  dont  Cesar  a  decor6  le 
peuple  de  cette  ville  lorsqu'il  etait  pr6teur  en  Espagne  ;  les  divisions  qu'il  a  su 
apaiser  chez  les  Gaditains ;  les  lois  que,  de  leur  consentement,  il  leur  a  don- 
nees  ;  1'antique  barbaric  de  leurs  moeurs  et  de  leurs  usages,  qu'il  a  su  faire 
disparaitre  ;  1'empressement  avec  lequel,  a  la  priere  de  Balbus,  il  les  a  comble'a 
de  bienfaits."  (Cicdrqjj,  Discours  pour  Balbus,  xix.) 

(*)  "  Des  sa  jeunesse  il  a  connu  Cesar,  il  a  plu  a  cet  homme  Eminent. 
Cesar,  dans  la  foule  de  ses  amis,  1'a  distingu6  comme  un  de  ses  intimes ;  dans 
sa  pr6ture,  durant  son  consulat,  il  1'a  propose  a  la  construction  de  ses  machines 
de  guerre.  H  a  goute  sa  prudence,  appr6cie  son  d6vouement,  agre6  ses  bons 
offices  et  son  affection ;  a  cette  epoque  Balbus  a  partage  presque  tous  les 
travaux  de  C4sar."  (Cic6ron,  Discours  pour  Balbus,  xxvm.) 

(3k"  Car  cet  homme  (Cesar)  comme^a  par  etre  preteur  en  Espagne,  et, 
doutant  de  la  fidelit6  de  cette  province,  il  ne  voulut  pas  accorder  a  ses  habi- 
tants la  possibilite  de  devenir  plus  tard  dangereux,  grace  a  une  paix  apparente. 
H  prefera  faire  ce  qui  importait  aux  interets  de  la  R6publique  plutot  que  de 
passer  tranquillement  le  temps  de  sa  magistrature,  et,  comme  les  Espagnols  re- 
fusaient  de  se  rendre,  il  les  y  obligea  par  la  force ;  il  surpassa  done  en  gloire 
ceux  qui  1'avaient  pr6c6d6  en  Espagne,  car  il  est  plus  difficile  de  conserver  une 
conquete  que  de  la  faire."  (Dion-Cassius,  XLIV,  XLI.) 

(4)  Su6tone,  Cesar,  LIT. 


34:8  HISTOIEE  DE  JULES   CESAK. 

II.  Cesar  etait  revenu  a  Rome  vers  le  mois  de  juin  (')  sans 
attendre  son  successeur.  Ce  retour,  que  les  historieus  regardent 
Cosar  demande  corame  precipite,  ne  1'etait  guere,  puisque  ses  pou- 
ie  wmmiat et  v°irs  reguliers  etaient  expires  depuis  le  mois  de 
(694).  Janvier  694.  Mais  il  tenait  a  etre  present  a  la  pro- 

chaine  reunion  des  cornices  consulaires.  H  s'y presentaavec  con- 
fiance,  et,  pendant  qu'il  faisait  les  preparatifs  de  son  triomphe, 
il  demanda  de  pouvoir  en  meme  temps  briguer  le  consulat. 
Revetu  du  titre  ft'iniperator,  ayant,  par  une  conqjuete  rapide, 
recule  les  bornes  de  1' empire  jusqu'aux  rivages  septentrionaux 
de  1'Ocean,  il  pouvait  legitimement  aspirer  a  cette  double 
distinction ;  mais  on  1'accordait  difficilement.  Pour  obtenir 
le  triomphe,  il  fallait  rester  hors  de  Rome,  garder  les  licteurs 
et  1'habit  militaire,  et  attendre  que  le  senat  cut  fixe  le  jour 
de  1'entree.  Pour  briguer  le  consulat,  il  fallait,  au  contraire, 
etre  present  a  Rome,  en  robe  blanche  (2),  costume  des  pre- 
tendants  aux  honneurs,  et  y  resider  plusieurs  jours  avant 
1'election.  Le  senat  n'avait  pas  toujours  juge  les  deux  de- 
mandes  incompatibles  (')  ;  peut-e*tre  m6me  aurait-il  accorde 
cette  faveur  a  Cesar,  si  Caton,  parlant  jusqu'a  la  fin  du  jour, 
n'eut  rendu  toute  deliberation  impossible  (4).  Celui-ci  cepen- 
dant  ne  s' etait  pas  montre  si  rigide  en  684 ;  mais  c'est 
qu'alors  Ponipee  triomphait  en  realite  de  Sertorius,  cet 
ennemi  de  1'aristocratie,  quoique  ofliciellement  il  ne  fut 
question  que  des  victoires  sur  les  Espagnols  (8).  Oblige  d'op- 
ter  entre  une  vaine  ceremonie  et  le  pouvoir,  Cesar  n'hesita 
pas. 

Le  terrain  etait  bien  prepare  pour  son-election ;  sa  popu- 
larite  n'avait  fait  que  croitre,  et  le  senat,  trop  fier  de  ses 
av.antages,  s'etait  aliene  les  hommes  les  plus  puissants. 

(')  "  C6sar  arrive  dans  deux  jours."     (Ciceron  d  Atticus,  H,  i.  Juin  694.) 
(")  De  li  le  nom  de  candidat. 

(3)  "  Bien  des  pretendants  au  consulat  avaient  e*te  nommes  quoique  absents, 
t^moin  Marcellus  en  540."     (Tite-Live,  XXIV,  ix.) 

(4)  Plutarque,  Caton,  xxxvi. 
(•)  Floras,  III,  xxni. 


UVEE  n,  CHAPI-TRE  iv. — 693-695.  349 

Pompee,  mecontent  de  tous  les  refus  opposes  a  ses  justes 
reclamations,  savait  bien,  en  outre,  que  la  loj.  recente,  de- 
clarant ennemis  publics  ceux  qui  corrompaient  les  elec- 
teurs,  etait  une  attaque  directe  centre  lui,  puisqu'il  avait 
ouvertement  paye  1'election  du  consul  Afranius ;  mais,  tou- 
jours  infatue  de  sa  personne,  il  se  consolait  de  ses  echecs 
en  se  pavanant  dans  sa  belle  robe  brodee  (').  Crassus,  reste 
longtemps  fidele  au  parti  aristocratique,  en  etait  devenu 
1'adversaire,  a  cause  de  la  jalousie  mal  deguisee  des  grands 
a  son  egard  et  de  leurs  manoeuvres  pour  1'impliquer  avec 
Cesar  dans  la  conspiration  de  Catilina.  Cependant,  quoiqu'il 
tint  en  main  les  fils  de  bien  des  intrigues,  il  craignait  de  se 
compromettre  et  evitait  de  se  prononcer  en  public  centre  tout 
homme  en  credit  (J).  Lucullus,  fatigue  de  ses  campagnes  et 
des  luttes  intestines,  se  retirait  de  la  politique  pour  jouir  en 
kpaix  de  son  immense  fortune.  Catulus  e"tait  mort,  et  la  plu- 
part  des  grands  suivaient  1'impulsion  que  leur  imprimaient 
quelques  senateurs  ardents,  sans  se  soucier  beaucoup  des 
affaires,  et  se  croyaient  les  homines  les  plus  heureux  du 
monde  lorsqu'ils  avaient  dans  leurs  viviers  des  barbeaux  assez 
bien  apprivoises  pour  venir  manger  dans  leurs  mains  (s). 
Ciceron  sentait  son  isolement.  Les  nobles,  dont  il  avait  servi 
la  colere,  une  fois  le  danger  passe",  ne  voyaient  plus  en  lui 
qu'un  parvenu;  aussi  avait-il  prudemment  change  de  con- 
victions :  lui,  1'exterminateur  des  conjures,  avait  defendu 
P.  Sylla,  un  des  complices  de  Catilina,  et  1'avait  fait  acquitter 
malgre  1' evidence  des  preuves  (4) ;  lui,  1'energique  adversaire 
de  tout  partage  des  terres,  avait  soutenu  la  loi  agraire  de 
Flavius.  II  ecrivait  a  Atticus :  "  J'ai  vu  nos  heureux  du  jour, 
"  ces  grands  amateurs  de  viviers,  ne  plus  cacher  1'envie 

(l)  Ciceron,  Lettres  d  Atticus,  I,  XTIII. 
(")  Ciceron,  Lettres  d  Atticus,  I,  xvm. 
(")  Ciceron,  Lettres  d  Atticus,  H,  i. 

(4)  "  n  parait  meme  que  Ciceron  avait  emprunte  4  1'accuse  un  million  de 
sesterces  pour  acheter  une"  maison  sur  le  mont  Palatin."    (Aulu-Gelle,  XD, 

XII.) 


350  HISTOEKE   DE  JULES   CESAK. 

"  qu'ils  ont  centre  moi ;  alors  j'ai  cherche  de  plus  solides 
"  appuis  (')." 

En  effet,  il  s'etait  rapproche  de  Pompee,  en  convenant 
tout  bas  qu'il  n'avait  "  ni  etendue  d'esprit,  ni  noblesse  de 
"cceur.  II  ne  salt  que  baisser  la  tete  et  flatter  le  peuple, 
"  disait-il ;  mais  me  voila  lie  avec  lui  de  telle  fa9on  que  tous 
"  deux,  comme  particuliers,  nous  y  trouvons  notre  compte,  et 
"  que,  comme  hommes  politiques,  nous  pouvons  1'un  et  1'autre 
"  agir  avec  plus  de  decision.  On  avait  excite  centre  moi  la 
"  haine  de  cette  jeunesse  ardente  et  sans  principes.  J'ai  si 
"  bien  su  la  ramener  par  mes  bonnes  manieres,  qu'elle  n'a  plus 
"  de  consideration  que  pour  moi.  Enfin  je  m' applique  a 
"  n'etre  blessant  pour  qui  que  ce  soit,  et  cela  sans  bassesse  ni 
"  populacerie.  L'ensemble  de  ma  conduite  est  si  bien  calcule, 
"  que  1'homme  public  ne  cede  sur  rien,  et  que  1'homme  prive, 
"  qui  connait  la  faiblesse  des  honnetes  gens,  1'injustice  des 
"  envieux  et  la  haine  des  mediants,  prend  ses  precautions  et 
"  se  menage  (*)." 

Ciceron  se  faisait  illusion  sur  les  causes  de  son  change- 
ment  de  politique  et  ne  se  rendait  pas  compte  des  raisons  qui 
1'engageaient  a  chercher  de  puissants  appuis.  Comme  tous 
les  hommes  sans  caractere,  au  lieu  d'avouer  hautement  les 
motifs  de  sa  conduite,  il  se  justifiait  auprds  de  ses  amis  en 
pretendant  que,  loin  d'avoir  modifie  ses  opinions,  c'etait  lui 
qui  convertissait  Pompee  et  qui  tenterait  bientot  la  meme 
epreuve  sur  Cesar.  "  Vous  frappez  tout  doucement  sur  moi, 
"  ecrivait-il  a  Atticus,  au  sujet  de  ma  liaison  avec  Pompee, 
"  rnais  n'allez  pas  imaginer  que  je  1'aie  contracted  en  vue  de 
"  ma  surete  personnelle.  Les  circonstances  ont  tout  fait ; 
"  an  moindre  desaccord  entre  nous,  il  y  avait  trouble  dans 
"1'^tat.  J'ai  pris  mes  mesures  et  fait  mes  conditions,  de 
"  sorte  que,  sans  transiger  sur  mes  principes,  qui  sont  les 
"bons,  je  1'ai  lui-meme  amene  a  des  sentiments  meilleurs. 
"  II  est  un  peu  gueri  de  sa  manie  de  popularite Si 

(')  Cic6ron,  Lettrcs  d  Atticus,  I,  xix. 
(^  Ciceron,  Lettrcs  d  Atticus,  I,  xix. 


LIVBE  n,  CHAPITKE  iv. — 693-695.  351 

"je  reussis  de  meme  a  convertir  Cesar,  dont  la  barque 
"  vogue  a  pleines  voiles,  aurai-je  encore  fait  grand  mal  a 
"  1'ifitat  (')  ?  "  Ciceron,  comme  tous  les  hommes  dont  la  pa- 
role est  la  principale  foroe,  sentait  qu'il  ne  pouvait  jouer  de 
role  important  ni  meme  etre  en  surete  qu'en  s'associant  aux 
hommes  d'epee. 

Pendant  qu'a  Rome  les  dominateurs  dumonde  se  livraient 
a  des  querelles  mesquines,  une  nouvelle  inquietante  vint 
soudainement  faire  diversion  aux  intrigues  politiques.  On 
apprit  que  les  allies  gaulois  des  bords  de  la  Saone  avaient 
6te  battus  par  les  Gennains,  que  les  Helvetes  etaient  en 
armes  et  faisaient  des  excursions  hors  de  leurs  frontieres. 
L'effroi  fut  general.  ,On  crut  a  une  nouvelle  invasion  des 
Cimbres  et  des  Teutons,  et,  comme  toujours  en  pareille  occa- 
sion, une  levee  en  masse,  sans  exemption,  fut  ordonnee  ("). 
Les  consuls  de  1'annee  precedente  tirerent  au  sort  leurs  pro- 
vinces, et  on  decida  d'envoyer  des  commissaires  charges  de 
s'entendre  avec  les  peuplades  gauloises  pour  resister  aux  in- 
vasions etrangeres.  Les  noms  de  Pompee  et  de  Ciceron  fu- 
rent  aussitot  prononces ;  mais  le  senat,  mu  par  differentes 
raisons,  declara  que  leur  presence  etait  trop  necessaire  a 
Rome  pour  qu'on  leur  permit  de  s'eloigner.  On  ne  voulait 
pas  foumir  au  premier  une  nouvelle  occasion  de  se  mettre  en 
evidence,  ni  se  priver  du  concours  du  second. 

III.  Des  nouvelles  plus  rassurantes  etant  parvenues  de  la 
Gaule,  la  crainte  de  la  guerre  cessa  pour  quelque  temps,  et 
les  choses  uvaient  repris  leur  allure  accoutumee,  Alliance  de 
lorsque  Cesar  revint  d'Espagne.  Au  milieu  de  la  J 
confusion  des  opinions  et  des  interets,  la  presence  8 
d'un  homme  fernie  dans  ses  desseins,  a  convictions  profondes, 
illustre  par  de  recents  succes,  fut,  sans  nul  doute,  un  evene- 
ment.  II  lui  fallut  peu  de  temps  pour  juger  la  situation,  et, 
ne  pouvant  encore  reunir  les  masses  par  une  grande  idee,  il 
pensa  a  reunir  les  chefs  par  un  interet  commun. 

(')  Ciceron,  Lcttres  d  Atticm,  II,  i. 
(")  Ciceron,  Lettres  d  Atticus,  I,  xix. 


352  HISTOIKE   DE   JULES   CESAK. 

Tous  ses  efforts  eurent  des  lors  pour  but  de  faire  partager 
ses  vues  a  Pompee,  a  Crassus  et  a  Ciceron.  Le  premier  avait 
ete  assez  mal  dispose  pour  lui.  A  son  retour  de  la  campagne 
centre  Mithridate  (J),  il  1'appelait  son  ^gisthe,  par  allusion 
aux  relations  que  Cesar  avait  cues  avec  sa  ferame  Mucia 
pendant  que,  semblable  a  Agamemnon,  il  faisait  la  guerre 
en  Asie.  Ce  ressentiment,  assez  faible  d'ailleurs  chez  les 
Remains,  disparut  bientot  devant  les  exigences  de  la  poli- 
tique.  Quant  a  Crassus,  qu'un  antagonisme  jaloux  separait 
depuis  longtemps  de  Pompee,  tonte  1'habilete  de  Cesar  et 
la  seduction  de  ses  manieres  furent  necessaires  pour  le  rap- 
procher  de  son  rival.  Mais,  pour  les  amener  1'un  et  1'autre 
a  suivre  une  meme  ligne  de  conduite,  il  fallait,  en  outre, 
faire  valoir  a  leurs  yeux  des  motifs  puissants,  capables  de 
les  convaincre.  Les  historiens,  en  general,  n'ont  donne, 
comme  raison  de  1'entente  de  ces  trois  hommes,  que  1'appat 
de  1'interet  personnel.  Certes  Pompee  et  Crassus  n'etaient 
pas  insensibles  a  une  combinaison  favorisant  leur  amour 
pour  le  pouvoir  et  les  richesses,  mais  on  doit  preter  a  Cesar 
un  mobile  plus  eleve,  et  lui  supposer  1'inspiration  du  vrai  pa- 
triotisme. 

La  situation  de  la  Republique  devait  apparaitre  ainsi  a  sa 
vaste  pensee :  la  domination  romaine,  etendue  sur  le  monde 
comme  un  corps  immense,  le  tient  enserre  de  ses  bras  ner- 
veux ;  et,  tandis  que  ses  mernbres  sont  pleins  de  vie  et  de 
force,  le  coeur  se  decompose  par  la  corruption.  Sans  un 
remede  hero'ique,  la  contagion  se  repandra  bientot  du  centre 
aux  extremites,  et  la  mission  de  Rome  restera  inachevee ! 
—  Qu'au  present  on  compare  les  beaux  jours  de  la  Repu- 
blique !  Qu'on  se  souvienne  de  ce  temps  ou,  rendant  hoin- 
mage  a  la  politique  du  senat,  les  delegues  des  peuples 
etrangers  declaraient  hautement  preferer  a  1'independance 
la  suzerainete  protectrice  de  Rome !  Depuis  cette  epoque, 
quel  changement!  Tous  les  peuples  haissent  la  puissance 
romaine,  et  cependant  cette  puissance  les  preserve  de  maux 

(')  Su&one,  Cesar,  L. 


LIVKE  rr,  CHAPITEE  iv. — 693-695.  353 

plus  grands  encore.  Ciceron  dit  avec  raison :  "  Que  PAsie  y 
"  songe  bien,  aucune  des  calamites  qu'engendrent  la  guerre 
"  et  les  discordes  civiles  ne  lui  serait  epargnee  si  elle  cessait 
"  de  vivre  sous  nos  lois  (')."  Et  ces  conseils  peuvent  s'appli- 
quer  a  tous  les  pays  ou  les  legions  ont  penetre.  Si  done  le 
sort  a  voulu  que  les  nations  fussent  soumises  a  un  seul 
peuple,  le  devoir  de  ce  peuple,  executeur  des  decrets  eter- 
nels,  est  d'etre  envers  les  vaincus  juste  et  equitable  comme 
la  divinite,  puisqu'il  est  inexorable  comme  le  destin.  — 
Comment  mettre  un  terme  a  1'arbitraire  des  proconsuls  ou 
des  propreteurs,  que  toutes  les  lois  promulgue'es  depuis  tant 
d'annecs  ont  ete  incapables  de  reprimer  ?  Comment  empe"- 
cher  les  exactions  commises  sur  tous  les  points  de  FEmpire, 
si  une  direction  plus  stable  et  plus  forte  n'emane  pas  du  pou- 
voir  central  ?  —  La  Republique  suit  sans  regie  un  systeme 
d'envahissement  qui  epuisera  ses  ressources :  il  est  impos- 
sible de  combattre  tous  les  peuples  a  la  fois  et  de  maintenir 
les  allies  dans  1'obeissance,  si,  par  d'injustes  traitements,  on 
les  pousse  a  la  rebellion.  II  faut  diminuer  le  nombre  des 
adversaires  de  la  Republique  en  rendant  la  liberte  aux  cites 
qui  en  sont  dignes  (a),  et  reconnaitre  comme  amis  du  peuple 
romain  les  royaumes  avec  lesquels  il  y  a  chance  de  vivre  en 
paix  (3).  Les  ennemis  les  plus  dangereux  sont  les  Gaulois,  et 
c'est  contre  ce  peuple  guerrier  et  turbulent  qu'il  importe  de 
diriger  toutes  les  forces  de  1'^tat.  —  En  Italie,  et  sous  ce 
nom  on  doit  comprendre  la  Gaule  cisalpine,  combien  de 
citoyens  prives  des  droits  politiques  !  A  Rome,  combien  de 
proletaires  vivant  de  1'aumone  des  riches  ou  de  I'lStat !  Pour- 
quoi  ne  pas  etendre  jusqu'aux  Alpes  la  commune  romaine, 
et  pourquoi  ne  pas  augmenter  la  race  des  laboureurs  et  des 
soldats  en  les  rendant  proprietaires  ?  II  faut  relever  le  peuple 
romain  a  ses  propres  yeux  et  la  Republique  aux  yeux  de 
I'univers !  —  La  liberte  absolue  de  la  parole  et  du  vote  etait 

(')  Ciceron,  Lettrcs  d  tyuintus,  I,  i,  xi. 

(3)  Cesar,  consul  et  dictatcur,  declara  libres  plusieurs  cites  etrangeres. 
(3)  On  vcrra,  dans  le  chapitre  suivant,  que  Cesar  fit  reconnaitre  comme 
amis  du  peuple  romain  Aulete,  roi  d'^gypte,  et  Arioviste,  roi  des  Germains. 
23 


354  HISTOURE   DE   JULES   CESAR. 

un  grand  bienfait,  lorsque,  temperee  par  les  moeurs,  con- 
tenue  par  une  aristocratie  puissante,  elle  developpait  les 
facultes  de  chacun  sans  nuire  a  la  prosperite  de  tous  ;  mais, 
depuis  que,  les  moeurs  antiques  disparaissant  avec  1'aristo- 
cratie,  on  a  vu  les  lois  devenir  des  armes  de  guerre  a  1'usage 
des  partis,  les  elections  un  trafic,  le  Forum,  un  champ  de 
bataille,  la  liberte  n'est  plus  qu'une  cause  incessante  de  fai- 
blesse  et  de  decadence.  —  Les  institutions  creent  une  telle 
instabilite  dans  les  conseils  et  une  telle  independance  dans 
les  fonctions,  qu'on  cherche  en  vain  cet  esprit  de  suite  et  de 
controle,  indispensable  au  maintien  d'un  aussi  grand  empire. 
Sans  renverser  des  institutions  qui  ont  donne  a  la  Republique 
cinq  siecles  de  gloire,  on  peut,  par  1'union  intime  des  citoyens 
les  plus  recommandables,  etablir  dans  1'^tat  une  autorite  mo- 
rale qui  domine  les  passions,  modere  les  lois,  donne  plus  de 
fixite  au  pouvoir,  dirige  les  elections,  maintienne  dans  le  de- 
voir les  mandataires  du  peuple  remain,  et  conjure  les  deux 
plus  serieux  dangers  du  moment :  Fegoi'sme  des  grands  et 
1'eftervescence  de  la  foule.  Voila  ce  que  leur  union  peut 
realiser ;  leur  desunion,  au  contraire,  ne  fera  qu'encourager 
la  funeste  conduite  de  ces  hommes  qui  compromettent  egale- 
ment  1'avenir,  les  uns  par  leur  resistance,  les  autres  par  leur 
emportement. 

Ces  considerations  devaient  etre  facilement  comprises  de 
Pompee  et  de  Crassus,  acteurs  dans  de  si  grands  evene- 
ments,  temoins  de  tant  de  sang  repandu  dans  les  guerres 
civiles,  de  tant  d'idees  genereuses  tantot  triomphantes, 
tantot  abattues.  Us  accepterent  1'offre,  et  c'est  ainsi  que  fut 
conclue  une  alliance  appelee  a  tort  Premier  triummrat  ('). 
Quant  a  Ciceron,  Cesar  1'engagea  a  entrer  dans  le  pacte  qui 
venait  de  se  former,  mais  il  refusa  de  se  joindre  a  ce  qu'il 
appelait  une  reunion  d'amis  (2).  Toujours  mcertain  dans  sa 

(x)  On  appelait  duumvirs,  decemvirs,  vigintiv'rs,  les  magistrats  qui,  au 
nombre  de  deux,  de  dix  ou  de  vingt,  partageaient  la  neme  fonction.  Or,  dans 
le  cas  pr6sent,  il  ne  s'agissait  que  de  Her  par  un  accord  tacite  les  hommes  les 
plus  considerables.  Le  nom  de  triumvirat  n'etait  done  pas  bien  applique. 

(2)  "  Me  in  tribus  sibi  conjunctissimis  consularibus  esse  voluit."  (Ciceron, 
Discours  pour  les  provinces  consulaires,  xvn.) 


OVEE  n,  CHAPITEE  iv.— 693-695.  355 

conduite,  toujours  partage  entre  son  attrait  pour  les  depo- 
sitaires  du  pouvoir  et  ses  engagements  envers  les  partisans  de 
1'oligarchie,  inquiet  de  1'avenir,  qui  echappait  a  sa  prevoyance, 
il  mettait  son  esprit  a  empecher  de  reussir  toute  mesure  qu'il 
approuvait  une  fois  qu'elle  avait  reussi.  L'alliance  que  ces 
trois  personnages  scellerent  par  des  serments  (')  resta  long- 
temps  secrete,  et  ce  ne  fut  que  pendant  le  consulat  de  Cesar 
qu'elle  apparut  au  grand  jour  par  1'accord  qu'ils  montrerent 
dans  toutes  les  resolutions  politiques.  Cesar  se  mit  done 
ardemment  a,  1'ceuvre  pour  reunir  en  sa  faveur  toutes  les 
chances  qui  devaient  assurer  son  election. 

IV.  Parmi  les  candidats  se  trouvait  L.  Lucceius ;  Cesar 
desirait  s'adjoindre  ce  personnage,  distingue  par  ses  ecrits  et 
son  caractere  (*),  et  qui,  jouissant  d'une  immense  £iectionde 
fortune,  avait  promis  d'en  faire  largement  usage  a  Cesar- 
leur  profit  commun,  pour  avoir  le  plus  de  voix  dans  les  cen- 
turies. "  La  faction  aristocratique,  dit  Suetone,  ayant  appris 
"  cet  arrangement,  fut  saisie  de  crainte.  Elle  pensait  qu'il 
"  n'etait  rien  que  Cesar  ne  tentat,  dans  1'exercice  de  la  magis- 
"  trature  souveraine,  s'il  avait  un  collegue  qui  s'accordat  avec 
"lui  et  qui  adherat  a  tous  ses  projets  (3)."  Les  grands,  ne 
pouvant  reussir  a  1'evincer,  resolurent  done  de  lui  adjoindre 
Bibulus,  qui,  deja  son  collegue  dans  1'edilite  et  dans  la  pre- 
ture,  s'etait  montre  constamment  son  adversaire.  Chacun 
contribua  de  sa  bourse  pour  influencer  les  elections ;  Bibulus 
depensa  des  sommes  considerables  (4),  et  1'incorruptible  Caton 
lui-meme,  qui  avait  fait  le  serment  solennel  de  poursuivre  en 
justice  quiconque  acheterait  les  suffrages,  donna  sa  quote- 
part,  avouant  cette  fois  qu'il  fallait,  dans  I'intere't  public,  faire 
flechir  ses  principes  (6).  Ciceron  ne  se  montrait  pas  plus 
austere,  et  il  exprimait,  quelque  temps  auparavant,  a  Atticus, 

(')  Dion-Cassius,  XXXTII,  5Y. 

(a)  Qceron,  Lettres  familitres,  V,  xn. 

(3)  Suetone,  Cesar,  xix. — Eutrope,  VI,  xiv.  —  Plutarque,  Cesar,  xiu. 

(4)  Suetone,  Cesar,  xix. 

(8)  Plutarque,  Caton,  xxvi,  et  Suetone,  xix. 


356  mSTOIEE  DE  JULES  CESAR. 

la  necessite  d'acheter  le  concours  des  chevaliers  (*).  Les  plus 
honnetes,  on  le  voit,  etaient  entraines  par  la  force  des  choses 
dans  le  courant  d'une  societe  corrompue. 

Porte  par  le  sentiment  public  et  1'appui  des  deux  homines 
les  plus  influents,  Cesar  fut  elu  consul  a  Punanimite,  et  recon- 
duit,  selon  1'usage,  du  Champ-de-Mars  dans  sa  maison,  au 
milieu  du  concours  empresse  de  ses  concitoyens  et  d'un  grand 
nombre  de  senateurs  (a). 

Si  le  parti  oppose  a  Cesar  n'avait  pu  1'empecher  d'arriver 
au  consulat,  il  ne  desesperait  pas  de  lui  interdire  le  role  im- 
portant qui  devait  lui  appartenir  comme  proconsul.  Dans 
cette  intention,  le  senat  se  decida  a  eluder  la  loi  de  Caius 
Gracchus,  qui,  afin  d'eviter  que  la  designation  des  provinces 
fut  faite  en  vue  des  personnes,  voulait  qu'elle  eut  lieu  avant 
la  tenue  des  cornices.  L'assemblee,  s'ecartant  done  de  la 
regie,  assigna  a  Cesar  et  a  son  collegue,  par  un  mauvais 
vouloir  flagrant,  la  surveillance  des  bois  et  des  chemins 
publics,  fonctions  assimilees,  il  est  vrai,  a  celles  de  gouver- 
neur  de  province  (').  Cette  humiliante  designation,  preuve 
d'une  inimitie  perseverante,  le  blessa  profondement ;  mais  les 
devoirs  de  sa  nouvelle  dignite  imposerent  silence  a  ses  ressen- 
timeuts ;  le  consul  allait  oublier  les  injures  faites  a  Cesar  et 
tenter  avec  generosite  une  politique  de  conciliation. 

(')  "  Mais,  direz-vous,  nous  n'aurons  les  chevaliers  pour  nous  qu'&  prix  d'ar- 
gent?  Qu'y  faire?,.  .  .  Avons-noue  le  choix  des  moyens  ?  "  (Ciceron,  Lettres 
d  Atticus,  U,  i.) 

(2)  "Inde  domum  repetes  toto  comitante  senatu, 

"  Officium  populi  vis  capiente  domo." 

(Orlde,  Ex  Ponto,  IV  epist.  iv.) 
(*)  Su6tone,  Cetar,  xix. 


CHAPITRE     CINQUIEME. 

CONSULAT  DE  CESAK  ET  DE  BIBULUS. 
(695.) 

I.  Cesar  est  parvenu  a  la  premiere  magistrature  de  la 
Republique.  Consul  avec  Bibulus  a  quarante  et  un  ans,  il  n'a 
pas  encore  acquis  la  juste  celebrite  de  Pompee,  il  Tentattvesde 
ne  jouit  pas  des  tresors  de  Crassus,  et  cependant  a*110111""011- 
son  influence  est  peut-etre  plus  grande  que  celle  de  ces  deux 
personnages.  L'influence  politique,  en  effet,  ne  depend  pas 
seulement  des  succes  militaires  ou  de  la  possession  d'hnmenses 
richesses ;  elle  s'acquiert  surtout  par  une  conduite  toujours 
d'accord  avec  des  convictions  arretees.  Cesar  seul  represente 
un  principe.  Depuis  1'age  de  dix-huit  ans,  il  a  affronte  les 
coleres  de  Sylla  et  1'inimitie  des  grands,  pour  faire  valoir 
sans  cesse  et  les  griefs  des  opprimes  et  les  droits  des 
provinces. 

Tant  qu'il  n'est  pas  au  pouvoir,  exempt  de  responsabilite, 
il  marche  invariablement  dans  la  voie  qu'il  s'est  tracee,  ne 
transige  avec  personne,  poursuit  sans  menagement  les  ad- 
h^rents  du  parti  oppose,  et  soutient  energiquement  ses  opi- 
nions, au  risque  de  blesser  ses  advorsaires;  mais,  une  fois 
consul,  il  abdique  tout  ressentiment  et  fait  un  appel  loyal  a 
ceux  qui  veulent  se  rallier  a  lui ;  il  declare  au  senat  qu'il 
n'agira  pas  sans  son  concours,  qu'il  ne  proposera  rien  de  coh- 
traire  a  ses  prerogatives  (:).  II  offre  a  son  collegue  Bibulus 
une  genereuse  reconciliation,  le  conjurant,  en  presence  des 
senateurs,  de  mettre  un  terme  a  des  dissentiments  dont  les 

(')  Dion-Cassius,  XXXVIH,  i. 


358  HI8TOIEE   DE  JTJLE8   OESAE. 

effets,  deja  si  regrettables  pendant  leur  e"dilite"  et  leur  pre"ture 
communes,  deviendraient  funestes  dans  leur  nouvelle  posi- 
tion (*).  II  fait  des  avances  a  Ciceron,  et,  apres  lui  avoir 
envoye,  dans  sa  villa  d'Antium,  Cornelius  Balbus  pour 
1'assurer  qu'il  est  pret  a  suivre  ses  conseils  et  ceux  de  Pom- 
pee,  il  lui  propose  de  1'associer  a  ses  travaux  (*). 

Cesar  devait  croire  que  ces  offres  de  cooperation  seraient 
accueillies.  Devant  les  perils  d'une  societe  profondement 
troublee,  il  supposait  aux  autres  les  sentiments  qui  1'ani- 
maient  lui-meme.  L'amour  du  bien  public,  la  conscience  de 
s'y  devouer  tout  entier,  lui  donnaient  dans  le  patriotisme 
d'autrui  cette  confiance  sans  reserve  qui  n'admet  ni  les  riva- 
lites  mesquines,  ni  les  calculs  de  1'egoisme :  il  se  trompait. 
Le  senat  n'avait  que  des  prejuges,  Bibulus  que  des  rancunes, 
Ciceron  qu'un  faux  amour-propre. 

II  etait  essentiel  pour  Cesar  d'unir  plus  etroitement  a  ses 
destinees  Pompee,  dont  le  caractere  manquait  de  fermete; 
il  lui  donna  en  mariage  sa  fille  Julie,  jeune  femme  de  vingt- 
trois  ans,  remplie  de  graces  et  d'intelligence,  deja  fiancee  a 
Servilius  Cfepion.  Afin  de  dedommager  ce  dernier,  Pompee 
lui  promit  sa  propre  fille,  engagee,  elle  aussi,  a  un  autre,  a 
Faustus,  fils  de  Sylla.  Peu  de  temps  apres,  Cesar  epousa 
Calpurnie,  fille  de  Lucius  Pison  (').  Caton  s'elevait  avec 
force  centre  ces  mariages,  qu'il  qualifiait  de  trafics  honteux 
de  la  chose  publique  (4).  Les  nobles,  et  surtout  les  deux 
Curion,  se  faisaient  les  echos  de  cette  reprobation.  Leur 
parti,  cependant,  ne  negligeait  pas  de  se  fortifier  par  des 
alliances.  Certes,  lorsque  Caton  donnait  sa  fille  a,  Bibulus, 
c' etait  par  un  motif  politique ;  et,  lorsqu'il  cedait  a  Horten- 
sius  sa  propre  femme  ('),  quoique  mere  de  trois  enfants,  pour 

(')  Appien,  CHterres  civiles,  IL,  x. 

(2)  Ciceron,  Lettres  d  Atticus,  II,  in.  —  "  Consul,  il  voulait  que  je  prisse 
part  aux  operations  de  son  consulat.     Sans  les  approuver,  je  dus  cependant 
lui  savoir  gre"  de  sa  def6rence."    (Discours  sur  les  provinces  consulaires,  XTII.) 

(3)  Plutarque,  Cesar,  XIT.  —  Suetone,  Cesar,  xxi. 

(4)  Plutarque,  Cesar,  xiv. 
(')  Pl'itarque,  Caton,  xxiv. 


LIVKE  H,  CHAP.  V. CESAK  ET  BIBTJLU8,  CONSULS  (695).       359 

la  reprendre  ensuite  eririchie  apres  la  mort  de  son  dernier 
mari,  il  y  avait  la  encore  un  interet  pen  honorable,  que  Cesar 
devoila  plus  tard  dans  un  livre  intitule  YAnti-Caton  ('). 

Le  premier  soin  du  nouveau  consul  fut  d'etablir  1'usage 
de  publier  jour  par  jour  les  actes  du  senat  et  ceux  du  peu- 
ple,  afin  que  1'opinion  publique  pesat  de  tout  son  poids  sur 
les  resolutions  des  peres  consents,  dont  jusque-la.  les  deli- 
berations avaient  ete  -souvent  secretes  (*).  L'initiative  que 
prit  Cesar  des  le  debut  de  son  consulat,  en  interpellant  les 
senateurs  sur  les  projets  de  lois,  est  un  indice  qu'il  eut  les 
faisceaux  avant  Bibulus.  On  sait,  en  effet,  que  les  consuls 
jouissaient  de  cet  honneur  alternativement  pendant  un  mois, 
et  c'est  dans  la  periode  ou  ils  e"taient  entoures  des  signes 
distinctifs  du  pouvoir  qu'il  leur  etait  permis  de  demander 
1'avis  des  senateurs  (s). 

II.  II  proposa  ensuite,  au  mois  de  Janvier,  une  loi  agraire 
qui  reposait  sur  de  sages  principes  et  respectait  tous  les 
droits  legitimes.  En  voici  les  principales  dis- 

.   .  Lois  agraires. 

positions : 

Partage  de  toute  la  partie  libre  de  Yager  publicus,  sauf 
celui  de  la  Campanie  et  celui  de  Volateme,  le  premier 
d'abord  excepte  a  cause  de  sa  grande  fertilite  (4),  et  le 
second  garanti  a  tous  les  detenteurs  (5). — En  cas  d'insuffi- 
sance  du  territoire,  acquisitions  nouvelles,  au  moyen,  soit 
de  1'argent  provenant  des  conquetes  de  Pompee,  soit  de 
1'excedant  des  revenus  publics.  —  Interdiction  de  1'expro- 
priation  forcee.  —  Nomination  de  vingt  commissaires  pour 
presider  a  la  distribution  des  terres,  avec  exclusion  de  1'au- 
teur  de  la  proposition.  —  Estimation  des  terres  privees  a 
vendre,  d'apres  la  declaration  faite  au  dernier  cens,  et  non 
d'apres  1'appreciation  des  commissaii'es.  —  Obligation  pour 

(')  Plutarque,  Caton,  LIX. 

(")  Suetone,  Cesar,  xx. 

(")  Tite-Live,  IX,  Tin. 

(4)  Appien,  Ghterres  civiles,  II,  vu. 

(B)  Ciceron,  Lettres  familieres,  XIII,  IT. 


360  HISTOEKE   DE  JTJLE8   CE8AE. 

chaque  senateur  de  prater  serment  a  la  loi  et  de  s'engager 
a  ne  jamais  proposer  rien  de  contraire. 

C'e'tait,  on  le  voit,  le  projet  de  Rullus  degage  des  incon- 
v6nients  signales  par  Ciceron  avec  tant  de  verve.  En  effet, 
au  lieu  de  dix  commissaires,  Cesar  en  proposa  vingt,  afin  de 
repartir  entre  un  plus  grand  nombre  un  pouvoir  dont  on 
redoutait  1'abus.  Lui-me'me,  pour  eviter  tout  soupgon  d'in- 
teret  personnel,  s'interdit  la  possibilite  d'en  faire  partie. 
Les  commissaires  n'etaient  pas,  comme  dans  la  loi  de 
Rullus,  autorises  a  agir  selon  leur  gre  et  a,  taxer  arbitrai- 
rement  les  proprietes.  On  respectait  les  droits  acquis ;  on 
ne  partageait  que  les  territoires  dont  1'^tat  avait  encore  la 
libre  disposition.  Xes  sommes  provenant  des  conquetes  de 
Pompee  devaient  6tre  employees  en  faveur  des  anciens  sol- 
dats,  et  Cesar  disait  lui-meme  qu'il  etait  juste  de  faire  pro- 
fiter  de  cet  argent  ceux  qui  1'avaient  gagne  au  peril  de  leur 
vie  (').  Quant  a  1'obligation  imposee  aux  senateurs  de  prater 
serment,  ce  n'etait  pas  une  innovation,  mais  une  coutume 
etablie.  Dans  le  cas  present,  la  loi  ayant  etc  votee  avant 
les  elections,  tous  les  candidats,  et  surtout  les  tribuns  de 
1'annee  suivante,  durent  prendre  1'engagement  de  1'ob- 
server  (2). 

"  Personne,  dit  Dion-Cassius  (3),  n'eut  a  se  plaindre  de  lui 
"  a  ce  sujet.  La  population  de  Rome,  dont  1'accroissement 
"  excessif  avait  ete  le  principal  aliment  des  seditions,  fut 
"  appelee  au  travail  et  a  la  vie  de  la  campagne  ;  la  plupart 
"  des  contrees  de  1'Italie  qui  avaient  perdu  leurs  habitants 
"  furent  repeuplees.  Cette  loi  a'ssurait  des  moyens  d'exis- 
"  tence  non-seulement  a  ceux  qui  avaient  supporte  les  fati- 

(')  Dion-Cassius,  XXXVIH,  i. 

(2)  Lettres  d  Atticus,  I,  XTIII.  —  A  propos  d'une  loi  anterieure  on  lit  ce 
qui  suit :  "  Les  s6nateurs  qui  ont  discute°  la  presente  loi  seront  tenua,  dans  les 
dix  jours  qui  suivront  le  plebiscite,  de  jurer  son  maintien  devant  le  questeur, 
dans  la  tresorerie,  en  plein  jour  et  en  prenant  pour  temoins  Jupiter  et  les 
dieux  p6nates."      (Table  de  JBantia,  Klenze,  Philologische  Abhandlungen,  iv, 
16-24.) 

(3)  Dion-Cassius,  XXXVIH,  i. 


LIVEE  H,  CHAP.  V. CESAE  ET  BIBULUS,  CONSULS  (695).      361 

"  gues  de  la  guerre,  mais  encore  a  tous  les  autres  citoyens, 
"  sans  causer  de  depenses  a  1'^tat  ni  de  dommage  aux  grands-; 
"  au  contraire,  elle  donnait  a  plusieurs  des  honneurs  et  du 
"  pouvoir." 

Ainsi,  pendant  que  quelques  historiens  accusent  Cesar  de 
chercher  dans  la  populace  de  Rome  le  point  d'appui  de  ses 
desseins  ambitieux,  lui,  au  contraire,  provoque  une  mesure 
dont  1'effet  est  de  transporter  dans  les  campagnes  la  partie 
turbulente  des  habitants  de  la  capitale. 

Cesar  lut  done  son  projet  au  senat ;  puis,  appelant  les 
senateurs  par  leurs  noms,  les  uns  apres  les  autres,  il  de- 
manda  a  chacun  son  opinion,  se  declarant  pret  a  modifier 
la  loi  ou  a  la  retirer  meme,  si  elle  ne  leur  convenait  pas. 
Mais,  suivant  Dion-Cassius,  "  elle  etait  inattaquable,  et,  si 
"  on  ne  1'approuvait  pas,  on  n'osait  cependant  pas  la  com- 
"  battre ;  ce  qui  affligcait  le  plus  les  opposants,  c'est  qu'elle 
"  etait  redigee  de  manidre  a  ne  susciter  aucune  plainte  (l)." 
Aussi  se  borna-t-on  a  1'ajourner  a  plusieurs  reprises,  sous 
de  frivoles  pretextes.  Caton,  sans  y  faire  une  opposition 
directe,  alleguait  la  necessite  de  ne  rien  changer  a  la  con- 
stitution de  la  Republique  et  se  declarait  1'adversaire  de 
toute  espece  d'innovation  ;  mais,  le  moment  venu  de  se  pro- 
noncer,  il  renouvela  son  ancienne  tactique,  et  rendit  toute 
deliberation  impossible  en  parlant  la  journee  entiere,  ce  qui 
lui  avait  deja  reussi  pour  priver  Cesar  du  triomphe  (9). 
Celui-ci  perdit  patience,  et  fit  conduire  en  prison  1'orateur 
obstine ;  Caton  fut  suivi  d'un  grand  nombre  de  senateurs,  et 
M.  Petreius,  1'un  d'eux,  repondit  au  consul,  qui  lui  repro- 
chait  de  se  retirer  avant  que  la  seance  fdt  levee :  "  J'aime 
"  mieux  etre  en  prison  avec  Caton  qu'ici  avec  toi."  Regret- 
tant  neanmoins  ce  premier  mouvement  de  colere,  et  frappe 
de  la  demonstration  de  1'assemblee,  Cesar  rendit  aussitot  la 
liberte  a  Caton  ;  puis  il  congedia  le  senat  et  lui  adressa  ces 

(>)  Dion-Cassius,  XXXVIH,  n. 

(")  Ateius  Capiton,  Traite  sur  les  devoirs  du  senateur,  cit^  par  Aulu-Gclle, 
IV,  x.  —  Valfcre  Maxime,  H,  x,  §  7. 


362  HISTOIKE   DE  JULES   CESAE. 

paroles :  "  Je  vous  avals  faits  juges  et  arbitres  supremes  de 
"  cette  loi,  afin  que,  si  quelqu'une  de  ses  dispositions  vous 
"  deplaisait,  elle  ne  fut  pas  portee  devant  le  peuple ;  mais, 
"  puisque  vous  avez  refuse  la  deliberation  prealable,  le  peuple 
"  seul  decidera." 

Sa  tentative  de  conciliation  ayant  echoue  aupres  du  senat, 
il  la  renouvela  aupres  de  son  collegue,  et,  dans  1'assemblee 
des  tribus,  adjura  Bibulus  de  soutenir  sa  proposition.  De  son 
cote,  le  peuple  joignit  ses  instances  a  celles  de  Cesar,  mais 
le  consul,  inflexible,  se  contenta  de  dire:  "Vous  ne  1'ob- 
"  tiendrez  pas,  quand  meme  vous  le  voudiiez  tous,  et,  tant 
"  que  je  serai  consul,  je  ne  souffrirai  aucune  innovation  (1)." 

Alors  Cesar,  jugeant  d'autres  influences  necessaires,  fit 
appel  a  Pompee  et  a  Crassus.  Pompee  saisit  avec  bonheur 
cette  occasion  de  parler  au  peuple ;  il  dit  que  non-seulement 
il  approuvait  la  loi  agraire,  mais  que  les  senateurs  eux- 
memes  en  avaient  admis  autrefois  le  principe,  en  decretant, 
lors  de  son  retour  d'Espagne,  une  distribution  de  terres  a 
ses  soldats  et  a  ceux  de  Metellus ;  si  cette  mesure  avait  ete 
difleree,  c'etait  a  cause  de  la  penurie  du  tresor,  qui,  grace 
a  lui,  avait  cesse  maintenant ;  ensuite,  repondant  a  Cesar, 
qui  lui  demandait  s'il  appuierait  la  loi  dans  le  cas  ou  on  s'y 
opposerait  par  la  violence,  "  Si  quelqu'un  osait  tirer  le  glaive, 
"  s'ecria-t-il,  moi,  je  prendrais  m^rne  le  bouclier,"  voulant  dire 
par  la  qu'il  viendrait  sur  la  place  publique  arnie  copime  pour 
un  combat.  Cette  declaration  hardie  de  Pompee,  appuyee 
par  Crassus  et  par  Caepion  (2),  fit  taire  toutes  les  oppositions, 
excepte  celle  de  Bibulus,  qui,  avec  trois  tribuns  ses  partisans, 
reunit  le  senat  dans  sa  maison,  ou  1'on  resolut  qu'a  tout  prix 
il  fallait  repousser  ouvertement  la  loi  ('). 

Le  jour  des  cornices  fixe,  le  peuple  envahit  le  Forum  pen^ 
dant  la  nuit.  Bibulus  accounit  avec  ses  amis  au  temple  de 
Castor,  ou  son  collegue  haranguait  la  multitude  ^  il  essaya  en 
vain  de  parler,  fut  precipite  du  haut  des  degres  et  contraint 

(l)  Dion-Cassius,  XXXVIH,  IT. 

(a)  Su6tone,  Cesar,  xxi. 

(')  Appien,  Guerres  civiles,  II,  xi. 


LIVKE  H,  CHAP.  V. CESAE  ET  BIBULU8,  CONSULS  (695).       363 

de  s'enfuir,  apres  avoir  vu  briser  ses  faisceaux  et  blesser  deux 
tribuns.  Caton,  a  son  tour,  tenta  d'aborder  les  rostres ;  ex- 
pulse  par  la  force,  il  y  revint,  mais,  au  lieu  de  traiter  la  ques- 
tion, voyant  que  personne  ne  Pecoutait,  il  attaqua  Cesar  avec 
aigreur,  jusqu'a  ce  qu'on  1'arrachat  une  seconde  fois  de  la 
tribune.  Le  calme  retabli,  la  loi  fut  adoptee.  Le  lendemain, 
Bibulus  essaya  d'en  proposer  1'abrogation  au  senat.  Per- 
sonne ne  le  soutint,  tant  1'elan  populaire  avait  subjugue  les 
esprits  (')..  Des  ce  moment  il  prit  le  parti  de  se  renfermer 
chez  lui  pendant  toute  la  duree  du  consulat  de  Cesar.  Quand 
celui-ci  presentait  une  loi  nouvelle  les  jours  de  cornice,  il  se 
contentait  de  protester  et  de  lui  faire  dire  par  ses  licteurs 
qu'il  observait  le  ciel,  et  qu'ainsi  toute  deliberation  etait 
illegale  (*).  C'etait  avouer  hautement  le  but  politique  de 
cette  formalite. 

Cesar  ne  se  laissa  pas  arreter  par  ce  scrupule  religieux, 
qui,  d'ailleurs,  avait  perdu  de  son  autorite.  Lucrece,  a  cette 
epoque,  ecrivait  un  poeme  audacieux  centre  la  credulite  popu- 
laire, et  depuis  longtemps  1'observation  des  auspices  etait  re- 
gardee  comme  une  superstition  puerile  ;  deux  siecles  et  demi 
auparavant,  un  grand  capitaine  en  avait  donne  Tine  preuve 
eclatant-e.  Annibal,  refugie  aupres  du  roi  Prusias,  1'en- 
gageait  a  accepter  ses  plans  de  campagne  centre  les  Re- 
mains ;  le  roi  refusait  parce  que  les  auspices  n'avaient  point 
ete  favorables.  "  Eh  quoi !  s'ecria  alors  Annibal,  avez-vous 

(')  Dion-Cassius,  XXXYHI,  TI. 

(5)  Les  consuls,  les  prdteurs,  et  en  gdndral  tous  ceux  qui  presidaient  une 
assemblee  du  peuple,  ou  meme  qui  s'y  trouvaient  en  qualite  de  magistrats, 
avaient  un  droit  de  veto  fond6  sur  la  superstition  populaire.  Ce  droit  s'cxer^ait 
en  declarant  qu'un  phonomene  celeste  avait  6te  observe  par  eux,  et  qu'il  n'etait 
plus  permis  de  deliberer.  Jupiter  lanfant  la  foudre  ou  la  pluie,  on  ne  peut 
plus  traiter  des  affaires  avec  le  peuple:  tel  etait  le  texte  de  la  loi  religieuse  ou 
politique  rendue  en  697.  H  n'etait  pas  n6cessaire  qu'il  tonnat  ou  qu'il  plut 
en  effet ;  1'affirmation  d'un  magistrat  ayant  qualite  pour  observer  le  del  suffi- 
Bait.  (Ciceron,  Discours  pour  Sextius,  rv;  —  Discours  sur  les  provinces 
consulates,  xix.  —  Asconius,  In  Pison.  p.  9,  ed.  Orelli.  —  Orelli,  tables  de  son 
edition  de  Ciceron,  Vffl,  126,  Index  legum,  articles  Lois  jElia  et  Fufia.) 


364  HISTOIRE   DE   JULES   CESAK. 

"  plus  de  confiance  dans  un  mechant  foie  de  veau  que  dans 
"  1'experience  d'un  vieux  general  comme  moi  (')  ?  " 

Quoi  qu'il  en  soit,  1'obligation  de  ne  point  tenir  de  corni- 
ces lorsqu'un  magistral  observait  le  ciel  etait  une  loi,  et,  pour 
se  disculper  de  ne  1' avoir  pas  observee,  comme  pour  empecher 
que  ses  actes  ne  fussent  declares  nuls, .Cesar,  avant  de  sortir 
de  charge,  porta  la  question  au  senat,  et  fit  ainsi  legitimer  sa 
conduite. 

La  loi  adoptee  par  le  peuple,  chaque  senateur  fut  appele 
a  venir  en  jurer  1'observation.  Plusieurs  membres,  et,  entre 
autres,  Q.  Metellus  Celer,  M.  Caton  et  M.  Favonius  ('), 
avaient  declare  ne  vouloir  jamais  s'y  soumettre;  mais,  le 
jour  de  preter  serment  arrive,  les  protestations  s'evanouirent 
devant  la  crainte  de  la  peine  etablie  centre  les  abstentions, 
et,  excepte  Laterensis,  chacun  jura,  m6me  Caton  (3). 

Irrite  des  obstacles  qu'il  avait  rencontres,  et  stir  de  1'ap- 
probation  du  peuple,  Cesar  fit  comprendre,  par  une  nouvelle 
loi,  dans  la  distribution  du  domaine  public,  les  terres  de  la 
Campanie  et  de  Stella,  omises  d'abord  par  deference  pour  le 
senat  (4). 

(')  Valere  Maxime,  vn,  6. 
(a)  Plutarque,  Caton,  xxxvn. 

(3)  Dion-Cassius,  XXXVIII,  vn.     "  La  loi  campanienne  contient  une  dispo- 
sition qui  astrcint  les  candidats  a  jurer,  dans  1'assemblee  du  peuple,  qu'ils  ne 
proposeront  jamais  rien  de  contraire  a  la  legislation  julienne  sur  la  proprie' te. 
Tous  ont  jur6,  excepte  Laterensis,  qui  a  mieux  aime  se  desister  de  la  candida- 
ture au  tribunal  que  de  preter  le  serment,  et  on  lui  en  sait  un  gre  infini." 
(Ciceron,  Lettres  d  Atticus,  II,  xvni.) 

(4)  C'est  ce  qui  r6sulte  des  paroles  de  Dion-Cassius,  XXXVIII,  i.     Plusieurs 
6rudits  n'ont  pas  admis  1'existence  de  deux  lois  agraires ;  cependant  Ciceron, 
dans  sa  lettre  a  Atticus  (II,  TII),  ecrite  en  avril,  annonce  que  les  vingt  commis- 
eaires  sont  nommes.     Dans  cette  premiere  loi  (Lettres  familieres,  XIII,  iv),  il 
mentionne  Yager  de  Volaterra,  qui  n'6tait  certainement  pas  dans  la  Campanie. 
Dans  une  autre  lettre  du  commencement  de  mai  (Lettres  d  Atticus,  II,  xvi), 
il  parle  pour  la  premiere  fois  de  la  Campanie,  et  dit  que  Pompee  avait  npprouve 
la  premiere  loi  agraire.     Enfin  dans  celle  6crite  au  rnois  de  juin  (Lettres  d 
Atlicus,  II,  xvni),  il  parle  du  serment  pret6  aux  lois  agraires.     Su^tone  ( Cesar, 
xx),  Appien  ( Gfuerres  civiles,  II,  x),  font  mention  des  lois  agraires  juliennes, 
au   pluriel.      Tite-Live  (Epitome  du  livre  CIII)  parle  des  leges  agrarice  de 


LIVKE  H,  CHAP.  V. CESAB  ET  BIBULTI8,  CONSULS  (695).      365 

En  execution  de  la  loi,  les  veterans  de  Pompee  re9urent 
des  terres  a  Casilinum  en  Campanie  ('),  a  Minturnae,  Lanu- 
vium,  Volturnum,  Aufidena,  en  Samnium,  a  Bovianum, 
Clibes,  Ve'ies,  en  £trurie  (*) ;  vingt  mille  pores  de  famille 
ayant  plus  de  trois  enfants  furent  etablis  dans  la  Campanie, 
de  sorte  qu'environ  cent  mille  personnes  devinrent  culti- 
vateurs,  repeuplerent  d'hommes  libres  une  grande  partie  du 
territoire,  et  Rome  fut  delivree  d'une  populace  incommode 
et  avilie.  Capoue  devint  colonie  romaine :  c'etait  retablir 
1'ceuvre  democratique  de  Marius,  detruite  par  Sylla  (').  II 
parait  que  Vager  de  Leontinum,  en  Sicile,  fut  aussi  compris 
dans  la  loi  agraire  (*).  On  proceda  ensuite  a  la  nomination 
de  vingt  commissaires,  choisis  parmi  les  consulaires  les  plus 
recommaudables  (6).  De  ce  nombre  etaient  C.  Cosconius, 
Atius  Balbus,  mari  de  la  soeur  de  Cesar.  Clodius  ne  put 
obtenir  d'en  faire  partie  (°),  et  Ciceron,  apres  la  mort  de 
Cosconius,  refusa  de  le  remplacer  (T).  Dans  ses  lettres  a 
Atticus,  ce  dernier  blame  surtout  le  part-age  du  territoire  de 

Cesar,  et  Plutarque  ( Caton,  XXXYIII)  dit  positivement :  "  Enfl6  de  cette  vic- 
toire,  Cesar  proposa  une  nouvelle  loi  pour  partager  aux  citoyens  pauvres  et 
indigents  presque  toutes  les  terres  de  la  Campanie ; "  et  prece'demment,  au 
chapitre  xxxvi,  le  meme  auteur  avait  dit  de  Cesar,  qu'il  proposa  des  lois  pour 
distribuer  des  terres  aux  citoyens  pauvres.  Ainsi  il  y  cut  positivement  deux 
lois  rendues  it  quelques  mois  d'intervalle ;  et,  si  1'objet  de  la  seconde  etait  la 
distribution  de  Yager  companies,  la  premiere  avait  sans  doute  un  caractere  plus 
general.  —  Dion-Cassius,  apres  avoir  rapport^  la  proposition  de  la  premiere  loi 
agraire,  ou  la  Campanie  6tait  exceptee,  dit  egalement :  "  En  outre,  le  territoire 
de  la  Campanie  fut  donn6  a  ceux  qui  avaient  trois  enfants  ou  plus."  (XXXVIII, 
YII.) 

(')  Ciceron,  Deuxicme  PMlippique,  xv. 

(2)  Liber  coloniarum,  ed.  Lachmann,  p.  220,  235,  239,  259,  260.  —  Plu- 
sieurs  de  ces  colonies  ne  remontent  peut-etre  qu'a  la  dictature  de  Cesar. 

(3)  Suetone,  Cesar,  xx.  —  Velleius  Paterculus,  II,  XLIV.  —  Appien,  Ghterres 
civiles,  II,  x.     "Capua  muro  ducta  colonia  Julia  Felix,  jussu  imperatoria 
Csesaris  a  xx  viris  deducta."     (Liber  coloniarum,  I,  p.  231,  6d.  Lachmann.) 

(4)  Ciceron,  Deuxitme  Philippique,  xxxix. 

(6)  Dion-Cassius,  XXXVIII,  L  —Ciceron,  Lettres  d  Atticus,  U,  xix. 

(')  Ciceron,  Lettres  d  Atticus,  II,  vn. 

(')  Discours  sur  les  provinces  consulaires,  xrn. 


366  HISTOIRE   DE  JULES   CE8AE. 

Capoue,  comme  privant  la  Rcpublique  d'un  revenu  important, 
et  se  demande  ce  qui  restera  a  1'lCtat,  si  ce  n'est  le  vingtieine 
sur  Faflranchissement  des  esclaves,  puisqu'on  avait  deja 
abandonne  les  droits  de  peage  dans  toute  1'Italie ;  mais  on  a 
objecte  avec  raison  que,  d'un  autre  cote,  1'^tat  se  trouvait 
exonere  des  charges  enormes  imposees  par  la  necessite  de 
distribuer  du  ble  a  tous  les  pauvres  de  Rome. 

Cependant  le  partage  de  Yager  campanus  et  de  Yager  de 
Stella  eprouva  bien  des  retards ;  il  n'etait  pas  encore  ter- 
mine  en  703,  puisqu'a  cette  epoque  on  conseillait  a  Pompee 
de  presser  la  distribution  des  dernieres  terres,  afin  que  Cesar, 
a  son  retour  des  Gaules,  n'en  eut  pas  le  merite  (J). 

III.  Nous  avons  vu  que,  les  annees  precedentes,  Caton 
avait  fait  refuser  aux  fermiers  des  impots  de  1'Asie  la  dimi- 
nution du  prix  de  leur  bail.  Par  cette  mesure  se- 
iu>if  d^cfsar.  vere,  le  senat  s'etait  aliene  1'ordre  des  chevaliers, 
dont  la  reclamation  n'etait  pas  sans  fondement. 
En  effet,  le  fermage  des  revenus  de  1'Asie  avait  etc  onereux 
pendant  la  guerre  contre  Mithridate,  comme  on  peut  s'en  con- 
vaincre  par  le  discours  de  Ciceron  pour  la  loi  Manilia,  et  la 
remise  d'une  partie  des  sommes  dues  a  l'E"tat  n'etait  pas  sans 
quelque  apparence  de  justice.  Cesar,  devenu  consul,  s'em- 
pressa,  autant  par  equite  que  par  politique,  de  proposer  une 
loi  pour  decharger  les  publicains  du  tiers  des  sommes  dont 
ils  etaient  redevables  (").  II  s'adressa  d'abord  au  senat ;  mais, 
1'assemblee  ayant  refuse  d'en  deliberer,  il  se  vit  contraint 
de  soumettre  la  question  au  peuple  (s),  qui  adopta  son 
opinion.  Cette  liberalite,  bien  au  dela  de  leurs  esperances, 
les  remplit  de  joie  et  les  rendit  favorables  a  celui  qui  se  mon- 
trait  si  genereux ;  il  leur  recommanda  cependant  publique- 
ment  d'etre  plus  prudents  a  1'avenir,  et  de  ne  point  encherir 

(')  Ciceron,  Lettres  familieres,  VIII,  x. 

(2)  Appien,  Guerres  civiles,  II,  xin.  —  Scholiaste  de  Bobbio,  Sur  le  dis- 
cours de  Ciceron  pour  Plancus,  p.  261,  6d.  Orelli. 
(')  Cic6ron,  Discours  pour  Plancus,  XIT. 


LIVEE  n,  CHAP.  V. CESAR  ET  BIBULTJS,  CONSULS  (695).      367 

d'une  maniere  inconsideree  lors  de  1'adjudication  des  ini- 
p6ts  ('). 

La  loi  agraire  et  la  loi  sur  les  redevances  avaient  donn6 
satisfaction  aux  interets  des  proletaires,  des  veterans  et  des 
chevaliers  ;  il  n'etait  pas  moins  important  de  faire  droit 
aux  justes  reclamations  de  Pompee.  Aussi  Cesar  obtint-il 
du  peuple  la  sanction  de  tous  les  actes  du  vainqueur  de 
Mithridate  (7).  Lucullus  avait  ete  jusqu'alors  un  des  plus 
ardents  adversaires  de  cette  mesure.  II  ne  pouvait  oublier  la 
gloire  dont  1'avait  frustre  Pompee ;  mais  la  crainte  d'une 
poursuite  en  concussion  fut  telle,  qu'il  tomba  aux  genoux  de 
Cesar  et  abjura  toute  opposition  (3). 

L'activite  du  consul  ne  se  bornait  pas  aux  reformes  inte- 
rieures,  elle  s'etendait  encore  aux  questions  soulevees  a 
1'etrangen  La  situation  de  Pl^gypte  etait  precaire :  le  roi 
Ptolemee  Aulete,  tils  naturel  de  Ptolemee  Lathyre,  craignait 
qu'en  vertu  du  testament  suppose  de  Ptolemee  Alexandre 
ou  Alexas,  a  la  chute  duquel  il  avait  contribue,  son 
royaume  ne  fut  incorpore  a  1'empire  romain  (4).  Aulete, 
scntant  son  autorite  ebranlee  dans  Alexandrie,  avait  recher- 
che 1'appui  de  Pompee  pendant  la  guerre  de  Judee,  et  lui 
avait  envoye  des  presents  et  des  sommes  considerables 
pour  1'engager  a  soutenir  sa  cause  aupres  du  senat  (5).  Pouj- 
pee  s'etait  porte  son  defenseur,  et  Cesar,  soit  par  politique, 
soit  pour  etre  agreable  a  son  gendre,  fit  declarer  Ptolemee 

(1)  Ciceron,  Lettres  d  Attlcus,  II,  i.  —  Suctone,  Cesar,  xx. 

(2)  Su6tone,  Cesar,  xx.  —  Dion-Cassius,  XXXVIII,  vn.  —  Appien,  II,  xin. 

(3)  Su6tone,  Cesar,  xx. 

(4)  Ciceron,  Deuxieme  discours  contre  la  loi  agraire,  XTI.  —  Scholiaste  de 
Bobbio,  Sur  le  discours  de  Ciceron  "  In  rege  Alexandrine,"  p.  350,  ed.  Orelli. 
Ce  Ptolemee  Alexas  ou  Alexandre  parait  avoir  e"t6  un  batard  d' Alexandre  Ier, 
frerc  cadet  de  Ptolemee  Lathyre,  qui  est  appe!6  aussi  Soter  II ;  dans  ce  cas,  il 
aurait  etc,  par  naissance  illegitime,  cousin  de  Ptolemee  Aulete.     II  avait  suc- 
cede  a  Alexandre  II,  fils  legitime  d'Alexandre  I",  qui  epousa  sa  belle-mere 
Berenice,  unique  fille  legitime  de  Soter  II. 

(')  Ciceron,  Lettres  d  Atticus,  II,  xvi. — Le  roi  d'Egypte  donna  prSs  de 
6,000  talents  (35  millions  de  franes)  a  C6sar  et  a  Pompee.  (Sudtoiie,  Cesar, 
LIT.) 


368  HISTOIRE   DE   JULES   CESAR. 

Aulete  ami  et  allie  de  Rome  (').  Sur  sa  demande,  la  meme 
faveur  fut  accordee  a  Arioviste,  roi~des  Germain s,  qui,  apres 
avoir  fait  la  guerre  aux  £duens,  s'etait  retire  de  leur  pays 
sur  1'invitation  du  senat,  et  avait  manifesto  le  desir  d'une 
alliance  avec  Rome.  II  y  avait  tout  interet  pour  la  Repu- 
blique  a  menager  les  Germains  et  a  les  releguer  de  1'autre 
cote  du  Rhin,  quelles  que  fussent  d'ailleurs  les  previsions  du 
consul  sur  son  futur  commandement  des  Gaules  (").  II  ac- 
corda  ensuite  des  privileges  a  certains  municipes  et  contenta 
bien  des  ambitions,  "  car,  dit  Suetone,  il  donnait  tout  ce  qu'on 
"  lui  demandait ;  personne  n'osait  s'opposer  a  lui,  et,  si  quel- 
"  qu'un  1'essayait,  il  savait  bien  1'intimider  (')." 

Une  des  premieres  preoccupations  du  consul  devait  etre 
la  nomination  de  tribune  devoues,  puisque  c'etaient  eux 
generalement  qui  proposaient  les  lois  a  1'acceptation  du 
peuple. 

Clodius,  a  cause  de  sa  popularite,  etait  un  des  candidate 
qui  pouvaient  lui  etre  le  plus  utiles ;  mais  sa  qualite  de  pa- 
tricien  1'obligeait,  pour  etre  elu,  a  passer  par  adoption  dans 
une  famille  plebeienne,  et  il  ne  le  pouvait  qu'en  vertu  d'une 
loi.  Cesar  hesitait  a  la  faire  voter,  car  si,  d'une  part,  il  me- 
nageait  Clodius,  de  1'autre,  il  connaissait  ses  projets  de  ven- 
geance contre  Ciceron,  et  ne  voulait  pas  lui  donner  une  auto- 
rite  dont  il  pouvait  abuser.  Mais  lorsque,  vers  le  mois  de 
mars,  dans  le  proces  de  C.  Antonius,  accuse  pour  sa  conduite 
deshonorante  en  Macedoine,  Ciceron,  dcfenseur  de  son  ancien 
collogue,  se  permit  d'attaquer  violemment  les  depositaires  du 
pouvoir,  le  meme  jour  Clodius  fut  admis  dans  les  rangs  des 
ploboiens  (4),  et  bientot  apres  designo,  avec  Vatinius,  pour  le 

(J)  Su6tone,  Cesar,  LIT.  — Dion-Cassius,  XXXIX,  XH.  —  Ce  que  dit  Cesar, 
Guerre  d'Alexandric,  xxxin,  et  Guerre  civile,  III,  CTII,  montre  1'amitie  que 
Ptol6m6e  Aulete  t6moignait  aux  Remains. 

(2)  Cesar,  Guerre  des  Gaules,  I,  XXXT  —  Tlutarque,  Cesar,  xxi.  —  Dion- 
Cassius,  XXXVIII,  XXXIT. 

(8)  Suetone,  Cesar,  xx. 

(4)  Plutarque,  Colon,  XXXTIII.  —  "  Ce  fut  vera  la  sixieme  heure  que,  plai- 
dant  devant  un  tribunal  pour  C.  Antonius,  mon  collegue,  je  me  plaiguis  de 


LIVEE  H,  CHAP.  V. CESAE  ET  BEBTJLU8,  CONSULS  (695).       369 

tribunat  (J).  II  existait  un  troisieme  tribun,  dont  le  nom  est 
inconnu,  mais  dont  le  devouement  etait  egalement  acquis  au 
consul  (*). 

Ainsi  Cesar,  de  1'aveu  me'me  de  Ciceron,  etait  deja  a  lui 
seul  plus  fort  que  la  Republique  (3).  II  etait  1'espoir  des  uns, 
Peffroi  des  autres ;  pour  tous,  irrevocablement  le  maitre. 
L'abstention  de  Bibulus  n'avait  fait  qu'augmenter  son  pou- 
voir  (*).  Aussi  disait-on  a  Rome,  en  plaisantant,  qu'on  ne 
connaissait  que  le  consulat  de  Julius  et  de  Caius  Cesar,  fai- 
sant  ainsi  d'un  seul  nom  deux  personnages,  et  1'on  colportait 
les  vers  suivants : 


Non  Bibulo  quidquam  nuper,  sed  Csesare  factum  est : 
Nam  Bibulo  fieri  consule  nil  memini  (5). 

Et  comme  la  faveur  populaire,  lorsqu'elle  s'attache  a  un 
homme  en  evidence,  voit  du  merveilleux  dans  tout  ce  qui  se 
rapporte  a  sa  personne,  la  foule  tirait  un  augure  favorable  de 
1'existence  d'un  cheval  extraordinaire  ne  dans  ses  ecuries. 
Ses  sabots  etaient  fourchus  et  presentaient  la  forme  de  doigts. 
Cesar  seul  avait  pu  dompter  cet  etrange  animal,  dont  la  do- 
cilite,  disait-on,  lui  presageait  1'empire  du  monde  ("). 

qmelques  abus  qui  regnaient  dans  la  Republique  et  qui  me  paraissaient  n'Stre 
point  etrangers  a  la  cause  de  mon  malheureux  client  Des  malveillants  rappor- 
terent  h,  quelques  hommes  de  grande  consideration  mes  paroles  autrement 
qu'elles  n'avaient  ete  dites,  et,  le  meme  jour,  a  la  neuvieme  heure,  Tadoption  de 
Clodius  fut  votee."  (Ciceron,  Discours  pour  sa  maison,  zvi.) 

(')  Appien,  Guerra  civile*,  II,  XIT.  —  Dion-Cassius,  XXXYHT,  xn.— 
Plutarque,  Pompee,  L  ;  —  Ciceron,  xxxix. 

(')  Ciceron,  Pour  Sezliiis,  1.  c. 

(s)  Ciceron,  en  parlant  a  Atticus  du  premier  consulat  de  Cesar,  dit :  "  Tout 
faible  qu'il  etait  alo."S,  Cesar  6tait  plus  fort  que  toute  la  Republique."  (Lettres 
d  Atticus,  YII,  ix.) 

(4)' "  Bibulus  croyait  rendre  Cesar  suspect,  il  le  rendit  plus  puissant." 
(Velleius  Paterculus,  II,  XLIV.) 

(6)  Suetone,  Cesar,  xx. 

(6)  Cesar  montait  un  cheval  remarquable,  dont  les  pieds  Etaient  presque  de 
forme  humaine,  le  sabot  dtant  fendu  de  maniere  a  presenter  1'apparence  de 
doigts.  II  avait  eleve  avec  un  grand  soin  ce  cheval,  ne  dans  sa  maison ;  car  les 
24 


370  HISTOIRE   DE   JULES   CESAB. 

Pendant  son  premier  consulat,  Cesar  promulgua  un  grand 
nombre  de  lois,  dont  la  plupart  ne  sont  pas  arrivees  jusqu'a 
nous.  Cependant  il  nous  est  reste  des  fragments  precieux 
des  plus  importantes,  entre  autres,  les  modifications  aux  pre- 
rogatives sacerdotales.  Le  tribun  Labienus,  nous  1'avons 
deja  vu,  pour  faire  parvenir  Cesar  a  la  dignite  de  grand 
pontife,  avait  rendu  a  dix-sept  tribus  tiroes  au  sort  le  droit 
d'election.  Quoique  cette  loi  semblat  autoriser  les  absents 
a  briguer  le  sacerdoce,  le  peuple  et  les  pontifes  contestaient 
ce  droit  a  ceux  qui  ne  venaient  pas  solliciter  la  dignite  en 
personne.  De  la  des  altercations  et  des  troubles  continuels. 
Pour  y  remedier,  Cesar,  tout  en  confirmant  1'acte  de  Labie- 
nus, fit  declarer  admissibles  comme  candidats  au  sacerdoce, 
non-seulement  les  postulants  presents,  mais  encore  tous  les 
absents  ayant  un  titre  quelconque  a  cet  honneur  ('). 

II  se  preoccupa  ensuite  des  provinces,  dont  le  sort  avait 
toujours  excite  sa  sympMhie.  La  loi  destinee  a  reformer  les 
vices  de  1'administration  (I)e  provinciis  ordinances)  n'a  pas 
de  date  certaine;  elle  porte  le  meme  titre  que  celle  de  Sylla 
et  s'en  rapproche  beaucoup.  Ses  prescriptions  garantissaient 
les  habitants  centre  la  violence,  1'arbitraire,  la  corruption 
des  proconsuls  et  des  propreteurs,  et  fixaient  les  allocations 
auxquelles  ceux-ci  avaient  droit  (*).  Elle  affranchissait  de  la 
dependance  des  gouverneurs  les  32tats  libres,  liberce  civitates, 
et  les  autorisait  a  se  regir  par  leurs  propres  lois  et  leurs  pro- 
pres  magistrats  (').  Aussi  Ciceron  considerait-il  cette  mesure 

aruspices  avaient  promis  1'empire  dc  la  terre  a  son  maitre.  Cdsar  fut  le 
premier  qui  le  dompta ;  jusque-la  1'animal  n'avait  souffert  aucun  cavalier.  Dans 
la  suite,  il  lui  6rigea  une  statue  devant  le  temple  de  Venus  Genitrix.  (Suetone, 
Cesar,  LXI.) 

(')  "  Je  pense  tout  a  fait  que  les  titres  des  candidats  absents  aux  sacerdoces 
peuvent  etre  examines  par  les  cornices,  car  cela  a  deja  eu  lieu  precedemment. 
C.  Marius,  etant  en  Cappadoce,  fut  fait  augure  d'apres  la  loi  Domitia,  et 
aucune  autre  loi  n'a  interdit  d'en  user  ainsi  plus  tard ;  car  dans  la  loi  Julia,  la 
derniere  sur  les  sacerdoces,  il  est  dit :  "  Celui  qui  demande  ou  celui  dont  les 
"  titres  sont  examines."  (Cic6ron,  Lettres  d  Brutus,  I,  v.) 

(*)  Ciceron,  Discours  contre  Pison,  XXXTII. 

(*)  Ciceron,  Dwcourt  sur  les  provinces  consulates,  iv  ;  —  Discours  contre 
Pison,  xvi. 


LIVEE  H,  CHAP.  V. CESAE  ET  BIBULUS,  CONSULS  (695).      371 

comme  ayant  garanti  la  liberte  des  provinces  (J),  car,  dans 
eon  discours  centre  Pison,  il  lui  reproche  de  1'avoir  violee  en 
reunissant  des  peuples  libres  a  son  gouvernement  de  Mace- 
doine  (*).  Enfin,  une  disposition  particuliere  reglait  la  comp- 
tabilite  et  les  depenses  de  1'administration,  en  exigeant  qu'au 
sortir  de  charge  les  gouverneurs  livrassent,  au  bout  de  trente 
jours,  un  compte  rendu  justificatif  de  leur  gestion  et  de  leurs 
depenses,  dont  trois  exemplaires  devaient  etre  deposes,  1'un  a 
Ycerarhim,  a  Rome,  et  les  autres  dans  les  deux  villes  prin- 
cipales  de  la  province  (').  Les  propreteurs  devaient  rester 
un  an  et  les  proconsuls  deux  ans  a  la  tete  de  leur  gou- 
vernement (4). 

Les  generaux  soumettaient  les  pays  administres  par  eux 
a  deux  lourde^  charges :  ils  exigeaient,  sous  le  pretexte  du 
triomphe,  des  couronnes  d'or  d'un  prix  considerable  (aurum 
coronarium} ,  et  faisaient  supporter  aux  pays  qu'ils  traver- 

(')  Cic6ron,  Discours  contre  Pison,  xvi  ;  —  litres  d  Atticus,  V,  x,  xvi, 
xxi ; — Premiere  Philippique,  vni. 

(7)  "  Tu  as  obtenu  (s'adressant  a  Pison)  une  province  consulaire  sans  autres 
limites  que  celles  de  ta  cupidite,  au  mepris  de  la  loi  de  ton  gendre.  En  effet, 
par  une  loi  de  Cesar,  aussi  equitable  que  salutaire,  les  peuples  libres  jouissaient 
d'une  liberte  pleine  et  entiere."  (Ciceron,  Discours  contre  Pison,  xvi.) 

(*)  Ciceron,  Discours  contre  Pison,  xxv ;  —  Lettres  familieres,  II,  xvn  ; 
—  Lettres  d  Atticus,  VI,  TU.  —  "  J'ajouterai  que,  si  le  droit  ancien  et  1'an- 
tique  usage  subsistaient  encore,  je  n'aurais  remis  les  comptes  qu'apres  en  avoir 
confere  et  les  avoir  arretes  de  bon  accord  et  avec  les  precedes  que  comportent 
nos  relations  intimes.  Ce  que  j'eusse  fait  a  Rome  suivant  1'ancien  mode,  j'ai  du, 
sous  le  regime  de  la  loi  Julia,  le  faire  en  province :  y  deposer  mes  comptes  et 
reporter  seulement  au  tresor  les  copies  conformes. . .  II  fallait  bien  executer  les 
prescriptions  de  la  loi.  On  a  depose  dans  deux  villes  les  comptes  dument  arretes 
et  collationnes,  et  j'ai  choisi,  aux  termes  de  la  loi,  les  deux  plus  considerables, 
Laodicee  et  Apamee. . .  J'arrive  a  1'article  des  gratifications.  Sachez  que  je 
n'y  ai  compris  que  les  tribuns  militaires,  les  prefets  et  les  officiers  de  ma  maison 
(contubernales).  J'ai  meme  commis  une  erreur.  Je  croyais  avoir  toute  latitude 
quant  au  temps.  Depuis  j'ai  su  que  la  proposition  devait  en  etre  regulierement 
faite  dans  les  trente  jours  de  la  reddition  des  comptes. . .  Heureusement  que  les 
choses  sont  dans  leur  entier,  en  ce  qui  concerne  les  centurions  et  les  contuber- 
nales des  tribuns  militaires,  car  la  loi  est  muette  a  1'egard  de  ces  derniers." 
(Ciceron,  Lettres  familieres,  V,  xx.) 

(4)  Dion-Cassius,  XLIII,  xxv. 


372  HISTOIKE   DE  JULES   CESAK. 

saient  leurs  depenses  et  celles  de  leur  suite.  Cesar  remedia 
a  ces  abus  en  defendant  aux  proconsuls  d'exiger  la  contri- 
bution coronaire  avant  que  le  triomphe  eut  ete  decide  (*),  et 
en  soumettant  aux  regies  les  plus  severes  les  prestations  en 
nature  qu'on  devait  fournir  (3).  On  peut  juger  combien  ces 
prescriptions  etaient  necessaires  par  ce  fait  que  Ciceron,  dont 
1'administration  passait  avec  raison  pour  integre,  avoue  avoir 
retire,  huit  ans  apres  la  loi  Julienne,  de  fortes  sommes  de  son 
gouvernemeut  de  Cilicie  (*). 

La  meme  loi  defendait  a  tout  gouverneur,  sans  la  permis- 
sion du  senat  et  du  peuple,  de  sortir  de  sa  province,  ou  d'en 
faire  sortir  ses  troupes,  de  s'immiscer  dans  les  affaires  d'un 
Etat  voisin  (4)  ou  d'exiger  de  1'argent  des  provinciaux  (B). 

Elle  attenuait  egalernent  les  abus  des  legations  libres  (De 
liberis  legationibus).  On  appelait  ainsi  les  missions  domiees 
aux  senateurs  qui,  se  rendant  dans  les  provinces  pour  leurs 
propres  affaires,  se  faisaient  revetir  abusivement  du  titre  de 
legats  du  peuple  romain  pour  etre  defrayes  de  toute  depense 
et  de  tous  frais  de  transport.  Ces  missions,  d'une  duree  in- 
definie,  etaient  1'objet  de  reclamations  incessantes  (6).  Cice- 


(J)  "  Jc  ne  parle  pas  de  1'or  coronaire  qui  t'a  si  longtemps  mis  a  la  torture, 
dans  ton  incertitude  si  tu  devais  le  demander  ou  non.  En  effct,  la  loi  de  ton 
gendre  deTendait  de  le  donner  ou  de  1'accepter,  a  moins  que  le  triomphe  n'eut 
ete  accorde."  (Ciceron,  Discours  contre  Pison,  xxxvu.) 

(2)  Ciceron,   Discours  contre  Pison,  xxxvu ;  —  Lettrcs  d  Atticus,  V,   X 
et  xvi. 

(3)  "  Faites  attention,  s'il  vous  plait,  que  j'ai  depose  a  Ephese,  entre  les 
mains  des  publicains,  une  somme  qui  m'appartient  tres-legitimement,  22  mil- 
lions de  sesterces,  et  que  Pompee  a  fait  main  basse  sur  le  tout.     J'cn  ai  pris 
mon- parti  bien  ou  mal,  n'importe."     (Ciceron,  Lettres  familieres,  V,  xx.) 

(4)  Ciceron,  Discours  contre  Pison,  xxi. 

(6)  Cicdron,  Discours  sur  les  provinces  consulaires,  u,  in,  IT. 

(6)  "  Y  a-t-il  rien  de  plus  honteux  qu'un  senateur,  depute  sans  le  moindre 
mandat  de  la  Republique  ?  C'est  cette  espece  de  deputation  que  j'aurais  abolie 
pendant  mon  consulat,  meme  dc  1'avis  du  senat,  quelque  avantageuse  qu'elle 
lui  parut,  sans  1'opposition  irreflechie  d'un  tribun.  J'en  ai  du  moins  fait 
diminuer  la  duree ;  elle  n'avait  point  de  termes,  je  la  r6duisis  a  une  annee." 
(Ciceron,  Des  lots,  III,  Tin.) 


LIVKE  H,  CHAP.  V. CESAK  ET  BIBULUS,  CONSULS  (695).       373 

ron  les  avait  limitees  a  un  an ;  Cesar  fixa  un  terme  encore 
plus  court,  mais  qui  est  ignore  (*). 

Comine  complement  des  mesures  precedentes  il  provoqua 
une  loi  (De  pecuniis  repetundis)  dont  les  dispositions  ont 
souvent  ete  confondues  avec  celles  de  la  loi  De  provinciis 
ordinandis.  Ciceron  en  vante  la  perfection  et  la  justice  (*). 
Elle  contenait  un  grand  nombre  d' articles :  il  est  question, 
dans  une  lettre  de  Coelius,  du  ci'  chapitre  de  la  loi  (*).  Elle 
etait  destinee  a  preVenir  tous  les  cas  de  concussion,  tant  a 
Rome  que  hors  de  1'Italie.  Les  personnes  lesees  pouvaient 
reclamer  juridiquement  la  restitution  des  sommes  injuste- 
ment  per9ues.  Quoique  les  dispositions  principales  fussent 
empruntees  a  la  loi  de  Sylla,  la  penalite  en  etait  plus  severe 
et  la  procedure  plus  expeditive  ;  ainsi,  comme  les  riches 
parvenaient,  en  s'exilant  avant  le  jugement,  a  se  soustraire 
a  la  peine,  il  fut  etabli  qu'alors  leurs  biens  seraient  confis- 
ques  en  partie  ou  en  totalite,  suivant  la  nature  du  crime  (4). 
Si  la  fortune  du  coupable  ne  suffisait  pas  au  pavement  des 
restitutions,  tous  ceux  qui  avaient  profite  de  la  prevarica- 
tion etaient  recherches  et  condamnes  solidairement  (6).  En- 
fin  la  corruption  etait  atteinte  sous  toutes  ses  formes  ("),  et  la 

(J)  "  D'ailleurs,  je  crois  que  la  loi  Julia  a  Iimit6  la  dur6e  des  legations  libres 
et  qu'il  est  difficile  de  les  renouveler  (nee  facile  addi  potesf)."  (Ciceron,  Lettres 
d  Atticus,  XV,  xi.  —  Orelli,  Index  leyum,  p.  192.) 

(2)  Ciceron,  Discours  pour  Sextius,  LXIV.  —  "  La  Iibert6  ravie  a  des  peuples 
et  a  des  particuliers  a  qui  elle  avait  et6  accordee  et  dont  les  droits  avaient  6te, 
en  vertu  de  la  loi  Julia,  si  fonnellement  garantis  centre  toutes  les  entreprises 
contraires."  (Ciceron,  Discours  contre  fison,  xxxvn,  xvi.J 

(')  Ciceron,  Lettres  familieres,  VIII,  vm.  Plusieurs  de  ces  chapitres  ont 
6te  conserves  dans  le  Digestc,  liv.  XL VIII,  tit.  xi.  —  On  regarde  generalement 
comme  tires  de  la  meme  loi  des  fragments  consignes  sur  une  table  d'airain  du 
musee  de  Florence,  fragments  qui  ont  ete  publics  par  Maffei  (Museum  Vero- 
nense,  p.  CCCLXV,  n°  4),  et  commentes  par  le  celebre  Marini,  dans  son  ouvrage 
sur  les  monuments  des  freres  arvales,  t.  Ier,  p.  39,  40,  note  44. 

(*)  Suetone,  Cesar,  xui. 

(5)  Ciceron,  Discours  pour  JRabirius  Postumus,  iv,  v. 

(6)  Fragments  de  la  loi  Julia  De  repetundis  conserve's  dans  le  Diffeste, 
XLVIII,  tit.  xi : 

La  loi  est  dirigee  contre  ccux  qui,  revetus  d'une  magistrature,  d'une  16gation 


374  HISTOIRE   DE  JULES   CESAK. 

loi  allait  meme  jusqu'a  veiller  sur  la  moralite  des  transactions. 
Un  article  particulier  est  a  remarquer :  c'est  celui  qui  defen- 
dait  d'accepter  comnie  terinine  un  ouvrage  qui  ne  1'etait  pas. 
Cesar  avait  sans  doute  en  vue  1'action  qu'il  avait  inutilement 
intentee  contre  Catulus  pour  le  non-achevement  du  temple  de 
Jupiter  Capitolin. 

On  peut  encore  enregistrer  comme  lois  de  Cesar  la  plu- 
part  de  celles  que  presenterent  sous  son  inspiration,  soit  le 
tribun  P.  Vatinius,  soit  le  preteur  Q.  Fufius  Calenus  ('). 

Une  loi  du  premier  autorisait  danj  les  proces  1'accusateur 

ou  d'un  pouvoir  quelconque,  ou  faisant  partie  de  la  suite  de  ces  fonctionnaires, 
re9oivent  de  1'argcnt. 

Us  peuvcnt  accepter  de  1'argent  md6finiinent  de  la  part  de  Icurs  cousins,  de 
leurs  parents  plus  proches  encore,  ou  de  leurs  femmes. 

Sont  frappes  par  la  loi  ceux  qui  auraient  re§u  de  1'argent :  Pour  dire  leur 
avis  dans  le  senat  ou  dans  un  conseil  public ;  —  pour  faire  leur  devoir  ou  pour 
s'en  ^carter  ;  —  pour  renoncer  a  un  mandat  public  ou  pour  1'outre-passer ;  — 
pour  prononcer  un  jugement,  soit  dans  une  affaire  criminelle,  soit  dans  une 
question  d'argent,  ou  pour  ne  pas  le  prononcer;  —  pour  condamner  ou 
absoudre ;  —  pour  adjuger  ou  taxer  un  objet  en  litige  ;  —  pour  donner  un  juge 
ou  arbitre,  le  changer,  lui  ordonner  de  juger,  ou  pour  ne  pas  le  donner,  ni  le 
changer,  ou  pour  1'empecher  de  juger ;  —  pour  faire  emprisonner  un  homme, 
le  naettre  aux  fers,  ou  le  dclivrer  de  ses  chaines ;  —  pour  accuser  ou  ne  pas 
accuser ;  —  pour  produire  un  temoignage  ou  pour  le  supprimer ;  —  poun  recon- 
naitre  comme  re9u  un  ouvrage  public  qui  n'est  pas  acheve ;  —  pour  accepter  du 
ble  public  sans  s'etre  assure  de  sa  bonne  qualite1;  —  pour  se  charger  de 
1'entretien  des  edifices  publics  sans  que  leur  bon  etat  ait  ete  constate ;  —  pour 
enroler  un  soldat  ou  pour  le  congedier. 

Tout  ce  qui  a  6te  donne  au  proconsul  ou  au  pr6teur  contre  la  presente  loi 
ne  peut  s'acquerir  par  usucapion. 

Sont  nulles  les  ventes  et  locations  faiies,  pour  un  prix  bas  ou  61ev6,  en  vue 
deJ'usucapion  par  un  tiers. 

Les  magistrats  doivent  s'abstenir  de  toute  avarice  et  ne  recevoir  en  don  que 
cent  pieces  d'or  par  an. 

L' action  est  donn6e  m&me  contre  les  he'd  tiers  de  1'accuse,  mais  seulement 
dans  1'annee  apres  sa  mort. 

Celui  qui  est  frappe  par  cette  loi  ne  peut  plus  etre  ni  juge,  ni  accusateur,  ni 
t6moin. 

Les  peines  prononce'es  sont  1'exil,  la  deportation  dans  une  lie  ou  la  peine 
capitale,  selon  la  gravite*  du  de"lit. 

(')  Dion-Cassius,  XXXVIII,  vin. 


LIVKE  H,  CHAP.  T. CESAR  ET  BIBULUS,  CONSULS  (695).       375 

comme  1'accuse  &  rejeter,  une  fois  seulement,  la  totalite  des 
juges;  jusque-la  ils  n'avaient  pu  en  recuser  qu'un  certain 
nombre  (').  C'etait  donner  &  tous  la  merae  garantie  que 
Sylla  avait  reservee  exclusivement  aux  senateurs,  puisque, 
pour  les  chevaliers  et  les  plebeiens,  il  avait  limite  la  recusa- 
tion  a  trois  juges  (*). 

Vatinius  fit  aussi  conferer  a  cinq  mille  colons  etablis  a 
Come  {novum  Comum)  le  droit  de  cite  romaine.  Cette  me- 
sure  (3)  flattait  1'orgueil  de  Pompee,  dont  le  pere,  Pompee 
Strabon,  avait  reedifie  la  ville  de  Come,  et  elle  offrait  a  tous 
les  Transpadans  la  perspective  d'obtenir  la  qualite  de  ci- 
toyens  remains,  que  Cesar  leur  accorda  plus  tard  (*). 

Un  autre  partisan  devoue  du  consul,  le  preteur  Q.  Fufius 
Calenus  (*),  proposa  une  loi  qui,  dans  les  deliberations  judi- 
ciaires,  faisait  peser  la  responsabilite  sur  chacun  des  trois 
ordres  dont  se  composait  le  tribunal:  les  senateurs,  les 
chevaliers  et  les  tribuns  du  tresor.  Au  lieu  d'emettre  un 
avis  collectif,  ils  furent  appeles  a  exprimer  leur  opinion  sepa- 
rement.  Dion-Cassius  explique  la  loi  en  ces  tennes :  "  Voy- 
"  ant  que  dans  les  proces  tous  les  votes  etaient  confondus  et 
"  que  chaque  ordre  s'attribuait  les  bonnes  resolutions  et  reje- 
"  tait  les  mauvaises  sur  les  autres,  Calenus  fit  rendre  une  loi 
"  pour  que  les  differents  ordres  votassent  separement,  afin  de 
"  connaitre  ainsi,  non  1' opinion  des  individus,  puisque  le  vote 
"  etait  secret,  mais  celle  de  chaque  ordre  (')." 

Toutes  les  lois  de  Cesar  porterent  le  nom  de  lois  Julien- 

(J)  De  alternvi  consiliis  rejiciendis.  (Cic6ron,  Contre  Vatinius,  xi,  et  le 
scholiaste  de  Bobbio,  edit.  Orelli,  p.  321  et  323.) 

(")  "  Les  citoyens  qui,  n'etant  pas  de  votre  ordre,  ne  peuvent,  gr^ce  aux  lois 
Corneliennes,  recuser  plus  de  trois  juges."  (Ciceron,  Deuxieme  action  contre 
Verres,  II8  discours,  xxxi.) 

(3)  Suetone,  Cesar,  XXTIII. 

(4)  Ciceron,  Leiires  familieres,  XIII,  xxxr.  —  "Pompeius  Strabon,  pere  du 
grand  Pompee,  repeupla  Come.     Quelque  temps  apres,  Scipion  y  6tablit  trois 
mille  habitants,  et  enfin  le  divin  Cesar  y  envoya  cinq  mille  colons,  dont  les  plua 
distingues  etaient  cinq  cents  Grecs."     (Strabon,  cxix.) 

(5)  Ciceron,  Lettres  d  Atticus,  H,  XTIII.  —  Dion-Cassius,  XXXVffl,  vni. 

(6)  Dion-Cassius,  XXXVIII,  vni.  —  Orelli,  Index  legum,  178. 


376  HISTOIKE   DE   JULES   CE8AE. 

nes ;  elles  furent  sanctionnees  par  le  senat  et  adoptees  sans 
opposition  (*),  et  Caton  iui-me'me  ne  les  combattit  pas;  mais, 
lorsque,  devenu  preteur,  il  se  vit  oblige  de  les  appliquer,  il 
eut  la  petitesse  d'esprit  de  ne  pas  vouloir  les  designer  par 
leur  nom  ('). 

On  peut  se  convaincre  par  les  faits  precedents  que,  pen- 
dant son  premier  consulat,  un  mobile  unique  animait  Cesar, 
1'interet  public.  Sa  pensee  dominante  etait  de  porter  remede 
aux  maux  qui  affligeaient  le  pays.  Ses  actes,  que  plusieurs 
historiens  ont  incrimine's  comme  subversifs  et  inspires  par 
une  ambition  demesuree,  n'etaient,  a  les  examiner  attenti- 
vement,  que  le  resultat  d'une  sage  politique  et  1'execution 
d'un  programme  bien  connu,  proclame  autrefois  par  les 
Gracques  et  recemment  par  Pompee  lui-meme.  Comme  les 
Gracques,  Cesar  avait  voulu  la  distribution  du  domaine 
public,  la  reform  e  de  la  justice,  le  soulagement  des  provinces, 
1'extension  des  droits  de  cite ;  comme  eux,  il  avait  protege 
1'ordre  des  chevaliers  pour  1'opposer  aux  resistances  obstinees 
du  senat ;  mais,  plus  heureux,  il  avait  accompli  ce  que  les 
Gracques  et  Pompee  avaient  ete  impuissants  a  realiser. 
Plutarque  fait  1'eloge  de  la  sagesse  de  son  gouvernement 
dans  la  Vie  de  Crassus  ('),  quoiqu'un  jugement  passionne  ait 
entraine  cet  ecrivain  a  comparer  ailleurs  sa  conduite  a  celle 
d'un  tribun  factieux  (*). 

Suivant  le  gout  de  1'epoque  et  surtout  comme  moyen  de 
popularite,  Cesar  donna  des  jeux  splendides,  des  spectacles, 
des  combats  de  gladiateurs,  empruntant  de  Pompee  et  d'At- 
ticus  des  sommes  considerables  pour  satlsfaire  a  son  luxe,  a 

-  (')  Dans  son  discours  contre  Vatinius  (TI),  Ciceron,  en  lui  reprochant  de  ne 
pas  avoir  tenu  compte  des  auspices,  s'ecrie :  "  Je  te  demande  d'abord  :  T'en 
es-tu  rapport6  au  senat,  comme  1'a  fait  Cesar  ?"  —  "  II  est  vrai  que  les  actes 
de  Cesar  ont  ete,  pour  le  bien  de  la  paix,  confirmes  par  le  senat."  (Ciceron, 
Deuxieme  Philippiqite,  xxxix.) 
(")  Dion-Cassius,  XXXVIII,  TII. 

(3)  "  Cesar  se  conduisit  avec  sagesse  dans  son  consulat."    (Plutarque,  Cras- 

SU8,  XVII.) 

(4)  "  C6sar  publia  des  lois  dignes  non  d'un  consul,  mais  du  tribun  le  plus 
audacieux."     (Plutarque,  Cesar,  xiv.) 


LIVKE  II,  CHAP.  V. CESAR  ET  BIBDLUS,  CONSULS  (695).       377 

ses  profusions  et  a  ses  largesses  (J).  Suetone,  toujours  pret  a 
enregistrer  indistmotement  le  vrai  et  le  faux  qui  se  debitaient 
alors,  rapporte  que  Cesar  aurait  soustrait  au  tresor  trois  mille 
livres  d'or,  auxquelles  il  aurait  substitue  un  metal  dore  ;  mais 
1'elevation  de  son  caractere  fait  rejeter  bien  loin  cette  calom- 
nie.  Ciceron,  qui  n'avait,  a  ce  moment,  aucune  raison  de  le 
menager,  n'en  parle  ni  dans  ses  lettres,  ou  se  revele  sa  mau- 
vaise  humeur,  ni  dans  son  Discours  contre  Vatinius,  devoue 
a  Cesar ;  et,  d'un  autre  cote,  Pline  (*)  cite  un  fait  analogue 
arrive  pendant  le  consulat  de  Pompee. 

IV.  Cesar  ne  bornait  pas  son  ambition  a  etre  consul 
et  legislateur,  il  desirait  obtenir  un  commandement  a  la 
hauteur  de  son  genie,  reculer  les  frontieres  de  c^gan.^^ 
la  Republique  et  les  preserver  de  1'invasion  de  m^dies116" 
ses  plus  puissants  ennemis.  On  se  souvient  Gaules- 
que,  lors  de  1'election  des  consuls,  le  senat  leur  avait 
attribue  la  surveillance  des  forets  et  des  chemins  publics. 
II  y  avait  done  peu  a  compter  sur  un  retour  bienveillant 
de  la  part  de  I'assemblee,  et,  si  la  distribution  des  com- 
mandements  etait  de  sa  competence,  1'histoire  oifrait  des 
exemples  de  provinces  donnees  par  un  vote  populaire :  la 
Numidie  fut  assignee  a  Marius,  sur  la  proposition  du  tribun 
L.  Manlius,  et  L.  Lucullus,  apres  avoir  re9u  du  senat  la  Gaule 
cisalpine,  obtint  du  peuple  la  Cilicie  (').  C'est  ainsi  que  le 
commandement  de  1'Asie  avait  ete  defere  a  Pompee.  Fort 
de  ces  precedents,  Vatinius  proposa  au  peuple  de  confier  a 
Cesar,  pendant  cinq  ans,  le  commandement  de  la  Gaule 
cisalpine  et  de  1'Illyrie,  avec  trois  legions  (4).  Pompee  ap- 
puya  cette  motion  de  toutes  ses  forces.  Les  amis  de  Cras- 
sus  ('),  Clodius  (8)  et  L.  Pison  voterent  en  faveur  de  la  loi. 

*   (J)  Ciceron,  Lettres  d  Atticus,  VI,  i. — Appien,  Guerres  civiles,  II,  xiu. 

(2)  Pline,  Histoire  naturelle,  XXXIII,  v.     Les  professeurs  Drumann   et 
Monnnsen  s'^levent  comme  nous  contre  1'assertion  de  Suelone. 

(3)  Plutarque,  Lucullus,  ix. 

(4)  Suetone,  Cesar,  xxii.  —  Plutarque,  Cesar,  xiv. 

(5)  Plutarque,  Crassus,  xvn. 

(*)  Appien,  Guerre  civiles,  II,  xiv. 


378  HISTOIEE   DE  JULES   CESAB. 

ATI  premier  abord,  il  semble  etonnant  que  la  proposition 
clu  tribun  concernat  seulement  la  Gaule  cisalpine,  sans  parler 
de  1'autre  cote  des  Alpes,  oil  se  presentaient  uniquement  les 
chances  d*acquerir  de  la  gloire ;  raais,  en  y  reflechissant,  on 
decouvre  combien  cette  maniere  de  poser  la  question  etait 
habile  et  politique.  Solliciter  a  la  fois  le  gouvernement  des 
deux  Gaules  eut  pu  paraitre  exorbitant  et  exposer  a  un  echec. 
Demander  le  gouvernement  de  la  Gaule  proprement  dite  of- 
frait  des  dangers,  car,  si  on  1'avait  accorde  sans  y  joindre  la 
Gaule  Cisalpine,  devolue  a  un  autre  proconsul,  Cesar  se  serait 
trouve  completement  separe  de  1'Italie,  dans  1'impossibilite 
de  s'y  rendre  pendant  1'hiver  et  de  conserver  avec  Rome  des 
relations  suivies.  Le  projet  de  loi  de  Vatinius,  au  contraire, 
n'ayant  pour  objet  que  la  Gaule  cisalpine  et  I'lllyrie,  on  ne 
pouvait  guere  refuser  un  commandement  contenu  dans  les 
bornes  ordinaires,  et  Cesar  acquerait  par  la  une  base  d'ope- 
rations  solide,  au  milieu  de  populations  devouees,  ou  ses  le- 
gions pouvaient  etre  facilement  recrutees.  Quant  a  la  pro- 
vince au  dela  des  Alpes,  il  etait  probable  qu'un  evenement 
fortuit  ou  une  proposition  nouvelle  la  placerait  sous  ses  ordres. 
C'est  ce  qui  arriva  plus  tot  qu'il  ne  s'y  attendait,  car  le  senat, 
par  un  calcul  habile,  mais  rare  a  cette  epoque,  ajouta  a  ce 
commandement  une  troisieme  province,  la  Gaule  chevelue 
(comata)  ou  transalpine,  et  une  quatrieme  legion.  II  se  don- 
na it  ainsi  le  merite  d'une  initiative  que  le  peuple  aurait  prise 
de  lui-meme,  s'il  n'eut  etc  devance  ('). 

Transporte  de  joie  a  cette  nouvelle,  Cesar,  d'apres  Sue- 
tone,  se  serait  eerie,  en  plein  senat,  que  maintenant,  parvenu 
au  but  de  ses  desirs  malgre  ses  ennemis,  il  marcherait  sur 
leurs  tetes  (*). 

Cette  anecdote  n'est  pas  vraisemblable.  II  etait  trop  pru- 
dent pour  provoquer  en  face  ses  adversaires,  au  moment  Ou 
il  allait  s'eloigner  de  Rome.  "  Toujours  maitre  de  lui-meme, 
"  dit  un  ancien  auteur,  il  ne  heurtait  personne  inutilement  (')." 

(')  Dion-Cassius,  XXXVIII,  vm.  —  Su^tone,  xxn. 
O  Su^tonc,  Cesar,  xxn. 
(3)  Dion-Cassius,  XL,  XXXIT. 


LIVEE  H,  CHAP.  V. CESAE  ET  BIBULUS,  CONSULS  (695).       379 

V.  Pendant  qu'aux  prises  avec  les  difficultes  les  plus 
serieuses,  Cesar  s'effo^ait  d'asseoir  la  Republique  sur  do 
meilleures  bases,  le  parti  aristocratique  se  conso-  opposition  do 
lait  de  ses  defaites  successives  par  une  petite  lanoblesse- 
guerre  de  sarcasmes  et  de  chicanes.  Au  theatre,  il  applau- 
dissait  toutes  les  allusions  blessantes  pour  Pompee,  et  recevait 
Cesar  avec  froideur  (').  Bibulus,  gendre  de  Caton,  publiait 
des  edits  contenant  les  plus  grossieres  attaques ;  il  renouvelait 
les  accusations  de  complots  centre  la  Republique,  et  de  pre- 
tendus  rapports  honteux  avec  Nicomede  (a).  On  accourait 
lire  et  copier  ces  placards  injurieux.  Ciceron  les  envoyait 
avec  bonheur  a  Atticus  (*).  Aussi  le  parti  auquel  appartenait 
Bibulus  le  portait  aux  nues  et  faisait  de  lui  un  grand  horarae(4). 
Son  opposition,  cependant,  n'avait  reussi  qu'a  retarder  les 
cornices  consulaires  jusqu'au  mois  d'octobre.  Cette  proroga- 
tion etait  faite  dans  1'espoir  de  contrarier  1' election  des  con- 

(1)  "Aux  gladiateurs,  on  a  re9u  a  coups  de  sifflets  celui  qui  les  donnait  et 
tout  son  cortege.     Aux  jeux  Apollinaires,  le  tragedien  Diphilus  a  fait  une  allu- 
sion bien  vive  £  notre  ami  Pompee,  dans  cc  passage,  "  C'est  notre  misere  qui 
"  te  fait  grand ; "  on  1'a  fait  repeter  mille  fois.-  Plus  loin,  les  cris  de  I'assembl6e 
entiere  ont  accompagne  sa  voix,  lorsqu'il  a  dit :  "  Tin  temps  viendra  ou  tu 
"  gemiras  profondement  sur  ta  malheureuse  puissance,"  etc.     Car  ce  sont  des 
vers  qu'on  dirait  faits  pour  la  circonstance  par  un  ennemi  de  Pompee.     Ces 
mots :  "  Si  rien  ne  te  retient,  ni  les  lois,  ni  les  moeurs,"  etc.  ont  etc  accueillis 
par  des  acclamations  frenetiques.     A  son  arrivee,  Cesar  ne  trouva  qu'un  ac- 
cueil  glace.     Curion,  qui  le  suivit,  fut  au  contraire  salu6  de  mille  bravos,  commc 
autrefois  Pompee  aux  temps  heureux  de  la  Republique.     Cesar  etait  outre,  et 
vite  il  a,  dit-on,  depeche  un  courrier  a  Pompee,  qui  est  a  Capoue."    (Ciceron, 
Lettres  d  Atticus,  II,  xix.) 

(2)  Suetone,  Cesar,  IX 

(3)  Ciceron,  Lettres  d  Atticus,  II,  xix. 

(4)  "  On  porte  aux  nues  Bibulus,  je  ne  sais  trop  pourquoi ;  mais  enfin  on 
1'exalte  comme  1'homme  unique  qui,  en  temporisant,  a  r6tabli  les  affaires. 
Pompee,  mon  idole,  Pompee,  sur  qui  je  pleure  aujourd'hui,  s'est  lui-meme 
abime ;  il  n'a  plus  personne  qui  tienne  a  lui  par  devouement ;  je  crains  bien 
que  la  terreur  ne  leur  paraisse  une  conseillere  indispensable ;  pour  moi,  d'un 
cote,  je  m'abstiens  de  les  combattre  a  cause  de  mon  ancienne  amitie,  et,  de 
1'autre,  mon  passe  me  defend  d'approuver  ce  qu'ils  font ;  je  garde  uu  juste 
milieu.     Les  dispositions  du  peuple  se  manifestent  surtout  dans  les  theatres." 
(Ciceron,  Leltres  d  Atticus,  II,  xix,  xx,  xxi.) 


380  HISTOIEE   DE   JULES   CESAK. 

suls  devoues  aux  triumvirs.  Cesar,  a  cette  occasion,  1'attaqua 
dans  un  violent  discours,  et  Vatinius  proposa  de  1'arreter. 
Pompee,  de  son  cote,  emu  de  diatribes  auxquelles  il  n'etait 
pas  accoutume,  se  plaignit  devant  le  peuple  de  1'animosite 
dont  il  etait  1'objet ;  mais  son  discours  parait  n'avoir  pas  eu 
beaucoup  de  succes. 

II  est  triste  de  voir  I'accomplissement  de  grandes  choses 
entrave  souvent  par  les  petites  passions  d'hommes  a  courte 
vue,  qui  ne  connaissent  le  monde  que  dans  le  cercle  etroit  oil 
ils  vivent  renfermes.  En  secondant  Cesar,  Bibulus  pouvait 
acquerir  une  juste  renommee,  il  prefera  3tre  le  heros  d'une 
coterie  et  aima  mieux  obtenir  les  applaudissements  interesses 
d'un  petit  nombre  de  senateurs  egoistes  que  de  ineriter  avec 
son  collegue  la  reconnaissance  publique.  Ciceron,  de  son 
cote,  prenait  pour  1'expression  veritable  de  1' opinion  les  cla- 
meurs  d'une  faction  aux  abois.  II  etait  d'ailleurs  de  ceux 
qui  trouvent  que  tout  va  bien  quand  ils  sont  au  pouvoir  et 
que  tout  periclite  des  qu'ils  n'y  sont  plus.  Dans  ses  lettres 
a  Atticus,  il  parle  de  la  haine  generale  contre  ces  nouveaux 
rois,  predit  leur  chute  prochaine  (l)  et  s'ecrie :  "  Quels  mur 
"  mures !  quelle  irritation !  quelle  haine  contre  notre  ami 
"  Pompee !  Son  noni  de  grand  vieillit  comme  celui  du  ricfie 
"  Crassus  (')." 

II  explique  avec  une  naivete  parfaite  la  consolation  que 
trouve  son  amour-propre  dans  1'abaissement  de  celui  qui  fai- 
sait  autrefois  son  admiration.  "J'etais  lounnente  de  la 
"  crainte  que  les  services  rendus  par  Pompee  a  la  patrie  ne 
"  parussent,  dans  les  temps  a  venir,  plus  grands  *que  les 
"miens:  j'en  suis  bien  revenu;  il  est  si  bas,  si  bas,  que 
"  Curius  lui-meme  me  semble  un  geant  pres  de  lui  (')."  Et  il 
ajoute  :  "  Aujourd'hui  rien  de  plus  populaire  que  de  detester 
"  les  hommes  populaires ;  ils  n'ont  pour  eux  personne.  Ils  le 
"  saveut,  et  c'est  ce  qui  me  fait  redouter  les  violences.  Je  ne 

(J)  "  II  se  ticnt  prudemment  h,  1'ecart,  mais  espfcre  assister  de  loin  a  leur 
nanfrage."     (Ciceron,  Lettres  d  Atticus,  II,  vn.) 
(a)  Ciceron,  Lettres  d  Atticus,  II,  xin. 
(')  Ciceron,  Lettres  d  Atticus,  II,  xvil. 


LIVKE  H,  CHAP.  V. CESAK  ET  BEBULUS,  CONSULS  (695).       381 

"  pense  pas  sans  fremir  aux  explosions  qui  sont  inevitables  (1)." 
La  haine  qu'il  portait  a  Clodius  et  a  Vatinius  egarait  sa 
raison. 

Lorsque  Cesar  poursuivait  laborieusement  le  cours  de  sa 
destinee,  le  genie  de  Ciceron,  au  lieu  de  comprendre  1'ave- 
nir  et  de  hater  le  progres  par  sa  cooperation,  resistait  a  1'elan 
general,  niait  1'evidence,  et  ne  savait  pas,  a  travers  les  de- 
fauts  de  certains  adherents  du  pouvoir,  discerner  la  grandeur 
de  la  cause. 

Cesar  supportait  avec  peine  les  attaques  de  Ciceron ;  mais, 
comme  ceux  que  guident  de  grandes  vues  politiques,  supe- 
rieur  aux  ressentiments,  il  menageait  tout  ce  qui  pouvait 
exercer  de  1'ascendant  sur  les  esprits,  et  la  parole  de  Ciceron 
etait  une  puissance.  Dion-Cassius  explique  ainsi  la  conduite 
de  Cesar :  "  II  ne  blessa  Ciceron  ni  par  ses  paroles  ni  par  ses 
"  actcs ;  il  disait  que  souvent  bien  des  hommes  lancent  a  des- 
"  sein  de  vains  sarcasmes  centre  ceux  qui  sont  au-dessus  d'eux, 
"pour  les  pousser  a  la  dispute,  dans  1'esperance  de  paraitre 
"  avoir  quelque  ressemblance  avec  eux  et  d'etre  mis  sur  le 
"meme  rang,  s'ils  parviennent  a  etre  injuries  a  leur  tour. 
"  Cesar  crut  done  ne  devoir  entrer  en  lice  avec  personne. 
"Telle  fut  sa  regie  de  conduite  envers  tous  ceux  qui  1'insul-' 
"  taient,  et,  comme  il  voyait  bien  alors  que  Ciceron  cherchait 
"  nioins  a  1'offenser  qu'a  faire  sortir  de  sa  bouche  quelques 
"  propos  injurieux,  par  le  desir  qu'il  avait  d'etre  regard  e 
"  comme  son  egal,  il  ne  se  preoccupa  aucunement  de  lui,  ne 
"  tint  pas  compte  de  ce  qu'il  disait,  et  laissa  meme  Ciceron 
"  1'insulter  tout  a  son  aise  et  se  louer  outre  mesure.  Cepen- 
"  dant  il  etait  loin  de  le  mepriser ;  mais,  naturellement  doux, 
"  il  ne  se  mettait  pas  facilement  en  colere.  II  avait  beaucoup 
"  a  punir,  comme  cela  devait  arriver  au  milieu  des  grandes 
"  affaires  auxquelles  il  etait  mele ;  mais  jamais  il  ne  cedait  a 
"  1'emportement  (*)." 

II  survint  un  incident  qui  montra  toute  1'animosite  d'un 

(!)  Ciceron,  Lettres  d  Atticus,  II,  xx,  xxi. 
(3)  Dion-Cassius,  XXXVIII,  xi. 


382  HISTOIKE   DE   JULES   CESAE. 

certain  parti.  L.  Vettius,  ancien  espion  de  Ciceron  dans  la 
conjuration  de  Catilina,  puni  pour  avoir  faussement  accuse 
Cesar,  fut  arrete  sous  la  prevention  de  vouloir  attenter  a  sa 
vie  ainsi  qu'a  celle  de  Pompee.  On  trouva  sur  lui  un  poi- 
gnard,  et,  interroge  devant  le  senat,  il  denonya,  comme 
instigateurs  de  son  crime,  le  jeune  Curion,  Csepion,  Brutus, 
Lentulus,  Caton,  Lucullus,  Pison,  gendre  de  Ciceron,  Ciceron 
lui-meme,  M.  Laterensis  et  d'autres  encore ;  il  nomma  aussi 
Bibulus,  ce  qui  ota  toute  vraisemblance  a  ses  denonciations, 
Bibulus  ayant  deja  fait  avertir  Pompee  de  se  tenir  sur  ses 
gardes  (').  Les  historiens,  tels  que  Dion-Cassius,  Appien, 
Plutarque,  traitent  serieusement  ce  complot;  le  premier 
soutient  formellement  que  Ciceron  et  Lucullus  avaient  arme 
le  bras  de  1'assassin.  Suetone,  au  contraire,  reproche  a 
Cesar  d'avoir  suborne  Vettius  afin  de  jeter  le  blame  sur  ses 
adversaires. 

En  presence  de  ces  renseignements  contradictoires,  le 
mieux  est,  comme  dans  les  proces  ordinaires,  de  juger  de  la 
valeur  de  1'accusation  d'apres  les  antecedents  de  ceux  que 
1'on  accuse.  Or  Ciceron,  malgre  sa  mobilite,  etait  trop  hon- 
nete  pour  tremper  dans  un  complot  d'assassinat,  et  Cesar 
avait  le  caractere  trop  eleve,  il  avait  trop  la  conscience  de  sa 
force  pour  s'abaisser  jusqu'a  chercher  dans  une  miserable 
intrigue  le  moyen  d'accroitre  son  influence.  Un  senatus-con- 
sulte  fit  mettre  Vettius  en  prison ;  mais  Cesar,  interesse  et 
resolu  a  la  manifestation  de  la  ve'rite,  appela  1'affaire  devant 
le  peuple  et  for9a  Vettius  de  monter  a  la  tribune  aux  ha- 
rangues. Celui-ci,  par  une  versatilite  suspecte,  denon9a  ceux 
qu'il  avait  decharges  la  veille  et  dechargea  ceux  qu'il  avait 
derionces,  entre  autres  Brutus.  A  1'egard  de  ce  dernier,  on 
disait  que  ce  changement  etait  du  a  la  liaison  de  Cesar  avec 
sa  mere.  Reconduit  en  prison,  Vettius  fut  trouve  mort  le 
lendemain.  Ciceron  accusa  Vatinius  de  1'avoir  fait  tuer  (a) ; 
mais,  suivant  d'autres,  les  veritables  auteurs  de  sa  mort 

(*)  Ciceron,  Lettres  d  Atticus,  II,  xxiv. 

(»)  Ciceron,  Discours  centre  Vatinius,  XL— Dion-Cassius,  XXXVIII,  ix 


LIVKE  H,  CHAP.  V. CESAB  ET  BIBULUS,  CONSULS  (695).       383 

furent  ceux  qui  1'avaient  pousse  a  cette  honteuse  manoeuvre 
et  qui  redoutaient  ses  revelations  {'). 

La  comparaison  des  divers  recits  nous  conduit  a  conclure 
que  cet  obscur  agent  de  menees  tenebreuses  s'etait  fait 
Pinstigateur  d'un  complot  pour  avoir  le  merite  de  le  reveler 
et  s'attirer  la  bienveillance  de  Cesar  en  signalant  comme 
complices  ses  adversaires  politiques.  L'evenement  n  eanmoins 
prbfita  a  Cesar,  et  le  peuple  lui  permit  de  prendre  des 
mesures  pour  sa  surete  personnelle  (a).  C'est  sans  doute  a 
cette  epoque  que  fut  retabli  1'ancien  usage  d'accorder  au 
consul,  pendant  le  mois  ou  il  n'avait  pas  les  faisceaux,  le 
droit  de  se  faire  preceder  par  un  appariteur  (accensus)  et 
suivre  par  des  licteurs  ('). 

Sans  changer  les  lois  fondamentales  de  la  Republique, 
Cesar  avait  obtenu  un  grand  resultat :  il  avait  remplace 
1'anarchie  par  un  pouvoir  energique,  dominant  a  la  fois  le 
senat  et  les  cornices;  par  Pentente  des  trois  hommes  les 
plus  importants,  il  avait  substitue  aux  rivalites  personnelles 
une  autorite  morale  qui  lui  avait  permis  d'etablir  des  lois 
favorisant  la  prosperite  de  1'empire.  Mais  il  etait  essentiel 
que  son  depart  n'entrainat  pas  la  chute  de  Pedifice  si  labo- 
rieusement  eleve.  II  n'ignorait  ni  le  nombre  ni  la  puissance 
de  ses  enuemis:  il  savait  que,  s'il  leur  abandonnait  le 
Forum  et  la  Curie,  non-seulement  on  reviendrait  sur  tous 
ses  actes,  mais  qu'on  irait  jusqu'a  lui  enlever  son  comman- 
dement.  Si  Pon  doutait  du  degre  de  haine  dont  il  etait 
1'objet,  il  sufRrait  de  rappeler  qu'une  annee  plus  tard 
Arioviste  lui  avoua,  dans  une  entrevue  sur  les  bords  du 
Rhin,  que  bien  des  grands  de  Rome  en  voulaient  a  ses 
jours  (').  Contre  de  pareilles  inimities  il  fallait,  chose  difficile, 

(l)  Scboliaste  de  Bobbio,  Sur  le  discours  de  Ciceron  centre  Vatinius,  p.  320, 
6d.  Orelli.  —  Appien,  Gverres  civiles,  II,  n  ct  xu. 

(")  Appien,  Guerres  civiles,  II,  xu. 

(')  Sudtone,  Cesar,  xx. 

(4)  "H  (Arioviste)  sait,  par  des  messagers,  qu'en  faisant  perir  Cesar  il 
plairait  i  phisieurs  des  grands  de  Rome ;  sa  mort  lui  vaudrait  leur  faveur  et 
leur  amitieV'  (Cesar,  Guerre  des  Gaules,  I,  XLIV.) 


384  HISTOIRE   DE   JULE8   CESAE. 

pouvoir  diriger  les  elections ;  or  la  constitution  romaine 
faisait  surgir  tous  les  ans  de  nouveaux  candidats  aux  hon- 
neurs :  il  etait  indispensable  d'avoir  des  partisans  parmi  les 
deux  consuls,  les  huit  preteurs  et  les  dix  tribuns  nommes  dans 
les  cornices.  A  toutes  les  epoques,  au  temps  mfone  oil 
1'aristocratie  exe^ait  le  plus  d'influence,  elle  ne  put  empecher 
ses  adversaires  de  s'introduire  dans  les  charges  publiques. 
D'ailleurs,  les  trois  personnages  qui  avaient  fait  cause  com- 
mune devaient  craindre  1'ambition  et  1'ingratitude  des 
hommes  qu'ils  avaient  eleves,  et  qui  bientot  voudraient 
devenir  leurs  egaux.  Enfin  un  dernier  danger,  et  peut-etre 
le  plus  serieux,  c'etait  1'impatience  et  1'indiscipline  du  parti 
democratique,  dont  ils  etaient  les  chefs. 

En  presence  de  ces  perils,  les  triumvirs  s'entendirent  afin 
de  faire  arriver  au  consulat,  pour  1'annee  suivante,  L.  Pison, 
beau-pere  de  Cesar,  et  A.  Gabinius,  partisan  devoue  de 
Pompee.  Ils  furent,  en  effet,  designes  consuls  le  18  octobre, 
malgre  les  efforts  des  grands  et  1'accusation  de  Caton  contre 
Gabinius. 

A  la  fin  de  1'annee  695,  Cesar  et  Bibulus  cesserent  leurs 
fonctions.  Ce  dernier,  en  exposant  sa  conduite,  selon  1'usage, 
entreprit  de  peindre  sous  les  plus  noires  couleurs  1'etat  de  la 
Republique ;  mais  Clodius  1'empecha  de  parler  (').  Quant 
a  Cesar,  ses  previsions  sur  les  attaques  auxquelles  il  allait 
6tre  en  butte  n'etaient  que  trop  fondees,  car  a  peine  etait-il 
sorti  de  charge  que  le  preteur  L.  Domitius  Ahenobarbus  et 
C.  Memmius,  amis  de  Ciceron  (*),  proposaient  au  senat  de  le 
poursuivre  a  raison  des  actes  de  son  consulat,  et  surtout 
pour  n'avoir  tenu  aucun  compte  des  auspices.  Le  senat  re- 
cula  devant  cette  proposition  (').  Cependant  on  traduisit  en 
justice  le  questeur  de  Cesar ;  lui-meme  y  fut  cite  par  le  tribun 
L.  Antistius ;  mais  le  college  tout  entier  se  desista  de  la 
plainte  en  vertu  de  la  loi  Memmia,  qui  defendait  d'accueillir 


(l)  Dion-Cassius,  XXXVIII,  xn. 
(*)  Cic6ron,  Lettres  d  Quintus,  I,  n. 
(8)  Su^tone,  Cesar,  xxm ;  —  Neron,  n. 


LIVBE  H,  CHAP.  V. CESAR  ET  BIBULU8,  CONSULS  (695).       385 

aucune  accusation  centre  un  citoyen  absent  pour  le  service 
de  la  Republique  ('). 

Cesar  se  trouvait  encore  aux  portes  de  Rome,  investi  de 
Yimperium,  et,  suivant  les  lettres  de  Ciceron  (*),  a  la  t6te  de 
troupes  nombreuses,  composees,  selon  toute  apparence,  de 
veterans  volontaires  (').  II  y  resta  me^me  plus  de  deux  mois, 

(')  Su6tone,  Cesar,  xxm.  —  Valere  Maxime,  in,  vn,  9. 

(2)  "  Aux  portes  de  Rome  6 tait  un  general,  avec  un  commandement  pour 
plusieurs  ann6es  et  disposant  d'une  grande  arme'e  (cum  magno  exercitu),    Etait- 
il  mon  ennemi  ?    Je  ne  le  dis  pas ;  mais  je  sais  que,  quand  on  le  disait,  il 
gardait  le  silence."      (Ciceron,  Discours  apres  son  retour  au  senat,  xin.) 
"  Oppresses  vos,  inquit,  tenebo  exercitu  Caesaris."    (Ciceron,  Lettres  d  Atticus, 
II,  xvi.)     "  Clodius  disait  qu'il  envahirait  la  curie  a  la  tete  de  Tarmee  de  Cesar." 
(Ciceron,  Discours  sur  la  reponse  des  aruspices,  xxu.)     "  Cesar  6tait  deja  sorti 
de  Rome  avec  son  armee."    (Dion-Cassius,  XXXVin,  xvn.) 

(3)  Dans  plusicurs  passages  des  lettres  de  Cice'ron,  Cesar  est  represents' 
comme  etant  aux  portes  de  Rome  a  la  tete  de  son  arm^e,  et  cependant  on  sait, 
par  la  lecture  des  Commentaires,  qu'il  n'avait,  au  commencement  de  la  guerre 
des  Gaules,  que  quatre  legions,  dont  la  premiere  se  trouvait  sur  les  bords  du 
Rhone  et  les  trois  autres  a  Aquilee,  en  Illyrie.     H  est  done  difficile  de  com- 
prendre  comment  il  aurait  eu  aux  portes  de  Rome  des  troupes,  dont  il  n'est  plus 
fait  mention  dans  le  cours  de  sa  campagne.     Le  moyen  de  concilier  les  lettres 
de  Ciceron  et  les  Commentaires  est  d'admettre  que  C6sar,  inde'pendamment  des 
legions  qu'il  trouva  hors  de  1'Italie,  appela  sous  ses  drapeaux  les  volontaires  et 
les  veterans  remains  qui  desiraient  le  suivre.     R6unis  aux  portes  de  Rome,  ils 
le  rejoignirent  plus  tard  dans  les  Gaules  et  furent  verses  dans  les  legions.     Cette 
supposition  est  d'autant  plus  probable,  qu'en  TOO,  lorsqu'il  s'agit  de  renommer 
consuls  Pompee  et  Crassus,  Cesar  envoya  a  Rome  un  grand  nombre  de  soldats 
pour  voter  dans  les  cornices  ;  or,  toutes  ses  16gions  ayant  et6  recratees  dans  la 
Cisalpine,  dont  les  habitants  n'avaient  pas  le  droit  de  cite  romaine,  il  fallait 
bien  qu'il  cut  dans  son  armee  d'autres  soldats  citoyens  remains.    D'ailleurs,  si 
Cesar  fit  appel  aux  v6t6rans,  il  suivit  en  cela  1'exemple  de  presque  tous  les 
generaux  romains,  et,  entre  autres,  de  Scipion,  de  Flamininus  et  de  Marius.     En 
effet,  lorsque  Corneh'us  Scipion  partit  pour  la  guerre  centre  Antiochus,  il  y  avait 
aux  portes  de  Rome  cinq  mille  volontaires,  tant  citoyens  qu'allie's,  qui  avaient 
fait  toutes  les  campagnes  sous  les  drapeaux  de  son  frere,  Scipion  1'Africain. 
(Tite-Live,  XXXVII,  iv.)  —  "  Lorsque  Flamininus  partit  pour  rejoindre  les 
legions  qui  6taient  en  Macedoine,  il  prit  avec  lui  trois  mille  v6terans  qui  avaient 
combattu  centre  Annibal  et  Asdrubal."      (Plutarque,  Flamininus,   in.)  — 
"  Marius,  avant  de  partir  pour  la  guerre  contre  Jugurtha,  fit  un  appel  a  tout  ce 
que  le  Latium  avait  de  plus  vaillants  soldats.     La  plupart  lui  e"  taient  connus 

25 


386  HISTOIRE   DE  JULES   CESAB. 

pour  veiller  a  ce  que  son  depart  ne  devint  pas  le  signal  du 
renversement  de  son  ceuvre. 

VL     Pendant  ce  temps  Clodius,  esprit  inquiet  et  turbu- 
lent (*),  fier  de  1'appui  qu'il  avait  prete  aux  triumvirs  comme 
de  celui  qu'il  en  recevait,  n'ecoutait  plus  que  sa 

LoisdeClo- 

dins.  Exiide  passion  et  faisait  voter  des  lois,  dont  quelques- 
unes,  flattant  la  populace  et  me'me  les  esclaves, 
mena9aient  1'^tat  d'anarchie.  En  vertu  de  ces  lois,  il  re- 
tablissait  les  associations  politiques  (collegia),  clubs  dange- 
reux  pour  la  tranquillite  piiblique  (*),  que  Sylla  avait  dissous, 
qui  s'etaient  depuis  reorganises,  pour  etre  encore  supprimes 
en  690  (') ;  il  faisait  des  distributions  gratuites  de  ble  au 
peuple,  6tait  aux  censeurs  le  droit  de  rayer  du  senat  qui  bon 
leur  semblait,  leur  permettant  d'exclure  seulement  les  sena- 
teurs  frappes  d'une  condamnation  (4),  defendait  aux  magis- 
trats  de  prendre  les  auspices  ou  d' observer  le  ciel  les  jours  de 
deliberation  des  cornices  (B),  enfin  il  infligeait  des  peines  se- 
veres  a  ceux  qui  auraient  condamne  a  mort,  sans  les  entendre, 
des  citoyens  remains.  Cette  derniere  disposition  etait  evi- 

pour  avoir  servi  sous  ses  yeux,  le  reste  de  reputation.  Par  ses  solicitations,  il 
forca  jusqu'aux  veterans  a  partir  avec  lui."  (Salluste,  Guerre  de  Jugurtha, 
LXXXIV.) 

(')  "Aujourd'hui  il  (Clodius)  s'agite,  il  s'emporte,  il  ne  sait  ce  qu'il  veut,  il 
fait  des  demonstrations  hostiles  a  droite  et  a  gauche,  et  semble  vouloir  laisser 
a  1' occasion  a  decider  de  ses  coups.  Quand  il  pense  a  I'impopularit6  de  1'ordre 
de  choses  actuel,  on  dirait  qu'il  va  se  ruer  contre  ses  auteurs ;  mais,  quand  51 
voit  de  quel  c6te  sont  les  moyens  d'action  et  la  force  armee,  il  fait  volte-face 
contre  nous."  (Cicdron,  Lettres  d  Atticus,  II,  xxn.) 

-(")  Ces  clubs  (collegia  compitalitia)  avaient  une  organisation  presque  mili- 
taire,  divis6e  par  quartiers  et  composee  exclusivement  de  proletaires.  (Voyez 
Mommsen,  Histoire  romaine,  HI,  p.  290.)  —  "  Les  esclaves  enrolls  sous  pre- 
texte  de  former  des  corporations."  (Ciceron,  Discours  apres  son  retour  au 
senat,  xin.) 

(8)  On  excepta  cependant,  en  690,  les  corporations  d'artisans.  —  Asconius^ 
"  In  Pisone,"  IV,  p.  7 ;  "  In  Corneliana,"  p.  75,  ed.  Orelli. 

(*)  Ciceron,  Discours  contre  Pison,  iv.  —  Asconius,  Sur  le  Discours  de 
Ciceron  contre  Pison,  p.  7,  8,  6d.  Orelli.  —  Dion-Cassius,  XXXVIH,  xin. 

(e)  Dion-Cassius,  XXXVin,  xm. 


LIVEE  H,  CHAP.  V. — CESAR  ET  BIBULU8,  CONSULS  (695).      38T 

demment  dirigee  centre  Ciceron,  quoique  son  nom  ne  fut  pas 
prononce.  Afin  d'en  assurer  1'adoption,  son  auteur  desirait 
1'acquiescement  de  Cesar,  retenu  aux  portes  de  Rome  par  le 
commandement  militaire  qui  lui  en  interdisait  1' entree.  Clo- 
dius  alors  convoqua  le  peuple  hors  des  murs,  et,  quand  il  de- 
manda  au  proconsul  son  opinion,  celui-ci  repondit  qu'elle 
etait  bien  connue  par  son  vote  dans  1' affaire  des  complices  de 
Catilina;  que,  neanmoins,  il  desapprouvait  une  loi  pronon- 
9ant  des  peines  sur  des  faits  qui  appartenaient  au  passe  ('). 

A  cette  occasion  le  senat  prit  le  deuil,  afin  de  faire  pa- 
raitre  a  tous  les  yeux  son  mecontentement ;  mais  les  consuls 
Gabinius  et  Pison  obligerent  les  senateurs  a  renoncer  a  cette 
demonstration  intempestive. 

Cesar,  pour  soustraire  Ciceron  au  danger  qui  le  mena9ait, 
lui  proposa  de  1'emmener  avec  lui  dans  les  Gaules  comme  son 
lieutenant  (a).  Celui-ci  repoussa  cette  offre,  se  faisant  illusion 
sur  sa  propre  influence  ('),  et  eomptant  d'ailleurs  sur  la  pro- 
tection de  Pompee.  II  parait  positif,  d'apres  cela,  que  Clo- 
dius  allait  au  dela  des  vues  de  Cesar :  preuve  nouvelle  que 
de  pareils  instruments,  lorsqu'on  les  emploie,  sont  une  arme 
a  deux  tranchants,  dont  la  direction  echappe  aux  mains  les 

(')  Dion-Cassias,  XXXVIH,  xvn. 

(a)  "  Je  re9ois  de  Cesar  les  avances  les  plus  ge'ne'reuses  pour  me  rendre 
comme  lieutenant  aupres  de  luL"  (Ciceron,  Lettres  d  Aiticus,  II,  xvm.)  "  H 
a  fait  passer  mon  ennemi  (Clodius)  dans  1'ordre  plebeien,  soit  qu'il  fut  irrit6 
de  voir  que  ses  bienfaits  memes  ne  pouvaient  m'attacher  a  lui,  soit  qu'il  cedat 
aux  importunites.  Cela  ne  pouvait  etre  consider^  comme  une  injure,  car 
depuis  il  me  conseilla,  il  me  pria  meme,  de  lui  servir  de  lieutenant.  Je  n'ac- 
ceptai  pas  ce  titre,  non  que  je  le  jugeasse  au-dessous  de  ma  dignite,  mais  j'etais 
loin  de  soup9onner  que  la  Republique  dut  avoir,  apres  Cesar,  des  consuls  si 
sc616rats  (Pison  et  Gabinius)."  (Ciceron,  Discours  sur  les  provinces  constt- 
laires,  xvn.) 

(3)  "  Grace  a  mes  soins,  ma  popularity  et  mes  forces  augmentent  chaque 

jour.  Je  ne  me  mele  en  rien  de  politique,  absolument  en  rien ma 

maison  ne  desemplit  pas ;  on  m'entoure  quand  je  sors  ;  c'est  mon  consulat  qui 
recommence.  Les  protestations  de  d6vouement  me  pleuvent,  et  ma  confiance 
est  telle,  que  parfois  je  desire  la  lutte,  au  lieu  d'avoir  toujours  a  la  craindre." 
(Ciceron,  Lettres  d  Atticits,  II,  xxii.) — "Vienne  1'accusation  de  Clodius, 
I'ltalie  entiere  se  levera  en  masse."  (Ciceron,  Lettres  d  Quintus,  I,  n.) 


388  HISTOteE   DE  JULES   CE8AK. 

plus  habiles.  C'est  ainsi  que  plus  tard  Yatinius,  aspirant  & 
devenir  preteur,  re9ut  de  son  ancien  patron  ce  sanglant  aver- 
tissement :  "  Vatinius  n'a  rien  fait  gratuitement  pendant  son 
"  tribunat.  Quand  on  ne  recherche  que  1'argent,  on  doit  se 
"  passer  aisement  des  honneurs  (1)."  En  effet,  Cesar,  dont  les 
efforts  pour  retablir  les  institutions  populaires  ne  s'etaient  ja- 
mais  ralentis,  ne  voulait  ni  anarchic  ni  lois  demagogiques,  et, 
de  meme  qu'il  n'avait  pas  approuve  la  proposition  de  Manilius 
pour  1'emancipation  des  affranchis,  de  meme  il  repoussait  la 
reorganisation  des  corporations,  les  distributions  de  ble  gra- 
tuites  et  les  projets  de  vengeance  de  Clodius,  qui  cependant 
se  vahtait  sans  cesse  de  son  appui. 

Crassus,  de  son  cote,  desirant  e"tre  utile  a  Ciceron  sans 
se  compromettre  (2),  engagea  son  fils  a  lui  venir  en  aide. 
Quant  a  Pompee,  balan9ant  entre  la  crainte  et  Pamitie,  il 
imagina  un  pretexte  pour  ne  pas  recevoir  Ciceron,  lorsque 
celui-ci  vint  reclamer  son  appui.  Prive  de  cette  derniere 
ressource,  le  grand  orateur  ne  conserva  plus  d'illusions,  et, 
apres  quelques  velleites  de  resistance,  s'eloigna  volontaire- 
ment.  A  peine  eut-il  quitte  Rome,  que  la  loi  centre  lui  etait 
rendue  sans  aucune  opposition,  avec  le  concours  de  ceux  que 
Ciceron  considerait  comme  ses  amis  (3).  On  confisqua  ses 
biens,  on  rasa  sa  maison  et  on  1'exila  a  une  distance  de 
quatre  cents  milles. 

Cesar  avait  habilement  pris  toutes  ses  precautions  pour 
que  son  action  se  fit  encore  sentir  a  Rome  pendant  son 
absence,  autant  que  I'instabilite  des  magistratures  pouvait 
le  permettre.  Par  1'influence  de  sa  fille  Julie,  dont  les 
charmes  et  1'esprit  captivaient  son  mari,  il  retint  Pompee ; 
par  la  distinction  accordee  au  fils  de  Crassus,  jeune  homnie 
d'un  haut  merite,  nomme  son  lieutenant,  il  s'assura  du  pere. 
Ciceron  est  eloigne,  mais  bientot  Cesar  consentira  a  son 
retour  et  se  le  conciliera  de  nouveau  en  appelant  pres  de 
lui  son  frere  Quintus.  Reste  1' opposition  de  Caton  ;  Clodius 

(')  Cic6ron,  Discours  mntre  Vatinius,  XTI. 
(s)  Plutarquc,  Pompee,  XLVIII. 
(*)  Plutarque,  Ciceron,  xu. 


LIVKE  H,  CHAP.  V. CE8AK  ET  BEBULU8,  CONSULS  (695).      389 

se  charge  de  1'ecarter  sous  1'apparence  d'une  honorable 
mission  :  il  est  envoye  en  Chypre  pour  detroner  le  roi  Pto- 
lemee,  dont  lea  dereglements  excitaient  la  haine  de  ses 
sujets  (1).  Enfin  tous  les  hommes  importants  qui  avaient 
quelque  chance  d'arriver  aux  emplois  sont  gagnes  a  la  cause 
de  Cesar ;  quelques-uns  me~me  s'y  engagent  par  6crit  (*).  II 
peut  done  partir ;  le  destin  va  lui  frayer  une  nouvelle  route : 
une  gloire  immortelle  1' attend  au  dela  dea  Alpes,  et,  en 
rejaillissant  sur  Rome,  cette  gloire  changera  la  face  du 
monde. 

VII.  Nous  avons  montre  Cesar  n'obeissant  qu'a  ses  con- 
victions politiques,  soit  comme  promoteur  ardent  de  toutes 
les  mesures  populaires,  soit  comme  partisan  de- 
clare de  Pompee ;  nous  1' avons  montre  aspirant,  la  condnite  de 
par  une  noble  ambition,  au  pouvoir  et  aux  hon- 
neurs ;  mais  nous  n'ignorons  pas  que  les  historiens  en  general 
donnent  d'autres  motifs  de  sa  conduite.  On  le  represente, 
des  684,  comme  ayant  deja  ses  plans  arretes,  ses  embuches 
dressees,  ses  instruments  tout  prets.  On  lui  suppose  la  pre- 
science absolue  de  1'avenir,  la  faculte  de  diriger  les  hommes 
et  les  choses  au  gre  de  sa  volonte,  et  de  rendre  chacun,  a  son 
insu,  complice  de  ses  profonds  desseins.  Toutes  ses  actions 
ont  un  mobile  cache,  que  1'historien  se  vante  de  decouvrir 
apres  coup.  Si  Cesar  releve  le  drapeau  de  Harms,  se  fait  le 
defenseur  des  opprimes  et  le  persecuteur  des  sicaires  de  la 
tyrannic  passee,  c'est  pour  acquerir  un  concours  necessaire  a 
son  ambition ;  s'il  lutte  avec  Ciceron  en  faveur  de  la  14galit6 
dans  le  proces  des  complices  de  Catilina,  ou  pour  soutenir 
une  loi  agraire  dont  il  approuve  le  but  politique ;  si,  pour 
reparer  une  grande  injustice  de  Sylla,  il  appuie  la  reintegra- 
tion  dans  leurs  droits  des  enfants  des  proscrits,  c'est  pour 
compromettre  le  grand  orateur  devant  le  parti  populaire ;  si, 
au  contraire,  il  met  son  influence  au  service  de  Pompee ;  si,  a 

(')  Velleius  Paterculus,  II,  XLV. 
(2)  Su^tone,  xxin. 


390  HISTOIRE   DE  JULES   CESAK. 

1'occasion  de  la  guerre  centre  les  pirates,  il  contribue  a  lui 
faire  accorder  une  autorite  jugee  exorbitante ;  s'il  seconde 
le  plebiscite  qui  lui  confere,  en  outre,  le  commandement  de 
1'annee  centre  Mithridate ;  si,  plus  tard,  il  lui  fait  decerner, 
quoique  absent,  des  honneurs  extraordinaires,  c'est  encore 
dans  le  but  machiavelique  de  faire  tourner  la  grandeur  de 
PompSe  a  son  profit.  De  sorte  que,  s'il  defend  la  liberte, 
c'est  pour  perdre  ses  adversaires ;  s'il  defend  le  pouvoir, 
c'est  pour  habituer  les  Romains  a  la  tyrannic.  Enfin,  si 
Cesar  recherche  le  consulat,  comme  tous  les  membres  de  la 
noblesse  romaine,  c'est,  dit-on,  parce  que  deja  il  entrevoit,  a 
travers  les  faisceaux  du  consul  et  la  poussiere  des  batailles, 
la  dictature,  le  trone  meme.  Pareille  interpretation  vient  de 
cette  faute,  trop  commune,  de  ne  pas  apprecier  les  faits  en 
eux-memes,  mais  d'apres  le  caractere  que  les  evenements 
posterieurs  leur  ont  pr£te. 

Strange  inconsequence,  que  de  supposer  a  la  fois  aux 
hommes  superieurs  et  des  mobiles  mesquins,  et  des  pre- 
voyances  surhumaines !  Non,  ce  n'est  pas  la  pensee  mise- 
rable de  faire  echec  a  Ciceron  qui  guidait  Cesar :  il  n'avait 
pas  recours  a  une  tactique  plus  ou  moins  habile,  il  obeissait  a 
une  conviction  profonde,  et,  ce  qui  le  prouve  d'une  maniere 
evidente,  c'est  qu'une  fois  eleve  au  pouvoir,  ses  premiers  actes 
sont  d'executer  comme  consul  ou  comme  dictateur  ce  qu'il 
avait  appuye  comme  citoyen,  temoin  la  loi  agraire  et  la  reha- 
bilitation des  proscrits.  Non,  s'il  soutient  Pompee,  ce  n'est 
pas  parce  qu'il  croit  pouvoir  1'abattre  apres  1'avoir  grandi, 
mais  parce  que  cet  illustre  capitaine  avait  embrasse  la  meme 
cause  que  lui ;  car  il  n'eut  ete  donne  a  personne  de  lire  dans 
1'avenir  au  point  de  deviner  1'usage  que  ferait  le  vainqueur 
de  Mithridate  de  ses  triomphes  et  de  sa  veritable  popularite. 
En  effet,  lorsqu'il  debarqua  en  Italic,  Rome  fut  dans  1'anxiete. 
Licenciera-t-il  son  armee  (')  ?  Tel  fut  de  toutes  parts  le  cri 

(')  "  Les  bruits  qui  pr6ced6rent  Pomp6e  y  caus&rent  un  grand  trouble, 
parce  qu'on  avait  dit  qu'il  entrerait  dans  la  ville  avec  son  armee."  (Plutarque, 
Pompee,  XLT.) — "Cependant  tout  le  monde  craignait  au  plus  haut  point 
Pompee:  on  ne  savait  pas  s'il  congedierait  son  armee."  (Dion-Cassius, 
XXXVII,  SLIT.) 


LIVKE  H,  CHAP.  V.-M3ESAR  ET  BEBULU8,  CONSULS  (695).       391 

d'alarme.  S'il  revient  en  maitre,  personne  ne  peut  lui  resis- 
ter.  Centre  1'attente  generale,  Pompee  licencia  ses  troupes. 
Comment  done  Cesar  pouvait-il  prevoir  d'avance  une  mode- 
ration si  peu  dans  les  habitudes  du  temps  ? 

Est-il  plus  vrai  de  dire  que  Cesar,  devenu  proconsul, 
aspirait  a  la  souveraine  puissance  ?  N"on,  en  partant  pour  la 
Gaule,  il  ne  pouvait  penser  a  regner  sur  Rome,  pas  plus  que 
le  general  Bonaparte,  en  partant  pour  1'Italie,  en  1796,  ne 
pouvait  rever  1'Empire.  £tait-il  possible  a  Cesar  de  prevoir 
que,  pendant  un  sejour  de  dix  ans  dans  les  Gaules,  il  y  en- 
chalnerait  toujours  la  fortune,  et  que,  au  bout  de  ce  long 
espace  de  temps,  les  esprits,  a  Rome,  seraient  encore  favo- 
rables  &  ses  projets  ?  Pouvait-il  deviner  que  la  mort  de  sa 
fille  briserait  les  liens  qui  1'attachaient  &  Pompee?  que 
Crassus,  au  lieu  de  revenir  triomphant  de  I'Orient,  serait 
vaincu  et  tue  par  les  Parthes?  que  le  meurtre  de  Clodius 
bouleverserait  toute  1'Italie  ?  enfin,  que  1'anarchie,  qu'il  avait 
voulu  etouffer  par  le  triumvirat,  serait  la  cause'de  son  eleva- 
tion ?  Cesar  avait  devant  les  yeux  de  grands  exemples  a 
suivre ;  il  marchait  glorieusement  sur  les  traces  des  Scipion 
et  des  Paulrfimile :  la  haine  de  ses  ennemis  le  for9a  de  se 
saisir  de  la  dictature  comme  Sylla,  mais  pour  une  cause 
plus  noble  et  par  une  conduite  exempte  de  vengeances  et 
de  cruaute. 

Ne  cherchons  pas  sans  cesse  de  petites  passions  dans  de 
grandes  ames.  Le  succes  des  hommes  superieurs,  et  c'est 
une  pensee  consolante,  tient  plutot  a  1'elevation  de  leurs 
sentiments  qu'aux  speculations  de  1'egoisme  et  de  la  ruse ; 
ce  succes  depend  bien  plus  de  leur  habilete  a  profiter  des 
circonstances  que  de  cette  presomption  assez  aveugle  pour  se 
croire  capable  de  faire  naitre  les  evenements,  qui  sont  dans  la 
main  de  Dieu  seuL  Certes  Cesar  avait  foi  dans  sa  destinee 
et  confiance  dans  son  genie  ;  mais  la  foi  est  un  instinct,  non 
un  calcul,  et  le  genie  pressent  1'avenir  sans  en  deviner  la 
inarche  mysterieuse. 

FIN   DU   TOME    PEEMtEB. 


TABLE   DES   MATIEEES. 


Pages 
PREFACE...  , 5 


LIVRE    PREMIER. 

TEMPS    DE    EOME    ANTERIEURS    A    CESAR. 


CHAPITKE    PREMIEB. 

EOME  SOUS  LES  EOIS  (DE  LA  FONDATIOX  DE  ROMS  JUSQU'A  244). 

I.        Les  rois  fondent  les  institutions  romaines.     (Ctorfen0!.) 13 

IL      Organisation  sociale 15 

IIL     Organisation  politique 1*7 

IV.  Religion 25 

V.  Resultats  obtenus  par  la  royaute 29 

CHAPITRE   DEUXIEME. 

fiTABLISSEMENT  DE  LA  BEPTJBLIQUE  CON8ULAIBE  (244-416). 

I.       Avantage  de  1'etablissement  de  la  RSpublique 34 

H.      Institutions  de  la  R4publique 39 

IIL    Tranaformation  de  1'aristocratie 43 

IV.  Elements  de  dissolution 48 

V.  Re'sumS...  .  58 


TABLE   DE8   MATIERES.  393 

CHAPITRE    TROISIEME. 

CONQUETE   DE  L'lTALIE   (416-488). 

Pages 

L          Description  de  1'Italie.    (Garten0  2.) 65 

IL         Dispositions  des  peuples  de  1'Italie  &  1'egard  de  Rome 67 

III.  Traitement  des  peuples  vaincus 70 

IV.  Soumission  du  Latium  apres  la  premiere  guerre  samnite 76 

V.  Seconde  guerre  samnite  (427-443) 78 

VI.  Troisieme  guerre  samnite.  —  Coalition  des  Samnites,  des  Etrus- 

ques,  des  Ombriens  et  des  Heruiques  (443-449) 81 

VII.  Quatrieme  guerre  samnite.  —  Deuxieme  coalition  des  Samnites, 

des  Etrusques,  des  Ombriens  et  des  Gaulois  (456-464) 83 

VHL     Troisieme  coalition  des  Etrusques,  des  Gaulois,  des  Lucaniens  et 

de  Tarente  (469-474) 85 

IX.  Pyrrhus  en  Italic.  —  Soumission  de  Tarente  (474-488) 86 

X.  Preponderance  de  Rome 89 

XL       Force  des  institutions. . .  93 


CHAPITRE    QUATRIEME. 

PBOSPEBITi}  DU  BASSIN  DE  LA  MEDITERBANEE 

ATAXT  IBS  GTTEEEE8  PFXIQtTES. 

I.           Commerce  de  la  Mediterranee.    (Carte  n°  3.) 99 

n.         Afrique  septentrionale 100 

in.       Espagne 104 

IV.  Gaule  meridionale , 107 

V.  Ligurie.  —  Gaule  cisalpine.  —  Venetie  et  Illyrie 109 

VI.  Epire Ill 

VIL     Grece 112 

\Tn.     Macedoine 115 

IX.  Asie  Mineure 117 

X.  Royaume  de  Pont 118 

XL        Bithynie 120 

XII.      Cappadoce 121 

Xin.    Royaume  de  Pergame 122 

XIV.  Carie,  Lycie  et  Cilicie 125 

XV.  Syrie 126 

XVL     Egypte 131 


394  TABLE   DE8   MATEEKES. 

Pages 

XVH.   Cyrenaique 134 

XVIII.  Chypre 135 

XIX.  Crete 135 

XX.  Rhodes 136 

XXI.  Sardaigne 138 

XXII.  Corse 139 

XXIII.  Sidle 139 


OHAPITEE    CINQUIEME. 

GUEBEES  PUNIQUES,  DE  MACEDOINE  ET  D'ASIE  (488-621). 

I.  Comparaison  entre  Rome  et  Carthage 142 

II.  Premiere  guerre  punique  (490-513) 144 

HI.       Guerre  d'lllyrie  (525) 150 

IV.  Invasion  des  Cisalpins  (528) 152 

V.  Deuxieme  guerre  punique  (536-552) 153 

VI.  R6sultats  de  la  deuxieme  guerre  punique 164 

VII.  Guerre  de  Macedoine  (554) 169 

VIII.  Guerre  contre  Antiochus  (563) 173 

IX.*     Guerre  dans  la  Cisalpine  (558-579) 175 

X.  Guerre  contre  Persee  (583) 177 

XI.  Modification  de  la  politique  romaine 181 

XII.  Troisieme  guerre  punique  (605-608) 188 

XIII.  Reduction  en  provinces  romaines  de  la  Grece,  de  la  Mac^doine,  de 

Numance  et  de  Pergame 190 

XTV.    Resume .  198 


CHAPITEE   SIXIEME. 

LES  GBACQTJES,  MAEIUS  ET  SYLLA  (621-6T6). 

I.  £tat  de  la  Republique 198 

H.         Tiberius  Gracchus  (621) 205 

III.        Caius  Gracchus  (631) 209 

1Y.        Guerre  de  Jugurtha  (637) 216 

V.  Marius(647) 218 

VI.  Guerre  des  alii  6s  (663) 223 

VH.      Sylla(666) 228 

VIII.     Efiet  de  la  dictature  de  Sylla 241 


TABLE   DE8   MATTEBES.  395 

LIVRE  DEUXIEME. 
HISTOIRE    DE    JULES    CESAK. 


CHAPITEE   PEEMEE. 

654-6S4. 

Pa«ei 

L          Premieres  annees  de  Cesar.     (Portrait  de  Cesar.) 245 

H.         C6sar  persecute"  par  Sylla  (672) 253 

111        Cesar  en  Asie  (673-674)..  / 265 

IV.  Cesar  de  retour  a  Rome  (676) 258 

V.  Cesar  se  rend  a  Rhodes  (678-680) 260 

VL        Cesar  pontife  et  tribun  militaire  (680-684) 263 

'.. 

CHAPITEE   DEUXIEME. 

684-691. 

I.  Etat  de  la  Republique  (684) 267 

II.  Consulat  de  Pompde  et  de  Crassus 274 

HI.        Cesar  questeur  (686) 280 

IV.  Loi  Gabinia  (687) 283 

V.  Loi  Manilla  (688) 286 

VI.  Cesar  edile  curule  (689). 289 

VIL       Cesar  judex  quaxtionis  (690) 298 

VUL     Conspirations  contre  le  s^nat  (690) 294 

IX.        Difficult^  de  constituer  un  parti  nouveau 295 

CHAPITEE   TEOISIEME. 

691-695. 

L          Ciceron  et  Antonius  consuls  (691) 298 

H.         Loi  agraire  de  RuUus 299 

III.  Proces  de  Rabirius  (691) 303 

IV.  Cesar  grand  pontife  (691) 305 

V.  Conjuration  de  Catilina 308 

VL        Erreur  de  CicSron 325 

VH.      Cesar  prSteur  (692) 327 

VTO.    Attentat  de  Clodius  (692) 331 


396  TABLE   DBS   MATEERES. 

Pages 


IX.  Retour  et  triomphe  de  Pompee  (692) . 

X.  Marche  fatale  des  evenements 


CHAPITBE    QUATRIEME. 


L  Cesar  propreteur  en  Espagne  (693).     ( Carte  n°  4.) 342 

H  Cesar  demande  le  triOmphe  et  le  consulat  (694) 348 

HI*  Alliance  de  Cesar,  de  Pomp6e  et  de  Crassus 351 

IV  Election  de  Cesar .  855 


OHAPITEE    CINQUIEME. 

CONSULAT  DE  CtiSAR  ET  DE  BIBULUS  (695). 

I.  Tentatives  de  conciliation 357 

II.  Lois  agraires 359 

El.        Differentes  lois  de  Cesar 366 

IV.  Cesar  re9oit  le  gouvernement  des  Ganles 377 

V.  Opposition  de  la  noblesse 379 

VI.  Lois  de  Clodius.  —  Exil  de  Cicdron 386 

VII.  Explication  de  la  conduite  de  Cesar 389 


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